IV

La ville d’Amathonte avait célébré leurs noces.

Le grand-pontife d’Aphrodite, avec le collège des prêtres, et suivi du

peuple entier, était venu quérir les Amants sacrés en qui se manifestait

la puissance miraculeuse des Immortels. Et tout un jour, sous le soleil

du tiède hiver cypriote, le cortège parcourut la cité.

Tout un jour, les flûtes, les tambourins, les cymbales et les lyres

rythmèrent les hymnes d’hyménée et les acclamations de cent mille

poitrines. Tout un jour, les prêtres vêtus d’hyacinthe et d’aurore; et

les courtisanes nues sous leurs gazes et leurs bijoux d’or; et les

blanches théories de vierges effeuillant des roses; et les éphèbes en

tuniques claires, couronnés de violettes, agitant, parmi l’air bleu,

l’allégresse des palmes sur l’ouragan clamorant des enthousiasmes et des

bénédictions; toute la gloire ivre et pavoisée des conquérants et des

dieux escorta le char triomphal de Pygmalion et Galatée.

Cette apothéose, au dire du pontife, n’était qu’un prélude. Le

lendemain, cette semaine entière, la suivante, ne seraient semblablement

que fêtes: les gens d’Arsinoé, de Paphos, et des autres bourgs, ne

manqueraient pas de venir à nouveau célébrer la gloire d’Aphrodite.

Galatée, grisée encore par les acclamations de ce peuple dont elle se

sentit plus que la souveraine, accueillit cette nouvelle avec

ravissement. Et le soir, dans leur maison de la colline,

qu’environnèrent jusqu’à la deuxième veille des chœurs d’adolescents,

elle s’étonna fort que son cher époux ne partageât point sa joie.

Cet homme extraordinaire, persuadé qu’Aphrodite avait pour lui seul

animé son œuvre, s’irritait de ne pouvoir goûter le calme et la paix

amoureuse dont jouissent les plus humbles épousés. Il se jura de ne

subir point davantage cette vie tumultuaire.

Avant l’aube, ayant ramassé pierreries et or en une bourse de cuir, il

éveilla Galatée;--et son air de résolution était tel qu’elle le suivit

sans murmurer, à pied, jusqu’au port de Cition, où une nef sidonienne

les prit à bord, faisant voile pour l’île de Trinacrie.

Sur ce navire, où les autres passagers--taciturnes Asiatiques

encapuchonnés de laine blanche--ne voyaient en eux qu’un couple d’amants

banals, les jours se succédèrent pareils, de voluptés ardentes et de

rêveries bienheureuses. Le navire, penché sous ses larges voiles rouges

comme les chevaux qui tournent la borne du cirque, fuyait avec un doux

balancement sur les plaines infinies de la mer cérulée. Nulle terre en

vue. Assis avec Galatée, près du timonier en casaque orange, Pygmalion

regardait s’allonger, comme un grand chemin de neige, le sillage; et, de

sentir la patrie à chaque heure plus lointaine, il se réjouissait.

Galatée, au contraire, devint triste: la monotonie de cette longue

navigation l’accablait, disait-elle. Pour la distraire, il lui contait

des légendes, ou reprenait le thème, sans cesse nouveau, de leur

miraculeuse union.

Le matin du neuvième jour--les vents avaient été favorables:--on aperçut

vers la droite un cône vaporeux flottant sur la mer. Lentement, heure

par heure, il grandit, cyclopéen, et l’on distingua la masse fumante et

neigeuse de l’Etna.

Puis, sous une chaîne de montagnes vertes, la côte sicilienne apparut,

évasée comme un golfe énorme, piquetée de villages clairs où trônaient,

couvrant plusieurs collines de ses édifices polychromes, s’avançant dans

la mer avec ses palais, ses temples, ses théâtres, l’opulente et

démesurée Syracuse.

V

Une fois sur les dalles du quai, Pygmalion et Galatée s’arrêtèrent.

Pygmalion n’avait pu, dans la hâte et le secret de sa fuite, se ménager

une lettre d’introduction pour quelque notable Syracusain. Il leur

fallait donc s’enquérir d’une auberge. Et il cherchait auprès de qui

s’informer, lorsque Galatée lui désigna un homme, enveloppé d’un manteau

militaire et coiffé d’un casque à plumes d’autruche. Accoudé sur une

pile de ballots, le menton dans la main, il examinait d’un air désœuvré

le déchargement de leur galère.

--«N’est-ce pas aussi un étranger?» objecta Pygmalion.

--«Qu’importe!» murmura Galatée. Et, hardiment, elle aborda l’inconnu.

--«Seigneur», dit-elle, «nous venons de Chypre. Mon époux que tu vois,

est Pygmalion, le fameux sculpteur d’Amathonte. Tu connais son nom,

peut-être?... Moi, je suis Galatée... Je te prie de nous indiquer un

logis.»

--«Je suis Sextus Pomponicus Ridens», déclara l’autre, «chevalier romain

et tribun de la IVe Légion, envoyé par le Sénat auprès du tyran

Hiéronyme.»--Avec une parfaite urbanité, il protesta de son dévouement à

l’illustre Pygmalion et à sa compagne. Il ignorait, à vrai dire, les

auberges de Syracuse. Mais, habitant le palais de l’Achradine réservé

aux ambassadeurs, il offrait de les y recevoir jusqu’au lendemain, jour

où, sa mission terminée, il repartait pour l’Italie.

