Au point du jour, d’Artagnan sella lui-même Furet, qui avait fait
bombance toute la nuit, et dévoré à lui seul les restes de provisions
de ses deux compagnons.
Le mousquetaire prit tous ses renseignements de l’hôte, qu’il trouva
fin, défiant, et dévoué corps et âme à M. Fouquet. Il en résulta que,
pour ne donner aucun soupçon à cet homme, il continua sa fable d’un
achat probable de quelques salines. S’embarquer pour Belle-Île à La
Roche-Bernard, c’eût été s’exposer à des commentaires que peut-être on
avait déjà faits et qu’on allait porter au château.
De plus, il était singulier que ce voyageur et son laquais fussent
restés un secret pour d’Artagnan, malgré toutes les questions
adressées par lui à l’hôte, qui semblait le connaître parfaitement.
Le mousquetaire se fit donc renseigner sur les salines et prit le
chemin des marais, laissant la mer à sa droite et pénétrant dans cette
plaine vaste et désolée qui ressemble à une mer de boue, dont çà et là
quelques crêtes de sel argentent les ondulations.
Furet marchait à merveille avec ses petits pieds nerveux, sur les
chaussées larges d’un pied qui divisent les salines.
D’Artagnan, rassuré sur les conséquences d’une chute qui aboutirait à
un bain froid, le laissait faire, se contentant, lui, de regarder à
l’horizon les trois rochers aigus qui sortaient pareils à des fers de
lance du sein de la plaine sans verdure.
Piriac, le bourg de Batz et Le Croisic, semblables les uns aux autres,
attiraient et suspendaient son attention. Si le voyageur se retournait
pour mieux s’orienter, il voyait de l’autre côté un horizon de trois
autres clochers, Guérande, Le Pouliguen, Saint-Joachim, qui, dans
leur circonférence, lui figuraient un jeu de quilles, dont Furet et
lui n’étaient que la boule vagabonde. Piriac était le premier petit
port sur sa droite. Il s’y rendit, le nom des principaux sauniers à
la bouche. Au moment où il visita le petit port de Piriac, cinq gros
chalands chargés de pierres s’en éloignaient.
Il parut étrange à d’Artagnan que des pierres partissent d’un pays où
l’on n’en trouve pas. Il eut recours à toute l’aménité de M. Agnan
pour demander aux gens du port la cause de cette singularité. Un vieux
pêcheur répondit à M. Agnan que les pierres ne venaient pas de Piriac,
ni des marais, bien entendu.
— D’où viennent-elles, alors? demanda le mousquetaire.
— Monsieur, elles viennent de Nantes et de Paimbœuf.
— Où donc vont-elles?
— Monsieur, à Belle-Île.
— Ah! ah! fit d’Artagnan, du même ton qu’il avait pris pour dire à
l’imprimeur que ses caractères l’intéressaient... On travaille donc, à
Belle-Île?
— Mais oui-da! monsieur. Tous les ans, M. Fouquet fait réparer les murs
du château.
— Il est en ruine donc?
— Il est vieux.
— Fort bien.
«Le fait est, se dit d’Artagnan, que rien n’est plus naturel, et que
tout propriétaire a le droit de faire réparer sa propriété. C’est comme
si l’on venait me dire, à moi, que je fortifie l’Image-de-Notre-Dame,
lorsque je serai purement et simplement obligé d’y faire des
réparations. En vérité, je crois qu’on a fait de faux rapports à Sa
Majesté et qu’elle pourrait bien avoir tort...»
— Vous m’avouerez, continua-t-il alors tout haut en s’adressant au
pêcheur, car son rôle d’homme défiant lui était imposé par le but même
de la mission, vous m’avouerez, mon bon monsieur, que ces pierres
voyagent d’une bien singulière façon.
— Comment! dit le pêcheur.
— Elles viennent de Nantes ou de Paimbœuf par la Loire, n’est-ce pas?
— Ça descend.
— C’est commode, je ne dis pas; mais pourquoi ne vont-elles pas droit
de Saint-Nazaire à Belle-Île?
— Eh! parce que les chalands sont de mauvais bateaux et tiennent mal la
mer, répliqua le pêcheur.
— Ce n’est pas une raison.
— Pardonnez-moi, monsieur, on voit bien que vous n’avez jamais navigué,
ajouta le pêcheur, non sans une sorte de dédain.
— Expliquez-moi cela, je vous prie, mon bonhomme. Il me semble à moi
que venir de Paimbœuf à Piriac, pour aller de Piriac à Belle-Île,
c’est comme si on allait de La Roche-Bernard à Nantes et de Nantes à
Piriac.
— Par eau, ce serait plus court, répliqua imperturbablement le pêcheur.
— Mais il y a un coude?
Le pêcheur secoua la tête.
— Le chemin le plus court d’un point à un autre, c’est la ligne droite,
poursuivit d’Artagnan.
— Vous oubliez le flot, monsieur.
— Soit! va pour le flot.
— Et le vent.
— Ah! bon!
— Sans doute; le courant de la Loire pousse presque les barques
jusqu’au Croisic. Si elles ont besoin de se radouber un peu ou de
rafraîchir l’équipage, elles viennent à Piriac en longeant la côte; de
Piriac, elles trouvent un autre courant inverse qui les mène à l’île
Dumet, deux lieues et demie.
— D’accord.
— Là, le courant de la Vilaine les jette sur une autre île, l’île
d’Hoëdic.
— Je le veux bien.
— Eh! monsieur, de cette île à Belle-Île, le chemin est tout droit. La
mer, brisée en amont et en aval, passe comme un canal, comme un miroir
entre les deux îles; les chalands glissent là-dessus semblables à des
canards sur la Loire, voilà!
— N’importe, dit l’entêté M. Agnan, c’est bien du chemin.
— Ah!... M. Fouquet le veut! répliqua pour conclusion le pêcheur en
ôtant son bonnet de laine à l’énoncé de ce nom respectable.
