De ce que Valentin avait oublié ce mouchoir, il ne faut pas croire
cependant qu'il n'en eût pas un dans sa poche.
Pendant que madame Delaunay pleurait, notre étourdi, qui n'en savait rien,
était fort éloigné de pleurer. Il était dans un petit salon boisé, doré et
musqué comme une bonbonnière, au fond d'un grand fauteuil de damas violet.
Il écoutait, après un bon dîner, l'_Invitation à la valse_, de Weber, et,
tout en prenant d'excellent café, il regardait de temps en temps le cou
blanc de madame de Parnes. Celle-ci, dans tous ses atours, et exaltée,
comme dit Hoffmann, par une tasse de thé bien sucré, faisait de son mieux
de ses belles mains. Ce n'était pas de la petite musique, et il faut dire,
en toute justice, qu'elle s'en tirait parfaitement. Je ne sais lequel
méritait le plus d'éloges, ou du sentimental maître allemand, ou de
l'intelligente musicienne, ou de l'admirable instrument d'Érard, qui
renvoyait en vibrations sonores la double inspiration qui l'animait.
Le morceau fini, Valentin se leva, et, tirant de sa poche un mouchoir:
--Tenez, dit-il, je vous remercie; voilà le mouchoir que vous m'avez prêté.
La marquise fit justement ce qu'avait fait madame Delaunay. Elle regarda
la marque aussitôt; sa main délicate avait senti un tissu trop rude pour
lui appartenir. Elle se connaissait aussi en broderie; mais il y en avait
si peu que rien, assez pourtant pour dénoter une femme. Elle retourna deux
ou trois fois le mouchoir, l'approcha timidement de son nez, le regarda
encore, puis le jeta à Valentin en lui disant:--Vous vous êtes trompé; ce
que vous me rendez là appartient à quelque femme de chambre de votre mère.
Valentin, qui avait emporté par mégarde le mouchoir de madame Delaunay, le
reconnut et se sentit battre le cœur.--Pourquoi à une femme de chambre?
répondit-il. Mais la marquise s'était remise au piano; peu lui importait
une rivale qui se mouchait dans de la grosse toile. Elle reprit le
_presto_ de sa valse, et fit semblant de n'avoir pas entendu.
Cette indifférence piqua Valentin. Il fit un tour de chambre et prit son
chapeau.
--Où allez-vous donc? demanda madame de Parnes.
--Chez ma mère, rendre à sa femme de chambre le mouchoir qu'elle m'a
prêté.
--Vous verra-t-on demain? nous avons un peu de musique, et vous me ferez
plaisir de venir dîner.
--Non; j'ai affaire toute la journée.
Il continuait à se promener, et ne se décidait pas à sortir. La marquise
se leva et vint à lui.
--Vous êtes un singulier homme, lui dit-elle; vous voudriez me voir
jalouse.
--Moi? pas du tout. La jalousie est un sentiment que je déteste.
--Pourquoi donc vous fâchez-vous de ce que je trouve à ce mouchoir un air
d'antichambre? Est-ce ma faute, ou la vôtre?
--Je ne m'en fâche point, je le trouve tout simple.
En parlant ainsi, il tournait le dos. Madame de Parnes s'avança doucement,
se saisit du mouchoir de madame Delaunay, et, s'approchant d'une fenêtre
ouverte, le jeta dans la rue.
--Que faites-vous? s'écria Valentin. Et il s'élança pour la retenir; mais
il était trop tard.
--Je veux savoir, dit en riant la marquise, jusqu'à quel point vous y
tenez, et je suis curieuse de voir si vous descendrez le chercher.
Valentin hésita un instant, et rougit de dépit. Il eût voulu punir la
marquise par quelque réponse piquante; mais, comme il arrive souvent, la
colère lui ôtait l'esprit. Madame de Parnes se mit à rire de plus belle.
Il enfonça son chapeau sur sa tête, et sortit en disant: Je vais le
chercher.
Il chercha en effet longtemps; mais un mouchoir perdu est bientôt ramassé,
et ce fut vainement qu'il revint dix fois d'une borne à une autre. La
marquise à sa fenêtre riait toujours en le regardant faire. Fatigué enfin,
et un peu honteux, il s'éloigna sans lever la tête, feignant de ne pas
s'apercevoir qu'on l'eût observé. Au coin de la rue pourtant, il se
retourna et vit madame de Parnes qui ne riait plus et qui le suivait des
yeux.
Il continua sa route sans savoir où il allait, et prit machinalement le
chemin de la rue du Plat-d'Étain. La soirée était belle et le ciel pur. La
veuve était aussi à sa fenêtre; elle avait passé une triste journée.
