MÉTHODES D’EXAMEN APPLICABLES A L’ÉTUDE EXPÉRIMENTALE DE CERTAINES
CROYANCES ET DE DIVERS PHÉNOMÈNES SUPPOSÉS MERVEILLEUX.
§ 1.--Insuffisance des méthodes habituelles d’observation.
Les illusions dont furent victimes les savants adonnés à l’étude des
phénomènes spirites montrent que les méthodes d’investigation,
utilisables dans le domaine de la connaissance, ne le sont plus dans
celui de la croyance.
Elles sont inapplicables parce que le savant se trouve alors dans des
conditions tout à fait exceptionnelles. Il doit, en effet, déjouer des
fraudes incessantes, étrangères à ses expériences ordinaires et lutter
contre les illusions qui lui sont suggérées.
La méthode d’étude des phénomènes servant de base à certaines croyances
doit donc être renouvelée entièrement pour permettre d’atteindre
quelques résultats. Le sujet sortant un peu du cadre de cet ouvrage, je
me bornerai à indiquer brièvement pourquoi les méthodes employées
jusqu’ici sont sans valeur et sur quels sujets, porterait utilement
l’expérimentation.
On remarquera tout d’abord que les croyants aux phénomènes occultistes
affirment qu’on ne les reproduit pas à volonté et qu’ils ne sont par
conséquent soumis à aucun déterminisme. Les puissances supérieures
créatrices de tels phénomènes n’ont pas à obéir à nos caprices. Jupiter
lance la foudre quand il lui plaît, Neptune déchaîne ou calme les
tempêtes sans attendre le souhait des navigateurs.
L’impossibilité de prévoir un phénomène n’empêche aucunement son étude
scientifique lorsqu’il se manifeste. Cette première difficulté n’est
donc pas considérable. D’autres beaucoup plus graves vont se présenter.
§ 2.--Valeur du témoignage et de l’observation dans l’étude des
croyances.
En histoire, la méthode d’étude est le témoignage. En matière
scientifique, l’expérience et l’observation.
Or, pour les phénomènes occultistes, la première méthode est à rejeter
entièrement, et l’observation ainsi que l’expérience, utilisables
seulement dans des circonstances exceptionnelles.
Pourquoi le témoignage est-il à éliminer, même lorsque les constatations
sont nombreuses et concordantes?
Simplement parce que l’histoire de la plupart des phénomènes merveilleux
prouve que des milliers d’observateurs affirmèrent l’existence de faits,
déclarés plus tard hallucinations individuelles ou collectives. Les
scènes du sabbat, auxquelles se rendirent à travers les airs des légions
de sorciers sont, je l’ai fait remarquer, attestées par d’unanimes
témoignages consignés dans d’innombrables procès. Bien peu de faits
historiques s’appuyent sur une pareille documentation, et cependant
personne n’oserait soutenir de nos jours l’existence réelle des
phénomènes de sorcellerie. Les apparitions surnaturelles attestées par
des centaines de spectateurs ne sont pas considérées aujourd’hui comme
ayant eu une existence plus certaine.
Le témoignage, en tant que méthode d’étude des phénomènes merveilleux,
est donc à rejeter complètement et pour la même raison l’observation
individuelle reste sans valeur. En pareille matière, la suggestion
semble une loi constante. Elle agit surtout lorsque, sous l’influence de
l’attention expectante, l’observateur croit avoir constaté une ébauche
de phénomène.
Il se déroule alors un enchaînement d’hallucinations, prises facilement
pour des réalités. Écoutons toujours avec bienveillance les croyants,
pour ne pas les chagriner, mais n’attachons aucune loi à leurs récits
miraculeux.
On conçoit l’extrême difficulté de l’étude des phénomènes merveilleux
quand on sait à quel point l’observation exacte des faits les plus
simples est peu aisée.
«Il n’est pas si facile qu’on le croit, écrit le professeur Beaunis,
de se borner à constater un phénomène. Nous avons tous, malgré nous,
une tendance à déformer les faits que nous observons, à les plier à
nos idées, à nos habitudes mentales, à notre manière de voir. Chose
très rare que l’observation pure. Le médecin qui interroge un malade
sait combien il est difficile de lui faire dire ce qu’il éprouve et
rien que ce qu’il éprouve. Prenez dix témoins d’un même fait, chacun,
et de très bonne foi, le racontera d’une façon différente.»
