II

Premier rendez-vous au concert.

Sur la scène, un violoniste enlève les symphonies de Max Bruch, du

coude, de la tête, avec des mouvements de lutteur agile; et le gaz

crûment inonde son habit noir, ses cheveux noirs.

Paul Doriaste se mélancolise à percevoir ces sonorités fuyantes, et qui,

lentement, reviennent. A son côté, Marceline se serre parmi

l'entassement d'un public nombreux. Et il la sent très loin de lui comme

une impassible vision. La rectitude de cette pose où pas une flexion ne

s'affaisse, le vague de ce regard qui flotte par le lustre, et se fixe

aux pendeloques que les feux décomposés teintent de lueurs joaillières,

tout cela semble cacher une âme mystérieuse, intangible. Il lui en veut

d'avoir accepté ces relations platoniques. Une comédie qu'elle joue là;

une comédie qui, lui, l'absorbe et l'agace. Voici qu'il n'entend même

plus Max Bruch. Elle finira, cette femme, par lui tuer le sens

artistique.

Derrière leurs pupitres, les musiciens s'étagent en face, adossés au

décor: figures communes, épanouies dans l'évasement des faux-cols; corps

tassés dans les fracs larges, dans les bosselures des plastrons blancs.

En bas, les choristes femelles avec les taches claires de leurs

collerettes sur la terneur minable des corsages. Dans le haut, tout à

fait, le timbalier s'amplifie en allures pontifiantes, tandis que le

cymbalier ne cesse de faire reluire son binocle et le replacer sur sa

face qui sue. Et ce monde s'encastre entre les cuivres énormes,

s'accoude à l'acajou de contrebasses, s'enrage sous les cordes des

harpes monumentales. Des toiles peintes et défraîchies, du plafond que

traverse une ligne d'usure, les torchères saillent, le lustre pend.

Seules dorures.

Vibre une note isolément, comme le pleur prolongé d'une vierge, et

Doriaste conquis ne remarque plus rien. La mesure s'active, et

s'alanguit tout à coup, râle. Comme un sanglot alors, et puis de

cristallines notes ruissellent, et des notes, et encore. Il en sourd des

soupirs, des étirances lamentantes, de spasmatiques arpèges. Tantôt

l'harmonie se pâme humide, s'expire. Puis elle s'élance avec de

déterminés vouloirs, des violences de rut. Les cordes des violons

craquent comme des soieries et hocquètent comme des gorges jouissantes.

D'une accalmie douce, murmurée, surgit une sautillante phrase qui croît.

Elle domine, triomphe en une impudique danse. De lentes ondulations

l'enserrent par une spirale qui monte et s'évase. Les dièzes reluisent

comme des gemmes, des gemmes qui parent une chevelure longue, une

chevelure qui se dénoue et flotte dans un aboutement de gammes. Et

s'évoque la toute-puissante femme. Il est une mugissante mesure pour le

fauve des aisselles, une mesure plane pour le front pur, une note coulée

pour la gouttelante améthyste qui pendeloque sur le front, deux mesures

ronflantes pour les seins arrondis; ensuite une rapide infinité de sons

qui disent tout, décrivent tout et le clament: ce sont les cassures de

gaze d'or autour des hanches, et le galbe recourbé des bras sur la tête

qui se renverse, et le poli du ventre avec les mystiques profondeurs du

nombril, et les yeux, pastilles d'encens où fulgure une minuscule

étincelle. Le rythme s'exaspère. La Salomé bondit avec un éclat de

trilles et un scintillement de pierreries. Les croches se dardent comme

des diamants et se fluidifient en collier comme une rivière d'ambre sur

la poitrine. Deux notes brèves saillissent comme les escarboucles des

seins.

Et Paul Doriaste ne perçoit plus que les multiples voluptés d'un corps

féminin harmonique en danse harmonieuse. Il y voit la nudité de

Marceline; il se retient pour ne pas l'étreindre. Et, par la salle, les

bravos croulent, rebondissant sur les banquettes écarlates.

--C'est délicieux, émet-elle: toutes ces notes s'épanouissent comme les

fleurs d'un jardin féerique.

Elle a dû composer cette sentence avec un extrême soin, pendant toute

une moitié du morceau. Le chroniqueur s'enrage à l'entendre, il se

contente d'affirmer:

--Parfaitement, madame.

Lamoureux, le chef d'orchestre, gravit l'estrade. Il inspecte le public

à travers la luisance de son binocle, avec un lent tournoiement de sa

carrure pesante. Levant l'archet, il fait signe.

Du Wagner: le premier acte de _Tristan et Yseult_. La gigantesque rumeur

d'un océan enfle par les cordes, hurle dans les cuivres, se lamente dans

les contrebasses, s'écroule avec le choc grave de la grosse caisse, avec

l'éclatante sonorité des cymbales. Et, par un moutonnement de notes

minimes, la vague rétrogradante bruisse. Les tonalités énormes et

balbutiantes de la grande mer s'épanchent dans l'ampleur de cette phrase

musicale toujours reprise, toujours elle-même et jamais identique. Cela

institue d'immenses perspectives d'eau verte montuant sous un ciel

froid, quelque chose de terrifiant et de squameux; et l'inopinée chanson

du mousse se déverse des hunes pâles: sensation de l'humain infime perdu

dans l'immensité du large.

Doriaste, très empoigné, abandonne sa rancune contre le béotisme de

Marceline. Un instant, à peine, le gagne un dédain pour l'écrivaillerie

sentimentale dont elle copie les piteuses héroïnes. Ailleurs l'emporte

un rythme.

Fatiguée de s'être tenue si longtemps roide, Marceline fléchit vers le

dossier de son fauteuil, et un reflet rouge, le reflet d'une tenture de

loge se pose dans sa pupille bleue. A la contempler, Doriaste ressent un

nouvel afflux de désirs. Une chaleur parfumée l'imprègne et affadit sa

rage. Marceline s'affaisse toujours en courbes molles. Il a bientôt de

sa jupe dans les jambes. Entre sa taille et le dossier du fauteuil il

glisse la main. Ce lui procure une sensation d'exquis énervement

effleurer le tissu un peu rêche du corsage. Elle ne bouge, elle ne

parle, elle ne se meut. Vaniteuse joie du jeune homme qui suppose

acquiescente cette immobilité. Mais à la fin du morceau, levée

brusquement, elle profère:

--Adieu, par votre faute.

C'est comme un soufflet sur la joue de Doriaste, une leçon qu'elle

donne. Et tout son mépris pour cette bécasse platonique s'exhale en une

populacière injure murmurée, qu'il entendit naguère sur le boulevard et

dont la gouailleuse intonation l'obsède:

--Hé va donc, morue!

Jusque la dernière note du concert, il se soûle d'harmonie. Il s'avoue

soulagé de ne l'avoir plus là, elle.

Le thé chez Miranda · 第 13 / 59 题