Six semaines s'étaient écoulées, et il faut qu'il soit bien difficile à
l'homme de se connaître lui-même, puisque Valentin ne savait pas encore
laquelle de ses deux maîtresses il aimait le mieux. Malgré ses moments de
sincérité et les élans de cœur qui l'emportaient près de madame Delaunay,
il ne pouvait se résoudre à désapprendre le chemin de l'hôtel de la
Chaussée-d'Antin. Malgré la beauté de madame de Parnes, son esprit, sa
grâce et tous les plaisirs qu'il trouvait chez elle, il ne pouvait
renoncer à la chambrette de la rue du Plat-d'Étain. Le petit jardin de
Valentin voyait tour à tour la veuve et la marquise se promener au bras du
jeune homme, et le murmure de la cascade couvrait de son bruit monotone
des serments toujours répétés, toujours trahis avec la même ardeur.
Faut-il donc croire que l'inconstance ait ses plaisirs comme l'amour
fidèle? On entendait quelquefois rouler encore la voiture sans livrée qui
emmenait incognito madame de Parnes, quand madame Delaunay paraissait
voilée au bout de la rue, s'acheminant d'un pas craintif. Caché derrière
sa jalousie, Valentin souriait de ces rencontres, et s'abandonnait sans
remords aux dangereux attraits du changement.
C'est une chose presque infaillible que ceux qui se familiarisent avec un
péril quelconque finissent par l'aimer. Toujours exposé à voir sa double
intrigue découverte par un hasard, obligé au rôle difficile d'un homme qui
doit mentir sans cesse, sans jamais se trahir, notre étourdi se sentit
fier de cette position étrange; après y avoir accoutumé son cœur, il y
habitua sa vanité. Les craintes qui le troublaient d'abord, les scrupules
qui l'arrêtaient, lui devinrent chers; il donna deux bagues pareilles à
ses deux amies; il avait obtenu de madame Delaunay qu'elle portât une
légère chaîne d'or qu'il avait choisie, au lieu de son collier de
chrysocale. Il lui parut plaisant de faire mettre ce collier à la
marquise; il réussit à l'en affubler un jour qu'elle allait au bal, et
c'est, à coup sûr, la plus grande preuve d'amour qu'elle lui ait donnée.
Madame Delaunay, trompée par l'amour, ne pouvait croire à l'inconstance de
Valentin. Il y avait de certains jours où la vérité lui apparaissait tout
à coup claire et irrécusable. Elle éclatait alors en reproches, elle
fondait en larmes, elle voulait mourir; un mot de son amant l'abusait de
nouveau, un serrement de main la consolait; elle rentrait chez elle
heureuse et tranquille. Madame de Parnes, trompée par l'orgueil, ne
cherchait à rien découvrir et n'essayait de rien savoir. Elle se disait:
c'est quelque ancienne maîtresse qu'il n'a pas le courage de quitter. Elle
ne daignait pas s'abaisser à demander un sacrifice. L'amour lui semblait
un passe-temps, la jalousie un ridicule; elle croyait d'ailleurs sa beauté
un talisman auquel rien ne pouvait résister.
Si vous vous souvenez, madame, du caractère de notre héros, tel que j'ai
tâché de vous le peindre à la première page de ce conte, vous comprendrez
et vous excuserez peut-être sa conduite, malgré ce qu'elle a de justement
blâmable. Le double amour qu'il ressentait ou croyait ressentir, était
pour ainsi dire l'image de sa vie entière. Ayant toujours cherché les
extrêmes, goûtant les jouissances du pauvre et celles du riche en même
temps, il trouvait près de ces deux femmes le contraste qui lui plaisait,
et il était réellement riche et pauvre dans la même journée. Si, de sept
à huit heures, au soleil couchant, deux beaux chevaux gris entraient au
petit trot dans l'avenue des Champs-Élysées, traînant doucement derrière
eux un coupé tendu de soie comme un boudoir, vous eussiez pu voir au fond
de la voiture une fraîche et coquette figure cachée sous une grande
capote, et souriant à un jeune homme nonchalamment étendu près d'elle:
c'étaient Valentin et madame de Parnes qui prenaient l'air après dîner.
