La désagrégation d’une croyance en sectes rivales, perpétuellement aux

prises, ne saurait se produire dans les religions polythéistes. Elles

aussi ont évolué, mais par simple annexion puis fusion de dieux

nouveaux, tous considérés comme très puissants et par conséquent

respectés. Voilà pourquoi les guerres de religion qui ont ravagé

l’Europe demeurèrent à peu près inconnues dans l’antiquité païenne.

Ce fut donc un grand bienfait pour les peuples d’avoir débuté par le

polythéisme. Je considère, contrairement à une opinion assez

universelle, qu’ils auraient beaucoup gagné à y demeurer. Loin de

favoriser le progrès, le monothéisme les retarda par les luttes

sanglantes dont il remplit le monde. Il ralentit pendant des siècles

l’évolution des arts, de la philosophie et des lettres, développés par

les Grecs polythéistes à un point qui les fait regarder comme nos

maîtres.

On ne peut mettre davantage à l’actif du monothéisme l’unité de

sentiments qu’il finit par créer, à force de guerres, de bûchers et de

proscriptions. Le culte de la patrie avait suffi pour doter les Romains

polythéistes, à l’époque de leur grandeur, d’une communauté de

sentiments qui ne fut jamais dépassée.

Si, suivant le dire de tant d’historiens, et de demi-philosophes comme

Renan, le monothéisme avait constitué une supériorité, il faudrait

mettre au-dessus de toutes les autres religions l’Islamisme, la seule à

peu près monothéiste.

Je dis à peu près, car les religions réellement monothéistes

n’existèrent que dans les livres. Le Christianisme, par exemple,

s’annexa vite des légions d’anges, de saints, de démons, correspondant

exactement aux divinités secondaires du monde antique et vénérés ou

redoutés comme elles.

Cette multiplicité de dieux secondaires dans les croyances monothéistes

et la division rapide de ces dernières en sectes, montrent bien que le

monothéisme est un concept théorique, ne correspondant guère à nos

besoins affectifs et mystiques.

* * * * *

Les changements de croyances indiqués dans ce chapitre présentent une

grande importance historique en raison du rôle qu’ils ont joué; mais au

point de vue philosophique, leur récit est sans intérêt. La croyance

constitue l’aliment réclamé par notre besoin de croire. L’aliment a

changé et changera encore, mais le besoin restera indestructible tant

que la nature humaine n’aura pas été transformée.

CHAPITRE V

COMMENT MEURENT LES CROYANCES.

§ 1.--La phase critique des croyances et leur dissolution.

Exact au sens historique, le titre de ce chapitre l’est beaucoup moins

au sens philosophique. Semblables à l’énergie de la physique moderne,

les croyances se transforment quelquefois, mais ne périssent jamais.

Elles changent de nom cependant et c’est ce phénomène qui peut être

considéré comme leur mort.

Donc, après avoir lentement vieilli, les dogmes subissent la loi

commune. Ils s’estompent et s’éteignent. Leur disparition, ou plutôt en

réalité leur transformation, se manifeste d’abord par une phase

critique, souvent génératrice de bouleversements.

Les physiciens montrent que lorsqu’un corps se trouve dans le voisinage

de son point critique, une insignifiante variation de température le

fait brusquement passer de l’état gazeux à l’état liquide, ou

inversement.

Ce point critique s’observe également dans beaucoup de phénomènes

sociaux. Un pays importateur d’or ou de certaines marchandises peut, par

exemple, devenir soudainement exportateur, sous des influences très

légères.

Ce phénomène, si général en physique et en économie politique, se

manifeste aussi dans la vie des croyances. Après des oscillations

diverses et une usure prolongée, elles arrivent parfois à un point

critique et peuvent être alors transformées brusquement.

Cette phase, où scepticisme et foi voisinent, se produit lorsque le

temps ou d’autres motifs ont ébranlé les croyances, avant que celles qui

les remplaceront soient encore nettement formulées.

Les derniers défenseurs des dogmes effrités s’y rattachent désespérément

sans trop y croire. Ils semblent redouter «cet incurable ennui, dont

parle Bossuet, qui fait le fond de la vie des hommes depuis qu’ils ont

perdu le goût de Dieu».