Un regard de d’Artagnan, regard vif et perçant comme une lame d’épée,
ne trouva dans le cœur du vieillard que la confiance naïve, sur ses
traits que la satisfaction et l’indifférence. Il disait: «M. Fouquet le
veut», comme il eût dit: «Dieu l’a voulu!» D’Artagnan s’était encore
trop avancé à cet endroit; d’ailleurs, les chalands partis, il ne
restait à Piriac qu’une seule barque, celle du vieillard, et elle ne
semblait pas disposée à reprendre la mer sans beaucoup de préparatifs.
Aussi, d’Artagnan caressa-t-il Furet, qui, pour nouvelle preuve de son
charmant caractère, se remit en marche les pieds dans les salines et le
nez au vent très sec qui courbe les ajoncs et les maigres bruyères de
ce pays. Il arriva vers cinq heures au Croisic.
Si d’Artagnan eût été poète, c’était un beau spectacle que celui
de ces immenses grèves, d’une lieue et plus, que couvre la mer aux
marées, et qui, au reflux, apparaissent grisâtres, désolées, jonchées
de polypes et d’algues mortes avec leurs galets épars et blancs, comme
des ossements dans un vaste cimetière. Mais le soldat, le politique,
l’ambitieux n’avait plus même cette douce consolation de regarder au
ciel pour y lire un espoir ou un avertissement. Le ciel rouge signifie
pour ces gens du vent et de la tourmente. Les nuages blancs et ouatés
sur l’azur disent tout simplement que la mer sera égale et douce.
D’Artagnan trouva le ciel bleu, la bise embaumée de parfums salins, et
se dit: «Je m’embarquerai à la première marée, fût-ce sur une coquille
de noix.» Au Croisic, comme à Piriac, il avait remarqué des tas énormes
de pierres alignées sur la grève. Ces murailles gigantesques, démolies
à chaque marée par les transports qu’on opérait pour Belle-Île, furent
aux yeux du mousquetaire la suite et la preuve de ce qu’il avait si
bien deviné à Piriac. Était-ce un mur que M. Fouquet reconstruisait?
était-ce une fortification qu’il édifiait? Pour le savoir, il fallait
le voir. D’Artagnan mit Furet à l’écurie, soupa, se coucha, et le
lendemain, au jour, il se promenait sur le port, ou mieux, sur les
galets. Le Croisic a un port de cinquante pieds, il a une vigie qui
ressemble à une énorme brioche élevée sur un plat.
Les grèves plates sont le plat. Cent brouettées de terre solidifiées
avec des galets, et arrondies en cône avec des allées sinueuses sont la
brioche et la vigie en même temps.
C’est ainsi aujourd’hui, c’était ainsi il y a cent quatre-vingts
ans; seulement, la brioche était moins grosse et l’on ne voyait
probablement pas autour de la brioche les treillages de lattes qui en
font l’ornement et que l’édilité de cette pauvre et pieuse bourgade a
plantés comme garde-fous le long des allées en limaçon qui aboutissent
à la petite terrasse. Sur les galets, trois ou quatre pêcheurs
causaient sardines et chevrettes.
M. Agnan, l’œil animé d’une bonne grosse gaieté, le sourire aux
lèvres, s’approcha des pêcheurs.
— Pêche-t-on aujourd’hui? dit-il.
— Oui monsieur, dit l’un d’eux, et nous attendons la marée.
— Où pêchez-vous, mes amis?
— Sur les côtes, monsieur.
— Quelles sont les bonnes côtes?
— Ah! c’est selon; le tour des îles, par exemple.
— Mais c’est loin, les îles?
— Pas trop; quatre lieues.
— Quatre lieues! C’est un voyage!
Le pêcheur se mit à rire au nez de M. Agnan.
— Écoutez donc, reprit celui-ci avec sa native bêtise, à quatre lieues
on perd de vue la côte, n’est-ce pas?
— Mais... pas toujours.
— Enfin... c’est loin... trop loin même; sans quoi, je vous eusse
demandé de me prendre à bord et de me montrer ce que je n’ai jamais vu.
— Quoi donc?
— Un poisson de mer vivant.
— Monsieur est de province? dit un des pêcheurs.
— Oui, je suis de Paris.
Le Breton haussa les épaules; puis:
— Avez-vous vu M. Fouquet à Paris? demanda-t-il.
— Souvent, répondit Agnan.
— Souvent? firent les pêcheurs en resserrant leur cercle autour du
Parisien. Vous le connaissez?
— Un peu; il est ami intime de mon maître.
— Ah! firent les pêcheurs.
— Et, ajouta d’Artagnan, j’ai vu tous ses châteaux, de Saint-Mandé, de
Vaux, et son hôtel de Paris.
— C’est beau?
— Superbe.
— Ce n’est pas si beau que Belle-Île, dit un pêcheur.
— Bah! répliqua M. Agnan en éclatant d’un rire assez dédaigneux, qui
courrouça tous les assistants.
— On voit bien que vous n’avez pas vu Belle-Île, répliqua le pêcheur
le plus curieux. Savez-vous que cela fait six lieues, et qu’il a des
arbres que l’on n’en voit pas de pareils à Nantes sur le fossé?
— Des arbres! en mer! s’écria d’Artagnan. Je voudrais bien voir cela!
— C’est facile, nous pêchons à l’île de Hoëdic; venez avec nous. De cet
endroit, vous verrez comme un paradis les arbres noirs de Belle-Île sur
le ciel; vous verrez la ligne blanche du château, qui coupe comme une
lame l’horizon de la mer.
— Oh! fit d’Artagnan, ce doit être beau. Mais il y a cent clochers au
château de M. Fouquet, à Vaux, savez-vous?
Le Breton leva la tête avec une admiration profonde, mais ne fut pas
convaincu.
— Cent clochers! dit-il; c’est égal, Belle-Île est plus beau.
Voulez-vous voir Belle-Île?
— Est-ce que c’est possible? demanda M. Agnan.
— Oui, avec la permission du gouverneur.
— Mais je ne le connais pas, moi, ce gouverneur.
— Puisque vous connaissez M. Fouquet, vous direz votre nom.
— Oh! mes amis, je ne suis pas un gentilhomme, moi!
— Tout le monde entre à Belle-Île, continua le pêcheur dans sa langue
forte et pure, pourvu qu’on ne veuille pas de mal à Belle-Île ni à son
seigneur.