Si le matin, au lever du soleil, le hasard vous avait menée près du joli
bois de Romainville, vous eussiez pu y rencontrer sous le vert bosquet
d'une guinguette deux amoureux se parlant à voix basse, ou lisant ensemble
La Fontaine: c'étaient Valentin et Madame Delaunay qui venaient de marcher
dans la rosée. Étiez-vous ce soir d'un grand bal à l'ambassade d'Autriche?
Avez-vous vu au milieu d'un cercle brillant de jeunes femmes une beauté
plus fière, plus courtisée, plus dédaigneuse que toutes les autres? Cette
tête charmante, coiffée d'un turban doré, qui se balance avec grâce comme
une rose bercée par le zéphyr, c'est la jeune marquise que la foule
admire, que le triomphe embellit, et qui pourtant semble rêver. Non loin
de là, appuyé contre une colonne, Valentin la regarde: personne ne connaît
leur secret, personne n'interprète ce coup d'œil, et ne devine la joie de
l'amant. L'éclat des lustres, le bruit de la musique, les murmures de la
foule, le parfum des fleurs, tout le pénètre, le transporte, et l'image
radieuse de sa belle maîtresse enivre ses yeux éblouis. Il doute presque
lui-même de son bonheur, et qu'un si rare trésor lui appartienne; il
entend les hommes dire autour de lui: Quel éclat! quel sourire! quelle
femme! et il se répète tout bas ces paroles. L'heure du souper arrive; un
jeune officier rougit de plaisir en présentant sa main à la marquise; on
l'entoure, on la suit, chacun veut s'en approcher et brigue la faveur d'un
mot tombé de ses lèvres; c'est alors qu'elle passe près de Valentin et lui
dit à l'oreille: A demain. Que de jouissance dans un mot pareil! Demain
cependant, à la nuit tombante, le jeune homme monte à tâtons un escalier
sans lumière; il arrive à grand'peine au troisième étage, et frappe
doucement à une petite porte; elle s'est ouverte, il entre; madame
Delaunay, devant sa table, travaillait seule en l'attendant; il s'assoit
près d'elle; elle le regarde, lui prend la main et lui dit qu'elle le
remercie de l'aimer encore. Une seule lampe éclaire faiblement la modeste
chambrette, mais sous cette lampe est un visage ami, tranquille et
bienveillant; il n'y a plus là ni témoins empressés, ni admiration, ni
triomphe. Mais Valentin fait plus que de ne pas regretter le monde, il
l'oublie: la vieille mère arrive, s'assoit dans sa bergère, et il faut
écouter jusqu'à dix heures les histoires du temps passé, caresser le petit
chien qui gronde, rallumer la lampe qui s'éteint. Quelquefois c'est un
roman nouveau qu'il faut avoir le courage de lire; Valentin laisse tomber
le livre pour effleurer en le ramassant le petit pied de sa maîtresse;
quelquefois c'est un piquet à deux sous la fiche qu'il faut faire avec la
bonne dame, et avoir soin de n'avoir pas trop beau jeu. En sortant de là,
le jeune homme revient à pied; il a soupé hier avec du vin de Champagne,
en fredonnant une contredanse; il soupe ce soir avec une tasse de lait, en
faisant quelques vers pour son amie. Pendant ce temps-là, la marquise est
furieuse qu'on lui ait manqué de parole; un grand laquais poudré apporte
un billet plein de tendres reproches et sentant le musc; le billet est
décacheté, la fenêtre ouverte, le temps est beau, madame de Parnes va
venir: voilà notre étourdi grand seigneur. Ainsi, toujours différent de
lui-même, il trouvait moyen d'être vrai en n'étant jamais sincère, et
l'amant de la marquise n'était pas celui de la veuve.
