Sur le canal aux eaux d’un vert opaque, bordé de margelles de marbre
où le temps avait déjà semé ses taches noires et des touffes d’herbes
moussues, glissait majestueusement une longue barque plate, pavoisée
aux armes d’Angleterre, surmontée d’un dais et tapissée de longues
étoffes damassées qui traînaient leurs franges dans l’eau. Huit
rameurs, pesant mollement sur les avirons, la faisaient mouvoir sur le
canal avec la lenteur gracieuse des cygnes, qui, troublés dans leur
antique possession par le sillage de la barque, regardaient de loin
passer cette splendeur et ce bruit. Nous disons ce bruit, car la barque
renfermait quatre joueurs de guitare et de luth, deux chanteurs et
plusieurs courtisans, tout chamarrés d’or et de pierreries, lesquels
montraient leurs dents blanches à l’envi pour plaire à lady Stuart,
petite-fille de Henri IV, fille de Charles Ier, sœur de Charles II,
qui occupait sous le dais de cette barque la place d’honneur. Nous
connaissons cette jeune princesse, nous l’avons vue au Louvre avec sa
mère, manquant de bois, manquant de pain, nourrie par le coadjuteur
et les parlements. Elle avait donc, comme ses frères, passé une dure
jeunesse; puis tout à coup elle venait de se réveiller de ce long et
horrible rêve, assise sur les degrés d’un trône, entourée de courtisans
et de flatteurs.
Comme Marie Stuart au sortir de la prison, elle aspirait donc la vie et
la liberté, et, de plus, la puissance et la richesse.
Lady Henriette en grandissant était devenue une beauté remarquable
que la restauration qui venait d’avoir lieu avait rendue célèbre. Le
malheur lui avait ôté l’éclat de l’orgueil, mais la prospérité venait
de le lui rendre. Elle resplendissait dans sa joie et son bien-être,
pareille à ces fleurs de serre qui, oubliées pendant une nuit aux
premières gelées d’automne, ont penché la tête, mais qui le lendemain,
réchauffées à l’atmosphère dans laquelle elles sont nées, se relèvent
plus splendides que jamais. Lord Villiers de Buckingham, fils de celui
qui joue un rôle si célèbre dans les premiers chapitres de cette
histoire, lord Villiers de Buckingham, beau cavalier, mélancolique avec
les femmes, rieur avec les hommes, et Vilmot de Rochester, rieur avec
les deux sexes, se tenaient en ce moment debout devant lady Henriette,
et se disputaient le privilège de la faire sourire.
Quant à cette jeune et belle princesse, adossée à un coussin de velours
brodé d’or, les mains inertes et pendantes qui trempaient dans l’eau,
elle écoutait nonchalamment les musiciens sans les entendre, et elle
entendait les deux courtisans sans avoir l’air de les écouter. C’est
que lady Henriette, cette créature pleine de charmes, cette femme qui
joignait les grâces de la France à celles de l’Angleterre, n’ayant pas
encore aimé, était cruelle dans sa coquetterie.
Aussi le sourire, cette naïve faveur des jeunes filles, n’éclairait pas
même son visage, et si parfois elle levait les yeux, c’était pour les
attacher avec tant de fixité sur l’un ou l’autre cavalier, que leur
galanterie, si effrontée qu’elle fût d’habitude, s’en alarmait et en
devenait timide.
Cependant le bateau marchait toujours, les musiciens faisaient rage, et
les courtisans commençaient à s’essouffler comme eux. D’ailleurs, la
promenade paraissait sans doute monotone à la princesse, car, secouant
tout à coup la tête d’impatience:
— Allons, dit-elle, assez comme cela, messieurs, rentrons.
— Ah! madame, dit Buckingham, nous sommes bien malheureux, nous n’avons
pu réussir à faire trouver la promenade agréable à Votre Altesse.
— Ma mère m’attend, répondit lady Henriette; puis, je vous l’avouerai
franchement, messieurs, je m’ennuie.