En fait, ils ne l’ont jamais perdu, des dieux nouveaux venant toujours

remplacer ceux qui sont morts ou vont mourir.

Mais ce passage d’une divinité à une autre ne s’opère pas sans beaucoup

de difficultés. On put le constater, par exemple, au déclin du

paganisme.

Nous traversons précisément un de ces âges d’instabilité où les peuples

se trouvent tiraillés entre les influences des divinités anciennes et

celles en voie de formation. Notre époque constitue un des points

critiques de l’histoire des croyances.

En attendant l’adoption d’une grande foi nouvelle, l’âme populaire

flotte entre de petits dogmes momentanés, sans durée, mais non pas sans

force. Défendus par des groupes, des comités, des partis, ils exercent

souvent un pouvoir considérable.

L’action des clubs sous la Révolution, des ligues maçonniques dans la

bourgeoisie, des syndicats dans la classe ouvrière, des comités

électoraux dans les villes, en fournissent des exemples.

Quoique parfois assez éphémères, ces petites croyances engendrent

pendant leur durée une foi robuste. Sur elles se trouve concentré

l’irrésistible besoin de croire dont nous avons précédemment montré la

puissance.

Elles ne peuvent remplacer définitivement cependant les croyances

générales. Alors que les chapelles de groupes sont en rivalité

incessante, les grands dogmes ont le pouvoir de faire s’évanouir

l’intérêt individuel devant l’intérêt collectif.

Il est visible que nous n’en sommes pas là aujourd’hui. Les impératifs

catégoriques généraux de jadis sont devenus de petits impératifs de

sectes, n’ayant de commun qu’une haine intense contre l’ordre de choses

établi. Les tables de la loi ne sont plus les mêmes pour toutes les

tribus d’Israël.

§ 2.--Transformation des croyances religieuses en croyances politiques.

Examiné sommairement, l’âge moderne semble avoir transposé toutes les

échelles de valeur. En réalité, il a surtout modifié leurs noms.

Les fidèles des vieux cultes se lamentent du peu de foi des générations

nouvelles. Jamais peut-être, cependant, les foules n’ont manifesté un

besoin de croyance plus profond qu’à notre époque. En devenant foi

politique, la foi religieuse a bien peu changé. La croyance au miracle,

la mystique adoration de puissances surnaturelles est restée identique.

La providence Étatiste a hérité de l’antique providence divine.

Une croyance ordinaire est un acte de foi. Appliqué à un être supérieur

ou à une divinité, il se complique du besoin de soumission et

d’adoration. Croire et adorer sont souvent synonymes.

Le croyant tend donc toujours à diviniser l’objet de son adoration.

Marat, dont le cadavre devait être jeté peu de temps après à l’égout,

fut déifié au lendemain de sa mort, et des litanies pieuses composées en

son honneur. Napoléon représentait pour ses soldats un dieu invincible.

Les reliques des victimes des répressions anarchistes sont adorées par

leurs fidèles.

Une croyance ne devient vraiment populaire qu’une l’ois concrétisée sous

forme d’êtres ou d’objets à vénérer. On le vit clairement pendant la

Révolution. Une de ses premières préoccupations fut de trouver une

divinité pour remplacer les anciennes. La déesse Raison d’abord choisie,

eut son culte à Notre-Dame avec des cérémonies très voisines de celles

qui s’y célébraient depuis des siècles.

Cette époque, je ne saurais trop le répéter, ne peut être comprise qu’en

saisissant le rôle joué alors par le mysticisme du peuple et de ses

meneurs. Robespierre, incarnation typique de l’étroite mentalité

religieuse de son temps, se croyait un apôtre ayant reçu du ciel la

mission d’établir le règne de la vertu. Très déiste, très conservateur

et grand-prêtre infaillible d’une théocratie nouvelle, il jugeait un

devoir sacré d’immoler impitoyablement «les ennemis de la vertu», et,

comme jadis les pontifes de l’Inquisition, n’épargnait personne. Ses

discours faisaient sans cesse appel à l’être suprême. Son séide Couthon

invoquait aussi à chaque instant le Très-Haut.

