Je me demandais quel poète ou quelle fée habitait là, quel solitaire
inspiré avait découvert ce lieu et créé cette maison de rêve, qui
semblait poussée dans un bouquet.
Un cantonnier cassait des pierres sur la route, un peu plus loin. Je lui
demandai le nom du propriétaire de ce bijou. Il répondit:
--C'est Mme Julie Romain.
Julie Romain! Dans mon enfance, autrefois, j'avais tant entendu parler
d'elle, de la grande actrice, la rivale de Rachel.
Aucune femme n'avait été plus applaudie et plus aimée, plus aimée
surtout! Que de duels et que de suicides pour elle, et que d'aventures
retentissantes! Quel âge avait-elle à présent, cette séductrice?
Soixante, soixante-dix, soixante-quinze ans? Julie Romain! Ici, dans
cette maison! La femme qu'avaient adorée le plus grand musicien et le
plus rare poète de notre pays! Je me souvenais encore de l'émotion
soulevée dans toute la France (j'avais alors douze ans) par sa fuite en
Sicile avec celui-ci, après sa rupture éclatante avec celui-là.
Elle était partie un soir, après une première représentation où la salle
l'avait acclamée durant une demi-heure, et rappelée onze fois de suite;
elle était partie avec le poète, en chaise de poste, comme on faisait
alors; ils avaient traversé la mer pour aller s'aimer dans l'île
antique, fille de la Grèce, sous l'immense bois d'orangers qui entoure
Palerme et qu'on appelle la «Conque-d'Or.»
On avait raconté leur ascension de l'Etna et comment ils s'étaient
penchés sur l'immense cratère, enlacés, la joue contre la joue, comme
pour se jeter au fond du gouffre de feu.
Il était mort, lui, l'homme aux vers troublants, si profonds qu'ils
avaient donné le vertige à toute une génération, si subtils, si
mystérieux, qu'ils avaient ouvert un monde nouveau aux nouveaux poètes.
L'autre aussi était mort, l'abandonné, qui avait trouvé pour elle des
phrases de musique restées dans toutes les mémoires, des phrases de
triomphe et de désespoir, affolantes et déchirantes.
Elle était là, elle, dans cette maison voilée de fleurs.
Je n'hésitai point, je sonnai.
Un petit domestique vint ouvrir, un garçon de dix-huit ans, à l'air
gauche, aux mains niaises. J'écrivis sur ma carte un compliment galant
pour la vieille actrice et une vive prière de me recevoir. Peut-être
savait-elle mon nom et consentirait-elle à m'ouvrir sa porte.
Le jeune valet s'éloigna, puis revint en me demandant de le suivre; et
il me fit entrer dans un salon propre et correct, de style
Louis-Philippe, aux meubles froids et lourds, dont une petite bonne de
seize ans, à la taille mince, mais peu jolie, enlevait les housses en
mon honneur.
Puis, je restai seul.
Sur les murs, trois portraits, celui de l'actrice dans un de ses rôles,
celui du poète avec la grande redingote serrée au flanc et la chemise à
jabot d'alors, et celui du musicien assis devant un clavecin. Elle,
blonde, charmante, mais maniérée à la façon du temps, souriait de sa
bouche gracieuse et de son oeil bleu; et la peinture était soignée,
fine, élégante et sèche.
Eux semblaient regarder déjà la prochaine postérité.
Tout cela sentait l'autrefois, les jours finis et les gens disparus.
Une porte s'ouvrit, une petite femme entra; vieille, très vieille, très
petite, avec des bandeaux de cheveux blancs, des sourcils blancs, une
vraie souris blanche rapide et furtive.
Elle me tendit la main et dit, d'une voix restée fraîche, sonore,
vibrante:
--Merci, monsieur. Comme c'est gentil aux hommes d'aujourd'hui de se
souvenir des femmes de jadis! Asseyez-vous.
Et je lui racontai comment sa maison m'avait séduit, comment j'avais
voulu connaître le nom de la propriétaire, et comment, l'ayant connu, je
n'avais pu résister au désir de sonner à sa porte.
Elle répondit:
--Cela m'a fait d'autant plus de plaisir, monsieur, que voici la
première fois que pareille chose arrive. Quand on m'a remis votre carte,
avec le mot gracieux qu'elle portait, j'ai tressailli comme si on m'eût
annoncé un vieil ami disparu depuis vingt ans. Je suis une morte, moi,
une vraie morte, dont personne ne se souvient, à qui personne ne pense,
jusqu'au jour où je mourrai pour de bon; et alors tous les journaux
parleront, pendant trois jours, de Julie Romain, avec des anecdotes, des
détails, des souvenirs et des éloges emphatiques. Puis ce sera fini de
moi.
Elle se tut, et reprit, après un silence:
--Et cela ne sera pas long maintenant. Dans quelques mois, dans quelques
jours, de cette petite femme encore vive il ne restera plus qu'un petit
squelette.
