Chapitre LXVI — Voyage

C’était la cinquantième fois peut-être, depuis le jour où nous avons

ouvert cette histoire, que cet homme au cœur de bronze et aux muscles

d’acier avait quitté maison et amis, tout enfin, pour aller chercher

la fortune et la mort. L’une, c’est-à-dire la mort, avait constamment

reculé devant lui comme si elle en eût peur; l’autre, c’est-à-dire

la fortune, depuis un mois seulement avait fait réellement alliance

avec lui. Quoique ce ne fût pas un grand philosophe, selon Épicure ou

selon Socrate, c’était un puissant esprit, ayant la pratique de la

vie et de la pensée. On n’est pas brave, on n’est pas aventureux, on

n’est pas adroit comme l’était d’Artagnan, sans être en même temps

un peu rêveur. Il avait donc retenu çà et là quelques bribes de M.

de La Rochefoucauld, dignes d’être mises en latin par messieurs de

Port-Royal, et il avait fait collection en passant, dans la société

d’Athos et d’Aramis, de beaucoup de morceaux de Sénèque et de Cicéron,

traduits par eux et appliqués à l’usage de la vie commune.

Ce mépris des richesses, que notre Gascon avait observé comme article

de foi pendant les trente-cinq premières années de sa vie, avait

été regardé longtemps par lui comme l’article premier du code de la

bravoure.

— Article premier, disait-il:

«On est brave parce qu’on n’a rien;

«On n’a rien parce qu’on méprise les richesses.

Aussi avec ces principes, qui, ainsi que nous l’avons dit, avaient

régi les trente-cinq premières années de sa vie, d’Artagnan ne fut pas

plutôt riche qu’il dut se demander si, malgré sa richesse, il était

toujours brave.

À cela, pour tout autre que d’Artagnan, l’événement de la place de

Grève eût pu servir de réponse. Bien des consciences s’en fussent

contentées; mais d’Artagnan était assez brave pour se demander

sincèrement et consciencieusement s’il était brave.

Aussi à ceci:

— Mais il me semble que j’ai assez vivement dégainé et assez proprement

estocadé sur la place de Grève pour être rassuré sur ma bravoure.

D’Artagnan s’était répondu à lui-même.

— Tout beau, capitaine! ceci n’est point une réponse. J’ai été brave

ce jour-là parce qu’on brûlait ma maison, et il y a cent et même mille

à parier contre un que, si ces messieurs de l’émeute n’eussent pas eu

cette malencontreuse idée, leur plan d’attaque eût réussi, ou du moins

ce n’eût point été moi qui m’y fusse opposé.

«Maintenant, que va-t-on tenter contre moi? Je n’ai pas de maison à

brûler en Bretagne; je n’ai pas de trésor qu’on puisse m’enlever.

«Non! mais j’ai ma peau; cette précieuse peau de M. d’Artagnan, qui

vaut toutes les maisons et tous les trésors du monde; cette peau à

laquelle je tiens par-dessus tout parce qu’elle est, à tout prendre, la

reliure d’un corps qui renferme un cœur très chaud et très satisfait

de battre, et par conséquent de vivre.

«Donc, je désire vivre, et en réalité je vis bien mieux, bien plus

complètement, depuis que je suis riche. Qui diable disait que l’argent

gâtait la vie? Il n’en est rien, sur mon âme! il semble, au contraire,

que maintenant j’absorbe double quantité d’air et de soleil. Mordioux!

que sera-ce donc si je double encore cette fortune, et si, au lieu

de cette badine que je tiens en ma main, je porte jamais le bâton de

maréchal?

«Alors je ne sais plus s’il y aura, à partir de ce moment-là, assez

d’air et de soleil pour moi.

«Au fait, ce n’est pas un rêve; qui diable s’opposerait à ce que le

roi me fît duc et maréchal, comme son père, le roi Louis XIII, a fait

duc et connétable Albert de Luynes? Ne suis-je pas aussi brave et bien

autrement intelligent que cet imbécile de Vitry?

