SYGNE, _à voix basse_.--Georges

Dont je vous ai parlé tout-à-l'heure, père,

Je l'aime.

MONSIEUR BADILON.--Mais il n'y a point de mal à cela.

SYGNE.--Plus qu'il n'est dû à aucune créature.

MONSIEUR BADILON.--Mais pas autant cependant que Dieu lui-même qui l'a

faite.

SYGNE.--Père, je lui ai donné mon cœur!

MONSIEUR BADILON.--Ce n'est pas assez l'aimer que de l'aimer hors de

Dieu.

SYGNE.--Mais Dieu veut-il que je l'abandonne et le trahisse?

MONSIEUR BADILON.--Ayez patience avec moi, écoutez-moi, mon enfant

bien-aimée, car je suis votre pasteur qui ne vous veux point de mal.

Qu'une femme quitte son bien, comme cela arrive, son père, sa mère, son

pays, son fiancé,

(Et la chose est bien dure, bien que les mots soient aisés à dire),

Pour se retirer dans le désert au pied d'une croix, pour panser les

malades, pour nourrir les pauvres,

Pour chérir et préférer au-dessus du sens et de la raison ces gens qui

ne nous sont de rien,

Elle le fait dans l'abondance de son cœur et son salut n'y est pas

intéressé.

Et vous, que pour sauver le Père de tous les hommes, selon que vous en

avez reçu vocation,

Vous renonciez à votre amour et à votre nom et à votre cause et à votre

honneur en ce monde,

Embrassant votre bourreau et l'acceptant pour époux, comme le Christ

s'est laissé manger par Judas,

--La Justice ne le commande pas.

SYGNE.--Ne le faisant pas, je reste sans péchés?

MONSIEUR BADILON.--Aucun prêtre ne vous refusera l'absolution.

SYGNE.--Est-il vrai?

MONSIEUR BADILON.--Et je vous dirai plus: Prenez garde et faites

attention à ce grand sacrement qu'est le mariage, de crainte qu'il ne

soit profané.

Ce que Dieu a créé, il le consomme en nous. Ce que nous lui sacrifions,

il le consacre. Il achève le pain et le vin.

Il consomme l'huile. Il donne effet pour l'éternité à cette parole

qu'il nous a communiquée. Il fait un sacrement comme son corps même.

De cet aveu par qui le pécheur se condamne à mort.

Ah, comme le corps d'un prêtre frémit, quand ce monstre qui est le

frère de Jésus tournant vers lui sa face décomposée avoue par l'orifice

de son corps pourri!

Et de même il a sanctifié tout consentement dans le mariage, que deux

êtres l'un à l'autre se font l'un de l'autre pour l'éternité.

SYGNE.--Dieu ne veut donc pas de moi un tel consentement?

MONSIEUR BADILON.--Il ne l'exige pas, je vous le dis avec fermeté.

--Et de même quand le Fils de Dieu pour le salut des hommes

S'est arraché du sein de son père et qu'il a subi l'humiliation et la

mort

Et cette seconde mort de tous les jours qui est le péché mortel de ceux

qu'il aime,

La Justice non plus ne le contraignait pas.

SYGNE.--Ah, je ne suis pas un Dieu mais une femme!

MONSIEUR BADILON.--Je le sais, pauvre enfant.

SYGNE.--Est-ce à moi de sauver Dieu?

MONSIEUR BADILON.--C'est à vous de sauver votre hôte.

SYGNE.--Ce n'est pas moi qui l'ai prié sous mon toit.

MONSIEUR BADILON.--C'est votre cousin qui l'a amené.

SYGNE.--Je ne peux pas! O mon Dieu, je ne veux pas à ce prix!

MONSIEUR BADILON.--C'est bien. Vous êtes acquittée du sang de ce juste.

SYGNE--Je ne peux pas au delà de ma force.

MONSIEUR BADILON.--Mon enfant, sondez votre cœur.

SYGNE.--Le voici devant vous tout ouvert et déchiré.

MONSIEUR BADILON.--Si les enfants de votre cousin vivaient encore, s'il

s'agissait de le sauver, lui et les siens,

Et le nom, et la race, si lui-même vous le demandait,

Ce sacrifice que je vous propose, Sygne, le feriez-vous?

SYGNE.--Ah, qui je suis, pauvre fille, pour me comparer au mâle de ma

race? Oui.

Je le ferais.

MONSIEUR BADILON.--Je l'entends de votre propre bouche.

SYGNE.--Mais il est mon père et mon sang et mon frère et mon aîné, le

premier et le dernier de nous tous,

Mon Maître, mon Seigneur, à qui j'ai engagé ma foi!

MONSIEUR BADILON.--Dieu est tout cela pour vous avant lui.

SYGNE.--Mais il n'a pas besoin de moi! Le Pape a ses promesses

infaillibles!

MONSIEUR BADILON.--Mais le monde ne les a point, pour qui le Christ n'a

point prié.

Epargnez à l'univers ce crime.

SYGNE.--C'est vous qui m'avez instruite et ne me disiez-vous pas que le

Pape près de périr, Dieu chaque fois l'a sauvé?

MONSIEUR BADILON.--Jamais sans le secours de quelque homme et sans sa

bonne volonté.

SYGNE.--Je vis toute seule ici et ne sais rien de la politique.

MONSIEUR BADILON.--Mais vous voyez au moins que c'est l'heure du Prince

de ce monde, et Pierre lui-même est entre les mains de Napoléon.

