Il passa cependant la semaine suivante dans le plus grand trouble; mais
ce trouble n'était pas sans charmes. Il ne sortait pas de chez lui, et
n'osait, pour ainsi dire, remuer, comme pour mieux laisser faire la
fortune. En cela il agit avec plus de sagesse qu'on n'en a ordinairement
à son âge, car il n'avait que vingt-cinq ans, et l'impatience de la
jeunesse nous fait souvent dépasser le but en voulant l'atteindre trop
vite. La fortune veut qu'on s'aide soi-même et qu'on sache la saisir à
propos; car, selon l'expression de Napoléon, elle est femme. Mais, par
cette raison même, elle veut avoir l'air d'accorder ce qu'on lui arrache,
et il faut lui donner le temps d'ouvrir la main.
Ce fut le neuvième jour, vers le soir, que la capricieuse déesse frappa
A la porte du jeune homme; et ce n'était pas pour rien, comme vous allez
voir. Il descendit et ouvrit lui-même. La négresse était sur le seuil;
elle tenait à la main une rose qu'elle approcha des lèvres de Pippo.
--Baisez cette fleur, lui dit-elle; il y a dessus un baiser de ma
maîtresse. Peut-elle venir vous voir sans danger?
--Ce serait une grande imprudence, répondit Pippo, si elle venait en
plein jour; mes domestiques ne pourraient manquer de la voir. Lui est-il
possible de venir la nuit?
--Non; qui l'oserait à sa place? Elle ne peut ni sortir la nuit, ni vous
recevoir chez elle.
--Il faut donc qu'elle consente à venir autre part qu'ici, dans un endroit
que je t'indiquerai.
--Non, c'est ici qu'elle veut venir; voyez à prendre vos précautions.
Pippo réfléchit quelques instants.--Ta maîtresse peut-elle se lever de
bonne heure? demanda-t-il à la négresse.
--A l'heure où se lève le soleil.
--Eh bien! écoute. Je me réveille ordinairement fort tard, par conséquent
toute ma maison dort la grasse matinée. Si ta maîtresse peut venir au
point du jour, je l'attendrai, et elle pourra pénétrer ici sans être vue
de personne. Pour ce qui est de la faire sortir ensuite, je m'en charge,
si toutefois elle peut rester chez moi jusqu'à la nuit tombante.
--Elle le fera; vous plaît-il que ce soit demain?
--Demain à l'aurore, dit Pippo. Il glissa une poignée de sequins sous la
gorgerette de la messagère; puis, sans en demander davantage, il regagna
sa chambre et s'y enferma, décidé à veiller jusqu'au jour. Il se fit
d'abord déshabiller, afin qu'on crût qu'il allait se mettre au lit;
lorsqu'il fut seul, il alluma un bon feu, mit une chemise brodée d'or,
un collet de senteur et un pourpoint de velours blanc avec des manches
de satin de la Chine; puis, tout étant bien disposé, il s'assit près de
la fenêtre, et commença à rêver à son aventure.
Il ne jugeait pas aussi défavorablement qu'on le croirait peut-être de la
promptitude avec laquelle sa dame lui avait donné un rendez-vous. Il ne
faut pas, d'abord, oublier que cette histoire se passe au seizième siècle,
et les amours de ce temps-là allaient plus vite que les nôtres. D'après
les témoignages les plus authentiques, il paraît certain qu'à cette époque
ce que nous appellerions de l'indélicatesse passait pour de la sincérité,
et il y a même lieu de penser que ce qu'on nomme aujourd'hui vertu
paraissait alors de l'hypocrisie. Quoi qu'il en soit, une femme amoureuse
d'un joli garçon se rendait sans de longs discours, et celui-ci n'en
prenait pas pour cela moins bonne opinion d'elle: personne ne songeait à
rougir de ce qui lui semblait naturel; c'était le temps où un seigneur de
la cour de France portait sur son chapeau, en guise de panache, un bas de
soie appartenant à sa maîtresse, et il répondait sans façon à ceux qui
s'étonnaient de le voir au Louvre dans cet équipage, que c'était le bas
d'une femme qui le faisait mourir d'amour.