§ 3.--Valeur de l’expérimentation individuelle et collective.
Le témoignage et l’observation éliminés comme moyen d’étude, reste
l’expérience.
Sur des sujets ordinaires, son emploi serait facile, mais exercée sur
des phénomènes vus à travers le prisme de la croyance, loin d’éclairer,
elle ne contribue le plus souvent qu’à fixer des erreurs. L’expérience
peut être bien exécutée, mais appliquée à des faits simulés ou
invisibles pour l’observateur placé dans l’obscurité, à quoi peut-elle
servir? Disposer savamment des appareils enregistreurs pour constater le
déplacement sans contact d’un objet, que le médium caché par un rideau
manipule à son gré, ne conduit à aucune vérification utile.
En matière d’occultisme, les conditions d’expérimentation sont si
difficiles, que les savants désireux d’aborder cette étude se réunissent
dans l’espoir que leurs lumières individuelles s’additionneront,
supposition d’ailleurs fort inexacte.
Les personnes un peu familiarisées avec la psychologie des foules savent
le peu d’utilité des enquêtes collectives. Les observateurs se
suggestionnent les uns les autres, perdent tout esprit critique, le
niveau de leur mentalité s’abaisse et ils ne parviennent qu’à des
conclusions, incertaines. Je ne crois pas qu’une seule grande découverte
soit jamais faite par une collectivité. S’il s’en réalise une dans
l’occultisme, elle le sera sûrement par un savant isolé qui n’aura plus
ensuite qu’à la faire vérifier.
Toutes les enquêtes sur l’occultisme entreprises en Angleterre, en
France et en Italie, n’ont rien appris, et justifient amplement les
réflexions précédentes. Suivant la mentalité des assistants et leur
degré de suggestibilité, le même médium fut déclaré vulgaire fraudeur ou
au contraire possesseur de pouvoirs aussi merveilleux que ceux jadis
attribués au diable par la sorcellerie.
La plus importante de ces enquêtes, autant par le temps et l’argent
dépensés que par la qualité des observateurs, fut celle organisée par
l’_Institut psychologique_ de Paris. Les résultats en furent peu
brillants, malgré les 25.000 francs sacrifiés et les 43 séances
consacrées aux expériences.
Sur presque aucun des phénomènes les observateurs ne réussirent à se
mettre d’accord. Au sujet de la lévitation seulement, le rapporteur se
montre un peu affirmatif, mais le détail des expériences montre que les
convictions s’établirent sur des bases en vérité bien fragiles. Les
membres de la commission d’examen se virent obligés, malgré leur
bienveillance évidente, de constater des fraudes innombrables.
Quoique longue et coûteuse, cette enquête ne put faire avancer la
question d’un seul pas. Après avoir assisté à la plupart des séances de
l’_Institut psychologique_, l’éminent physicien Branly m’écrivait: «Ce
que j’ai vu ne m’a pas apporté de conviction.»
§ 4.--Nécessité de dissocier les phénomènes et ne s’attacher qu’à
l’examen d’un élément isolé.
Application à l’étude de la lévitation.
L’insuccès complet de la dispendieuse enquête de l’_Institut
psychologique_ démontre clairement, comme je le disais en commençant, la
faible valeur des méthodes d’étude actuelles. Je considère qu’au lieu de
disséminer son attention sur une foule de phénomènes accessoires,
l’observateur doit se consacrer à un seul, c’est-à-dire prendre un fait
bien circonscrit, bien isolé, et l’étudier inlassablement avec des
appareils enregistreurs, indépendants de son action, jusqu’à
démonstration complète.
Personne n’ayant paru saisir l’utilité de ce principe, je résolus de
l’appliquer moi-même à un cas isolé nettement défini: le soulèvement
d’un corps sans contact. Après examen du médium Eusapia avec l’aide du
professeur Dastre, il nous restait quelques doutes dans l’esprit sur ce
point.