Émerveillé de se savoir connu à Rome même, Pygmalion hésitait devant

l’offre du tribun. Mais comment refuser à Galatée cette joie d’être

logée dans le palais des ambassadeurs? Et puis, pour un jour!...

Il accepta.

Le soir, Pomponicus vint leur tenir compagnie. Le sculpteur et lui

jouèrent au cottabe. En jetant les dés, il narrait ses campagnes de

Dacie, sa poursuite des Quades et des Gépides à travers les affreuses

profondeurs de la forêt Hercynienne. Galatée écoutait ce héros avec

ravissement--et Pygmalion, qui, malgré son désir de perdre, gagnait à

tout coup, s’ébahissait que leur hôte fût un si piètre joueur.

Des le matin, Pygmalion partit à la recherche d’un autre logis. Galatée,

trop lasse pour courir la ville, attendrait son retour. Rien ne

pressait, Pomponicus ne partant que tard dans la soirée.

Le Cypriote, guidé par un Syracusain complaisant, ne tarda guère à

découvrir, dans le paisible quartier de Tyché, au-dessus du port de

Trogile, une maison, jolie et presque neuve. Toute blanche, elle avait

des jardins fleuris et des terrasses ombragées de citronniers, d’où la

vue s’étendait sur les forêts de l’Hybla, l’immensité bleue de la mer

Ionienne, et, tout au fond, les neiges de l’Etna.--Délicieux refuge pour

leur amour! Aujourd’hui même ils s’y installeraient, car des

meubles--outre une vieille esclave libyenne--garnissaient les

appartements.

Tout joyeux du marché conclu, il regagna l’Achradine. Le soleil était au

haut de sa course, et l’ombre des gnomons entamait la sixième heure,

lorsqu’il entra dans le palais, se hâtant vers la chambre de Galatée.

Personne!

--«Elle doit être chez Pomponicus: elle s’ennuyait, sans doute!--J’ai

été si longtemps dehors!»

Il courut chez l’officier.

Des esclaves nettoyaient la pièce, secouant les tentures, déplaçant les

meubles.

--«Où est le chevalier romain?»

--«Ne sais-tu donc qu’il est parti? Vers la quatrième heure. Avec une

femme. C’est l’envoyé de Carthage qui doit arriver ici, tantôt.»

Mais le malheureux n’entendait plus.--Son épouse! ce traître, cet infâme

Romain avait enlevé son épouse!--Et il se précipita vers le port, à

travers la foule épaisse qui emplit les rues, l’hiver, au milieu du

jour.--Des garnements, sur son passage, criaient: au voleur!--Comme un

furieux, il passa le pont d’Ortygie, repoussant les péagers qui

tentaient de l’arrêter. Il atteignit le quai.

Trop tard! Là-bas, une girouette dorée figurant la louve de Rome

oscillait au mât d’une trirème. On entonnait le «rhypapai» du départ.

Elle démarrait!

A grands coups brutaux, il enfonça la presse des badauds.

La galère, à vingt brasses du bord, s’essorait: selon la plaintive

mélopée de la chorme, les rames, grinçant en cadence sur leurs tolets de

bronze, battaient l’eau écumeuse.

A cet instant, coiffé de son casque à plumes d’autruche, Sextus

Pomponicus montait sur le tillac, tenant par la taille, amoureusement

penchée sur son épaule, Galatée.

Pygmalion s’élança, plongea, reparut, nageant de toutes ses forces vers

la galère.

Mais ses vêtements s’imbibaient d’eau, le paralysaient; le navire

accélérait sa vitesse, filant comme une mouette sous l’effort de son

triple rang de rames. Et, devant Pygmalion qui se débattait dans le

sillage mousseux, Galatée mit un long baiser sur la bouche de son beau

chevalier.

Alors, suffoquant, se débattant, il se souvint:--Jadis, «la posséder une

fois, et mourir!» avait-il dit?--Dérision folle! non! il ne voulait pas

mourir!--la posséder! toujours! oui!--Galatée! c’est impossible!

Galatée, la fille de son âme, sa vie! son épouse surnaturelle!--Désir!

Désir! seul vrai Dieu!

Empaqueté comme dans un linceul parmi les plis collants de sa robe, il

coulait, irrémédiablement.--Galatée! Galatée!--O la divine statue

d’impassible ivoire qu’il contempla, jadis, aux jours heureux, dans les

mystiques illusions du crépuscule!--Désir! Désir! seul vrai Dieu!

Sa main crispée agrippa un instant, à la surface de l’eau, des flocons

d’écume; tandis que penchée à la poupe, elle lui criait, suave et

ironique,--sans qu’il pût l’entendre, jamais plus:

--«Je ne t’aime pas, tu sais? Je ne t’ai jamais aimé! Imbécile! tu m’as

prise pour Galatée! mais je suis Gynè, fille de Hèva! Gynè! Gynè!»

A côté d’elle, le chevalier romain Sextus Pomponicus Ridens, tribun de

la IVe Légion, lorgnait, en fin connaisseur, la grâce souple et

voluptueuse de son geste ployé.

La Bella Venere (La Belle Vénus) · 第 13 / 20 题