Tel était, d'ailleurs, le caractère de Pippo que, fut-il né dans le siècle
présent, il n'eût peut-être pas entièrement changé d'avis sur ce point.
Malgré beaucoup de désordre et de folie, s'il était capable de mentir
quelquefois à autrui, il ne se mentait jamais à lui-même; je veux dire
par là qu'il aimait les choses pour ce qu'elles valent et non pour les
apparences, et que, tout en étant capable de dissimulation, il n'employait
la ruse que lorsque son désir était vrai. Or, s'il pensait qu'il y eût un
caprice dans l'envoi qu'on lui avait fait, du moins il n'y croyait pas
voir le caprice d'une coquette; j'en ai dit tout à l'heure les motifs, qui
étaient le soin et la finesse avec lesquels sa bourse était brodée, et le
temps qu'on avait dû mettre à la faire.
Pendant que son esprit s'efforçait de devancer le bonheur qui lui était
promis, il se souvint d'un mariage turc dont on lui avait fait le récit.
Quand les Orientaux prennent femme, ils ne voient qu'après la noce le
Visage de leur fiancée, qui, jusque-là, reste voilée devant eux, comme
devant tout le monde. Ils se fient à ce que leur ont dit les parents, et
se marient ainsi sur parole. La cérémonie terminée, la jeune femme se
montre à l'époux, qui peut alors vérifier par lui-même si son marché
conclu est bon ou mauvais; comme il est trop tard pour s'en dédire, il
n'a rien de mieux à faire que de le trouver bon; et l'on ne voit pas,
du reste, que ces unions soient plus malheureuses que d'autres.
Pippo se trouvait précisément dans le même cas qu'un fiancé turc: il ne
s'attendait pas, il est vrai, à trouver une vierge dans sa dame inconnue,
mais il s'en consolait aisément; il y avait en outre cette différence
à son avantage, que ce n'était pas un lien aussi solennel qu'il allait
contracter. Il pouvait se livrer aux charmes de l'attente et de la
surprise, sans en redouter les inconvénients, et cette considération
lui semblait suffire pour le dédommager de ce qui pourrait d'ailleurs
lui manquer. Il se figura donc que cette nuit était réellement celle de
ses noces, et il n'est pas étonnant qu'à son âge cette pensée lui causât
des transports de joie.
La première nuit des noces doit être, en effet, pour une imagination
active, un des plus grands bonheurs possibles, car il n'est précédé
d'aucune peine. Les philosophes veulent, il est vrai, que la peine
donne plus de saveur au plaisir qu'elle accompagne, mais Pippo pensait
qu'une méchante sauce ne rend pas le poisson plus frais. Il aimait donc
les jouissances faciles, mais il ne les voulait pas grossières, et,
malheureusement, c'est une loi presque invariable que les plaisirs exquis
se payent chèrement. Or la nuit des noces fait exception à cette règle;
c'est une circonstance unique dans la vie, qui satisfait à la fois les
deux penchants les plus chers à l'homme, la paresse et la convoitise;
elle amène dans la chambre d'un jeune homme une femme couronnée de fleurs,
qui ignore l'amour, et dont une mère s'est efforcée, depuis quinze ans,
d'ennoblir l'âme et d'orner l'esprit: pour obtenir un regard de cette
belle créature, il faudrait peut-être la supplier pendant une année
entière; cependant, pour posséder ce trésor, l'époux n'a qu'à ouvrir les
bras; la mère s'éloigne; Dieu lui-même le permet. Si, en s'éveillant d'un
si beau rêve, on ne se trouvait pas marié, qui ne voudrait le faire tous
les soirs?