Et tout en disant ce mot cruel, la princesse essayait de consoler par
un regard chacun des deux jeunes gens, qui paraissaient consternés
d’une pareille franchise. Le regard produisit son effet, les deux
visages s’épanouirent; mais aussitôt, comme si la royale coquette eût
pensé qu’elle venait de faire trop pour de simples mortels, elle fit un
mouvement, tourna le dos à ses deux orateurs et parut se plonger dans
une rêverie à laquelle il était évident qu’ils n’avaient aucune part.
Buckingham se mordit les lèvres avec colère, car il était véritablement
amoureux de lady Henriette, et, en cette qualité, il prenait tout au
sérieux. Rochester se les mordit aussi; mais, comme son esprit dominait
toujours son cœur, ce fut purement et simplement pour réprimer un
malicieux éclat de rire. La princesse laissait donc errer sur la berge
aux gazons fins et fleuris ses yeux, qu’elle détournait des deux jeunes
gens. Elle aperçut au loin Parry et d’Artagnan.
— Qui vient là-bas? demanda-t-elle.
Les deux jeunes gens firent volte-face avec la rapidité de l’éclair.
— Parry, répondit Buckingham, rien que Parry.
— Pardon, dit Rochester, mais je lui vois un compagnon, ce me semble.
— Oui d’abord, reprit la princesse avec langueur; puis, que signifient
ces mots: «Rien que Parry», dites, milord?
— Parce que, madame, répliqua Buckingham piqué, parce que le fidèle
Parry, l’errant Parry, l’éternel Parry, n’est pas, je crois, de grande
importance.
— Vous vous trompez, monsieur le duc: Parry, l’errant Parry, comme
vous dites, a erré toujours pour le service de ma famille, et voir ce
vieillard est toujours pour moi un doux spectacle.
Lady Henriette suivait la progression ordinaire aux jolies femmes, et
surtout aux femmes coquettes; elle passait du caprice à la contrariété;
le galant avait subi le caprice, le courtisan devait plier sous
l’humeur contrariante.
Buckingham s’inclina, mais ne répondit point.
— Il est vrai, madame, dit Rochester en s’inclinant à son tour, que
Parry est le modèle des serviteurs; mais, madame, il n’est plus jeune,
et nous ne rions, nous, qu’en voyant les choses gaies. Est-ce bien gai,
un vieillard?
— Assez, milord, dit sèchement lady Henriette, ce sujet de conversation
me blesse.
Puis, comme se parlant à elle-même:
— Il est vraiment inouï, continua-t-elle, combien les amis de mon frère
ont peu d’égards pour ses serviteurs!
— Ah! madame, s’écria Buckingham, Votre Grâce me perce le cœur avec un
poignard forgé par ses propres mains.
— Que veut dire cette phrase tournée en manière de madrigal français,
monsieur le duc? Je ne la comprends pas.
— Elle signifie, madame, que vous-même, si bonne, si charmante, si
sensible, vous avez ri quelquefois, pardon, je voulais dire souri, des
radotages futiles de ce bon Parry, pour lequel Votre Altesse se fait
aujourd’hui d’une si merveilleuse susceptibilité.
— Eh bien! milord, dit lady Henriette, si je me suis oubliée à ce
point, vous avez tort de me le rappeler.
Et elle fit un mouvement d’impatience.
— Ce bon Parry veut me parler, je crois. Monsieur de Rochester, faites
donc aborder, je vous prie.
Rochester s’empressa de répéter le commandement de la princesse. Une
minute après, la barque touchait le rivage.
— Débarquons, messieurs, dit lady Henriette en allant chercher le bras
que lui offrait Rochester, bien que Buckingham fût plus près d’elle et
eût présenté le sien.
Alors Rochester, avec un orgueil mal dissimulé qui perça d’outre en
outre le cœur du malheureux Buckingham, fit traverser à la princesse
le petit pont que les gens de l’équipage avaient jeté du bateau royal
sur la berge.
— Où va Votre Grâce? demanda Rochester.
— Vous le voyez, milord, vers ce bon Parry qui erre, comme disait
milord Buckingham, et me cherche avec ses yeux affaiblis par les larmes
qu’il a versées sur nos malheurs.
— Oh! mon Dieu! dit Rochester, que Votre Altesse est triste
aujourd’hui, madame! nous avons, en vérité, l’air de lui paraître des
fous ridicules.
