SYGNE.--Misérable faiblesse de femme! Que ne l'ai-je tué sans penser

Avec cette arme que j'avais dans la main? Mais j'ai craint que cela ne

servît à rien.

MONSIEUR BADILON.--Avez-vous eu cette idée criminelle?

SYGNE.--Nous périssions ensemble et je n'avais plus à faire ce choix!

MONSIEUR BADILON.--Il est bien facile de détruire ce qu'il a tant coûté

de sauver.

SYGNE.--Mais tuer cet homme est bon.

MONSIEUR BADILON.--A lui aussi Dieu pense de toute éternité et il est

Son très cher enfant.

SYGNE.--Ah! je suis sourde et je n'entends pas, et je suis une femme et

non pas nonne toute fondue en cire et manne comme un _Agnus Dei!_

Et si Dieu aime que je l'aime, et de quoi c'est fait, qu'il comprenne

ma haine à son tour qui est comme je l'aime, du fond de mon cœur et le

trésor de ma virginité!

Mais comprenez donc que depuis que je suis née, je vis en face de cet

homme et je suis occupée à le regarder et à me garder de lui, et à le

faire plier, et à me faire servir de lui contre-bon-gré!

Et sans cesse à ma gorge contre lui de peur et de détestation me monte

une ressource nouvelle!

Et il faut maintenant que je l'appelle mon mari, c'te bête! et que

j'accepte et que je lui tende la joue!

Cela, ha, je refuse! je dis non! Quand Dieu en chair l'exigerait de moi.

MONSIEUR BADILON.--C'est pourquoi Il ne l'exige aucunement.

SYGNE.--Que demandez-vous donc en Son nom?

MONSIEUR BADILON.--Je ne demande pas, et je n'exige rien, mais je vous

regarde seulement et j'attends,

Comme Moïse regardait la pierre devant lui quand il l'eut frappée.

SYGNE.--Qu'attendez-vous?

MONSIEUR BADILON.--Cette chose pour laquelle il apparaît que vous avez

été créée et mise au monde.

SYGNE.--Dois-je sauver le Pape au prix de mon âme?

MONSIEUR BADILON.--A Dieu ne plaise? Que nous recherchions aucun bien

par le mal.

SYGNE.--Je ne livrerai point mon âme au diable!

MONSIEUR BADILON.--Mais déjà l'esprit violent la tient,

Sygne, Sygne, et cette nuit vous avez reçu Jésus-Christ dans la bouche.

SYGNE, _sourdement_.--Ayez pitié de moi.

MONSIEUR BADILON, _avec éclat_.--Grand Dieu! Ayez pitié de moi

vous-même qui ai de telles paroles à vous dire dont j'ai épouvante!

C'est votre mère, la sainte comtesse Renée, qui m'a aperçu quand je

n'étais encore qu'un mauvais petit corbeau et m'a fait prêtre ici pour

l'éternité.

Et quoi? me voici là qui demande à sa fille ces choses au prix de qui

la mort est peu, qui ne suis pas digne de toucher à votre chaussure!

Moi l'imbécile, le gros homme chargé de matière et de péchés!

Me voici à qui Dieu a donné ministère sur les hommes et sur les anges,

c'est à ces mains rouges qu'il a remis pouvoir de lier et de délier!

Tout a péri, et c'est moi seul maintenant que vous appelez votre père,

pauvre paysan!

Ah, du moins, rien n'a été votre père par le sang plus que je ne suis

le vôtre, ma fille chérie, au nom du Père et du Fils.

Priez Dieu pour que je sois pour vous un père et non pas un

sacrificateur sans entrailles.

Et que je vous conseille hors de toute violence dans un esprit de

mesure et de suavité.

Car il ne nous demande point ce qui est au-dessus de nous, mais ce

qu'il y a de plus bas,

Ne se plaisant point aux sacrifices sanglants mais aux dons que Son

enfant lui fait de tout son cœur.

SYGNE, _sourdement_.--Pardonnez-moi parce que j'ai péché.

_(Il ouvre son manteau et on le voit en surplis, l'étole violette

croisée sur la poitrine)._

Eh quoi! vous avez sur vous le viatique?

MONSIEUR BADILON.--Non. Je reviens de le porter au père Vincent dans

les bois.

L'otage: Drame en trois actes · 第 40 / 83 题