--Et pourquoi choisir? me disait-il un jour qu'en nous promenant il
essayait de se justifier. Pourquoi cette nécessité d'aimer d'une manière
exclusive? Blâmerait-on un homme de mon âge d'être amoureux de madame
de Parnes? N'est-elle pas admirée, enviée? ne vante-t-on pas son esprit et
ses charmes? La raison même se passionne pour elle. D'une autre part, quel
reproche ferait-on à celui que la bonté, la tendresse, la candeur de
madame Delaunay auraient touché? N'est-elle pas digne de faire la joie et
le bonheur d'un homme? Moins belle, ne serait-elle pas une amie précieuse;
et, telle qu'elle est, y a-t-il au monde une plus charmante maîtresse?
En quoi donc suis-je coupable d'aimer ces deux femmes, si chacune d'elles
mérite qu'on l'aime? Et, s'il est vrai que je sois assez heureux pour
compter pour quelque chose dans leur vie, pourquoi ne pourrais-je rendre
l'une heureuse qu'en faisant le malheur de l'autre? Pourquoi le doux
sourire que ma présence fait éclore quelquefois sur les lèvres de ma belle
veuve devrait-il être acheté au prix d'une larme versée par la marquise?
Est-ce leur faute si le hasard m'a jeté sur leur route, si je les ai
approchées, si elles m'ont permis de les aimer? Laquelle choisirais-je
sans être injuste? En quoi celle-là aurait-elle mérité plus que celle-ci
d'être préférée ou abandonnée? Quand madame Delaunay me dit que son
existence entière m'appartient, que voulez-vous donc que je réponde?
Faut-il la repousser, la désabuser et lui laisser le découragement et le
chagrin? Quand madame de Parnes est au piano, et qu'assis derrière elle,
je la vois se livrer à la noble inspiration de son cœur; quand son esprit
élève le mien, m'exalte et me fait mieux goûter par la sympathie les plus
exquises jouissances de l'intelligence, faut-il que je lui dise qu'elle se
trompe et qu'un si doux plaisir est coupable? Faut-il que je change en
haine ou en mépris les souvenirs de ces heures délicieuses? Non, mon ami,
je mentirais en disant à l'une des deux que je ne l'aime plus ou que je ne
l'ai point aimée; j'aurais plutôt le courage de les perdre ensemble que
celui de choisir entre elles.
Vous voyez, madame, que notre étourdi faisait comme font tous les hommes:
ne pouvant se corriger de sa folie, il tentait de lui donner l'apparence
de la raison. Cependant il y avait de certains jours où son cœur se
refusait, malgré lui, au double rôle qu'il soutenait. Il tâchait de
troubler le moins possible le repos de madame Delaunay; mais la fierté de
la marquise eut plus d'un caprice à supporter.--Cette femme n'a que de
l'esprit et de l'orgueil, me disait-il d'elle quelquefois. Il arrivait
aussi qu'en quittant le salon de madame de Parnes, la naïveté de la veuve
le faisait sourire, et qu'il trouvait qu'à son tour elle avait trop peu
d'orgueil et d'esprit. Il se plaignait de manquer de liberté. Tantôt une
boutade lui faisait renoncer à un rendez-vous; il prenait un livre, et
s'en allait dîner seul à la campagne. Tantôt il maudissait le hasard qui
s'opposait à une entrevue qu'il demandait. Madame Delaunay était, au fond
du cœur, celle qu'il préférait; mais il n'en savait rien lui-même, et
cette singulière incertitude aurait peut-être duré longtemps si une
circonstance, légère en apparence, ne l'eût éclairé tout à coup sur ses
véritables sentiments.
On était au mois de juin, et les soirées au jardin étaient délicieuses.
La marquise, en s'asseyant sur un banc de bois près de la cascade, s'avisa
un jour de le trouver dur.
--Je vous ferai cadeau d'un coussin, dit-elle à Valentin.
Le lendemain matin, en effet, arriva une causeuse élégante, accompagnée
d'un beau coussin en tapisserie, de la part de madame de Parnes.
Vous vous souvenez peut-être que madame Delaunay faisait de la tapisserie.
