AMOURETTE

I

Aux Tuileries, contre la terrasse qui longe la Seine, elle se tient

assise, en brodant. Et se détache à peine sa toilette sobre sur le vert

noir du lierre.

Paul Doriaste est revenu là pour lui découvrir les imperfections peu

visibles, mais décevantes, qu'elle doit avoir. Ainsi espère-t-il

esquiver la hantise d'elle. Chose bête: il a soumis plusieurs jours son

tympan aux cacophonies des musiques militaires afin de la voir. Cette

élégance de dame à médiocres revenus, la plus discrète et délicate des

élégances, le charme. En paysanne, en grande mondaine, en mystérieuse

courtisane, en bourgeoise lettrée, il l'a décrite déjà, au cours de

plusieurs nouvelles qu'il fit pour son journal, _le Sphinx_. Elle

accapare son esprit; il la désire, et il ne l'aura point.

Cela se devine tout de suite qu'il ne l'aura point. Elle est honnête

fatalement par sa blondeur tendre d'anémique, la matité du teint pur, la

tendance à rester clapie très longtemps dans la même attitude.

Elle le regarde venir. Sur l'orbe de son oeil levé une nacrure luit,

humide, puis se voile des cils baissés vite. Et cette luisance le

pénètre, se darde par ses entrailles qui frémissent. Il la veut. Sans

doute elle n'osera se livrer; mais ce geste du regard est certainement

un aveu d'amour. Ou non, peut-être. Aux sourires des gens semblent

bizarres son costume de sportsman, ses bottines pointues et ses culottes

collantes; à elle aussi pourquoi ne paraîtrait-il point ridicule. Une

simple curiosité peut-être incita la moqueuse à l'examiner. Et tout

désir se dissipe en lui. Il se résout à rentrer. Intimement un spleen

l'abat.

Le possède depuis quelque temps un besoin de femme, pas un besoin

charnel, mais une envie de frôler des jupes, de laisser, en une

infiniment douce caresse, ses lèvres effleurer l'odorant duveteux d'un

épiderme de blonde, de sentir sous ses doigts l'incurve et plastique

roideur du corset, à travers la soie.

Le manque de cette satisfaction le rend veule, presque malade. Davantage

l'obsède son scepticisme. Il s'échafaude en la cervelle des plaidoiries

également probantes pour des principes contradictoires. Des dégoûts lui

affluent. Il prévoit tout à l'heure, chez Sylvain, devant l'absinthe,

ses camarades nantis de raisonnements pareils. On déversera sans trêve

de pessimistes radotages. Et puis il regagnera son logis en discutant le

suicide; ou bien, dans quelque boudoir public, il ira s'anuiter et

accroître, par le contact de chairs urbaines, la regrettance du rêve

féminin qu'il veut oublier. Rien autre en but. Lassitude d'être.

Au reste, pourquoi ne point tenter cette aventure,--distrayante, qui

sait? S'arrêterait-il à la crainte d'échouer? Non. L'insuccès dans ce

genre de tentative indique seulement une erreur sur la minute propice,

une inaptitude à graduer ses paroles selon l'inintelligence de la femme.

Aurait-il honte de ne pas réussir là où triomphe la bêtise suprême des

lieutenants et des coiffeurs?... Le dépit s'en offrirait bizarre à

étudier sur soi.

Et Paul Doriaste repasse devant elle. Un autre regard le trouble encore.

Une bestiale envie d'étreindre le surexcite... Il se décide. La pâleur

lui resserre la peau, son coeur bat; mais comme il s'estime brave de

l'effort qui l'amène près elle! Il s'assied; et, bien qu'elle feigne une

complète indifférence, il espère.

Elle demeure toujours immobile, comme malicieuse dans sa pose

énigmatique. Elle pense,--devine-t-il: S'il se montre impertinent je le

remettrai à sa place; et s'il n'ose pas c'est un sot. Ce le tracasse

fort de comprendre cette pensée. Il remarque les dessins de la broderie

qu'elle achève: une fleur, une étoile, une rosace dans un cercle, et

puis une fleur, une étoile...; ça recommence ainsi indéfiniment. Un bout

de jupon frais qui dépasse la robe laisse évoquer le linge de dessous et

le corps. Oh! si ce teint se retrouve sur la poitrine autour des pointes

roses, et entrevu par les vides de la guipure!... Et l'odeur chaude qui

émanera, nourrissante presque. Son minuscule soulier vernis tout plat

semble ne rien contenir jusque la bouffette de rubans qui lace.

Par-dessus se courbe un renflement gras, linéaire dans un bas uni et

violâtre.

Et les lois conventionnelles qui entravent la sincère et brusque

manifestation de l'amour?... Quels imbéciles préjugés!...

Une balle crasseuse roule vers la chaise de Doriaste. Apparaît le

propriétaire: un baby, un gnôme bouffi, chancelant, hâve, chevelu de

jaune clair, et qui fixe le chroniqueur de ses gros yeux lactescents.

Doriaste ramasse le jouet, car la voisine, tout de suite, a coulé l'oeil

vers l'enfant. Lui le caresse et lui parle, sûr que l'instinct de

maternité la tiendra forcément attentive à leur mimique et à leurs

dires. Il tarabuste l'enfant lourd, ballonné d'étoffe blanche, et dont

la laideur l'irrite. Il lui serine des inepties que le petit répète

en bégayant et bavant. Tout à coup le mioche de pleurer à

sanglots.--«Monsieur, prie-t-elle, mais laissez-le donc;... viens, va!

mon petit garçon.»