Les phénomènes de lévitation n’ont rien d’ailleurs qui choque la raison.
Un médium pourrait posséder une force particulière capable d’attirer les
objets, comme l’aimant attire le fer. Mais avant de disserter sur elle,
il semblait utile de démontrer son existence.
Pour fixer mes doutes sur la possibilité des lévitations, je résolus de
faire appel à tous les médiums prétendant posséder cette faculté. Avec
le concours du prince Roland Bonaparte, membre de l’Académie des
sciences, et du Dr Dariex, directeur des _Annales des sciences
psychiques_, je fondai un prix de 2.000 francs, destiné au médium qui
déplacerait un objet sans contact. Pour que l’existence de ce prix
parvînt à la connaissance de tous les intéressés, j’eus recours à la
publicité d’un important journal, le _Matin_. Mon article fut d’ailleurs
reproduit par la plupart des grands journaux de l’univers.
Si l’expérience que je proposais se fût réalisée, elle eût constitué une
preuve définitive, à l’abri de toute discussion. Elle devait s’accomplir
en plein jour dans le laboratoire du professeur Dastre, à la Sorbonne,
en présence de deux prestidigitateurs, d’un photographe chargé de
cinématographier les détails de l’opération, et enfin de quatre membres
de l’Académie des sciences, chargés simplement de constater dans quelles
conditions s’étaient réalisés les phénomènes.
On ne pouvait objecter aux conditions précédentes que les phénomènes de
lévitation se produisent seulement dans l’obscurité, la plupart des
occultistes actuels ayant renoncé à cette exigence. M. Maxwell ne cesse
d’insister dans son livre sur la possibilité d’obtenir les phénomènes de
lévitation en pleine lumière. M. Boirac, recteur de l’Académie de Dijon,
affirme aussi avoir à plusieurs reprises attiré le jour une table sans
la toucher. Pourquoi, jouissant de cette propriété si curieuse, n’a-t-il
pas tenté d’obtenir le prix de 2.000 francs?
L’annonce de ce prix me valut naturellement la réception de plusieurs
centaines de lettres, mais cinq médiums seulement se présentèrent pour
le gagner. Je leur fis connaître les conditions indiquées plus haut,
garantissant d’ailleurs autant de séances qu’ils le demanderaient. Tous
promirent de revenir. Aucun ne reparut.
Bien que le médium Eusapia ait cessé d’obtenir, dès qu’une surveillance
sérieuse fut exercée, le déplacement du plateau d’un pèse-lettre,
n’exigeant qu’une force très inférieure à un gramme, les spirites
n’hésitent pas à affirmer que les médiums parviennent à déplacer sans
contact des poids de près de 200 kilogrammes.
«Le phénomène de la lévitation des tables représente l’_a_, _b_, _c_
du spiritisme, écrit M. le professeur Morselli. Là-dessus il n’y a
plus de doute possible!!! La table se lève toute seule sans trucs ni
tromperies et reste suspendue jusqu’à 78 secondes... Ici à Gênes, un
jeune poète, médium excellent, a fait remuer une caisse du poids de
180 kilos.»
Il est regrettable que ce jeune poète, qui déplace 180 kilogrammes sans
y toucher, n’ait pas tenté de remporter le prix de 2.000 francs en
soulevant seulement quelques grammes.
Je crois avoir rendu un réel service en démontrant combien le phénomène
de la lévitation, jugé si simple par les spirites, est rare, en
admettant qu’il puisse se produire, ce dont nous n’avons absolument
aucune preuve.
L’_Institut psychologique_ a voulu lui aussi vérifier les phénomènes de
la lévitation. Il se donna pour les constater un mal énorme,
malheureusement aucune des expériences exécutées, et surtout les
photographies présentées à l’appui, ne peuvent entraîner de conviction.
Les savants italiens, plus heureux, ont contemplé Eusapia enlevée en
l’air «par des mains spirites».