«Ah! voilà justement ce qui s’opposera à mon avancement; j’ai trop

d’esprit.

«Heureusement, s’il y a une justice en ce monde, la fortune en est avec

moi aux compensations. Elle me doit, certes, une récompense pour tout

ce que j’ai fait pour Anne d’Autriche et un dédommagement pour tout ce

qu’elle n’a point fait pour moi.

«Donc, à l’heure qu’il est, me voilà bien avec un roi, et avec un roi

qui a l’air de vouloir régner.

«Dieu le maintienne dans cette illustre voie! Car s’il veut régner,

il a besoin de moi, et s’il a besoin de moi, il faudra bien qu’il

me donne ce qu’il m’a promis. Chaleur et lumière. Donc, je marche,

comparativement, aujourd’hui, comme je marchais autrefois, de rien à

tout.

«Seulement, le rien aujourd’hui, c’est le tout d’autrefois; il n’y a

que ce petit changement dans ma vie.

«Et maintenant, voyons! faisons la part du cœur, puisque j’en ai parlé

tout à l’heure.

«Mais, en vérité, je n’en ai parlé que pour mémoire.

Et le Gascon appuya la main sur sa poitrine, comme s’il y eût cherché

effectivement la place du cœur.

— Ah! malheureux! murmura-t-il en souriant avec amertume. Ah! pauvre

espèce! tu avais espéré un instant n’avoir pas de cœur, et voilà que

tu en as un, courtisan manqué que tu es, et même un des plus séditieux.

«Tu as un cœur qui te parle en faveur de M. Fouquet.

«Qu’est-ce que M. Fouquet, cependant, lorsqu’il s’agit du roi? Un

conspirateur, un véritable conspirateur, qui ne s’est même pas donné

la peine de te cacher qu’il conspirait; aussi, quelle arme n’aurais-tu

pas contre lui, si sa bonne grâce et son esprit n’eussent pas fait un

fourreau à cette arme.

«La révolte à main armée!... car enfin, M. Fouquet a fait de la révolte

à main armée.

«Ainsi, quand le roi soupçonne vaguement M. Fouquet de sourde

rébellion, moi, je sais, moi, je puis prouver que M. Fouquet a fait

verser le sang des sujets du roi.

«Voyons maintenant: sachant tout cela et le taisant, que veut de plus

ce cœur si pitoyable pour un bon procédé de M. Fouquet, pour une

avance de quinze mille livres, pour un diamant de mille pistoles, pour

un sourire où il y avait bien autant d’amertume que de bienveillance?

Je lui sauve la vie.

«Maintenant j’espère, continua le mousquetaire, que cet imbécile de

cœur va garder le silence et qu’il est bel et bien quitte avec M.

Fouquet.

«Donc, maintenant le roi est mon soleil, et comme voilà mon cœur

quitte avec M. Fouquet, gare à qui se remettra devant mon soleil! En

avant pour Sa Majesté Louis XIV, en avant!

Ces réflexions étaient les seuls empêchements qui pussent retarder

l’allure de d’Artagnan. Or, ces réflexions une fois faites, il pressa

le pas de sa monture.

