Après une bouderie de quelques jours la mère et le fils se
réconcilièrent avec un regain de tendresse. Et ce furent tous les jours
de longues promenades à travers champs d'où l'on revenait pareils à des
amoureux de la veille, avec des touffes de genêts plein les mains. Le
matin, ils partaient des heures entières à cheval, sous bois, et le soir
par les clairs de lune romantiques, ils allaient rayer en canot les eaux
calmes d'un étang voisin. Chose curieuse! Depuis l'aventure du jardin,
un changement notable s'opéra dans les habitudes de la Faënza. Brisant
avec l'attitude sévère adoptée depuis sa conversion, elle jeta aux
orties le froc inélégant de la femme honnête pour arborer de nouveau les
étoffes ruineuses aux couleurs voyantes, les chapeaux aux plumes
d'autruche et les gants de peau de daim très montants. Les bijoux dont
elle n'avait pas voulu se défaire, furent retirés de leurs écrins de
velours grenat pour parer ces mains longues et fines et son cou royal.
La poudre de riz ne suffisant plus à son embellissement, elle s'est
souvenue des fards subtils et des aromates précieux qui donnent la
jeunesse. Elle eut des soins particuliers pour la toilette des dessous
dont elle savait toutes les perfidies: des dentelles anciennes sur des
chemises de soie, des bas rose pâle à bouffettes où les diamants dardent
les feux de leurs facettes. Le mobilier modeste de sa chambre à coucher
et de son boudoir fut complétement changé. Se ressouvenant du faste
excitant de son alcôve de courtisane, elle s'entoura de meubles bas et
moelleux qui enlacent comme des bras voluptueux, de tissus syriens, de
tapis de Karamanie et de peaux mouchetées de tigre où frétillent les
pieds nus tendus aux baisers vibrants. Des parfums brûlèrent
continuellement dans des cassolettes aux riches ciselures et des
brassées de roses blanches mêlèrent leur dernier souffle aux tiédeurs
des troncs d'arbres crépitant dans la haute cheminée.
La toilette de son fils l'occupait aussi énormément. Elle disait: ça
n'est pas chic, ou, ça t'habille bien; cette redingote fait des plis
dans le dos, ou, ce veston te sangle bien. Elle lui faisait la raie et
lui passait ses moustaches au cosmétique tout comme à ses amants de
coeur du temps qu'elle était entretenue par des financiers obèses.
Parfois, le soir à des heures indues, elle l'appelait dans sa chambre à
coucher, et là, aux clartés vacillantes des bougies roses, son corps
sculptural à peine abrité par la chemise de batiste aux échancrures
hardies, se campant d'aplomb devant la haute glace de son armoire en
bois des îles et faisant saillir ses seins éblouissants et la courbe
insolente de ses reins de statue elle disait à son fils, avec des
regards incitants:
--N'est-ce pas que je suis belle encore! N'est-ce pas que tu serais fou
de moi si je n'étais pas ta mère?
Puis elle riait aux éclats en faisant scintiller la splendeur éburnéenne
de ses dents de fauve. Nonchalante, enlaçante, onduleuse et féline, elle
venait s'asseoir sur les genoux de Philippe, qui, la rougeur au front et
de la luxure inconsciente dans l'oeil, osait à peine la regarder. Après
avoir pendant quelques minutes tortillé les moustaches de son fils,
baisé ses lèvres pâlies et ses cheveux soigneusement calamistrés, elle
se roulait sur la peau de tigre qui lui servait de descente de lit,
croquait quelques biscuits, vidait d'un trait un verre de porto, puis
d'un bond de gazelle s'élançant sous les draps bordés de points
d'Angleterre, elle fermait délicieusement ses paupières lisses aux cils
longs et frisottants, disant avec un léger remuement de lèvres:
--Allez vous coucher, monsieur, il est tard et j'ai sommeil!
Quant au pauvre petit coeur de Philippe et à ses nerfs révoltés, leur
tranquillité était définitivement troublée. Il partait souvent, avant
l'aurore, sur des chevaux rétifs, par les plaines, sans trop savoir le
but de ses courses aventureuses, ou il allait tirer les canards sauvages
pendant des journées entières dans des marais typhoïdes. Inquiet,
fantasque et irritable, il cherchait depuis quelque temps des motifs
ridicules de fâcherie à sa mère, disant que cette vie d'oisiveté
finissait par l'exaspérer, que c'était honteux pour un jeune homme de
son âge, qu'il retournerait au régiment _pour sûr_! Puis, c'étaient des
scènes attendrissantes, des larmes, des pardons implorés, des
protestations d'amour filial suivis de longues caresses et de baisers
pâmés sur la bouche.