Un frisson léger parcourut le corps du mousquetaire.
«C’est vrai», pensa-t-il.
Puis, se reprenant:
— Si j’étais sûr, dit-il, de ne pas souffrir du mal de mer...
— Là-dessus? fit le pêcheur en montrant avec orgueil sa jolie barque au
ventre rond.
— Allons! vous me persuadez, s’écria M. Agnan; j’irai voir Belle-Île;
mais on ne me laissera pas entrer.
— Nous entrons bien, nous.
— Vous! pourquoi?
— Mais dame!... pour vendre du poisson aux corsaires.
— Hé!... des corsaires, que dites-vous?
— Je dis que M. Fouquet fait construire deux corsaires pour la chasse
aux Hollandais ou aux Anglais, et que nous vendons du poisson aux
équipages de ces petits navires.
— Tiens!... tiens!... fit d’Artagnan, de mieux en mieux! une
imprimerie, des bastions et des corsaires!... Allons, M. Fouquet n’est
pas un médiocre ennemi, comme je l’avais présumé. Il vaut la peine
qu’on se remue pour le voir de près.
— Nous partons à cinq heures et demie, ajouta gravement le pêcheur.
— Je suis tout à vous, je ne vous quitte pas.
En effet, d’Artagnan vit les pêcheurs haler avec un tourniquet leurs
barques jusqu’au flot; la mer monta, M. Agnan se laissa glisser
jusqu’au bord, non sans jouer la frayeur et prêter à rire aux petits
mousses qui le surveillaient de leurs grands yeux intelligents.
Il se coucha sur une voile pliée en quatre, laissa l’appareillage se
faire, et la barque, avec sa grande voile carrée, prit le large en deux
heures de temps.
Les pêcheurs, qui faisaient leur état tout en marchant, ne s’aperçurent
pas que leur passager n’avait point pâli, point gémi, point souffert;
que malgré l’horrible tangage et le roulis brutal de la barque, à
laquelle nulle main n’imprimait la direction, le passager novice avait
conservé sa présence d’esprit et son appétit.
Ils pêchaient, et la pêche était assez heureuse. Aux lignes amorcées
de crevettes venaient mordre, avec force soubresauts, les soles et les
carrelets. Deux fils avaient déjà été brisés par des congres et des
cabillauds d’un poids énorme; trois anguilles de mer labouraient la
cale de leurs replis vaseux et de leurs frétillements d’agonie.
D’Artagnan leur portait bonheur; ils le lui dirent. Le soldat trouva la
besogne si réjouissante, qu’il mit la main à l’œuvre, c’est-à-dire aux
lignes, et poussa des rugissements de joie et des mordioux à étonner
ses mousquetaires eux-mêmes, chaque fois qu’une secousse imprimée à la
ligne, par une proie conquise, venait déchirer les muscles de son bras,
et solliciter l’emploi de ses forces et de son adresse. La partie de
plaisir lui avait fait oublier la mission diplomatique. Il en était à
lutter contre un effroyable congre, à se cramponner au bordage d’une
main pour attirer la hure béante de son antagoniste, lorsque le patron
lui dit:
— Prenez garde qu’on ne vous voie de Belle-Île!
Ces mots firent l’effet à d’Artagnan du premier boulet qui siffle en
un jour de bataille: il lâcha le fil et le congre, qui, l’un tirant
l’autre, s’en retournèrent à l’eau.
D’Artagnan venait d’apercevoir à une demi-lieue au plus la silhouette
bleuâtre et accentuée des rochers de Belle-Île, dominée par la ligne
blanche et majestueuse du château. Au loin, la terre, avec des forêts
et des plaines verdoyantes; dans les herbages, des bestiaux.
Voilà ce qui tout d’abord attira l’attention du mousquetaire.
Le soleil, parvenu au quart du ciel, lançait des rayons d’or sur la mer
et faisait voltiger une poussière resplendissante autour de cette île
enchantée. On n’en voyait, grâce à cette lumière éblouissante, que les
points aplanis; toute ombre tranchait durement et zébrait d’une bande
de ténèbres le drap lumineux de la prairie ou des murailles.
— Eh! eh! fit d’Artagnan à l’aspect de ces masses de roches noires,
voilà, ce me semble, des fortifications qui n’ont besoin d’aucun
ingénieur pour inquiéter un débarquement. Par où diable peut-on
descendre sur cette terre que Dieu a défendue si complaisamment?
— Par ici, répliqua le patron de la barque en changeant la voile et
en imprimant au gouvernail une secousse qui mena l’esquif dans la
direction d’un joli petit port tout coquet, tout rond et tout crénelé à
neuf.
— Que diable vois-je là, dit d’Artagnan.
— Vous voyez Locmaria, répliqua le pêcheur.
— Mais là-bas?
— C’est Bangos.
— Et plus loin?
— Saujeu... Puis Le Palais.
— Mordioux! c’est un monde. Ah! voilà des soldats.
— Il y a dix-sept cents hommes à Belle-Île, monsieur, répliqua le
pêcheur avec orgueil. Savez-vous que la moindre garnison est de
vingt-deux compagnies d’infanterie?
— Mordioux! s’écria d’Artagnan en frappant du pied, Sa Majesté pourrait
bien avoir raison.
Chapitre LXIX — Où le lecteur sera sans doute aussi étonné que le fut
d’Artagnan de retrouver une ancienne connaissance
Il y a toujours dans un débarquement, fût-ce celui du plus petit esquif
de la mer, un trouble et une confusion qui ne laissent pas à l’esprit
la liberté dont il aurait besoin pour étudier du premier coup d’œil
l’endroit nouveau qui lui est offert.
Le pont mobile, le matelot agité, le bruit de l’eau sur le galet,
les cris et les empressements de ceux qui attendent au rivage, sont
les détails multiples de cette sensation, qui se résume en un seul
résultat, l’hésitation.