Mais, si parfait que fût le cheval Zéphire, il ne pouvait aller

toujours. Le lendemain du départ de Paris, il fut laissé à Chartres

chez un vieil ami que d’Artagnan s’était fait d’un hôtelier de la

ville. Puis, à partir de ce moment, le mousquetaire voyagea sur des

chevaux de poste. Grâce à ce mode de locomotion, il traversa donc

l’espace qui sépare Chartres de Châteaubriant. Dans cette dernière

ville, encore assez éloignée des côtes pour que nul ne devinât que

d’Artagnan allait gagner la mer, assez éloignée de Paris pour que nul

ne soupçonnât qu’il en venait, le messager de Sa Majesté Louis XIV,

que d’Artagnan avait appelé son soleil sans se douter que celui qui

n’était encore qu’une assez pauvre étoile dans le ciel de la royauté

ferait un jour de cet astre son emblème, le messager du roi Louis XIV,

disons-nous, quitta la poste et acheta un bidet de la plus pauvre

apparence, une de ces montures que jamais officier de cavalerie ne

se permettrait de choisir, de peur d’être déshonoré. Sauf le pelage,

cette nouvelle acquisition rappelait fort à d’Artagnan ce fameux cheval

orange avec lequel ou plutôt sur lequel il avait fait son entrée dans

le monde.

Il est vrai de dire que, du moment où il avait enfourché cette nouvelle

monture, ce n’était plus d’Artagnan qui voyageait, c’était un bonhomme

vêtu d’un justaucorps gris de fer, d’un haut-de-chausses marron, tenant

le milieu entre le prêtre et le laïque; ce qui, surtout, le rapprochait

de l’homme d’Église, c’est que d’Artagnan avait mis sur son crâne une

calotte de velours râpé, et par-dessus la calotte un grand chapeau

noir; plus d’épée: un bâton pendu par une corde à son avant-bras, mais

auquel il se promettait, comme auxiliaire inattendu, de joindre à

l’occasion une bonne dague de dix pouces cachée sous son manteau. Le

bidet acheté à Châteaubriant complétait la différence. Il s’appelait,

ou plutôt d’Artagnan l’avait appelé Furet.

— Si de Zéphire j’ai fait Furet, dit d’Artagnan, il faut faire de mon

nom un diminutif quelconque.

«Donc, au lieu de d’Artagnan, je serai Agnan tout court; c’est une

concession que je dois naturellement à mon habit gris, à mon chapeau

rond et à ma calotte râpée.

M. Agnan voyagea donc sans secousse exagérée sur Furet, qui trottait

l’amble comme un véritable cheval déluré, et qui, tout en trottant

l’amble, faisait gaillardement ses douze lieues par jour, grâce à

quatre jambes sèches comme des fuseaux, dont l’art exercé de d’Artagnan

avait apprécié l’aplomb et la sûreté sous l’épaisse fourrure qui les

cachait.

Chemin faisant, le voyageur prenait des notes, étudiait le pays sévère

et froid qu’il traversait, tout en cherchant le prétexte le plus

plausible d’aller à Belle-Île-en-Mer et de tout voir sans éveiller

le soupçon. De cette façon, il put se convaincre de l’importance que

prenait l’événement à mesure qu’il s’en approchait.

Dans cette contrée reculée, dans cet ancien duché de Bretagne qui

n’était pas français à cette époque, et qui ne l’est guère encore

aujourd’hui, le peuple ne connaissait pas le roi de France. Non

seulement il ne le connaissait pas, mais même ne voulait pas le

connaître. Un fait, un seul, surnageait visible pour lui sur le courant

de la politique. Ses anciens ducs ne gouvernaient plus, mais c’était

un vide: rien de plus. À la place du duc souverain, les seigneurs de

paroisse régnaient sans limite.

Et au-dessus de ces seigneurs, Dieu, qui n’a jamais été oublié en

Bretagne.

Parmi ces suzerains de châteaux et de clochers, le plus puissant, le

plus riche et surtout le plus populaire, c’était M. Fouquet, seigneur

de Belle-Île.

Même dans le pays, même en vue de cette île mystérieuse, les légendes

et les traditions consacraient ses merveilles.

Tout le monde n’y pénétrait pas; l’île, d’une étendue de six lieues de

long sur six de large, était une propriété seigneuriale que longtemps

le peuple avait respectée, couverte qu’elle était du nom de Retz, si

fort redouté dans la contrée.

Peu après l’érection de cette seigneurie en marquisat par Charles IX,

Belle-Île était passée à M. Fouquet.