Depuis un mois, Valentin l'avait vue travailler constamment à un ouvrage
de ce genre dont il avait admiré le dessin, non que ce dessin eût rien de
remarquable: c'était, je crois, une couronne de fleurs, comme toutes les
tapisseries du monde; mais les couleurs en étaient charmantes. Que
peut faire, d'ailleurs, une main aimée que nous ne le trouvions un
chef-d'œuvre? Cent fois, le soir, près de la lampe, le jeune homme avait
suivi des yeux, sur le canevas, les doigts habiles de la veuve; cent fois,
au milieu d'un entretien animé, il s'était arrêté, observant un religieux
silence, tandis qu'elle comptait ses points; cent fois il avait interrompu
cette main fatiguée et lui avait rendu le courage par un baiser.
Quand Valentin eut fait porter la causeuse de la marquise dans une petite
salle attenante au jardin, il y descendit et examina son cadeau. En
regardant de près le coussin, il crut le reconnaître; il le prit, le
retourna, le remit à sa place, et se demanda où il l'avait vu.--Fou que je
suis, se dit-il, tous les coussins se ressemblent, et celui-là n'a rien
d'extraordinaire. Mais une petite tache faite sur le fond blanc attira
tout à coup ses yeux; il n'y avait pas à se tromper. Valentin avait fait
lui-même cette tache, en laissant tomber une goutte d'encre sur l'ouvrage
de madame Delaunay, un soir qu'il écrivait près d'elle.
Cette découverte le jeta, comme vous pensez, dans un grand
étonnement.--Comment est-ce possible? Se demanda-t-il; comment
la marquise peut-elle m'envoyer un coussin fait par Madame Delaunay?
Il regarda encore: plus de doute, ce sont les mêmes fleurs, les mêmes
couleurs. Il en reconnaît l'éclat, l'arrangement; il les touche comme pour
s'assurer qu'il n'est pas trompé par une illusion; puis il reste interdit,
ne sachant comment s'expliquer ce qu'il voit.
Je n'ai que faire de dire que mille conjectures, moins vraisemblables les
unes que les autres, se présentèrent à son esprit. Tantôt il supposait que
le hasard avait pu faire se rencontrer la veuve et la marquise, qu'elles
s'étaient entendues ensemble, et qu'elles lui envoyaient ce coussin d'un
commun accord, pour lui apprendre que sa perfidie était démasquée; tantôt
il se disait que madame Delaunay avait surpris sa conversation de la
veille dans le jardin, et qu'elle avait voulu, pour lui faire honte,
remplir la promesse de madame de Parnes. De toute façon, il se voyait
découvert, abandonné de ses deux maîtresses, ou tout au moins de l'une
des deux. Après avoir passé une heure à rêver, il résolut de sortir
d'incertitude. Il alla chez madame Delaunay, qui le reçut comme à
l'ordinaire, et dont le visage n'exprima qu'un peu d'étonnement de le
voir si matin.
Rassuré d'abord par cet accueil, il parla quelque temps de choses
indifférentes; puis, dominé par l'inquiétude, il demanda à la veuve si sa
tapisserie était terminée.--Oui, répondit-elle.--Et où est-elle donc?
demanda-t-il. A cette question, madame Delaunay se troubla et rougit.
--Elle est chez le marchand, dit-elle assez vite. Puis elle se reprit,
et ajouta: Je l'ai donnée à monter; on va me la rendre.
Si Valentin avait été surpris de reconnaître le coussin, il le fut encore
davantage de voir la veuve se troubler lorsqu'il lui en parla. N'osant
pourtant faire de nouvelles questions, de peur de se trahir, il sortit
de suite, et s'en fut chez la marquise. Mais cette visite lui en apprit
encore moins; quand il fut question de la causeuse, madame de Parnes, pour
toute réponse, fit un léger signe de tête en souriant, comme pour dire:
Je suis charmée qu'elle vous plaise.