Qui l'empêche de façonner un autre pape, comme ces empereurs de

ténèbres jadis, ou de le tirer de Rome.

Comme les anciens rois de France afin de l'avoir à eux?

Voici le dernier désordre! Voici le cœur dérangé de sa place!

Ah, nous ne sommes pas seuls ici! Ame pénitente, vierge, voyez ce

peuple immense qui nous entoure,

Les esprits bienheureux dans le ciel, les pécheurs sont sous nos pieds,

Et les myriades humaines l'une sur l'autre, attendent votre résolution!

SYGNE.--Père, ne me tentez pas au-dessus de ma force!

MONSIEUR BADILON.--Dieu n'est pas au-dessus de nous, mais au-dessous.

Et ce n'est pas selon votre force que je vous tente, mais selon votre

faiblesse.

SYGNE.--Ainsi donc moi, Sygne, comtesse de Coûfontaine,

J'épouserai de ma propre volonté Toussaint Turelure, le fils de ma

servante et du sorcier Quiriace.

Je l'épouserai à la face de Dieu en trois personnes, et je lui jurerai

fidélité et nous nous mettrons l'alliance au doigt.

Il sera la chair de ma chair et l'âme de mon âme, et ce que

Jésus-Christ est pour l'Eglise, Toussaint Turelure le sera pour moi,

indissoluble.

Lui, le boucher de 93, tout couvert du sang des miens,

Il me prendra dans ses bras chaque jour et il n'aura rien de moi qui ne

soit à lui,

Et de lui me naîtront des enfants en qui nous serons unis et fondus.

Tous ces biens que j'ai recueillis non pas pour moi,

Ceux de mes ancêtres, celui de ces saints moines,

Je les lui porterai en dot, et c'est pour lui que j'aurai souffert et

travaillé.

La foi que j'ai promise, je la trahirai. Mon cousin trahi de tous et

qui n'a plus que moi seule,

Et moi aussi, je lui manquerai la dernière!

Cette main qu'il a prise dans la sienne le lundi de la Pentecôte,

Sous l'œil de nos quatre parents exposés devant nous tous ensemble sur

cet autel,

Je la lui retirerai. Ces deux mains qui se sont serrées passionnément

tout à l'heure,

La mienne est fausse!

_(Silence)_

Vous vous taisez, mon père, et ne me dites plus rien!

MONSIEUR BADILON.--Je me tais mon enfant, et je frémis!

Je vous déclare que ni moi,

Ni les hommes ni Dieu même, ne vous demandons un tel sacrifice.

SYGNE.--Et qui donc m'y oblige?

MONSIEUR BADILON.--Ame chrétienne! Enfant de Dieu! C'est à vous seule

de le faire de votre propre gré.

SYGNE.--Je ne puis pas.

MONSIEUR BADILON.--Préparez-vous donc. Je m'en vais vous bénir et vous

renvoyer.

SYGNE.--Mon Dieu! Cependant vous voyez que je vous aime!

MONSIEUR BADILON.--Mais non point jusqu'aux crachats, à la couronne

d'épines, à la chute sur le visage, à l'arrachement des habits et à la

croix.

SYGNE.--Vous voyez mon cœur!

MONSIEUR BADILON.--Mais non point à travers cette grande rupture à mon

côté.

SYGNE.--Jésus! mon bon ami!

Qui a été tout le temps mon ami sinon vous? Il est dur maintenant de

vous déplaire.

MONSIEUR BADILON.--Mais il est facile de faire Votre volonté!

SYGNE.--Il est dur de me séparer de Vous pour la première fois.

MONSIEUR BADILON.--Mais il est doux de mourir en Moi qui suis la Vérité

et la Vie.

SYGNE.--Seigneur, s'il se peut, que ce calice soit éloigné de moi!

MONSIEUR BADILON.-- Mais toutefois que Votre volonté soit faite et non

la mienne!

SYGNE.--Ah, du moins, ô mon Dieu, si je Vous abandonne tout.

Et Vous de Votre côté, faites aussi pour moi quelque chose.

Ne tardez pas et prenez ma vie misérable avec le reste!

MONSIEUR BADILON.--Mais toutefois à Vous seul il appartient de savoir

le jour et l'heure.

SYGNE, _sourdement_.--Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde,

ayez pitié de moi?

MONSIEUR BADILON.--Le voici déjà avec vous.

SYGNE.--Seigneur, que votre volonté soit faite et non la mienne!

MONSIEUR BADILON.--Est-il vrai, mon enfant, et tout est-il consommé?

SYGNE.--... Et non la mienne.

_(Silence)_

Seigneur, que votre volonté soit faite et non pas la mienne! Seigneur,

que votre volonté soit faite et non pas la mienne!

MONSIEUR BADILON.--Ma fille, mon enfant bien-aimée, le voyez-vous

maintenant, combien Dieu vous demande une chose facile?

Le voici donc enfin abattu, l'édifice de votre amour-propre? La voici

terrassée, cette Sygne que Dieu n'a pas faite! Le voici arraché

jusqu'aux racines,

Ce tenace amour de vous-même! Voici la créature avec son créateur dans

l'Eden de la croix!

«O mon enfant, certes la joie est grande que je réserve à mes saints,

mais que dites-vous de mon calice?». Il est facile de mourir,

Il est facile d'accepter la mort, et la honte et le coup sur le visage

et l'inintelligence, et le mépris de tous les hommes.

Tout est facile excepté de Vous contrister.

L'otage: Drame en trois actes · 第 42 / 83 题