La célébrité de l’île ne datait pas d’hier: son nom, ou plutôt sa

qualification, remontait à la plus haute Antiquité; les anciens

l’appelaient Kalonèse, de deux mots grecs qui signifient belle île.

Ainsi, à dix huit cents ans de distance, elle avait, dans un autre

idiome, porté le même nom qu’elle portait encore.

C’était donc quelque chose en soi que cette propriété de M. le

surintendant, outre sa position à six lieues des côtes de France,

position qui la fait souveraine dans sa solitude maritime, comme un

majestueux navire qui dédaignerait les rades et qui jetterait fièrement

ses ancres au beau milieu de l’océan.

D’Artagnan apprit tout cela sans paraître le moins du monde étonné: il

apprit aussi que le meilleur moyen de prendre langue était de passer à

La Roche-Bernard, ville assez importante sur l’embouchure de la Vilaine.

Peut-être là pourrait-il s’embarquer. Sinon, traversant les marais

salins, il se rendrait à Guérande ou au Croisic pour attendre

l’occasion de passer à Belle-Île. Il s’était aperçu, au reste, depuis

son départ de Châteaubriant, que rien ne serait impossible à Furet sous

l’impulsion de M. Agnan, et rien à M. Agnan sur l’initiative de Furet.

Il s’apprêta donc à souper d’une sarcelle et d’un tourteau dans un

hôtel de La Roche-Bernard, et fit tirer de la cave, pour arroser ces

deux mets bretons, un cidre qu’au seul toucher du bout des lèvres il

reconnut pour être infiniment plus breton encore.

Chapitre LXVII — Comment d’Artagnan fit connaissance d’un poète qui

s’était fait imprimeur pour que ses vers fussent imprimés

Avant de se mettre à table, d’Artagnan prit, comme d’habitude, ses

informations; mais c’est un axiome de curiosité que tout homme qui veut

bien et fructueusement questionner doit d’abord s’offrir lui-même aux

questions.

D’Artagnan chercha donc avec son habileté ordinaire un utile

questionneur dans l’hôtellerie de La Roche-Bernard.

Justement il y avait dans cette maison, au premier étage, deux

voyageurs occupés aussi des préparatifs de leur souper ou de leur

souper lui-même.

D’Artagnan avait vu à l’écurie leur monture, et dans la salle leur

équipage.

L’un voyageait avec un laquais, comme une sorte de personnage; deux

juments du Perche, belles et rondes bêtes, leur servaient de monture.

L’autre, assez petit compagnon, voyageur de maigre apparence, portant

surtout poudreux, linge usé, bottes plus fatiguées par le pavé que

par l’étrier, l’autre était venu de Nantes avec un chariot traîné par

un cheval tellement pareil à Furet pour la couleur que d’Artagnan eût

fait cent lieues avant de trouver mieux pour apparier un attelage.

Ce chariot renfermait divers gros paquets enfermés dans de vieilles

étoffes.

«Ce voyageur-là, se dit d’Artagnan, est de ma farine. Il me va, il me

convient. Je dois lui aller et lui convenir. M. Agnan, au justaucorps

gris et à la calotte râpée, n’est pas indigne de souper avec le

monsieur aux vieilles bottes et au vieux cheval.»

Cela dit, d’Artagnan appela l’hôte et lui commanda de monter sa

sarcelle, son tourteau et son cidre dans la chambre du monsieur aux

dehors modestes.

Lui-même, gravissant, une assiette à la main, un escalier de bois qui

montait à la chambre, se mit à heurter à la porte.

— Entrez! dit l’inconnu.

D’Artagnan entra la bouche en cœur, son assiette sous le bras, son

chapeau d’une main, sa chandelle de l’autre.