Lombroso, après avoir obtenu la faveur spéciale de causer avec l’ombre
de sa mère, se montre fort catégorique sur ce point. Voici comment il
s’exprime dans une interview publiée par le _Matin_:
«Un phénomène extraordinaire est observé lorsqu’Eusapia étant assise,
les mains et les pieds ligotés, s’élève très lentement jusqu’à pouvoir
rejoindre le plan de la table et s’y asseoir. Sous ses aisselles, on
voit seulement deux mains spirites qui l’aident. Cette expérience a été
sérieusement contrôlée.» Il est permis de douter du contrôle, mais non
de la foi robuste des observateurs.
Les esprits, dont les «mains spirites» aidèrent Eusapia à soulever si
facilement son propre poids ou des tables très lourdes, lui refusent
obstinément leur assistance sitôt que de fâcheux sceptiques examinent
les choses de trop près. A l’_Institut psychologique_, elle avait
souvent fait fléchir un pèse-lettre à distance et les convictions
commençaient à se former, bien qu’on l’eût surprise plusieurs fois
abaissant le plateau avec un cheveu tenu entre les doigts. Un assistant,
continuant à soupçonner la fraude, prit la précaution de recouvrir de
noir de fumée le plateau, ainsi que le fléau et l’index du pèse-lettre.
Tout contact de fil ou de cheveu devait ainsi immédiatement se déceler
par une trace laissée sur le noir de fumée. A partir de ce moment, et
dans toutes les expériences subséquentes, Eusapia ne put agir une seule
fois à distance sur le pèse-lettre.
Elle tenta de faire varier son poids devant l’_Institut psychologique_,
et, effectivement, dit le rapporteur, la balance indique une diminution
de poids, mais le graphique donné par l’appareil enregistreur paraît
être fort incertain, puisque le rapporteur ajoute: «Devons-nous en
conclure qu’Eusapia exerçait à ce moment des pressions avec ses mains
sur la table?» Il est fâcheux que les observateurs, ayant étudié si
longtemps ce médium, n’aient jamais eu l’idée de renouveler cette
importante expérience, afin de se faire une conviction positive ou
négative.
Les tentatives des membres de la commission de l’_Institut
psychologique_ pour fixer par la photographie la lévitation d’une table,
restèrent sans succès, prouvant une fois de plus la faible valeur des
expériences collectives.
«Nous n’avons pas obtenu, dit le rapporteur, de photographies de
soulèvement complet où les quatre pieds de la table soient entièrement
visibles. Une seule photographie a été prise à l’improviste, en pleine
obscurité. La table est soulevée de deux pieds seulement. Il paraît
manifeste, d’ailleurs, par l’examen de la position des mains du sujet,
que ce soulèvement partiel est tout à fait normal. La paume de la main
gauche d’Eusapia touche l’angle du plateau de la table qu’elle semble
relever, quatre doigts de sa main droite sont fortement appuyés près
du bord opposé. La synergie des mains pour produire où maintenir le
soulèvement est visible.»
Il est en tout cas certain, aujourd’hui, que le plus simple des
phénomènes invoqués par les spirites, la lévitation d’un objet, n’a pu
être nettement obtenu. Voici quelques passages de l’article par lequel
je fis connaître les suites du concours que j’avais fondé.
Les lecteurs du _Matin_ savent qu’avec le concours du prince Roland
Bonaparte, et du Dr Dariex, j’ai proposé un prix de 2.000 francs au
médium capable de soulever, en plein jour, sans y toucher, un objet
posé sur une table. L’article contenant cette proposition ayant eu un
retentissement considérable en France et à l’étranger, il n’est pas
supposable qu’un seul spirite l’ait ignoré.
J’ai reçu d’ailleurs plusieurs centaines de lettres relatant de très
merveilleuses histoires, mais cinq candidats seulement s’offrirent à
réaliser l’expérience. Après avoir discuté sur les conditions exposées
et les avoir acceptées, ils promirent de revenir. Aucun ne reparut.
L’expérience leur a donc évidemment semblé irréalisable.