Ce ne fut donc qu’après avoir débarqué et quelques minutes de station
sur le rivage que d’Artagnan vit sur le port, et surtout dans
l’intérieur de l’île, s’agiter un monde de travailleurs. À ses pieds,
d’Artagnan reconnut les cinq chalands chargés de moellons qu’il avait
vus partir du port de Piriac. Les pierres étaient transportées au
rivage à l’aide d’une chaîne formée par vingt cinq ou trente paysans.
Les grosses pierres étaient chargées sur des charrettes qui les
conduisaient dans la même direction que les moellons, c’est-à-dire vers
des travaux dont d’Artagnan ne pouvait encore apprécier la valeur ni
l’étendue.
Partout régnait une activité égale à celle que remarqua Télémaque
en débarquant à Salente. D’Artagnan avait bonne envie de pénétrer
plus avant; mais il ne pouvait, sous peine de défiance, se laisser
soupçonner de curiosité. Il n’avançait donc que petit à petit,
dépassant à peine la ligne que les pêcheurs formaient sur la plage,
observant tout, ne disant rien, et allant au-devant de toutes les
suppositions que l’on eût pu faire avec une question niaise ou un salut
poli.
Cependant, tandis que ses compagnons faisaient leur commerce, vendant
ou vantant leurs poissons aux ouvriers ou aux habitants de la ville,
d’Artagnan avait gagné peu à peu du terrain, et, rassuré par le
peu d’attention qu’on lui accordait, il commença à jeter un regard
intelligent et assuré sur les hommes et les choses qui apparaissaient à
ses yeux.
Au reste, les premiers regards de d’Artagnan rencontrèrent des
mouvements de terrain auxquels l’œil d’un soldat ne pouvait se tromper.
Aux deux extrémités du port, afin que les feux se croisassent sur le
grand axe de l’ellipse formée par le bassin, on avait élevé d’abord
deux batteries destinées évidemment à recevoir des pièces de côte, car
d’Artagnan vit les ouvriers achever les plates-formes et disposer la
demi-circonférence en bois sur laquelle la roue des pièces doit tourner
pour prendre toutes les directions au-dessus de l’épaulement. À côté de
chacune de ces batteries, d’autres travailleurs garnissaient de gabions
remplis de terre le revêtement d’une autre batterie. Celle-ci avait
des embrasures, et un conducteur de travaux appelait successivement
les hommes qui, avec des harts, liaient des saucissons, et ceux qui
découpaient les losanges et les rectangles de gazon destinés à retenir
les joncs des embrasures.
À l’activité déployée à ces travaux déjà avancés, on pouvait les
regarder comme terminés; ils n’étaient point garnis de leurs canons,
mais les plates-formes avaient leurs gîtes et leurs madriers tout
dressés; la terre, battue avec soin, les avait consolidés, et, en
supposant l’artillerie dans l’île, en moins de deux ou trois jours le
port pouvait être complètement armé.
Ce qui étonna d’Artagnan, lorsqu’il reporta ses regards des batteries
de côte aux fortifications de la ville, fut de voir que Belle-Île était
défendue par un système tout à fait nouveau, dont il avait entendu
parler plus d’une fois au comte de La Fère comme d’un grand progrès,
mais dont il n’avait point encore vu l’application.
Ces fortifications n’appartenaient plus ni à la méthode hollandaise de
Marollois, ni à la méthode française du chevalier Antoine de Ville,
mais au système de Manesson Mallet, habile ingénieur qui, depuis six ou
huit ans à peu près, avait quitté le service du Portugal pour entrer au
service de France.
Ces travaux avaient cela de remarquable qu’au lieu de s’élever hors
de terre, comme faisaient les anciens remparts destinés à défendre
la ville des échellades, ils s’y enfonçaient au contraire; et ce qui
faisait la hauteur des murailles, c’était la profondeur des fossés.
Il ne fallut pas un long temps à d’Artagnan pour reconnaître toute la
supériorité d’un pareil système, qui ne donne aucune prise au canon.
En outre, comme les fossés étaient au-dessous du niveau de la mer, ces
fossés pouvaient être inondés par des écluses souterraines. Au reste,
les travaux étaient presque achevés, et un groupe de travailleurs,
recevant des ordres d’un homme qui paraissait être le conducteur
des travaux, était occupé à poser les dernières pierres. Un pont
de planches jeté sur le fossé, pour la plus grande commodité des
manœuvres conduisant les brouettes, reliait l’intérieur à l’extérieur.
D’Artagnan demanda avec une curiosité naïve s’il lui était permis de
traverser le pont, et il lui fut répondu qu’aucun ordre ne s’y opposait.
En conséquence, d’Artagnan traversa le pont et s’avança vers le groupe.
Ce groupe était dominé par cet homme qu’avait déjà remarqué d’Artagnan,
et qui paraissait être l’ingénieur en chef. Un plan était étendu sur
une grosse pierre formant table, et à quelques pas de cet homme une
grue fonctionnait.
Cet ingénieur, qui, en raison de son importance, devait tout d’abord
attirer l’attention de d’Artagnan, portait un justaucorps qui, par sa
somptuosité, n’était guère en harmonie avec la besogne qu’il faisait,
laquelle eût plutôt nécessité le costume d’un maître maçon que celui
d’un seigneur.
C’était, en outre, un homme d’une haute taille, aux épaules larges et
carrées, et portant un chapeau tout couvert de panaches. Il gesticulait
d’une façon on ne peut plus majestueuse, et paraissait, car on ne le
voyait que de dos, gourmander les travailleurs sur leur inertie ou leur
faiblesse.
D’Artagnan approchait toujours.
En ce moment, l’homme aux panaches avait cessé de gesticuler, et, les
mains appuyées sur les genoux, il suivait, à demi courbé sur lui-même,
les efforts de six ouvriers qui essayaient de soulever une pierre de
taille à la hauteur d’une pièce de bois destinée à soutenir cette
pierre, de façon qu’on pût passer sous elle la corde de la grue. Les
six hommes, réunis sur une seule face de la pierre, rassemblaient tous
leurs efforts pour la soulever à huit ou dix pouces de terre, suant et
soufflant, tandis qu’un septième s’apprêtait, dès qu’il y aurait un
jour suffisant, à glisser le rouleau qui devait la supporter. Mais déjà
deux fois la pierre leur était échappée des mains avant d’arriver à une
hauteur suffisante pour que le rouleau fût introduit.