— Monsieur, dit-il, excusez-moi, je suis comme vous un voyageur, je ne

connais personne dans l’hôtel et j’ai la mauvaise habitude de m’ennuyer

quand je mange seul, de sorte que mon repas me paraît mauvais et ne

me profite point. Votre figure, que j’aperçus tout à l’heure quand

vous descendîtes pour vous faire ouvrir des huîtres, votre figure me

revient fort; en outre, j’ai observé que vous aviez un cheval tout

pareil au mien, et que l’hôte, à cause de cette ressemblance sans

doute, les a placés côte à côte dans son écurie, où ils paraissent se

trouver à merveille de cette compagnie. Je ne vois donc pas, monsieur,

pourquoi les maîtres seraient séparés, quand les chevaux sont réunis.

En conséquence, je viens vous demander le plaisir d’être admis à votre

table. Je m’appelle Agnan, Agnan pour vous servir, monsieur, intendant

indigne d’un riche seigneur qui veut acheter des salines dans le pays

et m’envoie visiter ses futures acquisitions. En vérité, monsieur, je

voudrais que ma figure vous agréât autant que la vôtre m’agrée, car je

suis tout vôtre en honneur.

L’étranger, que d’Artagnan voyait pour la première fois, car d’abord il

ne l’avait qu’entrevu, l’étranger avait des yeux noirs et brillants, le

teint jaune, le front un peu plissé par le poids de cinquante années,

de la bonhomie dans l’ensemble des traits, mais de la finesse dans le

regard.

«On dirait, pensa d’Artagnan, que ce gaillard-là n’a jamais exercé

que la partie supérieure de sa tête, l’œil et le cerveau et ce doit

être un homme de science: la bouche, le nez, le menton ne signifient

absolument rien.»

— Monsieur, répliqua celui dont on fouillait ainsi l’idée et la

personne, vous me faites honneur, non pas que je m’ennuyasse; j’ai,

ajouta-t-il en souriant, une compagnie qui me distrait toujours; mais

n’importe, je suis très heureux de vous recevoir.

Mais, en disant ces mots, l’homme aux bottes usées jeta un regard

inquiet sur sa table, dont les huîtres avaient disparu et sur laquelle

il ne restait plus qu’un morceau de lard salé.

— Monsieur, se hâta de dire d’Artagnan, l’hôte me monte une jolie

volaille rôtie et un superbe tourteau.

D’Artagnan avait lu dans le regard de son compagnon, si rapide qu’il

eût été, la crainte d’une attaque par un parasite. Il avait deviné

juste: à cette ouverture, les traits de l’homme aux dehors modestes se

déridèrent.

En effet comme s’il eût guetté son entrée, l’hôte parut aussitôt,

portant les mets annoncés.

Le tourteau et la sarcelle étant ajoutés au morceau de lard grillé,

d’Artagnan et son convive se saluèrent, s’assirent face à face, et

comme deux frères firent le partage du lard et des autres plats.

— Monsieur, dit d’Artagnan, avouez que c’est une merveilleuse chose que

l’association.

— Pourquoi? demanda l’étranger la bouche pleine.

— Eh bien! je vais vous le dire, répondit d’Artagnan.

L’étranger donna trêve aux mouvements de ses mâchoires pour mieux

écouter.

— D’abord, continua d’Artagnan, au lieu d’une chandelle que nous avions

chacun, en voici deux.

— C’est vrai, dit l’étranger, frappé de l’extrême justesse de

l’observation.

— Puis je vois que vous mangez mon tourteau par préférence, tandis que

moi, par préférence, je mange votre lard.

— C’est encore vrai.

— Enfin, par-dessus le plaisir d’être mieux éclairé et de manger des

choses de son goût, je mets le plaisir de la société.

— En vérité, monsieur, vous êtes jovial, dit agréablement l’inconnu.

— Mais oui, monsieur; jovial comme tous ceux qui n’ont rien dans la

tête. Oh! il n’en est pas ainsi de vous, poursuivit d’Artagnan, et je

vois dans vos yeux toute sorte de génie.

— Oh! monsieur...

— Voyons, avouez-moi une chose.

— Laquelle?

— C’est que vous êtes un savant.

— Ma foi, monsieur...

— Hein?

