III

C'était par un après-midi de la fin-printemps. Le ciel, dans la chaleur

torride, semblait une fournaise chauffée à blanc; les libellules

maraudaient par les nymphéas des eaux figées, les nids s'égosillaient

dans les claires frondaisons; une langueur amoureuse passait dans l'air

alourdi.

La comtesse Diane, mélancoliquement accoudée à sa fenêtre, laissait

errer ses regards distraits par la campagne verte. Soudain une scène

inopinée attira son attention. Derrière un buisson bas de caryophylées,

Tom et Giselle, ses lévriers favoris, se copulaient librement au soleil.

La comtesse ferma la fenêtre et rentra rêveuse.

Depuis ce jour-là, Tom, le beau lévrier d'Écosse, gorgé de friandises,

ne quitte plus sa maîtresse. Diane a presque repris ses fraîches

couleurs d'autrefois. Et, lorsqu'elle va, deux fois par jour, orner de

thyrses de roses blanches la tombe de son mari, elle s'agenouille et

prie, en répétant avec conviction: «Je jure que jamais un autre homme ne

souillera notre couche.»

_Deuxième Soirée_

_La Haye gris de perle où se fondent les façades closes. Poudroye au

zénith la blanche incandescence d'un soleil pierrot. A travers les

mirances du lac, coeur de la ville, les maisons doublées à pic se

fusèlent vers les aqueuses profondeurs._

_Casqué de cuir, la face ronde, bistre et rase, sauf l'unique barbiche

en pinceau, un pêcheur offre aux replètes boutiquières des phoques

vivants. Et dans les mannes qu'il désigne, c'est d'huileuses luisances

sur les bêtes oblongues, sur leur pelage de souris, et de petits yeux

doux qui s'effarent, et de félines moustaches._

_Au fond du landau pers se ploye Miranda gisante, songeuse: des formes

graciles, insexuées. Elle laisse pendre au dehors une de ses mains haut

gantées de chamois; l'autre effile l'ultime mèche de sa natte blonde,

blonde ainsi que du chanvre nouvellement roui. Et la natte épaisse lui

sinue près le cou, près l'oreille exsangue, minuscule, où pas un bijou

ne se darde. Mais deux saphirs agrafent le col roide de sa robe en

peluche couleur de fer. Et, aux cassures des plis, l'étoffe émet des

lueurs de clair acier. Ce qui la sertit comme d'une armure jusque son

énigmatique visage éburnéen. N'apparaissent point ses pieds sous la peau

d'ours brun qui, depuis les genoux, la couvre._

_Hors la ville. Les juvéniles bouleaux s'érigent blancs sur le tapis

roux des pelouses. Un feuillage poudrederizé qui de haut, coquettement,

et semble voir, et frissonne. Comme un boudoir aux multiples colonnes

blanches, aux moquettes rousses. Sans oiseaux. Silencieusement._

_Dedans. Le Vyverberg. Ses arbres massifs qu'unissent les branches

touffues. Le soleil s'y tamise, choit, macule le sol de taches

violettes, d'un violet violet si peu, mauve presque. Et les maisons

rougeâtres regardent par les châssis de leurs fenêtres blanches ainsi

que par des yeux quadrangulaires, des yeux de statue, sans pupilles._

_Sous une vitrine de musée, les émaux de Limoges et leur électrique

blafardise, et leurs ciels orageux aux tons d'encre écrasée; plus loin,

la canne d'un historique monsieur avec pomme en porcelaine de Saxe._

_De Rembrandt: un rayon saure qui glisse dans un temple fantastiquement

brun, un rayon saure où se lève la main du grand prêtre en dalmatique

d'orfroi, où paraît la Vierge en habit d'azur, et Siméon qui offre un

Jésus chair, et saint Joseph porteur de colombes._

_Les dunes. De montueuses ondulances blondissantes; accroupies et rondes

comme les croupes d'un bétail gras; et pressées en un grand troupeau;

innombrables._

_La mer. L'immense nue; et qui bave. Dans sa peau d'argent des madrures

s'étalent émeraude, comme des prés; où parfois surgissent des crêtes

savonneuses qui vont et s'épanchent._

_Et par-dessus s'incurve le firmament, la toujours incommencée page

blanche._

_Miranda descend. Aux bras de ses chers initiés elle s'appuye et ses

lèvres rosâtres sourient à la fraîcheur bruissante de l'air; et ses

sourcils broussailleux, pâles, se froncent à la gifle salée de l'embrun.

Elle dit. Sa voix de l'Ailleurs, très basse, domine la grondante mer._

_«--Il me plaît que ci nous seyons et que nos yeux se prélassent à

contempler cette bouillonnante folle qui veut sortir toujours

d'elle-même, s'efforce et ne peut... l'humaine! tandis que vous me lirez

des contes dans le blanc Eucologe. Voici que je vous ai conviés à la

symphonie des septentrionales blancheurs.»_

_Et c'est la transfiguration blanche des choses. Un illuminement s'élève

à l'extrême limite des flots; et il s'épand. En toutes les teintes il

s'immisce et transparaît. Même les brumes gris de perle, vers la ville,

il les gouache de blancheurs lactescentes. L'écume des vagues semble des

éclaboussures de craie, et des lueurs blanches se glissent aux flancs

rebondis des barques goudronnées, aux rondeurs des vergues et des mâts.

Elles posent lourdes sur les cornettes empesées des matelotes; elles

ternissent l'argent qui brille au loin étendu sur la nappe de mer

ensoleillée._

_Parmi les maisonnettes de plaisance construites en bois dans les dunes

et dont les maigres jardinets s'étiolent derrière les paillassons qui

les protègent des sables, il se présente une demeure basse, à

péristyle._

_Miranda pousse la barrière de bronze ouvragé, et aux fleurs

marcescentes du minuscule parterre elle laisse un pitoyant regard._

_L'intérieur de l'unique salle tout en sapin vernis qui mire comme une

laque. Miroir froid et sombre, aux perspectives crépusculaires où

s'étrécissent les profils des êtres._

_Des fourrures blanches, blanches et grises de monstres polaires cachent

le plancher. Les pas y plongent. Une portière de velours blanc lamé

d'argent tombe et se plisse pleine d'ombres bleuissantes._

_Du côté de la mer ce n'est qu'une glace sans tain encadrée de soie

neige. Et sur des tréteaux de sapin vernis, des fourrures encore, des

lits de fourrure pour le repos._

_Miranda retire ses gants qui tombent ainsi que des oiseaux tués; et

gisent._

Le thé chez Miranda · 第 22 / 59 题