Il va sans dire que chaque fois que la pierre leur était échappée, ils
avaient fait un bond en arrière pour éviter qu’en retombant la pierre
ne leur écrasât les pieds.
À chaque fois cette pierre abandonnée par eux s’était enfoncée de plus
en plus dans la terre grasse, ce qui rendait de plus en plus difficile
l’opération à laquelle les travailleurs se livraient en ce moment.
Un troisième effort fait resta sans un succès meilleur, mais avec un
découragement progressif.
Et cependant, lorsque les six hommes s’étaient courbés sur la pierre,
l’homme aux panaches avait lui-même, d’une voix puissante, articulé le
commandement de «Ferme!» qui préside à toutes les manœuvres de forces.
Alors il se redressa.
— Oh! oh! dit-il, qu’est-ce que cela? ai-je donc affaire à des hommes
de paille?... Corne de bœuf! rangez-vous, et vous allez voir comment
cela se pratique.
— Peste! dit d’Artagnan, aurait-il la prétention de lever ce rocher? Ce
serait curieux, par exemple.
Les ouvriers, interpellés par l’ingénieur, se rangèrent l’oreille basse
et secouant la tête, à l’exception de celui qui tenait le madrier et
qui s’apprêtait à remplir son office.
L’homme aux panaches s’approcha de la pierre, se baissa, glissa ses
mains sous la face qui posait à terre, roidit ses muscles herculéens,
et, sans secousse, d’un mouvement lent comme celui d’une machine, il
souleva le rocher à un pied de terre.
L’ouvrier qui tenait le madrier profita de ce jeu qui lui était donné
et glissa le rouleau sous la pierre.
— Voilà! dit le géant, non pas en laissant retomber le rocher, mais en
le reposant sur son support.
— Mordioux! s’écria d’Artagnan, je ne connais qu’un homme capable d’un
tel tour de force.
— Hein? fit le colosse en se retournant.
— Porthos! murmura d’Artagnan saisi de stupeur, Porthos à Belle-Île!
De son côté, l’homme aux panaches arrêta ses yeux sur le faux
intendant, et, malgré son déguisement, le reconnut.
— D’Artagnan! s’écria-t-il.
Et le rouge lui monta au visage.
— Chut! fit-il à d’Artagnan.
— Chut! lui fit le mousquetaire.
En effet, si Porthos venait d’être découvert par d’Artagnan, d’Artagnan
venait d’être découvert par Porthos.
L’intérêt de leur secret particulier les emporta chacun tout d’abord.
Néanmoins, le premier mouvement des deux hommes fut de se jeter dans
les bras l’un de l’autre.
Ce qu’ils voulaient cacher aux assistants, ce n’était pas leur amitié,
c’étaient leurs noms.
Mais après l’embrassade vint la réflexion.
«Pourquoi diantre Porthos est-il à Belle-Île et lève-t-il des pierres?»
se dit d’Artagnan.
Seulement d’Artagnan se fit cette question tout bas. Moins fort en
diplomatie que son ami, Porthos pensa tout haut.
— Pourquoi diable êtes-vous à Belle-Île? demanda-t-il à d’Artagnan; et
qu’y venez-vous faire?
Il fallait répondre sans hésiter.
Hésiter à répondre à Porthos eût été un échec dont l’amour propre de
d’Artagnan n’eût jamais pu se consoler.
— Pardieu! mon ami, je suis à Belle-Île parce que vous y êtes.
— Ah bah! fit Porthos, visiblement étourdi de l’argument et cherchant
à s’en rendre compte avec cette lucidité de déduction que nous lui
connaissons.
— Sans doute, continua d’Artagnan, qui ne voulait pas donner à son ami
le temps de se reconnaître; j’ai été pour vous voir à Pierrefonds.
— Vraiment?
— Oui.
— Et vous ne m’y avez pas trouvé?
— Non, mais j’ai trouvé Mouston.
— Il va bien?
— Peste!
— Mais enfin, Mouston ne vous a pas dit que j’étais ici.
— Pourquoi ne me l’eût-il pas dit? Ai-je par hasard démérité de la
confiance de Mouston?
— Non; mais il ne le savait pas.
— Oh! voilà une raison qui n’a rien d’offensant pour mon amour-propre
au moins.
— Mais comment avez-vous fait pour me rejoindre?
— Eh! mon cher, un grand seigneur comme vous laisse toujours trace de
son passage, et je m’estimerais bien peu si je ne savais pas suivre les
traces de mes amis.
Cette explication, toute flatteuse qu’elle était, ne satisfit pas
entièrement Porthos.
— Mais je n’ai pu laisser de traces, étant venu déguisé, dit Porthos.
— Ah! vous êtes venu déguisé? fit d’Artagnan.
— Oui.
— Et comment cela?
— En meunier.
— Est-ce qu’un grand seigneur comme vous, Porthos, peut affecter des
manières communes au point de tromper les gens?
— Eh bien! je vous jure, mon ami, que tout le monde y a été trompé,
tant j’ai bien joué mon rôle.
— Enfin, pas si bien que je ne vous aie rejoint et découvert.
— Justement. Comment m’avez-vous rejoint et découvert?
— Attendez donc. J’allais vous raconter la chose. Imaginez-vous que
Mouston...
— Ah! c’est ce drôle de Mouston, dit Porthos en plissant les deux arcs
de triomphe qui lui servaient de sourcils.
— Mais attendez donc, attendez donc. Il n’y a pas de la faute de
Mouston, puisqu’il ignorait lui-même où vous étiez.
— Sans doute. Voilà pourquoi j’ai si grande hâte de comprendre.
— Oh! comme vous êtes impatient, Porthos!
— Quand je ne comprends pas, je suis terrible.
— Vous allez comprendre. Aramis vous a écrit à Pierrefonds, n’est-ce
pas?
— Oui.
— Il vous a écrit d’arriver avant l’équinoxe?
— C’est vrai.
— Eh bien! voilà, dit d’Artagnan, espérant que cette raison suffirait à
Porthos.
