Lorsque les sénateurs se furent retirés, la signora Dorothée, malgré les
prières et les importunités de son filleul, ne voulut jamais s'expliquer
davantage. Elle était fâchée qu'un premier mouvement de gaieté lui eût
fait avouer qu'elle savait le secret d'une aventure dont elle ne voulait
pas se mêler. Comme Pippo insistait toujours:
--Mon cher enfant, lui dit-elle, tout ce que je puis te dire, c'est qu'il
est vrai qu'en t'apprenant le nom de la personne qui a brodé pour toi
cette bourse, je te rendrais peut-être un bon service; car cette personne
est assurément une des plus nobles et des plus belles de Venise. Que cela
te suffise donc; malgré mon envie de t'obliger, il faut que je me taise;
je ne trahirai pas un secret que je possède seule, et que je ne pourrai te
dire que si l'on m'en charge, car je le ferai alors honorablement.
--Honorablement, ma chère marraine? mais pouvez-vous croire qu'en me
confiant à moi seul....
--Je m'entends, répliqua la vieille dame; et comme, malgré sa dignité,
elle ne pouvait se passer d'un peu de malice: Puisque tu fais quelquefois
des vers, ajouta-t-elle, que ne fais-tu un sonnet là-dessus?
Voyant qu'il ne pouvait rien obtenir, Pippo mit fin à ses instances; mais
sa curiosité, comme on peut penser, était d'une vivacité extrême. Il resta
à dîner chez l'avogador Pasqualigo, ne pouvant se résoudre à quitter sa
marraine, espérant que sa belle inconnue viendrait peut-être faire visite
le soir, mais il ne vit que des sénateurs, des magistrats, et les plus
graves robes de la république.
Au coucher du soleil, le jeune homme se sépara de la compagnie, et alla
s'asseoir dans un petit bosquet. Il réfléchit à ce qu'il avait à faire, et
il se détermina à deux choses: obtenir de la Bianchina qu'elle lui rendît
sa bourse, et suivre, en second lieu, le conseil que la signora Dorothée
lui avait donné en riant, c'est-à-dire faire un sonnet sur son aventure.
Il résolut, en outre, de donner ce sonnet, quand il serait fait, à sa
marraine, qui ne manquerait sans doute pas de le montrer à la belle
inconnue. Sans vouloir tarder davantage, il mit sur-le-champ son double
projet à exécution.
Après avoir rajusté son pourpoint, et posé avec soin sa toque sur son
oreille, il se regarda d'abord dans une glace pour voir s'il avait bonne
mine, car sa première pensée avait été de séduire de nouveau la Bianchina
par de feintes protestations d'amour, et de la persuader par la douceur;
mais il renonça bientôt à ce projet, réfléchissant qu'ainsi il ne ferait
que ranimer la passion de cette femme et se préparer de nouvelles
importunités. Il prit le parti opposé; il courut chez elle en toute
hâte, comme s'il eût été furieux; il se prépara à lui jouer une scène
désespérée, et à l'épouvanter si bien qu'elle se tînt dorénavant en repos.
Monna Bianchina était une de ces Vénitiennes blondes aux yeux noirs dont
le ressentiment a, de tout temps, été regardé comme dangereux. Depuis
qu'il l'avait si maltraitée, Pippo n'avait reçu d'elle aucun message; elle
préparait sans doute en silence la vengeance qu'elle avait annoncée. Il
était donc nécessaire de frapper un coup décisif, sous peine d'augmenter
le mal. Elle se disposait à sortir quand le jeune homme arriva chez elle;
il l'arrêta dans l'escalier, et la forçant à rentrer dans sa chambre:
--Malheureuse femme! s'écria-t-il, qu'avez-vous fait? Vous avez détruit
toutes mes espérances, et votre vengeance est accomplie!
--Bon Dieu! que vous est-il arrivé? demanda la Bianchina stupéfaite.
