Le train de Marseille entra en gare à neuf heures précises, déposa sur
le quai deux voyageurs, et reprit sa course vers Nice.
L'un était grand et maigre, M. Saribe, marchand d'huiles, l'autre gros
et petit, M. Parisse.
Ils se mirent en route côte à côte, leur sac de nuit à la main, pour
gagner la ville éloignée d'un kilomètre.
Mais en arrivant à la porte du port, les factionnaires croisèrent la
baïonnette en leur enjoignant de s'éloigner.
Effarés, stupéfaits, abrutis d'étonnement, ils s'écartèrent et
délibérèrent; puis, après avoir pris conseil l'un de l'autre, ils
revinrent avec précaution afin de parlementer en faisant connaître
leurs noms.
Mais les soldats devaient avoir des ordres sévères, car ils les
menacèrent de tirer; et les deux voyageurs, épouvantés, s'enfuirent au
pas gymnastique, en abandonnant leurs sacs qui les alourdissaient.
Ils firent alors le tour des remparts et se présentèrent à la porte de
la route de Cannes. Elle était fermée également et gardée aussi par un
poste menaçant. MM. Saribe et Parisse, en hommes prudents, n'insistèrent
pas davantage, et s'en revinrent à la gare pour chercher un abri, car le
tour des fortifications n'était pas sûr, après le soleil couché.
L'employé de service, surpris et somnolent, les autorisa à attendre le
jour dans le salon des voyageurs.
Ils y demeurèrent côte à côte, sans lumière, sur le canapé de velours
vert, trop effrayés pour songer à dormir.
La nuit fut longue pour eux.
Ils apprirent, vers six heures et demie, que les portes étaient ouvertes
et qu'on pouvait, enfin, pénétrer dans Antibes.
Ils se remirent en marche, mais ne retrouvèrent point sur la route leurs
sacs abandonnés.
Lorsqu'ils franchirent, un peu inquiets encore, la porte de la ville, le
commandant de Carmelin, l'oeil sournois et la moustache en l'air, vint
lui-même les reconnaître et les interroger.
Puis il les salua avec politesse en s'excusant de leur avoir fait passer
une mauvaise nuit. Mais il avait dû exécuter des ordres.
Les esprits, dans Antibes, étaient affolés. Les uns parlaient d'une
surprise méditée par les Italiens, les autres d'un débarquement du
prince impérial, d'autres encore croyaient à une conspiration
orléaniste. On ne devina que plus tard la vérité quand on apprit que le
bataillon du commandant était envoyé fort loin, et que M. de Carmelin
avait été sévèrement puni.