Porthos parut se livrer à un violent travail d’esprit.
— Oh! oui, dit-il, je comprends. Comme Aramis me disait d’arriver avant
l’équinoxe, vous avez compris que c’était pour le rejoindre. Vous
vous êtes informé où était Aramis, vous disant: «où sera Aramis, sera
Porthos.» Vous avez appris qu’Aramis était en Bretagne, et vous vous
êtes dit: «Porthos est en Bretagne.»
— Eh! justement. En vérité, Porthos, je ne sais comment vous ne
vous êtes pas fait devin. Alors, vous comprenez: en arrivant à La
Roche-Bernard, j’ai appris les beaux travaux de fortification que l’on
faisait à Belle-Île. Le récit qu’on m’en a fait a piqué ma curiosité.
Je me suis embarqué sur un bâtiment pêcheur, sans savoir le moins du
monde que vous étiez ici. Je suis venu. J’ai vu un gaillard qui remuait
une pierre qu’Ajax n’eût pas ébranlée. Je me suis écrié: «Il n’y a que
le baron de Bracieux qui soit capable d’un pareil tour de force.» Vous
m’avez entendu, vous vous êtes retourné, vous m’avez reconnu, nous nous
sommes embrassés, et, ma foi, si vous le voulez bien, cher ami, nous
nous embrasserons encore.
— Voilà comment tout s’explique, en effet, dit Porthos.
Et il embrassa d’Artagnan avec une si grande amitié, que le
mousquetaire en perdit la respiration pendant cinq minutes.
— Allons, allons, plus fort que jamais, dit d’Artagnan, et toujours
dans les bras, heureusement.
Porthos salua d’Artagnan avec un gracieux sourire.
Pendant les cinq minutes où d’Artagnan avait repris sa respiration,
il avait réfléchi qu’il avait un rôle fort difficile à jouer. Il
s’agissait de toujours questionner sans jamais répondre. Quand la
respiration lui revint, son plan de campagne était fait.
Chapitre LXX — Où les idées de d’Artagnan, d’abord fort troublées,
commencent à s’éclaircir un peu
D’Artagnan prit aussitôt l’offensive.
— Maintenant que je vous ai tout dit, cher ami, ou plutôt que vous avez
tout deviné, dites-moi ce que vous faites ici, couvert de poussière et
de boue?
Porthos essuya son front, et regardant autour de lui avec orgueil:
— Mais il me semble, dit-il, que vous pouvez le voir, ce que je fais
ici!
— Sans doute, sans doute; vous levez des pierres.
— Oh! pour leur montrer ce que c’est qu’un homme, aux fainéants! dit
Porthos avec mépris. Mais vous comprenez...
— Oui, vous ne faites pas votre état de lever des pierres, quoiqu’il y
en ait beaucoup qui en font leur état et qui ne les lèvent pas comme
vous. Voilà donc ce qui me faisait vous demander tout à l’heure: «Que
faites-vous ici, baron?»
— J’étudie la topographie, chevalier.
— Vous étudiez la topographie?
— Oui; mais vous-même, que faites-vous sous cet habit bourgeois?
D’Artagnan reconnut qu’il avait fait une faute en se laissant aller
à son étonnement. Porthos en avait profité pour riposter avec une
question.
Heureusement d’Artagnan s’attendait à cette question.
— Mais, dit-il, vous savez que je suis bourgeois, en effet; l’habit n’a
donc rien d’étonnant, puisqu’il est en rapport avec la condition.
— Allons donc, vous, un mousquetaire!
— Vous n’y êtes plus, mon bon ami; j’ai donné ma démission.
— Bah!
— Ah! mon Dieu, oui!
— Et vous avez abandonné le service?
— Je l’ai quitté.
— Vous avez abandonné le roi?
— Tout net.
Porthos leva les bras au ciel comme fait un homme qui apprend une
nouvelle inouïe.
— Oh! par exemple, voilà qui me confond, dit-il.
— C’est pourtant ainsi.
— Et qui a pu vous déterminer à cela?
— Le roi m’a déplu; Mazarin me dégoûtait depuis longtemps, comme vous
savez; j’ai jeté ma casaque aux orties.
— Mais Mazarin est mort.
— Je le sais parbleu bien; seulement, à l’époque de sa mort, la
démission était donnée et acceptée depuis deux mois. C’est alors que,
me trouvant libre, j’ai couru à Pierrefonds pour voir mon cher Porthos.
J’avais entendu parler de l’heureuse division que vous aviez faite de
votre temps, et je voulais pendant une quinzaine de jours diviser le
mien sur le vôtre.
— Mon ami, vous savez que ce n’est pas pour quinze jours que la maison
vous est ouverte: c’est pour un an, c’est pour dix ans, c’est pour la
vie.
— Merci, Porthos.
— Ah çà! vous n’avez point besoin d’argent? dit Porthos en faisant
sonner une cinquantaine de louis que renfermait son gousset. Auquel
cas, vous savez...
— Non, je n’ai besoin de rien; j’ai placé mes économies chez Planchet,
qui m’en sert la rente.
— Vos économies?
— Sans doute, dit d’Artagnan; pourquoi voulez-vous que je n’aie pas
fait mes économies comme un autre, Porthos?
— Moi! je ne veux pas cela; au contraire, je vous ai toujours
soupçonné... c’est-à-dire Aramis vous a toujours soupçonné d’avoir des
économies. Moi, voyez-vous, je ne me mêle pas des affaires de ménage;
seulement, ce que je présume, c’est que des économies de mousquetaire,
c’est léger.
— Sans doute, relativement à vous, Porthos, qui êtes millionnaire; mais
enfin je vais vous en faire juge. J’avais d’une part vingt-cinq mille
livres.
— C’est gentil, dit Porthos d’un air affable.
— Et, continua d’Artagnan, j’y ai ajouté, le 25 du mois dernier, deux
cents autres mille livres.
Porthos ouvrit des yeux énormes, qui demandaient éloquemment au
mousquetaire: «où diable avez-vous volé une pareille somme, cher ami?»
— Deux cent mille livres! s’écria-t-il enfin.