Les tribunaux révolutionnaires eurent une parenté étroite avec ceux de

l’Inquisition. Ils n’adoraient pas tout à fait les mêmes dieux, mais

nourrissaient les mêmes haines et poursuivaient un même but: la

suppression des infidèles.

J’ai trop montré dans de précédents ouvrages l’évolution du socialisme

vers une forme religieuse pour y revenir longuement ici. S’il possédait

quelque divinité précise à adorer, son succès serait beaucoup plus

rapide.

Ses apôtres sentent d’instinct cette nécessité, mais n’osant pas offrir

à l’adoration populaire la tête du principal théoricien de la doctrine,

le juif Karl Marx, ils ont dû se rejeter vers la déesse Raison. J’ai

reproduit, dans ma _Psychologie politique_, un passage du journal

socialiste _l’Humanité_ nous apprenant qu’à la séance d’inauguration

d’une école socialiste, le jeune professeur à la Sorbonne chargé de la

première leçon «adressa, comme il convenait, une invocation à la déesse

Raison».

Malheureusement, les divinités abstraites n’ont jamais séduit les foules

et c’est pourquoi la religion socialiste possède des dogmes, mais attend

encore son Dieu.

Il ne saurait être attendu bien longtemps. Les dieux naissent toujours

quand le besoin s’en fait sentir.

La force de la croyance nouvelle tient surtout, je l’ai souvent répété,

à ce qu’elle est héritière des conceptions chrétiennes. Les dogmes

socialistes ont emprunté aux premiers chrétiens, avec leur mysticisme,

le besoin d’égalité, l’altruisme et la haine des richesses. La parenté

des deux doctrines est telle qu’en Belgique le catholicisme devient

l’allié résolu du socialisme. Il favorise ouvertement les grèves et

encourage la lutte des classes.

Les apôtres de la foi socialiste ont également le ton enflammé et

prophétique des premiers défenseurs du christianisme. Je ne parle pas

seulement des publications de vulgaires sectaires, mais de celles

d’hommes instruits. J’ai eu occasion de citer, dans mon dernier livre,

des fragments caractéristiques d’un écrit de cette nature, publié par un

professeur au Collège de France, converti comme jadis Polyeucte, à la

foi nouvelle et désireux de détruire les faux dieux. Leur lecture montre

bien que le savant lui-même ne peut pénétrer dans le cycle de la

croyance sans voir s’évanouir sa modération et son esprit critique.

Descendu de plusieurs degrés dans l’échelle mentale, il perd le sens des

réalités. Absurdités, violences, impossibilités ne sauraient le choquer

puisqu’il cesse de les voir.

Inutile de récriminer. La croyance est un maître irrésistible et son

attrait s’exerce dès qu’on approche de sa sphère d’action.

Tenaces ou transitoires, les croyances représentèrent toujours, je le

répète encore, les grands facteurs de la vie des nations. On ne gouverne

pas un peuple avec des idées vraies, mais avec des croyances tenues pour

vraies. Pilate, aujourd’hui, ne poserait sans doute plus la question, à

laquelle aucun philosophe n’a jamais définitivement répondu. Il dirait

que la vérité étant ce qu’on croit, toute croyance établie constitue une

vérité. Vérité provisoire sans doute, mais c’est avec des vérités de cet

ordre que le monde fut toujours conduit.

LIVRE IX

RECHERCHES EXPÉRIMENTALES SUR LA FORMATION DES CROYANCES

ET SUR LES PHÉNOMÈNES INCONSCIENTS D’OÙ ELLES DÉRIVENT

CHAPITRE I

INTERVENTION DE LA CROYANCE DANS LE CYCLE DE LA CONNAISSANCE.

GENÈSE DES ILLUSIONS SCIENTIFIQUES.

§ 1.--Pourquoi la connaissance reste toujours mélangée de croyances.