--Vous le demandez! Où est cette bourse que vous avez dit venir de vous?
Oserez-vous encore me soutenir ce mensonge?
--Qu'importe si j'ai menti ou non? je ne sais ce que cette bourse est
devenue.
--Tu vas mourir ou me la rendre, s'écria Pippo en se jetant sur elle. Et,
sans respect pour une robe neuve dont la pauvre femme venait de se parer,
il écarta violemment le voile qui couvrait sa poitrine et lui posa son
poignard sur le cœur.
La Bianchina se crut morte et commença à appeler au secours; mais Pippo
lui bâillonna la bouche avec son mouchoir, et, sans qu'elle pût pousser
un cri, il la força d'abord de lui rendre la bourse qu'elle avait
heureusement conservée.--Tu as fait le malheur d'une puissante famille,
lui dit-il ensuite, tu as à jamais troublé l'existence d'une des plus
illustres maisons de Venise! Tremble! cette maison redoutable veille sur
toi; ni toi ni ton mari, vous ne ferez un seul pas, maintenant, sans qu'on
ait l'œil sur vous. Les Seigneurs de la Nuit ont inscrit ton nom sur leur
livre, pense aux caves du palais ducal. Au premier mot que tu diras pour
révéler le secret terrible que ta malice t'a fait deviner, ta famille
entière disparaîtra!
Il sortit sur ces paroles, et tout le monde sait qu'à Venise on n'en
pouvait prononcer de plus effrayantes. Les impitoyables et secrets arrêts
de la _corte maggiore_ répandaient une terreur si grande, que ceux qui se
croyaient seulement soupçonnés se regardaient d'avance comme morts. Ce fut
justement ce qui arriva au mari de la Bianchina, ser Orio, à qui elle
raconta, à peu de chose près, la menace que Pippo venait de lui faire. Il
est vrai qu'elle en ignorait les motifs, et en effet Pippo les ignorait
lui-même, puisque toute cette affaire n'était qu'une fable; mais ser Orio
jugea prudemment qu'il n'était pas nécessaire de savoir par quels motifs
on s'était attiré la colère de la cour suprême, et que le plus important
était de s'y soustraire. Il n'était pas né à Venise, ses parents
habitaient la terre ferme: il s'embarqua avec sa femme le jour suivant,
et l'on n'entendit plus parler d'eux. Ce fut ainsi que Pippo trouva moyen
de se débarrasser de Bianchina, et de lui rendre avec usure le mauvais
tour qu'elle lui avait joué. Elle crut toute sa vie qu'un secret d'État
était réellement attaché à la bourse qu'elle avait voulu dérober, et,
comme dans ce bizarre événement tout était mystère pour elle, elle ne put
jamais former que des conjectures. Les parents de ser Orio en firent le
sujet de leurs entretiens particuliers. A force de suppositions, ils
finirent par créer une fable plausible. Une grande dame, disaient-ils,
s'était éprise du Tizianello, c'est-à-dire du fils du Titien, lequel était
amoureux de Monna Bianchina, et perdait, bien entendu, ses peines auprès
d'elle. Or, cette grande dame, qui avait brodé elle-même une bourse pour
le Tizianello, n'était autre que la dogaresse en personne. Qu'on juge de
sa colère en apprenant que le Tizianello avait fait le sacrifice de ce
don d'amour à la Bianchina! Telle était la chronique de famille qu'on se
répétait à voix basse à Padoue dans la petite maison de ser Orio.
Satisfait du succès de sa première entreprise, notre héros songea à tenter
la seconde. Il s'agissait de faire un sonnet pour sa belle inconnue. Comme
l'étrange comédie qu'il avait jouée l'avait ému malgré lui, il commença
par écrire rapidement quelques vers où respirait une certaine verve.
L'espérance, l'amour, le mystère, toutes les expressions passionnées
ordinaires aux poètes, se présentaient enfouie à son esprit.--Mais,
pensa-t-il, ma marraine m'a dit que j'avais affaire à l'une des plus
nobles et des plus belles dames de Venise; il me faut donc garder un ton
convenable et l'aborder avec plus de respect.