— Oui, qui, avec vingt-cinq que j’avais, et vingt mille que j’ai sur
moi, me complètent une somme de deux cent quarante-cinq mille livres.
— Mais voyons, voyons! d’où vous vient cette fortune?
— Ah! voilà. Je vous conterai la chose plus tard, cher ami; mais comme
vous avez d’abord beaucoup de choses à me dire vous-même, mettons mon
récit à son rang.
— Bravo! dit Porthos, nous voilà tous riches. Mais qu’avais-je donc à
vous raconter?
— Vous avez à me raconter comment Aramis a été nommé...
— Ah! évêque de Vannes.
— C’est cela, dit d’Artagnan, évêque de Vannes. Ce cher Aramis! savez
vous qu’il fait son chemin?
— Oui, oui, oui! Sans compter qu’il n’en restera pas là.
— Comment! vous croyez qu’il ne se contentera pas des bas violets, et
qu’il lui faudra le chapeau rouge?
— Chut! cela lui est promis.
— Bah! par le roi?
— Par quelqu’un qui est plus puissant que le roi.
— Ah! diable! Porthos, que vous me dites là de choses incroyables, mon
ami!
— Pourquoi, incroyables? Est-ce qu’il n’y a pas toujours eu en France
quelqu’un de plus puissant que le roi?
— Oh! si fait. Du temps du roi Louis XIII, c’était le duc de Richelieu;
du temps de la régence, c’était le cardinal Mazarin; du temps de Louis
XIV, c’est M...
— Allons donc!
— C’est M. Fouquet.
— Tope! Vous l’avez nommé du premier coup.
— Ainsi c’est M. Fouquet qui a promis le chapeau à Aramis?
Porthos prit un air réservé.
— Cher ami, dit-il, Dieu me préserve de m’occuper des affaires des
autres et surtout de révéler des secrets qu’ils peuvent avoir intérêt à
garder. Quand vous verrez Aramis, il vous dira ce qu’il croira devoir
vous dire.
— Vous avez raison, Porthos, et vous êtes un cadenas pour la sûreté.
Revenons donc à vous.
— Oui, dit Porthos.
— Vous m’avez donc dit que vous étiez ici pour étudier la topographie?
— Justement.
— Tudieu! mon ami, les belles choses que vous ferez!
— Comment cela?
— Mais ces fortifications sont admirables.
— C’est votre opinion?
— Sans doute. En vérité, à moins d’un siège tout à fait en règle,
Belle-Île est imprenable.
Porthos se frotta les mains.
— C’est mon avis, dit-il.
— Mais qui diable a fortifié ainsi cette bicoque?
Porthos se rengorgea.
— Je ne vous l’ai pas dit?
— Non.
— Vous ne vous en doutez pas?
— Non; tout ce que je puis dire, c’est que c’est un homme qui a étudié
tous les systèmes et qui me paraît s’être arrêté au meilleur.
— Chut! dit Porthos; ménagez ma modestie, mon cher d’Artagnan.
— Vraiment! répondit le mousquetaire; ce serait vous... qui... Oh!
— Par grâce, mon ami!
— Vous qui avez imaginé, tracé et combiné entre eux ces bastions, ces
redans, ces courtines, ces demi-lunes, qui préparez ce chemin couvert?
— Je vous en prie...
— Vous qui avez édifié cette lunette avec ses angles rentrants et ses
angles saillants?
— Mon ami...
— Vous qui avez donné aux jours de vos embrasures cette inclinaison à
l’aide de laquelle vous protégez si efficacement les servants de vos
pièces?
— Eh! mon Dieu, oui.
— Ah! Porthos, Porthos, il faut s’incliner devant vous, il faut
admirer! Mais vous nous avez toujours caché ce beau génie! J’espère,
mon ami, que vous allez me montrer tout cela dans le détail.
— Rien de plus facile. Voici mon plan.
— Montrez.
Porthos conduisit d’Artagnan vers la pierre qui lui servait de table et
sur laquelle le plan était étendu.
Au bas du plan était écrit, de cette formidable écriture de Porthos,
écriture dont nous avons eu déjà l’occasion de parler: «Au lieu
de vous servir du carré ou du rectangle, ainsi qu’on le faisait
jusqu’aujourd’hui, vous supposerez votre place enfermée dans un
hexagone régulier. Ce polygone ayant l’avantage d’offrir plus d’angles
que le quadrilatère. Chaque côté de votre hexagone, dont vous
déterminerez la longueur en raison des dimensions prises sur la place,
sera divisé en deux parties, et sur le point milieu vous élèverez
une perpendiculaire vers le centre du polygone, laquelle égalera en
longueur la sixième partie du côté. Par les extrémités, de chaque côté
du polygone, vous tracerez deux diagonales et qui iront couper la
perpendiculaire. Ces deux droites formeront les lignes de défense.»
— Diable! dit d’Artagnan s’arrêtant à ce point de la démonstration;
mais c’est un système complet, cela, Porthos?
— Tout entier, fit Porthos. Voulez-vous continuer?
— Non pas, j’en ai lu assez; mais puisque c’est vous, mon cher Porthos,
qui dirigez les travaux, qu’avez-vous besoin d’établir ainsi votre
système par écrit?
— Oh! mon cher, la mort!
— Comment, la mort?
— Eh oui! nous sommes tous mortels.
— C’est vrai, dit d’Artagnan; vous avez réponse à tout, mon ami.
Et il reposa le plan sur la pierre.
Mais si peu de temps qu’il eût eu ce plan entre les mains, d’Artagnan
avait pu distinguer, sous l’énorme écriture de Porthos, une écriture
beaucoup plus fine qui lui rappelait certaines lettres à Marie Michon
dont il avait eu connaissance dans sa jeunesse. Seulement, la gomme
avait passé et repassé sur cette écriture, qui eût échappé à un œil
moins exercé que celui de notre mousquetaire.
— Bravo, mon ami, bravo! dit d’Artagnan.
— Et maintenant, vous savez tout ce que vous vouliez savoir, n’est-ce
pas? dit Porthos en faisant la roue.
— Oh! mon Dieu, oui; seulement, faites-moi une dernière grâce, cher ami.
