Sans un homme pour l'achever et la conserver, en sorte que pour elle

Ce n'est pas être de ne pas être à lui.

Et qui ne sait point conserver son bien, je le veux, qu'un autre le lui

prenne,

Comme Louis occupe le siège de Charles et de Clovis: de quoi je n'ai

point grief.

LE PAPE PIE.--Et comme cet homme nouveau s'est assis à la place vacante.

COUFONTAINE.--Non point assis, mais vous le voyez inquiet et debout!

Saint Père, ce n'est point contre un homme que je viens vous demander

la foudre,

Mais contre tout ce droit nouveau, car le droit pour l'homme est-il de

ce qu'il a ou de ce qu'il n'a pas?

Vous avez entendu cette doctrine avec horreur.

Que tout chacun tient le même droit pareillement de propre nature,

En sorte que celui des autres est un tort qui lui est fait.

Ainsi il n'y a plus rien à donner. Voici qu'il n'y a plus rien de

gratuit entre les hommes.

Est-ce que cela est approuvé par Dieu?

LE PAPE PIE.--C'est pour me poser des questions, pauvre vieillard, que

vous vous êtes jeté sur moi comme un aigle?

COUFONTAINE.--Répondez qui avez autorité, car il est peine de faire son

devoir dans la nuit.

LE PAPE PIE.--Le devoir est des choses prochaines sur lesquelles il n'y

a point doute.

COUFONTAINE.--Qu'y a-t-il de plus prochain de moi dans la nuit que ma

propre pensée?

Un homme pourchassé qui pense seul toute une nuit dans un fossé,

Toute une nuit de pensées sous la pluie, cela fait un noir café!

LE PAPE PIE.--Il faut dire son chapelet quand on ne dort pas et ne pas

ajouter la nuit

Au jour à qui sa propre malice, suffit.

COUFONTAINE.--J'ai un chapelet dans mon cœur à dire quand je ne dors

pas, grain par grain,

Les têtes coupées de mon père et de ma mère et de tous les miens.

Nous survivons seuls, Sygne et moi.

LE PAPE PIE.--Quelle est donc votre nuit où vous avez de telles

lumières brillantes?

COUFONTAINE.--Elles nous montrent le terme et non pas le chemin.

LE PAPE PIE.--Ne vous mettez pas en peine de beaucoup de choses quand

une seule suffit,

Considérant ces beaux lys du ciel qui ne travaillent ni ne filent.

COUFONTAINE.--Ceux de la terre sont-ils fanés pour toujours?

LE PAPE PIE.--La terre le sait qui garde le caïeu.

COUFONTAINE.--Mais moi, tant que je suis vivant, il me faut bien que je

travaille et file mon fil,

Et voici que je n'ai plus ma terre avec moi et le monde de qui je suis

m'a été retiré,

Où la mission des miens m'avait été continuée qui est de servir en

commandant.

Je regarde autour de moi et il n'y a plus de société entre les hommes,

Mais seulement la «loi» comme ils disent, et le texte imprimé à la

machine, la volonté inanimée, idole stupide.

Où est le droit il n'y a plus d'affection.

Et la loi de Dieu était dure dont nous avons été libérés par

Jésus-Christ. Que sera-ce de la loi des hommes?

Quelle société, où chacun croit qu'elle est aux dépens de sa propre

charte? et la force ne peut remplacer le sacrifice.

Comme vous le voyez avec cet homme qui dès qu'il a pris une chose est

obligé de prendre tout le reste,

Et de reconquérir le monde à chaque instant pour assurer un seul pas.

LE PAPE PIE.--Nous n'avons pas ici une habitation permanente.

COUFONTAINE.--N'avons-nous pas le devoir cependant de chercher et de

maintenir en toute chose le mieux?

N'est-il pas écrit que tout pouvoir vient de Dieu? Il ne vient donc pas

des hommes.

Je ne le compare pas à une épée, mais à un baume dont le chef est oint

et dont tout le corps est persuadé.