Aucun savant ne peut se vanter d’être sorti pour toujours du cycle de la

croyance. Dans les phénomènes incomplètement connus, il est bien obligé

de formuler des théories et des hypothèses, c’est-à-dire des croyances

que l’autorité seule de leurs auteurs fait accepter.

Même pour les phénomènes très étudiés, nous sommes forcés, ne pouvant

les vérifier tous, de les admettre comme croyances. Notre éducation

classique n’est qu’un acte de foi à l’égard de doctrines imposées par le

prestige d’un maître. Elle doit, pour cette raison, devenir

expérimentale quelquefois, afin de montrer à l’élève la possibilité de

vérifier les affirmations qu’on lui impose et de lui apprendre que

l’observation et l’expérience sont les seules armatures de la véritable

certitude.

L’impossibilité de vérifier l’ensemble de nos connaissances rend bien

chimérique le conseil donné par Descartes dans son _Discours de la

méthode_: «Ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la

connusse évidemment comme telle et rejeter comme fausses toutes celles

où nous pouvons imaginer le moindre doute.»

Si Descartes avait tenté d’appliquer ses préceptes, il n’eût pas admis

comme évidentes des choses qui nous font sourire aujourd’hui. De même

que tous ses contemporains et la généralité de ses successeurs, il était

dominé par la croyance. Le scepticisme le plus étendu est en réalité

toujours partiel: «Celui, dit Locke, qui, dans les affaires ordinaires

de la vie, ne voudrait rien admettre, qui ne fût fondé sur des

démonstrations claires et directes, ne pourrait s’assurer d’autre chose

que de périr en fort peu de temps. Il ne pourrait trouver aucun mets, ni

aucune boisson dont il pût hasarder de se nourrir.»

On peut ajouter également que l’analyse critique de nos opinions et de

nos certitudes rendrait l’existence d’une société impossible. Le rôle de

la croyance est justement de nous éviter de telles analyses.

Et puisque le savant est obligé d’accepter comme croyances, une grande

partie des vérités de la science, ne nous étonnons pas de lui voir

manifester parfois autant de crédulité que les ignorants. Sur les sujets

étrangers à sa spécialité, il les dépasse peu.

Ces considérations expliquent pourquoi des savants éminents sont parfois

victimes des plus énormes illusions. Après l’avoir constaté pour des

faits scientifiques ordinaires, dégagés de toute passion, nous serons

préparés à comprendre comment certaines croyances occultistes, analogues

aux pratiques de l’ancienne sorcellerie, ont pu être acceptées par

d’illustres spécialistes.

§ 2.--Genèse des illusions scientifiques.

Toutes les expériences ne pouvant être reproduites, le principe

d’autorité reste, je l’ai dit plus haut, notre principal guide. On croit

l’auteur auquel sa position confère du prestige, supposant, très

justement d’ailleurs, qu’il ne s’exposerait pas à être démenti en

émettant des assertions erronées.

Le plus souvent, il en est ainsi. Un savant n’annonce jamais une chose

qu’il pense inexacte. Mais l’influence de la suggestion est telle que,

même sur des faits très précis, un esprit éminent peut s’illusionner et

prendre pour des réalités les visions de son imagination. La

retentissante histoire des rayons N, dont d’illustres physiciens

mesuraient l’indice de réfraction, alors que plus tard l’existence de

ces rayons fut reconnue imaginaire, en constitue un remarquable exemple.

Nous allons insister sur ces faits, car en révélant les erreurs

possibles dans l’étude de phénomènes physiques, soumis à de rigoureuses

mesures, ils font comprendre combien devient facile l’illusion en face

de phénomènes susceptibles seulement d’insuffisantes vérifications.

Pour montrer que le rôle du prestige, de la suggestion et de la

contagion peuvent engendrer chez tous les esprits, y compris les plus

élevés, des croyances et des opinions erronées, nous choisirons nos

exemples uniquement chez des savants.

