On verse du champagne à pleines flûtes. Libéralement l'aqua-fortiste
jette les louis dans les mains tendues des sommeliers en fracs. Quand la
fille a fini d'étancher sa soif, elle demande:
--Allons vite chez Baratte, dis, tu veux? Il ne va plus rester de
salons.
Sur l'escalier de marbre, la foule leur fait cortège. Lui, presque pâmé
de bonheur, s'enivre des flatteries qu'elle susurre à l'adresse du
couple merveilleux.
Subitement une bande se précipite, calicots déguisés d'une pièce de
percale, gadoues en débardeurs crottés. Comme l'un deux regarde trop
près Savonnette, lui le repousse doucement de la main. L'homme se
rebiffe, crache des invectives, et, d'un soufflet, démasque Paul
Grimail.
Un vide se fait, bruyamment. L'artiste s'affaisse, sans une idée, près
la balustrade. Un municipal le pousse hors des degrés. Sur le large
palier le calicot clame:
--Oh! mince, alors! Reluque un peu sa gueule.
V
La Seine est noire... Il y grelotte des bigarrures de lumière diffuse.
Lui, va le long des quais.
Dans sa fièvre, il arrache une à une les parties de son costume et les
jette par-dessus le parapet.
Bientôt il les ira rejoindre, ces oripeaux qui lui ont valu la seule
félicité de sa vie. A quoi bon vouloir encore tenter l'impossible,
décrire et imiter l'inconnu? Insanité! Et sans le travail, son existence
est sans but, puisqu'il n'en peut jouir.
Jusqu'au loin, s'alignent, en file, des rangées de tonneaux, des tas de
pierres, des empilements de planches. Puis un pont: un chapelet de
lampadaires, le falot vert d'un fiacre qui semble glisser sur le
garde-fou.
Se tuer c'est imposer la douleur sans fin à un être excellent, une mère
qui par ses caresses, par ses regards et ses moindres paroles demande à
son fils pardon d'avoir produit.--Il ne peut mourir.
Des rues étroites se percent entre les pâtés de bâtisses neuves. Paul
Grimail en aperçoit une plus éclairée: la lanterne d'un bouge rayonne
avec son numéro énorme, ombrant les vitres.
_Cinquième Soirée_
_Au pied de la montagne à la chevelure frondante, la villa blanche et
enguirlandée._
_Sur les gazons ras des pelouses et parmi les hauts tulipiers aux
branches se bifurquant,--tel un blanc gypaète les ailes toutes
grandes,--la blanche et enguirlandée villa se pose._
_La nuit est pâle d'étoiles._
_L'air torride est tout embaumé de la sève des branches frondantes de la
forêt, et de l'arome des rhododendrons, et de la saveur des mûres._
_Au pied de la montagne, sur les gazons ras des pelouses,--tel un blanc
gypaète les ailes toutes grandes,--la villa se pose._
_La nuit est pâle d'étoiles._
_La rue close de baraques foraines s'aveugle de lumière, s'assourdit de
claquements de fouet, de cris et de sonnailles._
_Là-bas, par-dessus les toits ardoisés, l'orchestre du casino clangore._
_Là-bas, dans l'obscurité humide de l'allée, on entend le gave qui saute
le barrage..._
_Parmi les hauts tulipiers aux branches se bifurquant, la blanche et
enguirlandée villa._
_L'air torride embaume la sève de la forêt, l'arome des rhododendrons,
la saveur des mûres._
_Des fouets qui claquent._
_Des sonnailles qui tintinnabulent._
_Des roues qui roulent._
_Des cuivres qui clangorent._
_De l'eau qui bruit._
_La nuit est pâle sur la villa aux guirlandes..._
_En robe claire à pois, Miranda se renverse, le cou nu et des rubacelles
aux oreilles._