II

Mme Parisse, une demoiselle Combelombe, avait épousé, un an avant la

guerre de 1870, M. Parisse, fonctionnaire du gouvernement. C'était alors

une belle jeune fille, aussi mince et aussi gaie qu'elle était devenue

forte et triste.

Elle avait accepté à regret M. Parisse, un de ces petits hommes à

bedaine et à jambes courtes, qui trottent menu dans une culotte toujours

trop large.

Après la guerre, Antibes fut occupée par un seul bataillon de ligne

commandé par M. Jean de Carmelin, un jeune officier décoré durant la

campagne et qui venait seulement de recevoir les quatre galons.

Comme il s'ennuyait fort dans cette forteresse, dans cette taupinière

étouffante enfermée en sa double enceinte d'énormes murailles, le

commandant allait souvent se promener sur le cap, sorte de parc ou de

forêt de pins éventée par toutes les brises du large.

Il y rencontra Mme Parisse qui venait aussi, les soirs d'été,

respirer l'air frais sous les arbres. Comment s'aimèrent-ils? Le

sait-on? Ils se rencontraient, ils se regardaient, et quand ils ne se

voyaient plus, ils pensaient l'un à l'autre, sans doute. L'image de la

jeune femme aux prunelles brunes, aux cheveux noirs, au teint pâle, de

la belle et fraîche Méridionale qui montrait ses dents en souriant,

restait flottante devant les yeux de l'officier qui continuait sa

promenade en mangeant son cigare au lieu de le fumer; et l'image du

commandant serré dans sa tunique, culotté de rouge et couvert d'or, dont

la moustache blonde frisait sur sa lèvre, devait passer le soir devant

les yeux de Mme Parisse quand son mari, mal rasé et mal vêtu, court

de pattes et ventru, rentrait pour souper.

À force de se rencontrer, ils sourirent en se revoyant, peut-être; et à

force de se revoir, ils s'imaginèrent qu'ils se connaissaient. Il la

salua assurément. Elle fut surprise et s'inclina, si peu, si peu, tout

juste ce qu'il fallait pour ne pas être impolie. Mais au bout de quinze

jours elle lui rendait son salut, de loin, avant même d'être côte à

côte.

Il lui parla! De quoi? Du coucher du soleil sans aucun doute. Et ils

l'admirèrent ensemble, en le regardant au fond de leurs yeux plus

souvent qu'à l'horizon. Et tous les soirs pendant deux semaines ce fut

le prétexte banal et persistant d'une causerie de plusieurs minutes.

Puis ils osèrent faire quelques pas ensemble en s'entretenant de sujets

quelconques; mais leurs yeux déjà se disaient mille choses plus

intimes, de ces choses secrètes, charmantes dont on voit le reflet dans

la douceur, dans l'émotion du regard, et qui font battre le coeur, car

elles confessent l'âme, mieux qu'un aveu.

Puis il dut lui prendre la main, et balbutier ces mots que la femme

devine sans avoir l'air de les entendre.

Et il fut convenu entre eux qu'ils s'aimaient sans qu'ils se le fussent

prouvé par rien de sensuel ou de brutal.

Elle serait demeurée indéfiniment à cette étape de la tendresse, elle,

mais il voulait aller plus loin, lui. Et il la pressa chaque jour plus

ardemment de se rendre à son violent désir.

Elle résistait, ne voulait pas, semblait résolue à ne point céder.

Un soir pourtant elle lui dit comme par hasard: «Mon mari vient de

partir pour Marseille. Il y va rester quatre jours.»

Jean de Carmelin se jeta à ses pieds, la suppliant d'ouvrir sa porte le

soir même, vers onze heures. Mais elle ne l'écouta point et rentra d'un

air fâché.

Le commandant fut de mauvaise humeur tout le soir; et le lendemain, dès

l'aurore, il se promenait, rageur, sur les remparts, allant de l'école

du tambour à l'école de peloton, et jetant des punitions aux officiers

et aux hommes, comme on jetterait des pierres dans une foule.

Mais en rentrant pour déjeuner, il trouva sous sa serviette, dans une

enveloppe, ces quatre mots: «Ce soir, dix heures.» Et il donna cent

sous, sans aucune raison, au garçon qui le servait.

La journée lui parut fort longue. Il la passa en partie à se bichonner

et à se parfumer.

Au moment où il se mettait à table pour dîner on lui remit une autre

enveloppe. Il trouva dedans ce télégramme: «Ma chérie, affaires

terminées. Je rentre ce soir train neuf heures.--Parisse.

Le commandant poussa un juron si véhément que le garçon laissa tomber la

soupière sur le parquet.

Que ferait-il? Certes, il la voulait, ce soir-là même, coûte que coûte;

et il l'aurait. Il l'aurait par tous les moyens, dût-il faire arrêter et

emprisonner le mari. Soudain une idée folle lui traversa la tête. Il

demanda du papier, et écrivit:

«Madame,

«_Il ne rentrera pas ce soir, je vous le jure, et moi je serai à

dix heures où vous savez. Ne craignez rien, je réponds de tout, sur

mon honneur d'officier._

«Jean de Carmelin.»

Et, ayant fait porter cette lettre, il dîna avec tranquillité.

Vers huit heures, il fit appeler le capitaine Gribois qui commandait

après lui; et il lui dit, en roulant entre ses doigts la dépêche

froissée de M. Parisse:

«Capitaine, je reçois un télégramme d'une nature singulière et dont il

m'est même impossible de vous communiquer le contenu. Vous allez faire

fermer immédiatement et garder les portes de la ville, de façon à ce que

personne, vous entendez bien, personne n'entre ni ne sorte avant six

heures du matin. Vous ferez aussi circuler des patrouilles dans les rues

et forcerez les habitants à rentrer chez eux à neuf heures. Quiconque

sera trouvé dehors passé cette limite sera reconduit à son domicile

_manu militari_. Si vos hommes me rencontrent cette nuit, ils

s'éloigneront aussitôt de moi en ayant l'air de ne pas me connaître.

Vous avez bien entendu?

--Oui, mon commandant.

--Je vous rends responsable de l'exécution de ces ordres, mon cher

capitaine.

--Oui, mon commandant.

--Voulez-vous un verre de chartreuse?

--Volontiers, mon commandant.»

Ils trinquèrent, burent la liqueur jaune, et le capitaine Gribois s'en

alla.

La petite roque · 第 40 / 57 题