C'était par un après-midi de la fin-printemps. Le ciel, dans la chaleur
torride, semblait une fournaise chauffée à blanc; les libellules
maraudaient par les nymphéas des eaux figées, les nids s'égosillaient
dans les claires frondaisons; une langueur amoureuse passait dans l'air
alourdi.
La comtesse Diane, mélancoliquement accoudée à sa fenêtre, laissait
errer ses regards distraits par la campagne verte. Soudain une scène
inopinée attira son attention. Derrière un buisson bas de caryophylées,
Tom et Giselle, ses lévriers favoris, se copulaient librement au soleil.
La comtesse ferma la fenêtre et rentra rêveuse.
Depuis ce jour-là, Tom, le beau lévrier d'Écosse, gorgé de friandises,
ne quitte plus sa maîtresse. Diane a presque repris ses fraîches
couleurs d'autrefois. Et, lorsqu'elle va, deux fois par jour, orner de
thyrses de roses blanches la tombe de son mari, elle s'agenouille et
prie, en répétant avec conviction: «Je jure que jamais un autre homme ne
souillera notre couche.»
_Deuxième Soirée_
_La Haye gris de perle où se fondent les façades closes. Poudroye au
zénith la blanche incandescence d'un soleil pierrot. A travers les
mirances du lac, coeur de la ville, les maisons doublées à pic se
fusèlent vers les aqueuses profondeurs._
_Casqué de cuir, la face ronde, bistre et rase, sauf l'unique barbiche
en pinceau, un pêcheur offre aux replètes boutiquières des phoques
vivants. Et dans les mannes qu'il désigne, c'est d'huileuses luisances
sur les bêtes oblongues, sur leur pelage de souris, et de petits yeux
doux qui s'effarent, et de félines moustaches._
_Au fond du landau pers se ploye Miranda gisante, songeuse: des formes
graciles, insexuées. Elle laisse pendre au dehors une de ses mains haut
gantées de chamois; l'autre effile l'ultime mèche de sa natte blonde,
blonde ainsi que du chanvre nouvellement roui. Et la natte épaisse lui
sinue près le cou, près l'oreille exsangue, minuscule, où pas un bijou
ne se darde. Mais deux saphirs agrafent le col roide de sa robe en
peluche couleur de fer. Et, aux cassures des plis, l'étoffe émet des
lueurs de clair acier. Ce qui la sertit comme d'une armure jusque son
énigmatique visage éburnéen. N'apparaissent point ses pieds sous la peau
d'ours brun qui, depuis les genoux, la couvre._
_Hors la ville. Les juvéniles bouleaux s'érigent blancs sur le tapis
roux des pelouses. Un feuillage poudrederizé qui de haut, coquettement,
et semble voir, et frissonne. Comme un boudoir aux multiples colonnes
blanches, aux moquettes rousses. Sans oiseaux. Silencieusement._
_Dedans. Le Vyverberg. Ses arbres massifs qu'unissent les branches
touffues. Le soleil s'y tamise, choit, macule le sol de taches
violettes, d'un violet violet si peu, mauve presque. Et les maisons
rougeâtres regardent par les châssis de leurs fenêtres blanches ainsi
que par des yeux quadrangulaires, des yeux de statue, sans pupilles._
_Sous une vitrine de musée, les émaux de Limoges et leur électrique
blafardise, et leurs ciels orageux aux tons d'encre écrasée; plus loin,
la canne d'un historique monsieur avec pomme en porcelaine de Saxe._
_De Rembrandt: un rayon saure qui glisse dans un temple fantastiquement
brun, un rayon saure où se lève la main du grand prêtre en dalmatique
d'orfroi, où paraît la Vierge en habit d'azur, et Siméon qui offre un
Jésus chair, et saint Joseph porteur de colombes._
_Les dunes. De montueuses ondulances blondissantes; accroupies et rondes
comme les croupes d'un bétail gras; et pressées en un grand troupeau;
innombrables._
_La mer. L'immense nue; et qui bave. Dans sa peau d'argent des madrures
s'étalent émeraude, comme des prés; où parfois surgissent des crêtes
savonneuses qui vont et s'épanchent._
_Et par-dessus s'incurve le firmament, la toujours incommencée page
blanche._
_Miranda descend. Aux bras de ses chers initiés elle s'appuye et ses
lèvres rosâtres sourient à la fraîcheur bruissante de l'air; et ses
sourcils broussailleux, pâles, se froncent à la gifle salée de l'embrun.
Elle dit. Sa voix de l'Ailleurs, très basse, domine la grondante mer._
_«--Il me plaît que ci nous seyons et que nos yeux se prélassent à
contempler cette bouillonnante folle qui veut sortir toujours
d'elle-même, s'efforce et ne peut... l'humaine! tandis que vous me lirez
des contes dans le blanc Eucologe. Voici que je vous ai conviés à la
symphonie des septentrionales blancheurs.»_
_Et c'est la transfiguration blanche des choses. Un illuminement s'élève
à l'extrême limite des flots; et il s'épand. En toutes les teintes il
s'immisce et transparaît. Même les brumes gris de perle, vers la ville,
il les gouache de blancheurs lactescentes. L'écume des vagues semble des
éclaboussures de craie, et des lueurs blanches se glissent aux flancs
rebondis des barques goudronnées, aux rondeurs des vergues et des mâts.
Elles posent lourdes sur les cornettes empesées des matelotes; elles
ternissent l'argent qui brille au loin étendu sur la nappe de mer
ensoleillée._
_Parmi les maisonnettes de plaisance construites en bois dans les dunes
et dont les maigres jardinets s'étiolent derrière les paillassons qui
les protègent des sables, il se présente une demeure basse, à
péristyle._
_Miranda pousse la barrière de bronze ouvragé, et aux fleurs
marcescentes du minuscule parterre elle laisse un pitoyant regard._
_L'intérieur de l'unique salle tout en sapin vernis qui mire comme une
laque. Miroir froid et sombre, aux perspectives crépusculaires où
s'étrécissent les profils des êtres._
_Des fourrures blanches, blanches et grises de monstres polaires cachent
le plancher. Les pas y plongent. Une portière de velours blanc lamé
d'argent tombe et se plisse pleine d'ombres bleuissantes._
_Du côté de la mer ce n'est qu'une glace sans tain encadrée de soie
neige. Et sur des tréteaux de sapin vernis, des fourrures encore, des
lits de fourrure pour le repos._
_Miranda retire ses gants qui tombent ainsi que des oiseaux tués; et
gisent._