II

Philippe était un beau jeune homme de dix-neuf à vingt ans, à la

moustache fine, avec une taille de demoiselle, et des yeux de colombe.

Ne se doutant guère du passé de sa mère, qui inventa mille ingénieux

mensonges pour lui expliquer leur trop longue séparation, il se mit à

l'adorer avec toute l'ardeur d'un coeur resté fermé jusque-là aux

expansions familiales. La Faënza, de son côté, était littéralement folle

de son fils, de son beau Philippe.

La propriété où l'ancienne courtisane résolut d'expier ses péchés

mignons était une charmante villa aux contrevents verts autour desquels

couraient comme des reptiles les volubilis et les capucines au calice

sanglant. Un petit bois croissant à l'aventure l'enveloppait du mystère

exquis de ses ombres fuyantes. Dans le recoin le plus obscur, sous le

parasol d'un grand polonia, les gazouillis des piverts se mêlaient au

tintement de l'eau que l'urne d'une nymphe versait dans le petit bassin

de marbre rongé de mousse et de jaunes lichens.

La mère et le fils menaient là depuis plusieurs mois une vie douce et

paisible. Ils avaient l'un pour l'autre des petits soins frisant parfois

le ridicule, des tendresses excessives entrecoupées de feintises de

bouderie. La Faënza avait complétement oublié son existence d'autrefois:

les tribunes des courses et les baignoires des petits théâtres, les

cavalcades dans les Pyrénées et les parties de yacht à Trouville, les

grands dîners dans son splendide hôtel du parc Monceau, et les petits

soupers au cabaret, où les carafes de champagne et les chartreuses de

toutes couleurs rendaient les inénarrables boudinés plus bêtes que

nature. Elle avait même fini par se figurer très sincèrement avoir été

toute sa vie une sainte femme.

Cependant, malgré toute leur tendresse mutuelle, l'intimité, cette

intimité franche et pleine d'abandon, entre la mère qui a fessé son

enfant et l'enfant grandi sous les jupes de sa mère, ne venait pas. Et

c'était naturel. La Faënza avait vu son fils, depuis sa fugue avec le

sous-préfet, une seule fois comme on sait, à une époque où l'enfant

n'était encore qu'un moutard. Elle le revoyait tout à coup grand jeune

homme avec des moustaches terribles et une balafre martiale sur la

tempe. Pour le fils, la mère était une étrangère, on aurait pu dire

qu'il la voyait pour la première fois. Après cela, on s'expliquera

facilement pourquoi se surprenaient-ils par moment à se dire _vous_, à

avoir dans leurs relations des réserves incompréhensibles et des

politesses inutiles.

Madame Verdal avait dépouillé la Faënza, l'hétaïre était définitivement

morte en elle. Sa toilette fut sévère: des robes de soie noire avec

garniture de jais. Très peu de bagues et des boucles d'oreille d'une

ravissante modestie. Elle adopta pour coiffure les bandeaux plats et eut

pour tout fard l'honnête poudre de riz. Avec une pareille conduite et

des rentes très sérieuses, on s'imagine que les voisins de campagne ne

pouvaient pas lui refuser leur estime.

Parmi les belles relations de l'ex-courtisane, il faut placer, au

premier rang, la famille Mouflet, composée du papa Évariste Mouflet,

ancien notaire, provincial insipide atteint d'une manie incurable de

calembredaine; de la maman Olympe, femme honnête et respectée, qui

n'avait eu pour amant que les trois ou quatre clercs de son mari, et de

leurs trois filles, pas mal tournées, ma foi, pour des filles de

notaire.

Mademoiselle Clémentine surtout, l'aînée du couple Mouflet, eût été même

fort bien de sa gracile personne, sans ces odieuses robes de vigogne

caca d'oie sorties de la boutique de quelque Worth de sous-préfecture.

Deux grands yeux effarés sous un casque de cheveux d'un châtain

convenable; avec ça, une gorge de dix-sept ans qui avait l'air de

vouloir tenir ses promesses.

L'ex-courtisane et la famille du notaire allèrent souvent les uns chez

les autres pour prendre des tasses de thé, jouer aux jeux innocents et

fausser quelques airs d'opéra sur des pianos plus ou moins mal accordés.

Philippe, qui n'avait pas appris à être difficile en matière de toilette

dans ses chasses au Kroumir, trouvait fort à son goût la robe vigogne de

Mademoiselle Clémentine, tout en lui préférant les trésors qu'elle

cachait. Mademoiselle Clémentine, de son côté, ne se sentait pas une

insurmontable aversion pour les moustaches brunes. Inutile de dire que

le couple Mouflet découvrait tous les jours de nouvelles qualités au

fils unique d'une mère jouissant d'une rente de cinquante mille livres.

On se faisait donc la cour honnêtement, sous les yeux de la Faënza, qui

ne se doutait de rien.

Un soir de juillet, la famille Mouflet se trouvait réunie au grand

complet, dans la salle à manger de l'ex-courtisane. Après quelques

polkas tapotées par la cadette et des propos oiseusement échangés, le

tabellion proposa, vu la chaleur insupportable de l'atmosphère, une

flânerie sous les frondaisons rafraîchissantes du jardin. Toute la

société accepta avec empressement.

La soirée était superbe. La pleine lune brillait comme un louis d'or

fantastique dans un ciel sans nuages. Ils se dispersèrent par les allées

où s'allumaient parfois, dans la mousse, des vers luisants.

La Faënza cherchait son fils depuis quelques minutes, lorsqu'elle crut

distinguer dans le recoin le plus sombre du jardin, sur un banc de

pierre, deux ombres enlacées. Elle s'arrêta, aux aguets. On aurait dit

vraiment qu'un bruit de baisers se mêlait au clapotis de l'eau tombant

dans les vasques de marbre. Retenant son souffle, elle avança jusqu'au

banc de pierre, derrière une haie de rosiers rouges. Son fils Philippe

était en train de murmurer les choses les plus douces à l'oreille de

Mademoiselle Clémentine.

Alors un sentiment étrange envahit le coeur de l'ex-courtisane; elle eut

un moment de vertige, puis ses prunelles se dilatèrent et, suffoquée de

colère, se dressant de toute sa hauteur devant les pauvres amoureux

complètement ahuris, elle apostropha Mademoiselle Mouflet en des termes

virulents:

--Elle était vraiment bête pour ne pas s'être aperçue depuis longtemps

qu'on venait là pour lui voler son fils. Avec ça qu'elle donnerait son

argent pour nourrir un notaire taré et ses traînées de filles. Et la

mère Mouflet donc, une pas grand'chose qui couchait avec ses

domestiques! Tout le monde le savait dans le pays. Ils feraient bien

tous ces panés de ne plus mettre le pied chez elle, elle les flanquerait

à la porte à coups de balai...

S'oubliant complétement dans sa colère, Madame Verdal redevint la

cascadeuse d'autrefois et accabla la famille Mouflet accourue au bruit

de la dispute des plus ordurières invectives.

M. Mouflet emmena sa femme et ses filles mortes de peur, après avoir

répondu par une tirade indignée.

Philippe se tenait debout, les yeux hagards, ne comprenant pas.

La Faënza rentra chez elle dans un état d'exaspération indescriptible.

Elle pleura, sanglota, se roula sur le tapis, la bave aux dents. Puis,

se levant soudain, elle se mit à embrasser son fils à pleine lèvre, en

riant comme une folle.

Le thé chez Miranda · 第 24 / 59 题