Un des plus saisissants est l’aventure dont furent victimes, il y a

quarante ans environ, la presque totalité des membres de l’Académie des

Sciences et qui inspira à Daudet son célèbre roman l’_Immortel_. Sur la

foi d’un éminent géomètre, auréolé d’un grand prestige, l’illustre

assemblée inséra, comme authentiques dans ses comptes rendus, une

centaine de lettres supposées de Newton, Pascal, Galilée, Cassini,

etc... Fabriquées de toutes pièces par un faussaire peu lettré, elles

fourmillaient de vulgarités et d’erreurs, mais les noms de leurs

prétendus auteurs et du savant qui les présentait firent tout accepter.

La plupart des académiciens, et notamment le secrétaire perpétuel, ne

conçurent aucun doute sur l’authenticité de ces documents jusqu’au jour

où le faussaire avoua sa fraude. Le prestige évanoui, on déclara

misérable le style des lettres, affirmé d’abord merveilleux et bien

digne des écrivains de génie considérés comme leurs auteurs.

Les vérifications, dans l’exemple précédent, étaient difficiles pour des

savants non spécialisés, s’en rapportant naturellement à l’autorité d’un

confrère. En réalité, les spécialistes de l’Institut furent aussi

aisément dupes que les ignorants. Cette objection disparaît d’ailleurs

devant d’autres faits plus récents, où les erreurs commises le furent

uniquement par des spécialistes.

Une des plus curieuses illusions collectives enfantées par le prestige

et la contagion, fut celle imposée, il y a une quinzaine d’années, par

un célèbre physicien, M. Becquerel, professeur de physique à l’École

polytechnique. Il exposa longuement, et à plusieurs reprises, dans les

comptes rendus de l’Académie des Sciences, des expériences minutieuses

prouvant catégoriquement, suivant lui, que l’uranium émet des radiations

capables de se polariser, de se réfracter, de se réfléchir, et, par

conséquent identiques à la lumière issue des corps phosphorescents.

Pendant trois ans,--et malgré les affirmations contraires d’un physicien

français, que connaissent les lecteurs de cet ouvrage,--le célèbre

académicien persista dans son erreur et la fit partager par tous les

savants de l’Europe. Elle fut seulement reconnue lorsqu’un

observateur américain, mis par la distance à l’abri du prestige,

prouva,--vérification des plus faciles,--que ces rayons ne se réfractant

pas et ne se réfléchissant pas étaient tout autre chose que de la

lumière. Au point de vue de ses conséquences scientifiques, l’erreur

était énorme, et le fait qu’elle ait pu être partagée trois ans, par la

totalité des physiciens, semblerait incompréhensible, sans les

explications de la psychologie.

L’histoire des rayons N, à laquelle je faisais allusion plus haut, est

encore plus typique. Elle révèle, non seulement le rôle du prestige,

mais encore celui de la suggestion et de la contagion mentale.

Il ne s’agit plus ici, comme dans le cas précédent, d’expériences

admises de confiance par tout le monde sans vérification, mais

d’observations déclarées exactes par quantité de physiciens s’imaginant

les avoir vérifiées. Bien que cette aventure soit très connue, nous la

rappellerons sommairement.

Un correspondant distingué de l’Académie des Sciences, professeur de

physique réputé, M. Blondlot, avait cru constater qu’un grand nombre de

corps émettent des rayons particuliers, qualifiés par lui rayons N. Ils

étaient révélables par leur action sur la phosphorescence, et leur

longueur d’onde pouvait être mesurée avec exactitude. L’auteur jouissant

d’une grande autorité, son assertion fut acceptée sans contestation par

la plupart des savants français, _qui répétèrent ses expériences en y

voyant exactement ce qu’on leur avait suggéré d’y voir_.

Pendant deux ans, les comptes rendus de l’Académie des Sciences

publièrent d’innombrables notes de divers physiciens professionnels:

Broca, J. Becquerel, Bichat, etc., sur les propriétés, chaque jour plus

merveilleuses, de ces rayons. M. Jean Becquerel annonçait même les avoir

chloroformés. Des savants distingués, M. d’Arsonval notamment, faisaient

sur eux des conférences enthousiastes.

L’Académie des Sciences, jugeant nécessaire de récompenser une aussi

importante découverte, chargea plusieurs de ses membres, dont le

physicien Mascart, d’aller vérifier chez l’auteur l’exactitude de ses

recherches. Ils revinrent émerveillés, et un prix de 50.000 francs[11]

fut décerné à l’inventeur.