Pippo ne regrettait pas de ne point avoir adressé de questions à la
négresse; car une servante, en pareil cas, ne peut manquer de faire
l'éloge de sa maîtresse, fût-elle plus laide qu'un péché mortel; et les
deux mots échappés à la signora Dorothée suffisaient. Il eût voulu
seulement savoir si sa dame inconnue était brune ou blonde. Pour se
faire une idée d'une femme, lorsqu'on sait qu'elle est belle, rien n'est
plus important que de connaître la nuance de ses cheveux. Pippo hésita
longtemps entre les deux couleurs, enfin il s'imagina qu'elle avait les
cheveux châtains, afin de mettre son esprit en repos.
Mais il ne sut alors comment décider de quelle couleur étaient ses yeux;
il les aurait supposés noirs si elle eût été brune, et bleus si elle eût
été blonde. Il se figura qu'ils étaient bleus, non pas de ce bleu clair et
indécis qui est tour à tour gris ou verdâtre, mais de cet azur pur comme
le ciel, qui, dans les moments de passion, prend une teinte plus foncée,
et devient sombre comme l'aile du corbeau.
A peine ces yeux charmants lui eurent-ils apparu, avec un regard tendre
et profond, que son imagination les entoura d'un front blanc comme la
neige, et de deux joues roses comme les rayons du soleil sur le sommet des
Alpes. Entre ces deux joues, aussi douces qu'une pêche, il crut voir un
nez effilé comme celui du buste antique qu'on a appelé l'Amour grec.
Au-dessous, une bouche vermeille, ni trop grande ni trop petite, laissant
passer entre deux rangées de perles une haleine fraîche et voluptueuse;
le menton était bien formé et légèrement arrondi; la physionomie franche,
mais un peu altière; sur un cou un peu long, sans un seul pli, d'une
blancheur mate, se balançait mollement, comme une fleur sur sa tige, cette
tête et gracieuse et toute sympathique [A]. A cette belle image, créée par
la fantaisie, il ne manquait que d'être réelle. Elle va venir, pensait
Pippo, elle sera ici quand il fera jour; et ce qui n'est pas le moins
surprenant dans son étrange rêverie, c'est qu'il venait de faire, sans
s'en douter, le fidèle portrait de sa future maîtresse.
[Note A: _Simpatica_, mot italien dont notre langue n'a pas l'équivalent,
peut-être parce que notre caractère n'a pas l'équivalent de ce qu'il
exprime. _(Note de l'auteur.)_]
Lorsque la frégate de l'État qui veille à l'entrée du port tira son coup
de canon pour annoncer six heures du matin, Pippo vit que la lumière de
sa lampe devenait rougeâtre, et qu'une légère teinte bleue colorait ses
vitres. Il se mit aussitôt à sa croisée. Ce n'était plus, cette fois, avec
des yeux à demi fermés qu'il regardait autour de lui; bien que sa nuit
se fut passée sans sommeil, il se sentait plus libre et plus dispos que
jamais. L'aurore commençait à se montrer, mais Venise dormait encore:
cette paresseuse patrie du plaisir ne s'éveille pas si matin. A l'heure
où, chez nous, les boutiques s'ouvrent, les passants se croisent, les
voitures roulent, les brouillards se jouaient sur la lagune déserte et
couvraient d'un rideau les palais silencieux. Le vent ridait à peine
l'eau; quelques voiles paraissaient au loin du côté de Fusine, apportant
à la reine des mers les provisions de la journée. Seul, au sommet de la
ville endormie, l'ange du campanile de Saint-Marc sortait brillant du
crépuscule, et les premiers rayons du soleil étincelaient sur ses ailes
dorées.
Cependant les innombrables églises de Venise sonnaient l'Angélus à grand
bruit; les pigeons de la république, avertis par le son des cloches, dont
ils savent compter les coups avec un merveilleux instinct, traversaient
par bandes, à tire-d'aile, la rive des Esclavons, pour aller chercher sur
la grande place le grain qu'on y répand régulièrement pour eux à cette
heure; les brouillards s'élevaient peu à peu; le soleil parut; quelques
pêcheurs secouèrent leurs manteaux et se mirent à nettoyer leurs barques;
l'un d'eux entonna d'une voix claire et pure un couplet d'un air national;
du fond d'un bâtiment de commerce, une voix de basse lui répondit; une
autre plus éloignée se joignit au refrain du second couplet; bientôt le
chœur fut organisé, chacun faisait sa partie tout en travaillant, et une
belle chanson matinale salua la clarté du jour.