— Presque.

— Allons donc!

— Je suis un auteur.

— Là! s’écria d’Artagnan ravi en frappant dans ses deux mains, je ne

m’étais pas trompé! C’est du miracle...

— Monsieur...

— Eh quoi! continua d’Artagnan, j’aurais le bonheur de passer cette

nuit dans la société d’un auteur, d’un auteur célèbre peut-être?

— Oh! fit l’inconnu en rougissant, célèbre, monsieur, célèbre n’est pas

le mot.

— Modeste! s’écria d’Artagnan transporté; il est modeste!

Puis, revenant à l’étranger avec le caractère d’une brusque bonhomie:

— Mais, dites-moi au moins le nom de vos œuvres, monsieur, car vous

remarquerez que vous ne m’avez point dit le vôtre, et que j’ai été

forcé de vous deviner.

— Je m’appelle Jupenet, monsieur, dit l’auteur.

— Beau nom! fit d’Artagnan; beau nom, sur ma parole, et je ne sais

pourquoi, pardonnez-moi cette bévue, si c’en est une, je ne sais

comment je me figure avoir entendu prononcer ce nom quelque part.

— Mais j’ai fait des vers, dit modestement le poète.

— Eh! voilà! on me les aura fait lire.

— Une tragédie.

— Je l’aurai vu jouer.

Le poète rougit encore.

— Je ne crois pas, car mes vers n’ont pas été imprimés.

— Eh bien! je vous le dis, c’est la tragédie qui m’aura appris votre

nom.

— Vous vous trompez encore, car messieurs les comédiens de l’hôtel

de Bourgogne n’en ont pas voulu, dit le poète avec le sourire dont

certains orgueils savent seuls le secret.

D’Artagnan se mordit les lèvres.

— Ainsi donc, monsieur, continua le poète, vous voyez que vous êtes

dans l’erreur à mon endroit, et que, n’étant point connu du tout de

vous, vous n’avez pu entendre parler de moi.

— Voilà qui me confond. Ce nom de Jupenet me semble cependant un beau

nom et bien digne d’être connu, aussi bien que ceux de MM. Corneille,

ou Rotrou, ou Garnier. J’espère, monsieur, que vous voudrez bien me

dire un peu votre tragédie, plus tard, comme cela, au dessert. Ce sera

la rôtie au sucre, mordioux! Ah! pardon, monsieur, c’est un juron, qui

m’échappe parce qu’il est habituel à mon seigneur et maître. Je me

permets donc quelquefois d’usurper ce juron qui me paraît de bon goût.

Je me permets cela en son absence seulement, bien entendu, car vous

comprenez qu’en sa présence... Mais en vérité, monsieur, ce cidre est

abominable; n’êtes-vous point de mon avis? Et de plus le pot est de

forme si peu régulière qu’il ne tient point sur la table.

— Si nous le calions?

— Sans doute: mais avec quoi?

— Avec ce couteau.

— Et la sarcelle, avec quoi la découperons-nous? comptez-vous par

hasard ne pas toucher à la sarcelle?

— Si fait.

— Eh bien! alors...

— Attendez.

Le poète fouilla dans sa poche et en tira un petit morceau de fonte

oblong, quadrangulaire, épais d’une ligne à peu près, long d’un pouce

et demi.

Mais à peine le petit morceau de fonte eut-il vu le jour que le poète

parut avoir commis une imprudence et fit un mouvement pour le remettre

dans sa poche.

D’Artagnan s’en aperçut. C’était un homme à qui rien n’échappait.

Il étendit la main vers le petit morceau de fonte.

— Tiens, c’est gentil, ce que vous tenez là, dit-il; peut-on voir?

— Certainement, dit le poète, qui parut avoir cédé trop vite à un

premier mouvement, certainement qu’on peut voir; mais vous avez beau

regarder, ajouta-t-il d’un air satisfait, si je ne vous dis point à

quoi cela sert, vous ne le saurez pas.

