V. MARGOT

1838

I

Dans une grande et gothique maison, rue du Perche au Marais, habitait,

en 1804, une vieille dame connue et aimée de tout le quartier; elle

s'appelait madame Doradour. C'était une femme du temps passé, non

pas de la cour, mais de la bonne bourgeoisie, riche, dévote, gaie et

charitable. Elle menait une vie très retirée; sa seule occupation était

de faire l'aumône et de jouer au boston avec ses voisins. On dînait chez

elle à deux heures, on soupait à neuf. Elle ne sortait guère que pour

aller à l'église et faire quelquefois, en revenant, un tour à la place

Royale. Bref, elle avait conservé les mœurs et à peu près le costume de

son temps, ne se souciant que médiocrement du nôtre, lisant ses heures

plutôt que les journaux, laissant le monde aller son train, et ne pensant

qu'à mourir en paix.

Comme elle était causeuse et même un peu bavarde, elle avait toujours eu,

depuis vingt ans qu'elle était veuve, une demoiselle de compagnie. Cette

demoiselle, qui ne la quittait jamais, était devenue pour elle une amie.

On les voyait sans cesse toutes deux ensemble, à la messe, à la promenade,

au coin du feu. Mademoiselle Ursule tenait les clefs de la cave, des

armoires, et même du secrétaire. C'était une grande fille sèche, à

tournure masculine, parlant du bout des lèvres, fort impérieuse et

passablement acariâtre. Madame Doradour, qui n'était pas grande, se

suspendait en babillant au bras de cette vilaine créature, l'appelait

sa toute bonne, et se laissait mener à la lisière. Elle témoignait à sa

favorite une confiance aveugle; elle lui avait assuré d'avance une large

part dans son testament.

Mademoiselle Ursule ne l'ignorait pas; aussi faisait-elle profession

d'aimer sa maîtresse plus qu'elle-même, et n'en parlait-elle que les yeux

au ciel avec des soupirs de reconnaissance.

Il va sans dire que mademoiselle Ursule était la véritable maîtresse au

logis. Pendant que madame Doradour, enfoncée dans sa chaise longue,

tricotait dans un coin de son salon, mademoiselle Ursule, affublée de

ses clefs, traversait majestueusement les corridors, tapait les portes,

payait les marchands et faisait damner les domestiques; mais dès

qu'il était l'heure de dîner, et dès que la compagnie arrivait, elle

apparaissait avec timidité, dans un vêtement foncé et modeste; elle

saluait avec componction, savait se tenir à l'écart et abdiquer en

apparence. A l'église, personne ne priait plus dévotement qu'elle et ne

baissait les yeux plus bas; il arrivait à madame Doradour, dont la piété

était sincère, de s'endormir au milieu d'un sermon: mademoiselle Ursule

lui poussait le coude, et le prédicateur lui en savait gré. Madame

Doradour avait des fermiers, des locataires, des gens d'affaires;

mademoiselle Ursule vérifiait leurs comptes, et en matière de chicane

elle se montrait incomparable. Il n'y avait pas, grâce à elle, un grain de

poussière dans la maison; tout était propre, net, frotté, brossé, les

meubles en ordre, le linge blanc, la vaisselle luisante, les pendules

réglées, tout cela était nécessaire à la gouvernante pour qu'elle pût

gronder à son aise et régner dans toute sa gloire. Madame Doradour ne se

dissimulait pas, à proprement parler, les défauts de sa bonne amie, mais

elle n'avait su de sa vie distinguer en ce monde que le bien. Le mal ne

lui semblait jamais clair; elle l'endurait sans le comprendre. L'habitude,

d'ailleurs, pouvait tout sur elle; il y avait vingt ans que mademoiselle

Ursule lui donnait le bras et qu'elles prenaient le matin leur café

ensemble. Quand sa protégée criait trop fort, madame Doradour quittait son

tricot, levait la tête et demandait de sa petite voix flûtée: Qu'est-ce

donc, ma toute bonne? Mais la toute bonne ne daignait pas toujours

répondre, ou, si elle entrait en explication, elle s'y prenait de telle

sorte que madame Doradour revenait à son tricot en fredonnant un petit

air, pour n'en pas entendre davantage.

Il fut reconnu tout à coup, après une si longue confiance, que

mademoiselle Ursule trompait tout le monde, à commencer par sa maîtresse;

non seulement elle se faisait un revenu sur les dépenses qu'elle

dirigeait, mais elle s'appropriait, par anticipation sur le testament,

des hardes, du linge et jusqu'à des bijoux. Comme l'impunité l'enhardit,

elle en était enfin venue jusqu'à dérober un écrin de diamants, dont, il

est vrai, madame Doradour ne faisait aucun usage, mais qu'elle gardait

avec respect dans un tiroir depuis un temps immémorial, en souvenir de

ses appas perdus. Madame Doradour ne voulut point livrer aux tribunaux

une femme qu'elle avait aimée; elle se borna à la renvoyer de chez elle,

et refusa de la voir une dernière fois; mais elle se trouva subitement

dans une solitude si cruelle, qu'elle versa les larmes les plus amères.

Malgré sa piété, elle ne put s'empêcher de maudire l'instabilité des

choses d'ici-bas, et les impitoyables caprices du hasard, qui ne respecte

pas même une vieille et douce erreur.

Un de ses bons voisins, nommé M. Després, étant venu la voir pour la

consoler, elle lui demanda conseil.

--Que vais-je devenir à présent? lui dit-elle. Je ne puis vivre seule;

où trouverai-je une nouvelle amie? Celle que je viens de perdre m'a été

si chère et je m'y étais si habituée, que, malgré la triste façon dont

elle m'en a récompensée, j'en suis au regret de ne l'avoir plus; qui me

répondra d'une autre? Quelle confiance pourrais-je maintenant avoir pour

une inconnue?

