Dans une grande chambre du Palais-Royal, tendue de velours sombre que
rehaussaient les bordures dorées d’un grand nombre de magnifiques
tableaux, on voyait, le soir même de l’arrivée de nos deux Français,
toute la cour réunie devant l’alcôve de M. le cardinal Mazarin, qui
donnait à jouer au roi et à la reine.
Un petit paravent séparait trois tables dressées dans la chambre. À
l’une de ces tables, le roi et les deux reines étaient assis; Louis
XIV, placé en face de la jeune reine, sa femme, lui souriait avec une
expression de bonheur très réel.
Anne d’Autriche tenait les cartes contre le cardinal, et sa bru
l’aidait au jeu, lorsqu’elle ne souriait pas à son époux. Quant
au cardinal, qui était couché avec une figure fort amaigrie, fort
fatiguée, son jeu était tenu par la comtesse de Soissons, et il y
plongeait un regard incessant plein d’intérêt et de cupidité.
Le cardinal s’était fait farder par Bernouin; mais le rouge qui
brillait aux pommettes seules faisait ressortir d’autant plus la pâleur
maladive du reste de la figure et le jaune luisant du front. Seulement
les yeux en prenaient un éclat plus vif, et sur ces yeux de malade
s’attachaient de temps en temps les regards inquiets du roi, des reines
et des courtisans. Le fait est que les deux yeux du _signor_ Mazarin
étaient les étoiles plus ou moins brillantes sur lesquelles la France
du XVIIème siècle lisait sa destinée chaque soir et chaque matin.
Monseigneur ne gagnait ni ne perdait; il n’était donc ni gai ni triste.
C’était une stagnation dans laquelle n’eût pas voulu le laisser
Anne d’Autriche, pleine de compassion pour lui; mais, pour attirer
l’attention du malade par quelque coup d’éclat, il eût fallu gagner ou
perdre. Gagner, c’était dangereux, parce que Mazarin eût changé son
indifférence en une laide grimace; perdre, c’était dangereux aussi,
parce qu’il eût fallu tricher, et que l’infante, veillant au jeu de sa
belle-mère, se fût sans doute récriée sur sa bonne disposition pour M.
de Mazarin.
Profitant de ce calme, les courtisans causaient. M. de Mazarin,
lorsqu’il n’était pas de mauvaise humeur, était un prince débonnaire,
et lui, qui n’empêchait personne de chanter, pourvu que l’on payât,
n’était pas assez tyran pour empêcher que l’on parlât, pourvu qu’on se
décidât à perdre.
Donc l’on causait. À la première table, le jeune frère du roi,
Philippe, duc d’Anjou, mirait sa belle figure dans la glace d’une
boîte. Son favori, le chevalier de Lorraine, appuyé sur le fauteuil
du prince, écoutait avec une secrète envie le comte de Guiche,
autre favori de Philippe, qui racontait, en des termes choisis,
les différentes vicissitudes de fortune du roi aventurier Charles
II. Il disait, comme des événements fabuleux, toute l’histoire de
ses pérégrinations dans l’Écosse, et ses terreurs quand les partis
ennemis le suivaient à la piste; les nuits passées dans des arbres;
les jours passés dans la faim et le combat. Peu à peu, le sort de ce
roi malheureux avait intéressé les auditeurs à tel point que le jeu
languissait, même à la table royale, et que le jeune roi, pensif,
l’œil perdu, suivait, sans paraître y donner d’attention, les moindres
détails de cette odyssée, fort pittoresquement racontée par le comte de
Guiche.
La comtesse de Soissons interrompit le narrateur:
— Avouez, comte, dit-elle, que vous brodez.
— Madame, je récite, comme un perroquet, toutes les histoires que
différents Anglais m’ont racontées. Je dirai même, à ma honte, que je
suis textuel comme une copie.
— Charles II serait mort s’il avait enduré tout cela.
Louis XIV souleva sa tête intelligente et fière.
— Madame, dit-il d’une voix posée qui sentait encore l’enfant timide,
M. le cardinal vous dira que, dans ma minorité, les affaires de France
ont été à l’aventure... et que si j’eusse été plus grand et obligé de
mettre l’épée à la main, ç’aurait été quelquefois pour la soupe du soir.
— Dieu merci! repartit le cardinal, qui parlait pour la première fois,
Votre Majesté exagère, et son souper a toujours été cuit à point avec
celui de ses serviteurs.
Le roi rougit.
— Oh! s’écria Philippe étourdiment, de sa place et sans cesser de se
mirer, je me rappelle qu’une fois, à Melun, ce souper n’était mis pour
personne, et que le roi mangea les deux tiers d’un morceau de pain dont
il m’abandonna l’autre tiers.
Toute l’assemblée, voyant sourire Mazarin, se mit à rire.
On flatte les rois avec le souvenir d’une détresse passée, comme avec
l’espoir d’une fortune future.