C'est pourquoi nos rois étaient consacrés sur la France comme des

évêques,

Sacrés au front avec le chrême des évêques, communiant sous les deux

espèces,

Oints d'une onction toute propre sur les épaules et au pli des bras,

Ordonnés pour le commandement qui est de force dans la suavité.

L'ampoule sainte n'a-t-elle plus en elle de confirmation?

LE PAPE PIE.--Vous le savez qui avez vu ce saint roi mourir.

COUFONTAINE.--La vertu d'un roi n'est pas de mourir.

LE PAPE PIE.--Mais un saint est plus aux yeux de Dieu que beaucoup de

rois et de royaumes.

COUFONTAINE.--N'est-ce point une des prières du _Pater_ chaque jour que

le règne arrive?

LE PAPE PIE.--C'est donc qu'il n'est pas arrivé.

COUFONTAINE.--Toutes choses n'arrivent-elles pas pour nous en figure?

LE PAPE PIE.--La figure de ce monde passe.

COUFONTAINE.--Mais celle de Dieu passera-t-elle?

LE PAPE PIE.--Elle ne passe point tant que la croix subsiste.

COUFONTAINE.--Père! Père!

Les temps de la foi sont finis,

Foi en Dieu, foi du vassal en son lige,

Le Roi image de Dieu à qui seul obéissance est donnée à Lui seul due.

Maintenant recommence la servitude de l'homme à l'homme de par la force

plus grande et la loi,

Ainsi qu'au temps de Tibère, et ils appellent cela liberté.

LE PAPE PIE.--L'image de Dieu qui s'est retirée à Dieu,

Et de qui Dieu se retire, elle n'est plus qu'un simulacre païen.

COUFONTAINE.--Tout de même un roi, c'est un homme, mais la pure idole,

c'est l'idée,

Le tyran solidifié pour toujours, la chose faite et qui n'est jamais

née.

Ces gens de loi qui pensent que tout se règle par un contrat!

LE PAPE PIE, _à demi-voix_.--Reprenant cet ancien chirographe qui avait

été attaché à la croix.

COUFONTAINE.--Que dites-vous? Je ne vous entends pas.

LE PAPE PIE.--Et Nous, Nous vous voyons à peine. Il fait sombre dans

cette bibliothèque. Nous sommes vieux, mon fils, et Notre vue est basse.

Pour vous, vous êtes un jeune homme, et vous êtes libre, n'ayant point

femme ni enfants,

Habitué au libre horizon, ce que l'œil voit, le pied vous y porte

hardiment,

Mais, Nous, prêtre suprême, qui portons tous les peuples sur Notre cœur

jour et nuit comme les pierres de l'ancien pectoral,

Le pas plus prompt ne nous est pas permis.

Ce n'est pas la lumière de l'esprit qui Nous guide, mais celle de la

conscience,

Faible feu, patiente lueur,

Qui ne nous montre point le convenable, mais le nécessaire, et non

point le futur mais l'immédiat.

COUFONTAINE.--Venez avec moi. Videz le monde de votre présence.

Rendez à César pour un temps ce lâche monde qui accepte le coin de

César.

LE PAPE PIE.--Je ne puis m'excommunier de l'univers.

COUFONTAINE.--Déliez-nous de notre captivité.

LE PAPE PIE.--Je ne puis que vous absoudre.

COUFONTAINE.--Tout pouvoir ne vous a-t-il pas été remis de lier et de

délier?

LE PAPE PIE.--Pierre lui-même ne put se délier, et il est éminemment

appelé Esliens.

COUFONTAINE.--Est-ce cette lumière en vous qui dit Non?

LE PAPE PIE.--Où est Pierre, je suis. Il n'est pas du pape d'errer.

COUFONTAINE.--Mais à Rome, vous retrouverez la main-forte.

LA PAPE PIE.--La force seule m'absout de la nécessité.

COUFONTAINE.--Me faut-il donc l'employer moi-même?

LE PAPE PIE.--Il est écrit: Tu honoreras ton père et ta mère.

COUFONTAINE.--Ou, seulement, me retirerai-je?

_(Le Pape se tait. Bruit de la pluie) Il rêve:_

L'eau tombe,

L'otage: Drame en trois actes · 第 30 / 83 题