La maison de Pippo était située sur le quai des Esclavons, non loin du
palais Nani, à l'angle d'un petit canal; en cet instant, au fond de ce
canal obscur, brilla la scie d'une gondole. Un seul barcarol était sur la
poupe; mais le frêle bateau fendait l'onde avec la rapidité d'une flèche,
et semblait glisser sur l'épais miroir où sa rame plate s'enfonçait en
cadence. Au moment de passer sous le pont qui sépare le canal de la grande
lagune, la gondole s'arrêta. Une femme masquée, d'une taille noble et
svelte, en sortit, et se dirigea vers le quai. Pippo descendit aussitôt
et s'avança vers elle.--Est-ce vous? lui dit-il à voix basse. Pour toute
réponse, elle prit sa main qu'il lui présentait, et le suivit. Aucun
domestique n'était encore levé dans la maison; sans dire un seul mot, ils
traversèrent sur la pointe du pied la galerie inférieure où dormait le
portier. Arrivée dans l'appartement du jeune homme, la dame s'assit sur un
sofa et resta d'abord quelque temps pensive. Elle ôta son masque. Pippo
reconnut alors que la signora Dorothée ne l'avait pas trompé, et qu'il
avait en effet devant lui une des plus belles femmes de Venise, et
l'héritière de deux nobles familles, Béatrice Lorédano, veuve du
procurateur Donato.
V
Il est impossible de rendre par des paroles la beauté des premiers regards
que Béatrice jeta autour d'elle lorsqu'elle eut découvert son visage.
Bien qu'elle fût veuve depuis dix-huit mois, elle n'avait encore que
vingt-quatre ans, et quoique la démarche qu'elle venait de faire ait pu
paraître hardie au lecteur, c'était la première fois de sa vie qu'elle en
faisait une semblable; car il est certain que jusque-là elle n'avait eu
d'amour que pour son mari. Aussi cette démarche l'avait-elle troublée à
tel point que, pour n'y pas renoncer en route, il lui avait fallu réunir
toutes ses forces, et ses yeux étaient à la fois pleins d'amour, de
confusion et de courage.
Pippo la regardait avec tant d'admiration, qu'il ne pouvait parler.
En quelque circonstance qu'on se trouve, il est impossible de voir une
femme parfaitement belle sans étonnement et sans respect. Pippo avait
Souvent rencontré Béatrice à la promenade et à des réunions particulières.
Il avait fait et entendu faire cent fois l'éloge de sa beauté.
Elle était fille de Pierre Lorédan, membre du conseil des Dix, et
arrière-petite-fille du fameux Lorédan qui prit une part si active au
procès de Jacques Foscari. L'orgueil de cette famille n'était que trop
connu à Venise, et Béatrice passait aux yeux de tous pour avoir hérité de
la fierté de ses ancêtres. On l'avait mariée très jeune au procurateur
Marco Donato, et la mort de celui-ci venait de la laisser libre et en
possession d'une grande fortune. Les premiers seigneurs de la république
aspiraient à sa main; mais elle ne répondait aux efforts qu'ils faisaient
pour lui plaire que par la plus dédaigneuse indifférence. En un mot, son
caractère altier et presque sauvage était, pour ainsi dire, passé en
proverbe. Pippo était donc doublement surpris; car si, d'une part, il
n'eût jamais osé supposer que sa mystérieuse conquête fût Béatrice Donato,
d'un autre côté, il lui semblait, en la regardant, qu'il la voyait pour la
première fois, tant elle était différente d'elle-même. L'amour, qui sait
donner des charmes aux visages les plus vulgaires, montrait en ce moment
sa toute-puissance en embellissant ainsi un chef-d'œuvre de la nature.