Elle leva les yeux vers son portrait qui lui souriait, qui souriait à
cette vieille, à cette caricature de lui-même; puis elle regarda les
deux hommes, le poète dédaigneux et le musicien inspiré qui semblaient
se dire: «Que nous veut cette ruine?»
Une tristesse indéfinissable, poignante, irrésistible, m'étreignait le
coeur, la tristesse des existences accomplies, qui se débattent encore
dans les souvenirs comme on se noie dans une eau profonde.
De ma place, je voyais passer sur la route les voitures, brillantes et
rapides, allant de Nice à Monaco. Et, dedans, des femmes jeunes, jolies,
riches, heureuses; des hommes souriants et satisfaits. Elle suivit mon
regard, comprit ma pensée et murmura avec un sourire résigné:
--On ne peut pas être et avoir été.
Je lui dis:
--Comme la vie a dû être belle pour vous!
Elle poussa un grand soupir:
--Belle et douce. C'est pour cela que je la regrette si fort.
Je vis qu'elle était disposée à parler d'elle; et doucement, avec des
précautions délicates, comme lorsqu'on touche à des chairs douloureuses,
je me mis à l'interroger.
Elle parla de ses succès, de ses enivrements, de ses amis, de toute son
existence triomphante. Je lui demandai:
--Les plus vives joies, le vrai bonheur, est-ce au théâtre que vous les
avez dus?
Elle répondit vivement:
--Oh! non.
Je souris; elle reprit, en levant vers les deux portraits un regard
triste:
--C'est à eux.
Je ne pus me retenir de demander:
--Auquel?
--À tous les deux. Je les confonds même un peu dans ma mémoire de
vieille, et puis, j'ai des remords envers l'un, aujourd'hui!
--Alors, madame, ce n'est pas à eux, mais à l'amour lui-même que va
votre reconnaissance. Ils n'ont été que ses interprètes.
--C'est possible. Mais quels interprètes!
--Êtes-vous certaine que vous n'avez pas été, que vous n'auriez pas été
aussi bien aimée, mieux aimée par un homme simple, qui n'aurait pas été
un grand homme, qui vous aurait offert toute sa vie, tout son coeur,
toutes ses pensées, toutes ses heures, tout son être; tandis que ceux-ci
vous donnaient deux rivales redoutables, la Musique et la Poésie?
Elle s'écria avec force, avec cette voix restée jeune, qui faisait
vibrer quelque chose dans l'âme:
--Non, monsieur, non. Un autre m'aurait plus aimée peut-être, mais il ne
m'aurait pas aimée comme ceux-là. Ah! c'est qu'ils m'ont chanté la
musique de l'amour, ceux-là, comme personne au monde ne la pourrait
chanter! Comme ils m'ont grisée! Est-ce qu'un homme, un homme
quelconque, trouverait ce qu'ils savaient trouver, eux, dans les sons et
dans les paroles? Est-ce assez que d'aimer, si on ne sait pas mettre
dans l'amour toute la poésie et toute la musique du ciel et de la terre?
Et ils savaient, ceux-là, comment on rend folle une femme avec des
chants et avec des mots! Oui, il y avait peut-être dans notre passion
plus d'illusion que de réalité; mais ces illusions-là vous emportent
dans les nuages, tandis que les réalités vous laissent toujours sur le
sol. Si d'autres m'ont plus aimée, par eux seuls j'ai compris, j'ai
senti, j'ai adoré l'amour!
Et, tout à coup, elle se mit à pleurer.
Elle pleurait, sans bruit, des larmes désespérées!
J'avais l'air de ne point voir; et je regardais au loin. Elle reprit,
après quelques minutes:
--Voyez-vous, monsieur, chez presque tous les êtres, le coeur vieillit
avec le corps. Chez moi, cela n'est point arrivé. Mon pauvre corps a
soixante-neuf ans, et mon pauvre coeur en a vingt.... Et voilà pourquoi
je vis toute seule, dans les fleurs et dans les rêves....
Il y eut entre nous un long silence. Elle s'était calmée et se remit à
parler en souriant:
--Comme vous vous moqueriez de moi, si vous saviez... si vous saviez
comment je passe mes soirées... quand il fait beau!... Je me fais honte
et pitié en même temps.
J'eus beau la prier; elle ne voulut point me dire ce qu'elle faisait;
alors je me levai pour partir.
Elle s'écria:
--Déjà!
Et, comme j'annonçais que je devais dîner à Monte-Carlo, elle demanda,
avec timidité:
--Vous ne voulez pas dîner avec moi? Cela me ferait beaucoup de plaisir.
J'acceptai tout de suite. Elle sonna, enchantée; puis, quand elle eut
donné quelques ordres à la petite bonne, elle me fit visiter sa maison.
Une sorte de véranda vitrée, pleine d'arbustes, s'ouvrait sur la salle
à manger et laissait voir d'un bout à l'autre la longue allée
d'orangers, s'étendant jusqu'à la montagne. Un siège bas, caché sous les
plantes, indiquait que la vieille actrice venait souvent s'asseoir là.