[11] Il devait d’abord être décerné exclusivement pour les rayons N,

mais, au dernier moment, par un excès de prudence, qui parut

excessif à certains membres de la Commission, le rapport déclara

attribuer le prix de 50.000 francs à M. B. pour l’ensemble de ses

travaux, sans spécifier lesquels.

Durant ce temps, des savants étrangers, sur lesquels les physiciens

français n’exercent aucun prestige, répétaient vainement les expériences

sans les réussir. Plusieurs se décidèrent alors à aller les observer

chez leur inventeur. Ils constatèrent rapidement que ce dernier était

victime des plus complètes illusions, continuant à mesurer, par exemple,

les déviations des rayons N sous l’influence d’un prisme, bien qu’on eût

subrepticement retiré ce prisme dans l’obscurité, etc.

La _Revue scientifique_ ouvrit alors une vaste enquête auprès de tous

les physiciens de l’univers. Ses résultats furent désastreux pour les

rayons N. On dut reconnaître qu’ils constituaient un pur produit de la

suggestion mentale et de la contagion, et n’avaient jamais eu

d’existence.

La suggestion détruite, _aucun des physiciens français persuadés d’avoir

vu les rayons N ne réussit une seule fois à les apercevoir de nouveau_.

Les communications à leur sujet, si abondantes autrefois dans les

comptes rendus de l’Académie des Sciences, cessèrent brusquement et

totalement.

Ainsi, pendant deux ans, des physiciens professionnels avaient cru, au

point de les mesurer avec minutie, en des rayons ne possédant de réalité

que dans leur imagination et créés uniquement par la suggestion.

Cette merveilleuse histoire montre, à la fois, la puissance du prestige,

de la suggestion et de la contagion. Elle éclaire d’une vive lueur la

genèse des croyances, beaucoup d’évènements historiques, et tous les

phénomènes occultistes. En cette dernière matière, on peut dire que les

observateurs vivent de suggestions, et quand on voit ce qu’elles

arrivent à produire sur des sujets scientifiques, on conçoit la

prépondérance de leur rôle dans la genèse des phénomènes merveilleux.

Je n’ai voulu examiner ici que les illusions scientifiques célèbres,

portant sur des faits d’une importance capitale. S’il fallait relater

les erreurs scientifiques de détail, dues à l’influence du prestige, un

volume entier ne suffirait pas. Je me bornerai à en citer encore une.

Il y a quelques années, un élève de M. Lippmann crut avoir

découvert,--observation d’une portée considérable,--qu’un corps

électrisé en mouvement ne déviait pas une aiguille aimantée. L’auteur

était totalement inconnu, mais ayant fait ses expériences sous les yeux

et avec le concours de M. Lippmann, il bénéficia de la grande autorité

de ce dernier et fut écouté par tous les physiciens jusqu’au jour où un

savant étranger prouva qu’élève et professeur s’étaient trompés

lourdement et pourquoi.

Sauf dans le cas des lettres du faussaire, je n’ai fait allusion,

remarquons-le, qu’à des faits scientifiques, susceptibles de mesures

précises, soumis à une observation rigoureuse. Pour cette raison,

d’ailleurs, les erreurs scientifiques finissent toujours, tôt ou tard,

par être reconnues.

Dans les sciences en voie de formation, comme la médecine, où les

vérifications sont extrêmement difficiles,--car on ne sait jamais quels

résultats attribuer à la suggestion et au remède,--les erreurs se

perpétuent bien davantage. Les énumérer serait faire l’histoire de la

médecine et montrer que théories, remèdes et raisonnements changent tous

les quarts de siècle. Je ne citerai qu’un exemple parmi tant d’autres.

Il y a une cinquantaine d’années, le traitement de la pneumonie par la

saignée était considéré comme une des belles conquêtes de l’art médical.

Sa valeur semblait surabondamment prouvée par des statistiques, montrant

que grâce à lui, on ne perdait que 30 malades sur 100.

Les opinions et les croyances · 第 16 / 21 段