D’Artagnan avait saisi comme un aveu les hésitations du poète et son

empressement à cacher le morceau de fonte qu’un premier mouvement

l’avait porté à sortir de sa poche.

Aussi, son attention une fois éveillée sur ce point, il se renferma

dans une circonspection qui lui donnait en toute occasion la

supériorité. D’ailleurs, quoi qu’en eût dit M. Jupenet, à la simple

inspection de l’objet, il l’avait parfaitement reconnu.

C’était un caractère d’imprimerie.

— Devinez-vous ce que c’est? continua le poète.

— Non! dit d’Artagnan; non, ma foi!

— Eh bien! monsieur, dit maître Jupenet, ce petit morceau de fonte est

une lettre d’imprimerie.

— Bah!

— Une majuscule.

— Tiens! tiens! fit M. Agnan écarquillant des yeux bien naïfs.

— Oui, monsieur, un J majuscule, la première lettre de mon nom.

— Et c’est une lettre, cela?

— Oui, monsieur.

— Eh bien! je vais vous avouer une chose.

— Laquelle?

— Non! car c’est encore une bêtise que je vais vous dire.

— Eh! non, fit maître Jupenet d’un air protecteur.

— Eh bien! je ne comprends pas, si cela est une lettre, comment on peut

faire un mot.

— Un mot?

— Pour l’imprimer, oui.

— C’est bien facile.

— Voyons.

— Cela vous intéresse?

— Énormément.

— Eh bien! je vais vous expliquer la chose. Attendez!

— J’attends.

— M’y voici.

— Bon!

— Regardez bien.

— Je regarde.

D’Artagnan, en effet, paraissait absorbé dans sa contemplation. Jupenet

tira de sa poche sept ou huit autres morceaux de fonte, mais plus

petits.

— Ah! ah! fit d’Artagnan.

— Quoi?

— Vous avez donc toute une imprimerie dans votre poche. Peste! c’est

curieux, en effet.

— N’est-ce pas?

— Que de choses on apprend en voyageant, mon Dieu!

— À votre santé, dit Jupenet enchanté.

— À la vôtre, mordioux, à la vôtre! Mais un instant, pas avec ce cidre.

C’est une abominable boisson et indigne d’un homme qui s’abreuve à

l’Hippocrène: n’est-ce pas ainsi que vous appelez votre fontaine, à

vous autres poètes?

— Oui, monsieur, notre fontaine s’appelle ainsi en effet. Cela vient de

deux mots grecs, _hippos_, qui veut dire cheval... et...

— Monsieur, interrompit d’Artagnan, je vais vous faire boire une

liqueur qui vient d’un seul mot français et qui n’en est pas plus

mauvaise pour cela, du mot raisin; ce cidre m’écœure et me gonfle à

la fois. Permettez-moi de m’informer près de notre hôte s’il n’a pas

quelque bonne bouteille de Beaugency ou de la coulée de Céran derrière

les grosses bûches de son cellier.

En effet, l’hôte interpellé monta aussitôt.

— Monsieur, interrompit le poète, prenez garde, nous n’aurons pas le

temps de boire le vin, à moins que nous ne nous pressions fort, car je

dois profiter de la marée pour prendre le bateau.

— Quel bateau? demanda d’Artagnan.

— Mais le bateau qui part pour Belle-Île.

— Ah! pour Belle-Île? dit le mousquetaire. Bon!

— Bah! vous aurez tout le temps, monsieur, répliqua l’hôtelier en

débouchant la bouteille; le bateau ne part que dans une heure.

— Mais qui m’avertira? fit le poète.

— Votre voisin, répliqua l’hôte.

— Mais je le connais à peine.

— Quand vous l’entendrez partir, il sera temps que vous partiez.

— Il va donc à Belle-Île aussi?

— Oui.

— Ce monsieur qui a un laquais? demanda d’Artagnan.

— Ce monsieur qui a un laquais.