— Toujours est-il que la couronne de France a toujours bien tenu sur la
tête des rois, se hâta d’ajouter Anne d’Autriche, et qu’elle est tombée
de celle du roi d’Angleterre; et lorsque par hasard cette couronne
oscillait un peu, car il y a parfois des tremblements de trône, comme
il y a des tremblements de terre, chaque fois, dis-je, que la rébellion
menaçait, une bonne victoire ramenait la tranquillité.
— Avec quelques fleurons de plus à la couronne, dit Mazarin.
Le comte de Guiche se tut; le roi composa son visage, et Mazarin
échangea un regard avec Anne d’Autriche comme pour la remercier de son
intervention.
— Il n’importe, dit Philippe en lissant ses cheveux, mon cousin Charles
n’est pas beau, mais il est très brave et s’est battu comme un reître,
et s’il continue à se battre ainsi, nul doute qu’il ne finisse par
gagner une bataille!... comme Rocroy...
— Il n’a pas de soldats, interrompit le chevalier de Lorraine.
— Le roi de Hollande, son allié, lui en donnera. Moi, je lui en eusse
bien donné, si j’eusse été roi de France.
Louis XIV rougit excessivement.
Mazarin affecta de regarder son jeu avec plus d’attention que jamais.
— À l’heure qu’il est, reprit le comte de Guiche, la fortune de ce
malheureux prince est accomplie. S’il a été trompé par Monck, il est
perdu. La prison, la mort peut-être, finiront ce que l’exil, les
batailles et les privations avaient commencé.
Mazarin fronça le sourcil.
— Est-il bien sûr, dit Louis XIV, que Sa Majesté Charles II ait quitté
La Haye?
— Très sûr, Votre Majesté, répliqua le jeune homme. Mon père a reçu une
lettre qui lui donne des détails; on sait même que le roi a débarqué à
Douvres; des pêcheurs l’ont vu entrer dans le port; le reste est encore
un mystère.
— Je voudrais bien savoir le reste, dit impétueusement Philippe. Vous
savez, vous, mon frère?
Louis XIV rougit encore. C’était la troisième fois depuis une heure.
— Demandez à M. le cardinal, répliqua-t-il d’un ton qui fit lever les
yeux à Mazarin, à Anne d’Autriche, à tout le monde.
— Ce qui veut dire, mon fils, interrompit en riant Anne d’Autriche, que
le roi n’aime pas qu’on cause des choses de l’État hors du conseil.
Philippe accepta de bonne volonté la mercuriale et fit un grand salut,
tout en souriant à son frère d’abord, puis à sa mère. Mais Mazarin
vit du coin de l’œil qu’un groupe allait se reformer dans un angle
de la chambre, et que le duc d’Orléans avec le comte de Guiche et le
chevalier de Lorraine, privés de s’expliquer tout haut, pourraient bien
tout bas en dire plus qu’il n’était nécessaire. Il commençait donc à
leur lancer des œillades pleines de défiance et d’inquiétude, invitant
Anne d’Autriche à jeter quelque perturbation dans le conciliabule,
quand tout à coup Bernouin, entrant sous la portière à la ruelle du
lit, vint dire à l’oreille de son maître:
— Monseigneur, un envoyé de Sa Majesté le roi d’Angleterre.
Mazarin ne put cacher une légère émotion que le roi saisit au passage.
Pour éviter d’être indiscret, moins encore que pour ne pas paraître
inutile, Louis XIV se leva donc aussitôt, et, s’approchant de Son
Éminence, il lui souhaita le bonsoir.
Toute l’assemblée s’était levée avec un grand bruit de chaises
roulantes et de tables poussées.
— Laissez partir peu à peu tout le monde, dit Mazarin tout bas à Louis
XIV, et veuillez m’accorder quelques minutes. J’expédie une affaire
dont, ce soir même, je veux entretenir Votre Majesté.
— Et les reines? demanda Louis XIV.
— Et M. le duc d’Anjou, dit Son Éminence.
En même temps, il se retourna dans sa ruelle, dont les rideaux, en
retombant, cachèrent le lit. Le cardinal, cependant, n’avait pas perdu
de vue ses conspirateurs.
— Monsieur le comte de Guiche! dit-il d’une voix chevrotante, tout
en revêtant, derrière le rideau, la robe de chambre que lui tendait
Bernouin.
— Me voici, monseigneur, dit le jeune homme en s’approchant.
— Prenez mes cartes; vous avez du bonheur, vous... Gagnez-moi un peu
l’argent de ces messieurs.
— Oui, monseigneur.
Le jeune homme s’assit à table, d’où le roi s’éloigna pour causer avec
les reines.
Une partie sérieuse commença entre le comte et plusieurs riches
courtisans.
Cependant, Philippe causait parures avec le chevalier de Lorraine,
et l’on avait cessé d’entendre derrière les rideaux de l’alcôve le
frôlement de la robe de soie du cardinal.
Son Éminence avait suivi Bernouin dans le cabinet adjacent à la chambre
à coucher.