Ton Dieu à me répondre clairement,
Et qu'il montre enfin s'il est d'un côté ou de l'autre!
SYGNE.--O Georges, quoi de plus clair qu'un voleur et que veux-tu
savoir encore?
Heureux qui a quelque chose à donner, car à celui qui n'a pas on ôtera
même ce qu'il a.
Heureux qui est dépouillé injustement, car il n'a plus rien à craindre
de la justice.
Celui qui n'accepte pas le mal, comment recevra-t-il le bien? C'est
ainsi que je vous vois retranché de tout, pauvre frère!
Et moi, parce que j'ai tout accepté, voici que tout m'a été rendu.
COUFONTAINE.--Ma cause n'est pas de moi-même.
Périsse Coûfontaine, si le Roi est restauré avec la France!
SYGNE.--Tant de peines, tant de sacrifices, tant de dangers, tant
d'esprit et de combinaison,
Tant d'argent, tant de sang versé, le vôtre et celui de beaucoup,
Tout cela en vain!
Et moi de mon côté, mon œuvre bien achevée et la terre refaite,
Voici qu'elle est nulle entre mes mains!
COUFONTAINE.--Il ne sert pas de se désoler.
SYGNE.--Je ne me désole pas, mais je me réjouis!
O mon Dieu, je me réjouis amèrement dans votre grandeur et mon
inutilité, et l'extension jusqu'à moi de ces desseins qui passent tout
sens!
Je suis veuve et orpheline de tous les miens, et vierge, vous m'ôtez
mes enfants, et vous vous moquez de moi me posant seule au milieu de
ces biens que j'ai conquis.
Que pouvais-je faire cependant et fallait-il me croiser les bras?
J'étais une femme, voyant ce qu'il y a de plus prochain, tâchant de
bien faire à ceux qui me sont le plus proches,
Et je n'ai point d'esprit pour imaginer quelque chose de mieux, mais ce
que j'ai connu de bon, j'ai tâché de le refaire et de le réparer.
Tant de peines et de privations, la misère d'abord, la crainte, la
solitude, la sévérité sur moi de la vieille Suzanne.....
COUFONTAINE.--Pauvre Sygneau!
SYGNE.--.... La valeur âprement apprise de chaque pièce, le liard, le
sou, l'écu, et le beau double louis d'or lourd à la fin, les comptes
chaque soir mis au net sans tache ni rature,
La valeur de chaque terre étudiée et de chaque coin de chaque terre,
le prix du blé et du vin, et de la pierre à bâtir, et du plâtre, et du
bois, et de la journée de femme et d'homme,
Tout l'ancien bien appris par cœur, autant que jadis pour notre
grand-père il en tenait dans une nuit de bouillotte,
Les ventes courues, les journées à cheval ou en carriole, au blanc du
soleil ou sous la pluie froide dans mon grand manteau de bergère,
Les longues heures de bataille dans l'étude des notaires, où l'on
combat bien couvert et la face riante,
Comme jadis mes ancêtres a visière avalée et l'écu serré sur le corps,
Moi, pauvre fille parmi ces hommes de loi comme Jeanne d'Arc parmi les
gens de guerre!
Les visites au préfet, les discussions avec les fermiers et les
entrepreneurs,
L'esprit vigilant, l'œil levé, le cœur inflexible et resserré,
Toute chose enfin reprise et rajustée, (à l'exception de notre château
détruit), la vaisselle même et les livres à nos armes, chacun racheté
pièce à pièce,
Et voici que, tout refait, tout reste mort, comme un cadavre épars dont
on rapproche les morceaux!
COUFONTAINE.--Tout cela préparait la retraite où je suis caché
aujourd'hui,
Moi et cette prise que j'ai faite.
SYGNE.--Notre château a été détruit, mais la maison-Dieu est restée
debout,
Le mur a été fondu, le fossé a été comblé, l'Arbre-Dormant a été
arraché,
Le puits a été pollué, la tour est tombée d'un seul coup comme un homme
qui s'abat sur la face, les entrailles de la maison familiale se sont
rompues et effondrées,
Et de tout l'œuvre antique, il ne reste qu'un seul pignon et la cave,
refuge du renard et du hérisson!
Mais l'antique maison tirée du sol par la foi, le mystique domicile
ayant l'hostie pour semence,
Puisque aucun ne l'avait choisie pour sienne, comme Jean reçut
Notre-Dame, c'est ici que je me suis retranchée avec Dieu,
Moi faible créature toute seule sous les vastes arceaux, femme, soupir
léger à la place du puissant grommellement de ces cent mâles de Dieu
chantants!