Notre étourdi rentra donc chez lui, moins inquiet, il est vrai, qu'il n'en
était sorti, mais croyant presque avoir fait un rêve. Quel mystère ou quel
caprice du hasard cachait cet envoi singulier?--L'une fait un coussin et
l'autre me le donne; celle-là passe un mois à travailler, et, quand son
ouvrage est fini, celle-ci s'en trouve propriétaire; ces deux femmes ne se
sont jamais vues, et elles s'entendent pour me jouer un tour dont elles
ne semblent pas se douter. Il y avait assurément de quoi se torturer
l'esprit: aussi le jeune homme cherchait-il de cent manières différentes
la clef de l'énigme qui le tourmentait.
En examinant le coussin, il trouva l'adresse du marchand qui l'avait
vendu. Sur un petit morceau de papier collé dans un coin, était écrit:
_Au Père de Famille, rue Dauphine_.
Dès que Valentin eut lu ces mots, il se vit sûr de parvenir à la vérité.
Il courut au magasin du _Père de Famille_; il demanda si le matin même on
n'avait pas vendu à une dame un coussin en tapisserie qu'il désigna et
qu'on reconnut. Aux questions qu'il fit ensuite pour savoir qui avait fait
ce coussin et d'où il venait, on ne répondit qu'avec restriction: on ne
connaissait pas l'ouvrière; il y avait dans le magasin beaucoup d'objets
de ce genre; enfin on ne voulait rien dire.
Malgré les réticences, Valentin eut bientôt saisi, dans les réponses du
garçon qu'il interrogeait, un mystère qu'il ne soupçonnait pas et que bien
d'autres que lui ignorent: c'est qu'il y a à Paris un grand nombre de
femmes, de demoiselles pauvres, qui, tout en ayant dans le monde un rang
convenable et quelquefois distingué, travaillent en secret pour vivre.
Les marchands emploient ainsi, et à bon marché, des ouvrières habiles;
mainte famille, vivant sobrement, chez qui pourtant on va prendre le thé,
se soutient par les filles de la maison; on les voit sans cesse tenant
l'aiguille, mais elles ne sont pas assez riches pour porter ce qu'elles
font; quand elles ont brodé du tulle, elles le vendent pour acheter de la
percale: celle-là, fille de nobles aïeux, fière de son titre et de sa
naissance, marque des mouchoirs; celle-ci, que vous admirez au bal, si
enjouée, si coquette et si légère, fait des fleurs artificielles et paye
de son travail le pain de sa mère; telle autre, un peu plus riche, cherche
à gagner de quoi ajouter à sa toilette; ces chapeaux tout faits, ces
sachets brodés qu'on voit aux étalages des boutiques, et que le passant
marchande par désœuvrement, sont l'œuvre secrète, quelquefois pieuse,
d'une main inconnue. Peu d'hommes consentiraient à ce métier, ils
resteraient pauvres par orgueil en pareil cas; peu de femmes s'y refusent,
quand elles en ont besoin, et de celles qui le font, aucune n'en rougit.
Il arrive qu'une jeune femme rencontre une amie d'enfance qui n'est pas
riche et qui a besoin de quelque argent; faute de pouvoir lui en prêter
elle-même, elle lui dit sa ressource, l'encourage, lui cite des exemples,
la mène chez le marchand, lui fait une petite clientèle; trois mois après,
l'amie est à son aise et rend à une autre le même service. Ces sortes de
choses se passent tous les jours; personne n'en sait rien, et c'est pour
le mieux; car les bavards qui rougissent du travail trouveraient bientôt
le moyen de déshonorer ce qu'il y a au monde de plus honorable.
--Combien de temps, demanda Valentin, faut-il à peu près pour faire un
coussin comme celui dont je vous parle, et combien gagne l'ouvrière?
--Monsieur, répondit le garçon, pour faire un coussin comme celui-là,
il faut deux mois, six semaines environ. L'ouvrière paye sa laine, bien
entendu; par conséquent, c'est autant de moins pour elle. La laine
anglaise, belle, coûte dix francs la livre; le ponceau, le cerise, coûtent
quinze francs. Pour ce coussin, il faut une livre et demie de laine au
plus, et il sera payé quarante ou cinquante francs à l'habile ouvrière.