--Le malheur qui vous est arrivé, répondit M. Després, serait à jamais

déplorable s'il faisait douter de la vertu une âme telle que la vôtre.

Il y a dans ce monde des misérables et beaucoup d'hypocrites, mais il y a

aussi d'honnêtes gens. Prenez une autre demoiselle de compagnie, non

pas à la légère, mais sans y apporter non plus trop de scrupule. Votre

confiance a été trompée une fois; c'est une raison pour qu'elle ne le

soit pas une seconde.

--Je crois que vous dites vrai, répliqua madame Doradour; mais je suis

bien triste et bien embarrassée. Je ne connais pas une âme à Paris; ne

pourriez-vous me rendre le service de prendre quelques informations et de

me trouver une honnête fille qui serait bien traitée ici, et qui servirait

du moins à me donner le bras pour aller à Saint-François d'Assise?

M. Després, en sa qualité d'habitant du Marais, n'était ni fort ingambe

ni fort répandu. Il se mit cependant en quête, et, quelques jours après,

madame Doradour eut une nouvelle demoiselle, à laquelle, au bout de deux

mois, elle avait donné toute son amitié, car elle était aussi légère

qu'elle était bonne. Mais il fallut, au bout de deux ou trois mois,

mettre la nouvelle venue à la porte, non comme malhonnête, mais comme

peu honnête. Ce fut pour madame Doradour un second sujet de chagrin.

Elle voulut faire un nouveau choix; elle eut recours à tout le voisinage,

s'adressa même aux _Petites Affiches_, et ne fut pas plus heureuse.

Le découragement la prit; on vit alors cette bonne dame s'appuyer sur

une canne et se rendre seule à l'église; elle avait résolu, disait-elle,

d'achever ses jours sans l'aide de personne, et elle s'efforçait en public

de porter gaiement sa tristesse et ses années; mais ses jambes tremblaient

en montant l'escalier, car elle avait soixante-quinze ans; on la trouvait

le soir auprès du feu, les mains jointes et la tête basse; elle ne pouvait

supporter la solitude; sa santé, déjà faible, s'altéra bientôt; elle

tombait peu à peu dans la mélancolie.

Elle avait un fils unique nommé Gaston, qui avait embrassé de bonne heure

la carrière des armes, et qui en ce moment était en garnison. Elle lui

écrivit pour lui conter sa peine et pour le prier de venir à son secours

dans l'ennui où elle se trouvait. Gaston aimait tendrement sa mère: il

demanda un congé et l'obtint; mais le lieu de sa garnison était, par

malheur, la ville de Strasbourg, où se trouvent, comme on sait, en grande

abondance les plus jolies grisettes de France. On ne voit que là de ces

brunes allemandes, pleines à la fois de la langueur germanique et de la

vivacité française. Gaston était dans les bonnes grâces de deux jolies

marchandes de tabac, qui ne voulurent pas le laisser s'en aller; il tenta

vainement de les persuader, il alla même jusqu'à leur montrer la lettre de

sa mère; elles lui donnèrent tant de mauvaises raisons, qu'il s'en laissa

convaincre, et retarda de jour en jour son départ.

Madame Doradour, pendant ce temps-là, tomba sérieusement malade. Elle

était née si gaie, et le chagrin lui était si peu naturel, qu'il ne

pouvait être pour elle qu'une maladie. Les médecins n'y savaient que

faire.--Laissez-moi, disait-elle; je veux mourir seule. Puisque tout ce

que j'aimais m'a abandonnée, pourquoi tiendrais-je à un reste de vie

auquel personne ne s'intéresse?

La plus profonde tristesse régnait dans la maison, et en même temps le

plus grand désordre. Les domestiques, voyant leur maîtresse moribonde,

et sachant son testament fait, commençaient à la négliger. L'appartement,

jadis si bien entretenu, les meubles si bien rangés étaient couverts de

poussière.--O ma chère Ursule! s'écriait madame Doradour, ma toute bonne,

où êtes-vous? Vous me chasseriez ces marauds-là!

Un jour qu'elle était au plus mal, on la vit avec étonnement se redresser

tout à coup sur son séant, écarter ses rideaux et mettre ses lunettes.

Elle tenait à la main une lettre qu'on venait de lui apporter et qu'elle

Déplia avec grand soin. Au haut de la feuille était une belle vignette

représentant le temple de l'Amitié avec un autel au milieu et deux cœurs

enflammés sur l'autel. La lettre était écrite en grosse bâtarde, les mots

parfaitement alignés, avec de grands traits de plume aux queues des

majuscules. C'était un compliment de bonne année, à peu près conçu en

ces termes:

«Madame et chère marraine,

«C'est pour vous la souhaiter bonne et heureuse que je prends la plume

pour toute la famille, étant la seule qui sache écrire chez nous. Papa,

maman et mes frères vous la souhaitent de même. Nous avons appris que

vous étiez malade, et nous prions Dieu qu'il vous conserve, ce qui

arrivera sûrement. Je prends la liberté de vous envoyer ci-jointes des

rillettes, et je suis avec bien du respect et de l'attachement,

«Votre filleule et servante,

«MARGUERITE PIÉDELEU.»

Après avoir lu cette lettre, madame Doradour la mit sous son chevet;

elle fit aussitôt appeler M. Després, et elle lui dicta sa réponse.

Personne, dans la maison, n'en eut connaissance; mais, dès que cette

réponse fut partie, la malade se montra plus tranquille, et peu de jours

après on la trouva aussi gaie et aussi bien portante qu'elle l'avait

jamais été.

Œuvres Complètes de Alfred de Musset — Tome 6. · 第 48 / 63 题