Après quelques instants de silence, Pippo s'approcha de sa dame et lui
prit la main. Il essaya de lui peindre sa surprise et de la remercier
de son bonheur; mais elle ne lui répondait pas et ne paraissait pas
l'entendre. Elle restait immobile et semblait ne rien distinguer, comme
si tout ce qui l'entourait eût été un rêve. Il lui parla longtemps sans
qu'elle fît aucun mouvement; cependant il avait entouré de son bras la
taille de Béatrice, et il s'était assis auprès d'elle.
--Vous m'avez envoyé hier, lui dit-il, un baiser sur une rose; sur une
fleur plus belle et plus fraîche, laissez-moi vous rendre ce que j'ai
reçu.
En parlant ainsi, il l'embrassa sur les lèvres. Elle ne fit point d'effort
pour l'en empêcher; mais ses regards, qui erraient au hasard, se fixèrent
tout à coup sur Pippo. Elle le repoussa doucement et lui dit en secouant
la tête avec une tristesse pleine de grâce:
--Vous ne m'aimerez pas, vous n'aurez pour moi qu'un caprice; mais je vous
aime, et je veux d'abord me mettre, à genoux devant vous.
Elle s'inclina en effet; Pippo la retint vainement, en la suppliant de se
lever. Elle glissa entre ses bras, et s'agenouilla sur le parquet.
Il n'est pas ordinaire ni même agréable de voir une femme prendre
cette humble posture. Bien que ce soit une marque d'amour, elle semble
appartenir exclusivement à l'homme; c'est une attitude pénible qu'on ne
peut voir sans trouble, et qui a quelquefois arraché à des juges le
pardon d'un coupable. Pippo contempla avec une surprise croissante le
spectacle admirable qui s'offrait à lui. S'il avait été saisi de respect
en reconnaissant Béatrice, que devait-il éprouver en la voyant à ses
pieds? La veuve de Donato, la fille des Lorédans, était à genoux. Sa robe
de velours, semée de fleurs d'argent, couvrait les dalles; son voile,
ses cheveux déroulés, pendaient à terre. De ce beau cadre sortaient ses
blanches épaules et ses mains jointes, tandis que ses yeux humides se
levaient vers Pippo. Ému jusqu'au fond du cœur, il recula de quelques
pas, et se sentit enivré d'orgueil. Il n'était pas noble; la fierté
patricienne que Béatrice dépouillait passa comme un éclair dans l'âme du
jeune homme.
Mais cet éclair ne dura qu'un instant et s'évanouit rapidement. Un tel
spectacle devait produire plus qu'un mouvement de vanité. Quand nous nous
penchons sur une source limpide, notre image s'y peint aussitôt, et notre
approche fait naître un frère qui, du fond de l'eau, vient au-devant de
nous. Ainsi, dans l'âme humaine, l'amour appelle l'amour et le fait éclore
d'un regard. Pippo se jeta aussi à genoux. Inclinés l'un devant l'autre,
ils restèrent ainsi tous deux quelques moments, échangeant leurs premiers
baisers.
Si Béatrice était fille des Lorédans, le doux sang de sa mère, Bianca
Contarini, coulait aussi dans ses veines. Jamais créature en ce monde
n'avait été meilleure que cette mère, qui était aussi une des beautés de
Venise. Toujours heureuse et avenante, ne pensant qu'à bien vivre durant
la paix, et, en temps de guerre, amoureuse de la patrie, Bianca semblait
la sœur aînée de ses filles. Elle mourut jeune, et, morte, elle était
belle encore.
