Dans le domaine de qui j'ai conduit Votre Sainteté

LE PAPE PIE.--Nous irons prier sur les restes de ces martyrs.

_(Le chien dresse la tête et se lève tout droit contre l'une des

fenêtres)._

COUFONTAINE.--Tout beau, tout beau, Sylla!

Qu'y a-t-il, ci-devant chien? C'est le nom de mon frère Toussaint qui

te fait ainsi montrer les dents en silence?

Qui nous viendrait ici par une telle tempête?

_(Il écoute. Le chien retombe sur ses pattes)._

COUFONTAINE _montrant la table servie_.--Mangez, Saint-Père.

_(Le pape se met à table. COUFONTAINE se tient debout respectueusement

à son côté, le servant. Le chien est allé se recoucher dans un coin)._

COUFONTAINE.--La bête est d'humeur sombre et il ne faut pas jouer avec

elle.

C'est moi qui lui ai appris à ne pas parler.

Nous avons passé ensemble bien des heures, bien des jours et bien des

temps sans jour, (la montre même éteinte à cause de son bruit),

Tapis dans quelque recoin précaire, dans quelque noire piécette,

Moi n'ayant avec moi que ce corps de bête, cette pauvre fidélité

obscure.

Devenant un peu chien, comme lui un peu aristocrate.

_(Pause)_

Nous savons ce que c'est que le danger continuel.

_(Il rêve)_

C'est là que j'ai bien compris les ancêtres, les seigneurs épars de nos

_fères_ et de nos _villes_ mérovingiennes,

Ils vivaient de la maigre nouaille vermineuse, ravagée de lapins et

de sangliers, du carré de terre noire et pleine de chicots que l'on

semait, toute chaude encore comme une galette du feu qui l'avait

défrichée.

Comme le poisson de proie dans un trou d'eau, comme l'araignée dans sa

toile gluante.

Ils passaient la nuit et le jour à écouter, sensibles à l'homme et au

gibier, embusqués sous la fraîche verdure tremblante mélangée de brume.

Qui leur communiquait les odeurs et les bruits ainsi qu'une eau subtile.

LE PAPE, _ayant fini de manger se lève et fait le signe de la

croix_--_Deo gratias!_ Je vous remercie, mon fils, pour ce repas.

COUFONTAINE.--Rude accueil pour le plus grand roi de la terre!

Du moins vous êtes loin ici de M. le Comte de Chabrol, et du noble

Borghèse, et du chrétien Portalis.

Votre Sainteté est en paix pour ces quelques jours.

LE PAPE PIE.--Où voulez-vous me mener?

COUFONTAINE.--En Angleterre où est le Roi de France.

LE PAPE PIE.--Mon enfant, ne Nous faites pas ce tort de remettre le

Pape aux mains des hérétiques.

COUFONTAINE.--C'est pour eux que vous êtes ici, refusant de leur être

fermé.

LE PAPE PIE.--Il est vrai. Comment donc me laisserais-je interdire de

mes propres enfants?

COUFONTAINE.--La prison ne vous en sépare-t-elle pas?

LE PAPE PIE.--Où est la croix, là ne cesse pas l'Eglise.

COUFONTAINE.--Venez et soyez libre.

LE PAPE PIE.--Je ne veux pas être libre entre les morts.

COUFONTAINE.--Où vous conduire où César ne soit pas?

LE PAPE PIE.--Où est Pierre sur les os de qui je suis Pierre à mon tour.

COUFONTAINE.--A Rome, dites-vous?

Votre place y est prise par un préfet.

LE PAPE PIE.--Sur la terre, mais non pas au dessous où j'attends. Que

les Catacombes de nouveau reçoivent le salut de tous les hommes!

Trois siècles a duré l'attente de l'Eglise. Et moi, ne puis-je attendre

trois jours avec le Christ?

COUFONTAINE.--Laissez Rome et retrouvez l'univers.

LE PAPE PIE.--Où est le fondement là est Pierre.

COUFONTAINE.--Pierre dans sa vieillesse eut les mains liées et fut

conduit où il ne voulait pas aller.

LE PAPE PIE.--Mon enfant, voici Nos mains et béni soit celui qui vient

au nom du Seigneur!

COUFONTAINE.--Pourquoi ne vouloir obéir qu'à la force, lorsque l'amour

vous appelle?

LE PAPE PIE.--L'autre volonté me retient de cette Eglise dont je suis

l'époux indissoluble.

COUFONTAINE.--La pierre du monde ne servira-t-elle qu'à confirmer César?

LE PAPE PIE.--Elle est celle-là aussi contre qui s'est brisé le pied de

l'idole hétérogène.

COUFONTAINE.--Saint Père, êtes-vous avec nous ou contre nous?

LE PAPE PIE.--Question que j'ai entendue souvent à Savone.

COUFONTAINE.--Mais nous sommes les fils demeurés fidèles et quel loyer

avons-nous de notre obéissance?

LE PAPE PIE.--O fils aîné, que vous donner? car l'Enfant prodigue Nous

a tout pris.

COUFONTAINE.--Certes, vieillard, il fallait que votre vue fût basse à

cause du grand âge.

Quand vous avez béni le bouc au lieu de l'ouaille.

L'otage: Drame en trois actes · 第 27 / 83 题