Ainsi Toussaint capitule, mais il faut que le Roi abdique.
SYGNE.--Je ne puis discuter.
GEORGES.--Et le Roi selon Dieu devient le Roi selon Turelure.
SYGNE.--Et cela, Georges,
C'est moi qui le propose et c'est vous qui allez l'accepter.
GEORGES.--Je ne l'accepterai pas.
SYGNE.--Vos ordres sont formels.
GEORGES.--Que savez-vous de mes ordres?
SYGNE.--S'ils n'étaient pas ceux que je crois, vous ne seriez pas ici.
GEORGES.--Mais qu'importent les Chambres à votre baron?
SYGNE.--Le possible seul lui importe.
GEORGES.--Ce serviteur du tyran, est-ce lui qui mesure le Roi?
SYGNE.--Tout ce qui est d'un homme seul, l'Empereur vient de l'épuiser
pour toujours.
GEORGES.--Adieu donc, ô Roi que j'ai servi, image de Dieu!
Le Roi pas plus que Dieu n'acceptant de limitation que sa propre
essence.
Tout homme dès sa naissance recevait le monarque au-dessus de lui
éternellement à sa place par lui-même,
Afin qu'il apprît aussitôt que nul n'existe pour lui seul, mais pour un
autre, et qu'il eût ce chef inné.
Et maintenant, O Roi, à cette conclusion de ma vie,
De cette main qui a combattu pour toi, c'est moi qui m'en vais signer
ta déchéance.
SYGNE.--Réjouis-toi parce que tes yeux vont voir ce que ton cœur
désirait.
GEORGES.--Il y a une chose plus triste à perdre que la vie, c'est la
raison de vivre,
Plus triste que de perdre ses biens, c'est de perdre son espérance,
Plus amère que d'être déçu, et c'est d'être exaucé.
SYGNE.--Voici le Roi sur son trône.
GEORGES.--L'appelez-vous le Roi? Pour moi je ne vois qu'un Turelure
couronné.
Un préfet en chef administrant pour la commodité générale,
constitutionnel, assermenté,
Et que l'on congédie, le jour qu'on en est las.
SYGNE.--Mais pour nous du moins il est;
Il est le Roi encore, par ce grand sacrifice que nous allons lui faire,
Et si le Seigneur périt, que ce ne soit pas avant son vassal.
GEORGES.--Vous parlez de ce que Turelure me demande?
SYGNE.--Oui.
GEORGES.--Abandon général et transport à Turelure de tous mes droits,
titres et possessions,
Et réposition après ma mort de tous mes droits sur cet hoir que vous
m'avez fait.
Tout est cédé sans réserve.
SYGNE.--O Georges, je voulais d'abord crier et disputer.
GEORGES.--Vous ne l'avez point fait?
SYGNE.--N'ayez peur.
GEORGES.--Je vous rends grâces, Sygne. En cela du moins je vous
reconnais.
SYGNE.--Va, donne-lui tout.
GEORGES.--Je suppose que c'est la partie de l'acte à quoi mon
beau-frère tient le plus?
SYGNE.--O Georges, donne-lui tout!
GEORGES.--Qu'ai-je à donner, vous avez tout déjà?
SYGNE.--Mais le droit et le nom vous restent.
GEORGES.--Faut-il donner cela aussi?
SYGNE.--Donne-lui cela aussi.
GEORGES.--Mais le nom n'est pas à moi, le droit n'est pas à moi, la
terre n'est pas à moi, l'alliance entre la terre et moi n'est pas à moi.
SYGNE.--Tout est changé, Georges. Il n'y a plus de droit, il n'y a plus
qu'une jouissance. Il n'y a plus d'alliance pour toujours entre la
terre et l'homme, que le tombeau seul.
Et les mains qui étaient jointes se sont séparées.
Et la tienne ne sert plus de rien qu'à écrire et résigner.
GEORGES.--Qu'il garde tout, je ne lui réclame rien.
SYGNE.--Mais il faut écrire et consentir.
GEORGES.--Je ne capitulerai pas.
SYGNE.--Vous êtes donc l'ennemi de votre souverain?
GEORGES.--Je ne puis céder mon honneur.
SYGNE.--Qu'avez-vous d'autre à céder?
GEORGES.--Qu'un homme au monde du moins ne trahisse pas!
SYGNE.--Cède, trahis, renonce! O Georges, donne-lui cela aussi! Cher
frère, ne nous empêche pas de finir!
GEORGES.--Nous ne finissons pas, en cet enfant.
SYGNE.--Tout est fini pour moi avec toi.
GEORGES.--Le reste est coupé, il est vrai. Tous nos noms et tous nos
biens
S'accumulent sur la tête de cet enfant.
SYGNE.--M'accuses-tu d'une pensée vile?
GEORGES.--La honte suffit que vous vous êtes acquise.
SYGNE.--Acquise à la peine de mon âme et à la sueur de mon front!
GEORGES.--Elle est à vous.
SYGNE.--Elle est à moi en effet!
Elle est mon bien qui ne me sera pas ravi, la honte plus fidèle que la
louange!
Elle m'accompagnera jusqu'à la tombe et plus loin, elle est scellée sur
moi comme une pierre, elle est incorporée
A ces os qui seront jugés!
GEORGES.--Ma sœur, pourquoi avez-vous fait cela?