C'était par elle que Béatrice avait appris à connaître et à aimer
les arts, et surtout la peinture. Ce n'est pas que la jeune veuve fût
devenue bien savante sur ce sujet. Elle avait été à Rome et à Florence,
et les chefs-d'œuvre de Michel-Ange ne lui avaient inspiré que de la
curiosité. Romaine, elle n'eût aimé que Raphaël; mais elle était fille de
l'Adriatique, et elle préférait le Titien. Pendant que tout le monde
s'occupait, autour d'elle, d'intrigues de cour ou des affaires de la
république, elle ne s'inquiétait que de tableaux nouveaux et de ce
qu'allait devenir son art favori après la mort du vieux Vecellio. Elle
avait vu au palais Dolfin le tableau dont j'ai parlé au commencement de
ce conte, le seul qu'eût fait le Tizianello, et qui avait péri dans un
incendie. Après avoir admiré cette toile, elle avait rencontré Pippo
chez la signora Dorothée, et elle s'était éprise pour lui d'un amour
irrésistible.
La peinture, au siècle de Jules II et de Léon X, n'était pas un métier
comme aujourd'hui; c'était une religion pour les artistes, un goût
éclairé chez les grands seigneurs, une gloire pour l'Italie et une
passion pour les femmes. Lorsqu'un pape quittait le Vatican pour rendre
visite à Buonarotti, la fille d'un noble vénitien pouvait sans honte
aimer le Tizianello; mais Béatrice avait conçu un projet qui élevait et
enhardissait sa passion. Elle voulait faire de Pippo plus que son amant,
elle voulait en faire un grand peintre. Elle connaissait la vie déréglée
qu'il menait, et elle avait résolu de l'en arracher. Elle savait qu'en
lui, malgré ses désordres, le feu sacré des arts n'était pas éteint, mais
seulement couvert de cendre, et elle espérait que l'amour ranimerait la
divine étincelle. Elle avait hésité une année entière, caressant en secret
cette idée, rencontrant Pippo de temps en temps, regardant ses fenêtres
quand elle passait sur le quai. Un caprice l'avait entraînée; elle n'avait
pu résister à la tentation de broder une bourse et de l'envoyer. Elle
s'était promis, il est vrai, de ne pas aller plus loin et de ne jamais
tenter davantage. Mais quand la signora Dorothée lui avait montré les vers
que Pippo avait faits pour elle, elle avait versé des larmes de joie. Elle
n'ignorait pas quel risque elle courait en essayant de réaliser son rêve;
mais c'était un rêve de femme, et elle s'était dit en sortant de chez
elle: Ce que femme veut, Dieu le veut.
Conduite et soutenue par cette pensée, par son amour et par sa franchise,
elle se sentait à l'abri de la crainte. En s'agenouillant devant Pippo,
elle venait de faire sa première prière à l'Amour; mais, après le
sacrifice de sa fierté, le dieu impatient lui en demandait un autre.
Elle n'hésita pas plus à devenir la maîtresse du Tizianello que si elle
eût été sa femme. Elle ôta son voile, et le posa sur une statue de Vénus
qui se trouvait dans la chambre; puis, aussi belle et aussi pâle que la
déesse de marbre, elle s'abandonna au destin.
Elle passa la journée chez Pippo, comme il avait été convenu. Au coucher
du soleil, la gondole qui l'avait amenée vint la chercher. Elle sortit
aussi secrètement qu'elle était entrée. Les domestiques avaient été
écartés sous différents prétextes; le portier seul restait dans la maison.
Habitué à la manière de vivre de son maître, il ne s'étonna pas de voir
une femme masquée traverser la galerie avec Pippo. Mais lorsqu'il vit la
dame, auprès de la porte, relever la barbe de son masque, et Pippo lui
donner un baiser d'adieu, il s'avança sans bruit et prêta l'oreille.
--Ne m'avais-tu jamais remarquée? demandait gaiement Béatrice.
--Si, répondit Pippo, mais je ne connaissais pas ton visage; toi-même,
sois-en sûre, tu ne te doutes pas de ta beauté.
--Ni toi non plus; tu es beau comme le jour, mille fois plus que je ne le
croyais. M'aimeras-tu?
--Oui, et longtemps.
--Et moi toujours.
Ils se séparèrent sur ces mots, et Pippo resta sur le pas de sa porte,
suivant des yeux la gondole qui emportait Béatrice Donato.