Les spirites se consolent de cet échec manifeste en assurant que les
phénomènes de lévitation furent observés bien des fois. L’un d’eux
affirmait dans ce journal qu’il y a quarante ans on vit des esprits
soulever une table chargée de 75 kilogrammes de pierres. Cette
opération indique évidemment, chez les esprits, une grande vigueur qui
console un peu de la pauvreté lamentable de leurs révélations. Il
reste à se demander cependant pourquoi les médiums, capables de
soulever 75 kilogrammes il y a quarante ans, ne peuvent plus soulever
quelques grammes aujourd’hui? Gagner deux mille francs en deux minutes
et fixer un point important de la science était pourtant assez
tentant.
Le seul argument encore utilisable par les spirites est le témoignage
de savants éminents qui affirment avoir observé des phénomènes de
lévitation et nombre d’autres bien plus merveilleux encore. Ils
ajoutent qu’on n’a pas le droit de rien déclarer d’avance impossible.
Je concède volontiers ce dernier point. Il est possible que Minerve
soit sortie tout armée du cerveau de Jupiter, et que la lampe
merveilleuse d’Aladin ait existé. On admettra cependant, je pense, que
ces phénomènes paraissant peu probables, des preuves sérieuses
seraient nécessaires avant de les admettre.
Donc, quand un savant comme Lombroso assure avoir vu se matérialiser,
devant lui, l’ombre de sa mère et causé avec elle, lorsqu’un
physiologiste célèbre affirme qu’un guerrier casqué est sorti d’une
jeune fille, lorsqu’un magistrat éminent prétend avoir vu se
matérialiser sous ses yeux une dame «d’une merveilleuse beauté», qui
lui a déclaré être simplement une fée, lorsque, dis-je, tous ces
phénomènes et bien d’autres sont annoncés, nous avons le droit de
rester un peu sceptiques, si grande soit l’autorité des savants qui
les affirment. Ce droit est même un devoir, ces miracles étant aussi
extraordinaires que ceux de la sorcellerie du Moyen Age. Il est un peu
honteux d’y revenir maintenant. Pour s’y résigner, il faudrait des
preuves autrement convaincantes que celles dont se contentent les
adeptes modernes de la magie.
Notre enquête sur le spiritisme n’aura pas été inutile. Elle a montré
la prodigieuse extension d’une religion nouvelle, à laquelle se
rallient quelques éminents savants incapables de vivre sans croyances.
Les dieux meurent quelquefois, mais la mentalité religieuse leur
survit toujours.
§ 5.--Quels sont les observateurs les plus aptes à étudier les
phénomènes spirites?
J’arrive maintenant à un point tout à fait capital et sur lequel il me
faut insister. Je veux parler de la qualité des personnes aptes à
contrôler les phénomènes spirites.
Une erreur très générale consiste à s’imaginer qu’un savant, distingué
dans sa spécialité, possède pour cette seule cause une aptitude spéciale
à l’observation des faits étrangers à cette spécialité, notamment ceux
où l’illusion et la fraude jouent un rôle prépondérant.
Vivant dans la sincérité, habitués à croire le témoignage de leurs sens
complétés par la précision des instruments, les savants sont, en
réalité, les hommes les plus faciles à tromper. Je trouve un exemple
bien curieux de cette facilité dans la relation suivante publiée par les
_Annales des sciences psychiques_.
«M. Davey ayant convoqué une réunion d’observateurs distingués, parmi
lesquels un des premiers savants de l’Angleterre, M. Wallace, exécuta
devant eux, et après leur avoir laissé examiner les objets et poser
des cachets où ils voulaient, tous les phénomènes classiques des
spirites: matérialisation des esprits, écriture sur des ardoises, etc.
Ayant ensuite obtenu de ces observateurs distingués des rapports
écrits affirmant que les phénomènes observés n’avaient pu être obtenus
que par des moyens surnaturels, il leur révéla qu’ils étaient le
résultat de supercheries très simples... Les méthodes inventées par M.
Davey étaient si élémentaires qu’on reste étonné qu’il ait eu la
hardiesse de les employer; _mais il possédait un tel pouvoir sur
l’esprit de la foule qu’il pouvait lui persuader qu’elle voyait ce
qu’elle ne voyait pas_.»
C’est toujours l’action de la suggestion. La voir s’exercer sur des
esprits supérieurs, préalablement mis en défiance pourtant, montre sa
prodigieuse puissance.