Puis nous allâmes dans le jardin regarder les fleurs. Le soir venait
doucement, un de ces soirs calmes et tièdes qui font s'exhaler tous les
parfums de la terre. Il ne faisait presque plus jour quand nous nous
mîmes à table. Le dîner fut bon et long; et nous devînmes amis intimes,
elle et moi, quand elle eut bien compris quelle sympathie profonde
s'éveillait pour elle en mon coeur. Elle avait bu deux doigts de vin,
comme on disait autrefois, et devenait plus confiante, plus expansive.
--Allons regarder la lune, me dit-elle. Moi, je l'adore, cette bonne
lune. Elle a été le témoin de mes joies les plus vives. Il me semble que
tous mes souvenirs sont dedans; et je n'ai qu'à la contempler pour
qu'ils me reviennent aussitôt. Et même... quelquefois, le soir... je
m'offre un joli spectacle... joli... joli... si vous saviez?... Mais
non, vous vous moqueriez trop de moi... je ne peux pas.... Je n'ose
pas... non... non... vraiment, non....
Je la suppliais:
--Voyons... quoi? dites-le-moi; je vous promets de ne pas me moquer...
je vous le jure... voyons....
Elle hésitait. Je pris ses mains, ses pauvres petites mains si maigres,
si froides, et je les baisai l'une après l'autre, plusieurs fois, comme
ils faisaient jadis, eux. Elle fut émue. Elle hésitait.
--Vous me promettez de ne pas rire?
--Oui, je le jure.
--Eh bien, venez.
Elle se leva. Et comme le petit domestique, gauche dans sa livrée verte,
éloignait la chaise derrière elle, elle lui dit quelques mots à
l'oreille, très bas, très vite. Il répondit:
--Oui, madame, tout de suite.
Elle prit mon bras et m'emmena sous la véranda.
L'allée d'orangers était vraiment admirable à voir. La lune, déjà levée,
la pleine lune, jetait au milieu un mince sentier d'argent, une longue
ligne de clarté qui tombait sur le sable jaune, entre les têtes rondes
et opaques des arbres sombres.
Comme ils étaient en fleurs, ces arbres, leur parfum violent et doux
emplissait la nuit. Et dans leur verdure noire on voyait voltiger des
milliers de lucioles, ces mouches de feu qui ressemblent à des graines
d'étoiles.
Je m'écriai:
--Oh! quel décor pour une scène d'amour!
Elle sourit.
--N'est-ce pas? n'est-ce pas? Vous allez voir.
Et elle me fit asseoir, à côté d'elle.
Elle murmura:
--Voilà ce qui fait regretter la vie. Mais vous ne songez guère à ces
choses-là, vous autres, les hommes d'aujourd'hui. Vous êtes des
boursiers, des commerçants et des pratiques. Vous ne savez même plus
nous parler. Quand je dis «nous», j'entends les jeunes. Les amours sont
devenues des liaisons qui ont souvent pour début une note de couturière
inavouée. Si vous estimez la note plus cher que la femme, vous
disparaissez; mais si vous estimez la femme plus haut que la note, vous
payez. Jolies moeurs... et jolies tendresses!...
Elle me prit la main.
--Regardez....
Je demeurais stupéfait et ravi.... Là-bas, au bout de l'allée, dans le
sentier de lune, deux jeunes gens s'en venaient en se tenant par la
taille. Ils s'en venaient, enlacés, charmants, à petits pas, traversant
les flaques de lumière qui les éclairaient tout à coup et rentrant dans
l'ombre aussitôt. Il était vêtu, lui, d'un habit de satin blanc, comme
au siècle passé, et d'un chapeau couvert d'une plume d'autruche. Elle
portait une robe à paniers et la haute coiffure poudrée des belles dames
au temps du Régent.
A cent pas de nous, ils s'arrêtèrent et, debout au milieu de l'allée,
s'embrassèrent en faisant des grâces.
Et je reconnus soudain les deux petits domestiques. Alors une de ces
gaietés terribles qui vous dévorent les entrailles me tordit sur mon
siège. Je ne riais pas, cependant. Je résistais, malade, convulsé, comme
l'homme à qui on coupe une jambe résiste au besoin de crier qui lui
ouvre la gorge et la mâchoire.
Mais les enfants s'en retournèrent vers le fond de l'allée; et ils
redevinrent délicieux. Ils s'éloignaient, s'en allaient,
disparaissaient, comme disparaît un rêve. On ne les voyait plus.
L'allée vide semblait triste.
Moi aussi, je partis, je partis pour ne pas les revoir; car je compris
que ce spectacle-là devait durer fort longtemps, qui réveillait tout le
passé, tout ce passé d'amour et de décor, le passé factice, trompeur et
séduisant, faussement et vraiment charmant, qui faisait battre encore le
coeur de la vieille cabotine et de la vieille amoureuse!