Afin qu'elle ne nourrisse point que le seul ventre, mais un cœur

Fidèle, elle-même fidèle.

SYGNE.--C'est moi qui m'en vais la nourrir à mon tour.

GEORGES.--Parjure! cette terre n'est plus à toi que tu as vendue et ton

nom serf n'est plus son nom féodal!

SYGNE.--Je l'ai aimée plus que toi.

GEORGES.--Et qui l'aimerait plus qu'un exilé?

SYGNE.--Tu n'en aimes que la surface.

GEORGES.--Elle est ma terre et mon bien qui ne ressemblent à aucun

autre.

SYGNE.--Et moi j'en possède le fond et la racine.

Toute terre est la même à six pieds de profondeur.

GEORGES.--N'attends-tu point de résurrection?

SYGNE.--Ne parle point de ces choses que tu n'entends pas.

Et même s'il n'en était aucune, le bienfait seul de mourir est assez

grand.

GEORGES.--Tu dis bien. Cela du moins est vrai.

SYGNE.--O Georges, combien nous avons été tous les deux ridicules! Cela

fait pitié! Voilà que nous nous étions absurdement fiancés afin d'être

mari et femme, comme s'il y avait encore une place pour nous entre les

hommes.

Est-ce que les hommes ont encore besoin de nous avec eux? Pas plus que

de Coucy et de ses tours.

Et toi, est-ce que tu tiens tellement à être propriétaire, comme

d'autres sont pasteurs ou meuniers?

Les hommes n'ont plus besoin entre eux d'un homme plus haut.

Et nous, nous étions faits pour donner et pour prendre et non pas pour

partager,

Viens donc avec moi et prends ma main,

Non point comme deux époux qui s'enracinent l'un à l'autre,

Mais prends ma main puisque tu ne me vois plus, ô frère, je suis restée

la même! et mon autre main est liée à la chaîne de tous mes morts.

O Georges, que veux-tu faire ici? Voici assez longtemps que nous sommes

à charge aux hommes.

Voici assez longtemps que nous les obligeons durement à vivre non pas

pour eux mais pour nous, comme nous-mêmes pour le Roi et pour Dieu.

Maintenant chacun s'en va vivre pour soi-même à son aise et il n'y aura

plus de Dieu ni de Seigneur.

La terre est grande, que chacun y aille de son côté, voici les hommes

libres à la manière des animaux.

Mais nous, est-ce que nous avons souci d'être libres? il n'y a point de

liberté pour un gentilhomme.

Ou égaux?

Ou frères, et il n'y aura plus de Nom ni de famille, toi seul es mon

frère!

GEORGES.--Vous n'êtes plus ma sœur.

SYGNE.--Si, Georges, je le suis.

GEORGES.--Je ne reprendrai point cette main félonne.

SYGNE.--J'ai trahi, il est vrai! j'ai tout livré, et moi-même avec! ce

qui était mort.

Le Roi est mort, le chef est mort. Mais j'ai sauvé le Prêtre éternel.

Dieu est vivant avec nous, tant qu'il y aura encore avec nous sa parole

et un peu de pain, et Sa main sacrée qui lie et qui délie.

GEORGES.--Elle a délié la tienne.

SYGNE.--Je m'en vais donc seule et déliée vers le soleil souterrain.

GEORGES.--Mais cependant que nous sommes vivants encore, achevons ce

qui nous reste à faire.

SYGNE.--Signeras-tu ces papiers?

GEORGES.--Je les signerai l'un et l'autre au nom du Roi mon maître et

aux miens.

_(Il les prend, les lit et les signe.)_

Ne dois-je attendre aucune tricherie de votre époux?

SYGNE.--Tous ses ordres sont déjà prêts, il me les a montrés. Les

estafettes attendent.

Son intérêt vous garantit.

Dans une heure Paris sera désarmé et Montmartre aux mains de vos amis.

GEORGES.--Voici mon testament, voici la nouvelle alliance.

Mais n'ai-je point lu qu'il n'y a point de testament sans un mort et

d'alliance sans quelque sang versé?

SYGNE.--Que ce soit donc le mien?

GEORGES.--Ne me tentez pas.

SYGNE.--S'il n'y a point de Dieu pour toi, sois donc un homme au moins,

et s'il n'y a point de justice, fais-la toi-même et agis suivant ta

propre loi.

Celui qui a manqué à la fois humaine, qu'il meure! Me voici prête.

GEORGES.--Non, non! je ne tuerai point ma pauvre enfant!

SYGNE.--O Georges, tu m'aimes encore.

GEORGES.--Mais du moins, je vous déferai de cet homme.

SYGNE.--Ne le tue pas.

GEORGES.--Tenez-vous tant à sa vie?

SYGNE.--Aussi peu qu'à la mienne.

GEORGES.--Il mourra donc de ma main.

SYGNE.--Pourquoi t'occuper de cet homme?

GEORGES.--Je délivrerai le Roi de ses promesses.

SYGNE.--Qui est mort.

Il ne peut plus rendre la parole.

GEORGES.--Un écrit n'est pas une parole et peut être anéanti.

SYGNE.--Je te prierais donc en vain?

GEORGES.--En vain.

SYGNE.--Fais ce que tu veux.

GEORGES.--Je vous salue.

_(Il s'éloigne, comptant ses pas jusqu'à la porte-fenêtre, et

disparaît.)_

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L'otage: Drame en trois actes · 第 53 / 83 题