Les phénomènes du spiritisme ne sauraient donc être efficacement
constatés par des savants. Les seuls observateurs compétents sont les
hommes habitués à créer des illusions et, par conséquent, à les déjouer,
c’est-à-dire les prestidigitateurs. Il est fort regrettable que
l’_Institut psychologique_ ne l’ait pas compris. Avec leur assistance,
une grande partie des 25.000 francs, inutilement gaspillés dans
d’insignifiantes expériences, eût été sûrement économisée.
On sait d’ailleurs la méfiance extrême professée par les croyants à
l’égard des prestidigitateurs. Ils semblent craindre la perte de leurs
illusions. M. le professeur Binet avait offert à l’_Institut
psychologique_ d’amener gratuitement d’habiles prestidigitateurs. A
partir de ce jour, on évita soigneusement de le convoquer, comme il me
l’écrivit lui-même[14].
[14] Dans une interview, M. d’Arsonval finit par reconnaître combien
aurait été utile la présence des prestidigitateurs «mais, dit-il,
nous nous sommes adressés en vain à plusieurs d’entre eux, ils n’ont
point voulu répondre à notre invitation.»
Je puis assurer à l’éminent physicien que sa mémoire l’a mal servi.
A la déclaration précédente de M. Binet, je pourrais ajouter celle
de plusieurs prestidigitateurs. Voici d’ailleurs un extrait de la
lettre que j’ai reçue de l’un d’entre eux, M. Raynaly,
vice-président de la chambre syndicale de la Prestidigitation.
«Permettez-moi de vous expliquer que M. d’Arsonval commet une erreur
lorsqu’il dit que les prestidigitateurs ne se soucient pas
d’assister aux séances de spiritisme alors que nous n’avons pas de
plus ardent désir. Ce sont les spirites qui ne veulent pas de notre
présence. Cela paraît assez significatif.»
On doit déplorer, je le répète, que l’_Institut psychologique_ ait
manifesté autant de mauvaise volonté à l’égard des prestidigitateurs.
Quelles raisons pouvaient motiver un refus si persistant du concours des
seuls observateurs aptes à déjouer les fraudes? Comment la commission
n’a-t-elle pas senti l’utilité de la collaboration d’hommes habitués à
provoquer les illusions? Les Anglais s’étaient montrés plus judicieux.
Dans les mémorables séances de la _Society of Psychical researches_, ce
fut un prestidigitateur, M. Maskeline, qui découvrit les fraudes du
médium ayant servi aux expériences de l’_Institut psychologique_.
Les vrais croyants n’étant pas influençables par un raisonnement,
discuter avec eux serait inutile. Mais à leurs côtés s’agite l’immense
légion des simples curieux, des demi-convaincus. On leur a parlé de
faits qui les étonnent. Ils y croient à demi, mais avec la vague
conscience d’admettre des choses douteuses affirmées par des personnes
n’ayant guère que leur foi pour elles.
De tels esprits souhaitent ardemment voir étudier, au moyen de méthodes
certaines, des phénomènes qui pourraient peut-être ouvrir une porte sur
l’inconnu. Je trouve la preuve de cet état d’esprit dans un article
judicieux publié par une revue théosophiste, _Les Nouveaux horizons_, et
dont voici un extrait:
Un événement, d’une importance primordiale dans l’histoire de
l’évolution humaine, se prépare en ce moment. Il nous est annoncé par
M. Gustave Le Bon.
Il ne s’agit de rien moins que de la recherche d’une méthode
expérimentale spéciale, pour l’étude de la genèse des croyances; ce
qui équivaut à la reconnaissance, par l’esprit scientifique, de
l’instinct indestructible de la religiosité dans la mentalité humaine,
entraînant son admission, par la science, comme fait positif et comme
objet de science, mais nécessitant une méthode expérimentale spéciale;
les lois de sa manifestation étant différentes de celles qui régissent
les faits physiques.
Quels que soient les mobiles qui déterminent la science à prendre
cette attitude nouvelle vis-à-vis du sentiment religieux et de la
croyance, il n’est pas audacieux d’affirmer qu’elle marque le
commencement d’une étape nouvelle dans l’histoire de l’ère de liberté.