Elle a chanté, cette voix, sur une inflexion parisienne impérieuse,

donnant la sensation d'avoir été perçue lors de querelles. Et, cependant

qu'il conduit à la dame le pleurnicheur, il ne trouve rien de spirituel

à énoncer, tant l'absorbe la désillusion de son ouïe. Au hasard, il

lâche, avec un espoir de pitoyante réponse:--«Madame, vous aurez sans

doute plus de chance que moi! je fais pleurer tous ceux que je veux

aimer...»

Elle sourit, moqueuse.

C'est une grue, juge Doriaste. Le subit intérêt pris à ses paroles

dénonce l'envie de se livrer; et la façon rapide dont elle l'exprime

décèle que cette envie lui est coutumière. Il s'enhardit avec, déjà, la

prévision d'un souper, d'une baignoire de petit théâtre. Justement il

garde en poche les vingt louis de ses derniers articles. Et, tout en

calculant la dépense probable de cette fredaine, il conte à la jeune

femme l'histoire d'une maîtresse suicidée, bien convaincu qu'elle n'y

veut croire, mais pensant la flatter par la peine qu'il se donne.

Silencieuse, elle essuie de son fin mouchoir les joues de l'enfant, puis

elle l'embrasse. Doriaste pousse alors un profond soupir tout en

s'avouant à lui-même cette comédie ridicule. Elle hausse les épaules. Ce

qui le froisse: elle l'ennuie à la fin avec ses manières! Il débite des

sottises, soit; mais les femmes sont si nulles. Pour varier il la

complimente. Il lui déclare comment sa toilette, harmonisée par un art

dilettante, la désigne l'amie de goût que l'on rêve. Il décline sa

position sociale, comptant sur ce titre d'homme de lettres pour la

fasciner. Elle, pâlie un peu, se lève, s'en va.

Ne point s'opposer à son départ? le jeune homme estime excellente cette

tactique. A la regarder filant parmi la foule badaude, avec sa taille

svelte qui s'érige hors le gonflement de la jupe, il la trouve plus

désirable encore et son esprit s'opiniâtre à imaginer tout ce corps sans

robe, sur un lit. La lumière qui se filtre par la verdure tendre des

marronniers s'en vient voluter autour de ses formes que la marche

ondule. Et l'oeil de Doriaste longtemps vise l'épaisse torsade blonde où

se contourne toute la chevelure qui monte dans le faîtage du chapeau.

Il la suit. Bientôt il marche à côté d'elle et il prie qu'on l'excuse,

et il proteste que seule une attirance _mystérieuse et invincible_

l'attache à elle. Comme elle ne répond, gardant l'immutable indifférence

de ses yeux froids, l'impassibilité de sa peau mate, Doriaste cite son

nom bien connu et interroge si elle lit quelquefois _le Sphinx_: les

cinq derniers articles, il les a consacrés à décrire l'image d'elle.

Et elle s'étonne d'entendre sa voix chevroter pendant qu'il dit cela. Et

ce chevrotement la pénètre, lui secoue le coeur. Subitement, elle

stationne et déclame cette phrase qu'elle a vue quelque part:

--Donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne serez que mon ami, rien

que mon ami.

Au désir d'héroïne dramatique il accède, devenu stupide de bonheur parce

qu'il la flaire, parce qu'il calque du regard ses formes proches, elle

consentante. Il ajoute à son serment:

--Jusqu'au jour où vous-même m'en relèverez.

--Jamais, cela.

La face du chroniqueur s'étire en un sourire triste, amer, incrédule.

Vers la grille elle reprend sa route. Lui, à mots émus, confesse sa

présente extase. Muette, elle l'écoute, la bouche gaie, pourtant.

A l'appel de sa main, un cocher blanc dirige près elle son fiacre. Et

Doriaste:

--Laissez-moi vous accompagner.

--Non, je ne suis pas libre... je suis mariée.

--Quand vous reverrai-je.

--Vous avez bien su me trouver; vous le saurez encore, à moins que

l'oubli...

--Oh! non. Me direz-vous comment vous vous appelez, afin que...

--Supposez que je m'appelle... Marceline...; oui, Marceline...

Du fiacre où elle s'installe en tapotant ses jupons, elle a pour

Doriaste un franc regard, très long.

Et la voiture cahote, jaune, par les rosâtres grisailles de la vesprée.

En vain le journaliste espère-t-il qu'elle soulèvera le voile capitonné

qui ferme le judas dans le panneau du fiacre... Rien.

Marceline? Marceline! songe-t-il, prénom cher à la littérature

bourgeoise. Le père, il l'imagine ingénieur, ou sous-chef, ou magistrat,

honnête homme certes, grand lecteur du _Temps_ et des discours

académiques, et croyant aux destinées du pays. Sans doute il psalmodiait

le soir, sous la lueur cuivreuse de la lampe, les phrases sentimentales

de George Sand, devant sa femme, et, par-dessus la nappe, ils se

serraient la main. A la suite d'une telle lecture Marceline a dû être

conçue dans un lit d'acajou linceulé de cretonne bleue.

Le thé chez Miranda · 第 12 / 59 题