— Parlez; je suis le maître ici.
— Faites-moi le plaisir de me nommer ce monsieur qui se promène là-bas.
— Où, là-bas?
— Derrière les soldats.
— Suivi d’un laquais?
— Précisément.
— En compagnie d’une espèce de maraud vêtu de noir?
— À merveille!
— C’est M. Gétard.
— Qu’est-ce que M. Gétard, mon ami?
— C’est l’architecte de la maison.
— De quelle maison?
— De la maison de M. Fouquet.
— Ah! ah! s’écria d’Artagnan; vous êtes donc de la maison de M.
Fouquet, vous, Porthos?
— Moi! et pourquoi cela? fit le topographe en rougissant jusqu’à
l’extrémité supérieure des oreilles.
— Mais, vous dites la maison, en parlant de Belle-Île, comme si vous
parliez du château de Pierrefonds.
Porthos se pinça les lèvres.
— Mon cher, dit-il, Belle-Île est à M. Fouquet, n’est-ce pas?
— Oui.
— Comme Pierrefonds est à moi?
— Certainement.
— Vous êtes venu à Pierrefonds?
— Je vous ai dit que j’y étais ne voilà pas deux mois.
— Y avez-vous vu un monsieur qui a l’habitude de s’y promener une règle
à la main?
— Non; mais j’eusse pu l’y voir, s’il s’y promenait effectivement.
— Eh bien! ce monsieur, c’est M. Boulingrin.
— Qu’est-ce que M. Boulingrin?
— Voilà justement. Si quand ce monsieur se promène une règle à la main,
quelqu’un me demande: «Qu’est-ce que M. Boulingrin?» je réponds: «C’est
l’architecte de la maison.» Eh bien! M. Gétard est le Boulingrin de M.
Fouquet. Mais il n’a rien à voir aux fortifications, qui me regardent
seul, entendez-vous bien? rien, absolument.
— Ah! Porthos, s’écria d’Artagnan en laissant tomber ses bras comme
un vaincu qui rend son épée; ah! mon ami, vous n’êtes pas seulement
un topographe herculéen, vous êtes encore un dialecticien de première
trempe.
— N’est-ce pas, répondit Porthos, que c’est puissamment raisonné?
Et il souffla comme le congre que d’Artagnan avait laissé échapper le
matin.
— Et maintenant, continua d’Artagnan, ce maraud qui accompagne M.
Gétard est-il aussi de la maison de M. Fouquet?
— Oh! fit Porthos avec mépris, c’est un M. Jupenet ou Juponet, une
espèce de poète.
— Qui vient s’établir ici?
— Je crois que oui.
— Je pensais que M. Fouquet avait bien assez de poètes là-bas: Scudéry,
Loret, Pellisson, La Fontaine. S’il faut que je vous dise la vérité,
Porthos, ce poète-là vous déshonore.
— Eh! mon ami, ce qui nous sauve, c’est qu’il n’est pas ici comme poète.
— Comment donc y est-il?
— Comme imprimeur, et même vous me faites songer que j’ai un mot à lui
dire, à ce cuistre.
— Dites.
Porthos fit un signe à Jupenet, lequel avait bien reconnu d’Artagnan
et ne se souciait pas d’approcher; ce qui amena tout naturellement un
second signe de Porthos.
Ce signe était tellement impératif, qu’il fallait obéir cette fois.
Il s’approcha donc.
— Ça! dit Porthos, vous voilà débarqué d’hier et vous faites déjà des
vôtres.
— Comment cela, monsieur le baron? demanda Jupenet tout tremblant.
— Votre presse a gémi toute la nuit, monsieur, dit Porthos, et vous
m’avez empêché de dormir, corne de bœuf!
— Monsieur... objecta timidement Jupenet.
— Vous n’avez rien encore à imprimer; donc vous ne devez pas encore
faire aller la presse. Qu’avez-vous donc imprimé cette nuit?
— Monsieur, une poésie légère de ma composition.
— Légère! Allons donc, monsieur, la presse criait que c’était pitié.
Que cela ne vous arrive plus, entendez-vous?
— Non, monsieur.
— Vous me le promettez?
— Je le promets.
— C’est bien; pour cette fois, je vous pardonne. Allez!
Le poète se retira avec la même humilité dont il avait fait preuve en
arrivant.
— Eh bien! maintenant que nous avons lavé la tête à ce drôle,
déjeunons, dit Porthos.
— Oui, dit d’Artagnan, déjeunons.
— Seulement, dit Porthos, je vous ferai observer, mon ami, que nous
n’avons que deux heures pour notre repas.
— Que voulez-vous! nous tâcherons d’en faire assez. Mais pourquoi
n’avons-nous que deux heures?
— Parce que la marée monte à une heure, et qu’avec la marée je pars
pour Vannes. Mais, comme je reviens demain, cher ami, restez chez moi,
vous y serez le maître. J’ai bon cuisinier, bonne cave.
— Mais non, interrompit d’Artagnan, mieux que cela.
— Quoi?
— Vous allez à Vannes, dites-vous?
— Sans doute.
— Pour voir Aramis?
— Oui.
— Eh bien! moi qui étais venu de Paris exprès pour voir Aramis...
— C’est vrai.
— Je partirai avec vous.
— Tiens! c’est cela.
— Seulement, je devais commencer par voir Aramis, et vous après. Mais
l’homme propose et Dieu dispose. J’aurai commencé par vous, je finirai
par Aramis.
— Très bien!
— Et en combien d’heures allez-vous d’ici à Vannes?
— Ah! mon Dieu! en six heures. Trois heures de mer d’ici à Sarzeau,
trois heures de route de Sarzeau à Vannes.
— Comme c’est commode! Et vous allez souvent à Vannes, étant si près de
l’évêché?
— Oui, une fois par semaine. Mais attendez que je prenne mon plan.
Porthos ramassa son plan, le plia avec soin et l’engouffra dans sa
large poche.
— Bon! dit à part d’Artagnan, je crois que je sais maintenant quel est
le véritable ingénieur qui fortifie Belle-Île.
Deux heures après, à la marée montante, Porthos et d’Artagnan partaient
pour Sarzeau.