SYGNE, _criant_--Georges!
C'est le mauvais sang en moi qui a parlé, moi qui me croyais si forte
et si raisonnable!
Souviens-toi de celui-là de nos ancêtres qui combattit contre Jeanne
avec le Bourguignon, et de celui-là qui se fit renégat,
Et de ce Nogaret aussi dont nous descendons qui frappa le pape sur la
face.
Les choses grandes et inouïes, notre cœur est tel qu'il ne peut y
résister.
Et voici que maintenant je me tiens seule dans une terre ennemie,
Comme cet Agénor jadis qui avait son château de l'autre côté de la Mer
Morte à la descente de l'Arnon.
GEORGES.--Et voici que nos mains aussi se sont dissoutes et que la
_foi_ sur notre blason est corrompue,
Et cette main m'est arrachée la dernière que je tenais dans ma main, le
matin de ce sacrifice offert!
SYGNE.--J'ai arraché ma main et toi ne m'arrache point le cœur?
GEORGES.--Tout ce qui lie un homme à un autre,
Tout cela avec ta main m'était encore attaché: enfant, sœur, père et
mère, défendue, confortatrice,
Epouse, vassal, compagnon d'armes. Tout cela encore était avec ta main
et ma forte société.
Quel est le serment que tu n'as pas rompu? Quelle est la foi que tu ne
m'as pas retirée?
SYGNE.--Ce serment du moins est intact que j'ai fait à mon baptême.
GEORGES.--Il ne fallait donc pas en faire d'autre.
SYGNE.--Mais par quoi jure-t-on que par Dieu?
GEORGES.--Dieu a beaucoup d'amis et je n'avais qu'un seul agneau.
SYGNE.--J'ai sauvé le Père des hommes.
GEORGES.--Et tu as perdu ton frère.
SYGNE.--Sois donc mon juge, je l'accepte.
GEORGES.--Dieu est ton juge et je suis appelant à son tribunal, et
cette loi qu'il a faite, Lui-même ne peut l'altérer.
Et je te citerai à produire mon gant, car ce qui est une fois donné,
Ne peut être retiré sur la terre et dans les cieux.
SYGNE.--Je ne crains rien de Dieu et le Seigneur ne peut plus me
déposer.
Car ce qui est assis sur la terre, il n'y a pas de place plus basse,
Et je n'en demande pas de plus haute.
GEORGES.--Tu as manqué à la foi.
SYGNE.--Un grand prix m'était offert...
GEORGES.--Tu as manqué à l'amour.
SYGNE.--Je t'ai fait beaucoup de peine, Georges?
GEORGES.--C'est trop. Il ne fallait pas faire cela et ma mesure était
suffisante.
Maintenant je vais mourir et être damné et j'ai l'éternité devant moi à
me passer de toute consolation. Ne pouvait-il me laisser cette petite
heure?
Ne pouvait-il me laisser un seul cœur fidèle? une seule Véronique pour
m'y cacher la face afin que nul ne la voie, à cette heure où le cœur
succombe?
SYGNE.--C'est moi seule, c'est moi seule qui ai fait cela, qui ai fait
cela de ma propre volonté et ne dis pas un mot contre Dieu!
C'est mon mauvais cœur seul qui est la cause!
GEORGES.--Tu m'as manqué et mon enfant m'a été tourné en amertume.
SYGNE.--Que Dieu prenne ma place misérable, et acquitte ce que je ne
puis payer!
GEORGES.--Il ne fallait pas faire cela.
Le manquement qui est fait à l'amour vrai, Dieu lui-même ne peut le
réparer.
Il ne le peut pas, quand il créerait de nouveaux cieux et une nouvelle
terre!
Jouis de ton Dieu et moi je t'exclus de mon cœur.
Est-ce que j'avais un paradis à attendre après cette vie?
Ou suis-je comme ces gens d'aujourd'hui qui se payent d'idées et de
mots sans nulle substance?
Ma part était avec les hommes vivants. Ma société était le partage
d'un cœur d'homme et non d'aucune idée. Mon partage était avec mes
compagnons, ma foi et mon espérance, et mon cœur dans un cœur fait
comme le mien.
Et toi, cette dernière heure de ma vie, tu me renies solennellement,
comme un Juif qui déchire son vêtement de haut en bas.
--N'agite pas ainsi la tête.
SYGNE.--Mon humiliation est trop grande. Hélas! il n'y a plus de
douleur pour moi et mon âme en est avide ainsi qu'une terre altérée.
Je suis séparée des larmes.
Il n'y a plus de douleur possible et toute souffrance qui s'ajoute aux
autres est pour moi comme une consolation.
GEORGES.--Et moi, que me faut-il faire?
SYGNE.--Viens avec moi où il n'y a plus de douleur.
GEORGES.--Et plus d'honneur?
SYGNE.--Plus de nom et aucun honneur.
GEORGES.--Le mien est intact.
SYGNE.--Mais à quoi sert d'être intact? Le grain que l'on met dans la
terre,
De quel usage est-il, s'il ne pourrit d'abord?
GEORGES.--La chair pourrit, mais la pierre reste inaltérable.
SYGNE.--La terre est la même pour nous deux.
GEORGES.--Mais moi je ne l'ai pas trahie. J'ai honoré cette terre qui
était mon propre bien,