--J'ai besoin d'être rassurée, lui dit-elle dès qu'il fut entré. A qui
appartient un mouchoir que vous avez laissé chez moi?
Il y a des gens qui savent tromper et qui ne savent pas mentir. A cette
question, Valentin se troubla trop évidemment pour qu'il fût possible de
s'y méprendre, et sans attendre qu'il répondît:
--Écoutez-moi, dit madame Delaunay. Vous savez maintenant que je vous
aime. Vous connaissez beaucoup de monde, et je ne vois personne; il m'est
aussi impossible de savoir ce que vous faites qu'il vous serait facile d'y
voir clair dans mes moindres actions, s'il vous en prenait fantaisie. Vous
pouvez me tromper aisément et impunément, puisque je ne peux ni vous
surveiller, ni cesser de vous aimer; souvenez-vous, je vous en supplie,
de ce que je vais vous dire: tout se sait tôt ou tard, et croyez-moi,
c'est une triste chose.
Valentin voulait l'interrompre; elle lui prit la main et continua:
--Je ne dis pas assez; ce n'est pas une triste chose, mais la plus triste
qu'il y ait au monde. Si rien n'est plus doux que le souvenir du bonheur,
rien n'est plus affreux que de s'apercevoir que le bonheur passé était un
mensonge. Avez-vous jamais pensé à ce que ce peut être que de haïr ceux
qu'on a aimés? Concevez-vous rien de pis? Réfléchissez à cela, je vous
en conjure. Ceux qui trouvent plaisir à tromper les autres en tirent
ordinairement vanité; ils s'imaginent avoir par là quelque supériorité
sur leurs dupes: elle est bien fugitive, et à quoi mène-t-elle? Rien
n'est si aisé que le mal. Un homme de votre âge peut tromper sa maîtresse,
seulement pour passer le temps; mais le temps s'écoule en effet, la
vérité vient, et que reste-t-il? Une pauvre créature abusée s'est crue
aimée, heureuse; elle a fait de vous son bien unique: pensez à ce qui
lui arrive s'il faut qu'elle ait horreur de vous!
La simplicité de ce langage avait ému Valentin jusqu'au fond du cœur.
--Je vous aime, lui dit-il, n'en doutez pas, je n'aime que vous seule.
--J'ai besoin de le croire, répondit la veuve, et, si vous dites
vrai, nous ne reparlerons jamais de ce que j'ai souffert aujourd'hui.
Permettez-moi pourtant d'ajouter encore un mot qu'il faut absolument que
je vous dise. J'ai vu mon père, à l'âge de soixante ans, apprendre tout à
coup qu'un ami d'enfance l'avait trompé dans une affaire de commerce. Une
lettre avait été trouvée, dans laquelle cet ami racontait lui-même sa
perfidie, et se vantait de la triste habileté qui lui avait rapporté
quelques billets de banque à notre détriment. J'ai vu mon père, abîmé de
douleur et stupéfait, la tête baissée, lire cette lettre; il en était
aussi honteux que s'il eût été lui-même le coupable; il essuya une larme
sur sa joue, jeta la lettre au feu, et s'écria: Que la vanité et l'intérêt
sont peu de chose! mais qu'il est affreux de perdre un ami! Si vous
eussiez été là, Valentin, vous auriez fait serment de ne jamais tromper
personne.
Madame Delaunay, en prononçant ces mots, laissa échapper quelques larmes.
Valentin était assis près d'elle; pour toute réponse, il l'attira à lui;
elle posa sa tête sur son épaule, et tirant de la poche de son tablier le
mouchoir de la marquise:
--Il est bien beau, dit-elle; la broderie en est fine: vous me le
laisserez, n'est-ce pas? La femme à qui il appartient ne s'apercevra pas
qu'elle l'a perdu. Quand on a un mouchoir pareil, on en a bien d'autres.
Je n'en ai, moi, qu'une douzaine, et ils ne sont pas merveilleux. Vous me
rendrez le mien que vous avez emporté, et qui ne vous ferait pas honneur;
mais je garderai celui-ci.
--A quoi bon? répondit Valentin. Vous ne vous en servirez pas.
--Si, mon ami; il faut que je me console de l'avoir trouvé sur ce
fauteuil, et il faut qu'il essuie mes larmes jusqu'à ce qu'elles aient
cessé de couler.
--Que ce baiser les essuie! s'écria le jeune homme. Et, prenant le
mouchoir de madame de Parnes, il le jeta par la fenêtre.