— Quelque gentilhomme, sans doute?

— Je l’ignore.

— Comment, vous l’ignorez?

— Oui. Tout ce que je sais, c’est qu’il boit le même vin que vous.

— Peste! voilà bien de l’honneur pour nous, dit d’Artagnan en versant à

boire à son compagnon, tandis que l’hôte s’éloignait.

— Ainsi, reprit le poète, revenant à ses idées dominantes, vous n’avez

jamais vu imprimer?

— Jamais.

— Tenez, on prend ainsi les lettres qui composent le mot, voyez-vous;

AB; ma foi, voici un R. deux EE, puis un G.

Et il assembla les lettres avec une vitesse et une habileté qui

n’échappèrent point à l’œil de d’Artagnan.

— Abrégé, dit-il en terminant.

— Bon! dit d’Artagnan; voici bien les lettres assemblées; mais comment

tiennent-elles?

Et il versa un second verre de vin à son hôte. M. Jupenet sourit en

homme qui a réponse à tout; puis il tira, de sa poche toujours, une

petite règle de métal, composée de deux parties assemblées en équerre,

sur laquelle il réunit et aligna les caractères en les maintenant sous

son pouce gauche.

— Et comment appelle-t-on cette petite règle de fer? dit d’Artagnan;

car enfin tout cela doit avoir un nom.

— Cela s’appelle un composteur, dit Jupenet. C’est à l’aide de cette

règle que l’on forme les lignes.

— Allons, allons, je maintiens ce que j’ai dit; vous avez une presse

dans votre poche, dit d’Artagnan en riant d’un air de simplicité si

lourde, que le poète fut complètement sa dupe.

— Non, répliqua-t-il, mais je suis paresseux pour écrire, et quand

j’ai fait un vers dans ma tête, je le compose tout de suite pour

l’imprimerie. C’est une besogne dédoublée.

«Mordioux! pensa en lui-même d’Artagnan, il s’agit d’éclaircir cela.»

Et sous un prétexte qui n’embarrassa pas le mousquetaire, homme fertile

en expédients, il quitta la table, descendit l’escalier, courut au

hangar sous lequel était le petit chariot, fouilla avec la pointe de

son poignard l’étoffe et les enveloppes d’un des paquets, qu’il trouva

plein de caractères de fonte pareils à ceux que le poète imprimeur

avait dans sa poche.

«Bien! dit d’Artagnan, je ne sais point encore si M. Fouquet veut

fortifier matériellement Belle-Île; mais voilà, en tout cas, des

munitions spirituelles pour le château.»

Puis, riche de cette découverte, il revint se mettre à table.

D’Artagnan savait ce qu’il voulait savoir. Il n’en resta pas moins en

face de son partenaire jusqu’au moment où l’on entendit dans la chambre

voisine le remue-ménage d’un homme qui s’apprête à partir. Aussitôt

l’imprimeur fut sur pied; il avait donné des ordres pour que son cheval

fût attelé. La voiture l’attendait à la porte. Le second voyageur se

mettait en selle dans la cour avec son laquais. D’Artagnan suivit

Jupenet jusqu’au port; il embarqua sa voiture et son cheval sur le

bateau.

Quant au voyageur opulent, il en fit autant de ses deux chevaux et de

son domestique. Mais quelque esprit que dépensât d’Artagnan pour savoir

son nom, il ne put rien apprendre.

Seulement, il remarqua son visage, de façon que le visage se gravât

pour toujours dans sa mémoire. D’Artagnan avait bonne envie de

s’embarquer avec les deux passagers, mais un intérêt plus puissant que

celui de la curiosité, celui du succès, le repoussa du rivage et le

ramena dans l’hôtellerie.

Il y rentra en soupirant et se mit immédiatement au lit afin d’être

prêt le lendemain de bonne heure avec de fraîches idées et le conseil

de la nuit.

Le vicomte de Bragelonne, Tome I. · 第 53 / 56 题