COUFONTAINE, _regardant la croix_.--Ce n'est point la croix capitulaire.
SYGNE.--Ne la reconnaissez-vous point?
C'est le crucifix de bronze donné par notre ancêtre, Agénor V, le
Ligueur,
Pour remplacer la vieille pierre que les hérétiques avaient jetée bas,
La croix foraine qui était plantée au carrefour des deux routes royales
de Rheims et de Soissons.
Et de nouveau les Républicains l'ont déracinée, sapant tout le calvaire
avec d'un seul coup,
La croix et les quatre vieux tilleuls qui l'ombrageaient, unique abri
des moissonneurs dans la plaine rase;
Et ils ont planté ce mince arbre de la Liberté à la place, qu'une seule
saison a desséché comme une trique.
L'homme de bronze a été rompu en morceaux, mais on ne l'a pas fondu en
canon et monnayé en gros sous,
Et de tous côtés j'en ai retrouvé des membres épars, comme on raconte
d'Isis et d'Osiris dans Plutarque,
Les jambes rompues comme celle du larron, la poitrine qui servait
d'enclume chez le maréchal-ferrant,
Les bras que gardaient deux pieuses vieilles filles, et la tête au fond
d'un four de boulanger;
Et Suzanne et moi, les pieds nus, marchant toute une nuit,
Nous avons rapporté le chef sacré entre nos bras, récitant nos prières,
Et maintenant le grand bon-dieu noir rongé par le soleil et la pluie,
le scandaleux supplicié,
Le voici entre ces murs caché des hommes avec nous et nous recommençons
avec lui comme des exilés
Qui se refont un foyer de deux tisons mis en travers.
COUFONTAINE, _les yeux sur la croix_.--Quel est ce bois dont la croix
est faite, où l'on voit des traces de feu?
SYGNE.--Je l'ai faite des poutres de notre maison.
COUFONTAINE.--Le pal est de chêne et la potence de châtaignier.
C'est une essence maintenant qui a disparu de chez nous,
Et cependant les charpentes partout de nos vieilles fermes et la
«forêt» de la Cathédrale de Rheims en sont faites.
SYGNE.--Mais ce bois dont la croix est faite ne manquera jamais.
COUFONTAINE.--Heureux cet arbre qui porte sur lui le poids d'un Dieu,
ou ne fût-ce même qu'un homme.
Voici donc, rentrant chez moi, tout ce que je retrouve de la maison,
La poutre en croix avec la solive, et cela même vous l'avez pris pour
vous, ô fils de l'ouvrier! et il n'y a pas place pour deux.
Et moi aussi, me voici une croix à la place de mon nom proscrit. Tous
mes biens sont tombés de moi comme un manteau, et je me tiens seul dans
cet ajustement qui ne peut changer de mon corps et de mon esprit,
Dépouillé, abrégé, inflexible, infructueux!
Mais à ce moment où je rentre au pays, comme l'Enfant prodigue chez le
père qui lui a partagé sa substance,
Nul n'est là pour lui tomber sur le cou, père ou mère,
Ni enfant, ni épouse, car tout cela est tombé de moi.
SYGNE.--Mais moi du moins, moi du moins, Georges, je reste!
COUFONTAINE, _la regardant_.--Est-ce que vous voulez m'épouser, ma
cousine?
SYGNE.--O Georges, je suis bien assez à vous sans cela!
COUFONTAINE.--Il est vrai. Nous sommes trop semblables; rien de nouveau
ne peut sortir de nous.
SYGNE.--Qui donc continuera la race?
COUFONTAINE.--Vous êtes jeune, vous êtes riche. Gardez ces biens que
vous avez réunis et qui seraient de nul fruit à cet homme retranché.
Quelqu'un viendra.
SYGNE.--Ne vous moquez pas de moi ainsi!
COUFONTAINE.--Quelque beau chasseur à la barbe rousse,
Quelque jeune étourdi plein de guerre, et il me prendra par la main
cette perfide Judith aux yeux verts,
Sainte Théologie qui dans ce lieu conventuel tient toute seule chapitre,
La vierge bien tempérée dont le sourire modeste ne va pas aux coins de
la bouche.
Jusqu'à faire trois rides tracées comme avec le crayon le plus fin, ô
Sygne qui riez entre ces guillemets!