Il effaça ce qu'il avait écrit, et, passant d'un extrême à l'autre, il
rassembla quelques rimes sonores auxquelles il s'efforça d'adapter, non
sans peine, des pensées semblables à sa dame, c'est-à-dire les plus
belles et les plus nobles qu'il put trouver. A l'espérance trop hardie il
substitua le doute craintif; au lieu de mystère et d'amour, il parla de
respect et de reconnaissance. Ne pouvant célébrer les attraits d'une femme
qu'il n'avait jamais vue, il se servit, le plus délicatement possible,
de quelques termes vagues qui pouvaient s'appliquer à tous les visages.
Bref, après deux heures de réflexions et de travail, il avait fait douze
vers passables, fort harmonieux et très insignifiants.
Il les mit au net sur une belle feuille de parchemin, et dessina sur les
marges des oiseaux et des fleurs qu'il coloria soigneusement. Mais, dès
que son ouvrage fut achevé, il n'eut pas plus tôt relu ses vers, qu'il les
jeta par la fenêtre, dans le canal qui passait près de sa maison.--Que
fais-je donc? se demanda-t-il; à quoi bon poursuivre cette aventure, si ma
conscience ne parle pas?
Il prit sa mandoline et se promena de long en large dans sa chambre, en
chantant et en s'accompagnant sur un vieil air composé pour un sonnet de
Pétrarque. Au bout d'un quart d'heure il s'arrêta; son cœur battait. Il
ne songeait plus ni aux convenances, ni à l'effet qu'il pourrait produire.
La bourse qu'il avait arrachée à la Bianchina, et qu'il venait de
rapporter comme une conquête, était sur sa table. Il la regarda.
--La femme qui a fait cela pour moi, se dit-il, doit m'aimer et savoir
aimer. Un pareil travail est long et difficile; ces fils légers, ces vives
couleurs, demandent du temps, et, en travaillant, elle pensait à moi.
Dans le peu de mots qui accompagnaient cette bourse, il y avait un conseil
d'ami et pas une parole équivoque. Ceci est un cartel amoureux envoyé par
une femme de cœur; n'eût-elle pensé à moi qu'un jour, il faut bravement
relever le gant.
Il se remit à l'œuvre, et, en prenant sa plume, il était plus agile par
la crainte et par l'espérance que lorsqu'il avait joué les plus fortes
sommes sur un coup de dé. Sans réfléchir et sans s'arrêter, il écrivit à
la hâte un sonnet, dont voici à peu près la traduction:
Lorsque j'ai lu Pétrarque, étant encore enfant,
J'ai souhaité d'avoir quelque gloire en partage.
Il aimait en poète et chantait en amant;
De la langue des dieux lui seul sut faire usage.
Lui seul eut le secret de saisir au passage
Les battements du cœur qui durent un moment,
Et, riche d'un sourire, il en gravait l'image
Du bout d'un stylet d'or sur un pur diamant.
O vous qui m'adressez une parole amie,
Qui l'écriviez hier et l'oublierez demain,
Souvenez-vous de moi qui vous en remercie.
J'ai le cœur de Pétrarque et n'ai point son génie;
Je ne puis ici-bas que donner en chemin
Ma main à qui m'appelle, à qui m'aime ma vie.
Pippo se rendit le lendemain chez la signora Dorothée. Dès qu'il se trouva
seul avec elle, il posa son sonnet sur les genoux de l'illustre dame, en
lui disant: Voilà pour votre amie. La signora se montra d'abord surprise,
puis elle lut les vers, et jura qu'elle ne se chargerait jamais de les
montrer à personne. Mais Pippo n'en fit que rire, et, comme il était
persuadé du contraire, il la quitta en l'assurant qu'il n'avait là-dessus
aucune inquiétude.