Et il me prendra pour toujours ma Cousine-aux-bois-de-France, le
laurier de Dormant, la «_virgo admirabilis!_»
SYGNE.--O Georges, je ne pensais pas que vous m'aviez autant regardée!
COUFONTAINE.--Il est vrai. Pas plus que l'on ne se regarde ou s'écoute
soi-même. Vous n'étiez pas au dehors.
Que connais-je de vous, Sygne? sinon cette brave petite main dans la
mienne le jour de la Saint-Jean,
Et plus tard votre figure claire et dessinée devant moi comme un plan
d'église, bien calculé avec la règle et le compas,
Et votre main encore sur mon front les nuits de fièvre, lorsque j'étais
blessé, malade et poursuivi,
Ou votre front encore sous la lampe lorsque l'on cachète des dépêches
et que l'on compte des rouleaux de louis.
SYGNE.--Je suis celle qui reste et qui est toujours là.
COUFONTAINE.--Ah! de la tête aux pieds vous êtes Coûfontaine, et l'on
ne peut causer avec vous, et il n'y a pas un trait de vous et manière
d'être que je ne comprenne.
Et vous n'avez qu'à tourner la tête, et il y a autant d'images de
nous-mêmes en vous que de portraits jadis dans cette galerie du château.
SYGNE.--Je ne porterai donc pas à un autre cela qui est de Coûfontaine
seul.
COUFONTAINE.-- Ces choses seules sont à moi qui sont mortes, vaincues
et impossibles.
SYGNE.--Mais moi, Georges, je ne suis pas morte, je ne suis pas
vaincue, et je ne suis pas impossible!
COUFONTAINE.--Il y a ceci de différent, que vous avez moins de trente
ans et que j'en ai plus de quarante. Nous ne sommes pas du même siècle.
Je suis la souche écimée et sans branches, et je vois dans votre œil
brun le vert de la jeune feuille.
Nous ne faisons pas notre ombre du même côté, la vôtre vous entraîne,
La mienne est attachée à mes talons et je ne vois rien de moi devant
moi.
SYGNE.--Laisse-moi donc renoncer à l'avenir!
Laisse-moi prêter serment comme un nouveau chevalier! O mon seigneur! ô
mon aîné! laisse-moi entre tes mains.
Jurer comme une nonne qui fait profession!
O mâle de ma race! ô reste et principe de mon peuple! je ne te
laisserai point sans attestation.
La terre nous manque, la force nous est soustraite, mais la foi de
l'homme à l'homme.
Demeure, l'âme pure qui trouve son chef et qui reconnaît ses couleurs!
Coûfontaine, je suis à vous! Prends et fais de moi ce que tu veux,
Soit que je sois une épouse, soit que déjà plus loin que la vie, où le
corps ne sert plus,
Nos âmes l'une à l'autre se soudent sans aucun alliage!
COUFONTAINE.--Sygne retrouvée la dernière, ne me trompez pas comme le
reste. Y aura-t-il donc à la fin pour moi
Quelque chose à moi de solide hors de ma propre volonté?
Car depuis que j'ai quitté cette terre, enfant encore, je n'ai plus que
la mer sous les pieds,
La mer de l'eau marine et celle qui est faite d'hommes, et cette chose
fausse entre mes bras comme un élément. Tout a passé.
Monsieur d'Ajac qui était novice avec moi sur le
«Saint-Esprit»,--(Comme nous causions dans la nuit noire du poste
tandis que nos hamacs se heurtaient dans le ressac!),
Je l'ai vu couper en deux sous mes yeux par un boulet.
Et puis, ce qu'il y avait de plus saint pour moi, ce fut leur tour, mon
père et ma mère avec les vôtres, Sygne.
Je les ai vu tuer comme des animaux, j'ai reçu leur sang sur la face,
qui leur sortait du corps et j'en ai respiré la vapeur.
Le Roi qui était mon roi, le droit qui était mon droit,
Cette femme qui était mon droit, ces enfants qui étaient les miens, le
nom même que je porte et la terre avec le fief,
Tout cela m'a menti, tout cela a fui, et la place même où ces choses
étaient n'est plus.
Et je mène cette vie de bête traquée, sans une cache qui soit sûre,
embusqué toujours ou blotti, dangereux et poursuivi, menaçant et menacé.
Et je me souviens de ce que disent les moines Indiens, que toute cette
vie mauvaise
Est une vaine apparence, et qu'elle ne reste avec nous que parce que
nous bougeons avec elle,