— Parlez pour vous, milord, interrompit Buckingham avec dépit; moi, je
déplais tellement à Son Altesse que je ne lui parais absolument rien.
Ni Rochester ni la princesse ne répondirent; on vit seulement lady
Henriette entraîner son cavalier d’une course plus rapide. Buckingham
resta en arrière et profita de cet isolement pour se livrer, sur son
mouchoir, à des morsures tellement furieuses que la batiste fut mise en
lambeaux au troisième coup de dents.
— Parry, bon Parry, dit la princesse avec sa petite voix, viens par
ici; je vois que tu me cherches, et j’attends.
— Ah! madame, dit Rochester venant charitablement au secours de son
compagnon, demeuré, comme nous l’avons dit, en arrière, si Parry ne
voit pas Votre Altesse, l’homme qui le suit est un guide suffisant,
même pour un aveugle; car, en vérité, il a des yeux de flamme; c’est un
fanal à double lampe que cet homme.
— Éclairant une fort belle et fort martiale figure, dit la princesse
décidée à rompre en visière à tout propos.
Rochester s’inclina.
— Une de ces vigoureuses têtes de soldat comme on n’en voit qu’en
France, ajouta la princesse avec la persévérance de la femme sûre de
l’impunité.
Rochester et Buckingham se regardèrent comme pour se dire: «Mais
qu’a-t-elle donc?»
— Voyez, monsieur de Buckingham, ce que veut Parry, dit lady Henriette:
allez.
Le jeune homme, qui regardait cet ordre comme une faveur, reprit
courage et courut au-devant de Parry, qui, toujours suivi par
d’Artagnan, s’avançait avec lenteur du côté de la noble compagnie.
Parry marchait avec lenteur à cause de son âge. D’Artagnan marchait
lentement et noblement, comme devait marcher d’Artagnan doublé d’un
tiers de million, c’est-à-dire sans forfanterie, mais aussi sans
timidité. Lorsque Buckingham, qui avait mis un grand empressement à
suivre les intentions de la princesse, laquelle s’était arrêtée sur
un banc de marbre, comme fatiguée des quelques pas qu’elle venait de
faire, lorsque Buckingham, disons-nous, ne fut plus qu’à quelques pas
de Parry, celui-ci le reconnut.
— Ah! milord, dit-il tout essoufflé, Votre Grâce veut-elle obéir au roi?
— En quoi, monsieur Parry? demanda le jeune homme avec une sorte de
froideur tempérée par le désir d’être agréable à la princesse.
— Eh bien! Sa Majesté prie Votre Grâce de présenter Monsieur à lady
Henriette Stuart.
— Monsieur qui, d’abord? demanda le duc avec hauteur.
D’Artagnan, on le sait, était facile à effaroucher; le ton de milord
Buckingham lui déplut. Il regarda le courtisan à la hauteur des yeux,
et deux éclairs brillèrent sous ses sourcils froncés. Puis, faisant un
effort sur lui-même:
— Monsieur le chevalier d’Artagnan, milord, répondit-il tranquillement.
— Pardon, monsieur, mais ce nom m’apprend votre nom, voilà tout.
— C’est-à-dire?
— C’est-à-dire que je ne vous connais pas.
— Je suis plus heureux que vous, monsieur, répondit d’Artagnan,
car, moi, j’ai eu l’honneur de connaître beaucoup votre famille et
particulièrement milord duc de Buckingham, votre illustre père.
— Mon père? fit Buckingham. En effet, monsieur, il me semble maintenant
me rappeler... M. le chevalier d’Artagnan, dites-vous?
D’Artagnan s’inclina.
— En personne, dit-il.
— Pardon, n’êtes-vous point l’un de ces Français qui eurent avec mon
père certains rapports secrets?
— Précisément, monsieur le duc, je suis un de ces Français-là.
— Alors, monsieur, permettez-moi de vous dire qu’il est étrange que mon
père, de son vivant, n’ait jamais entendu parler de vous.
— Non, monsieur, mais il en a entendu parler au moment de sa mort;
c’est moi qui lui ai fait passer, par le valet de chambre de la reine
Anne d’Autriche, l’avis du danger qu’il courait; malheureusement l’avis
est arrivé trop tard.
— N’importe! monsieur, dit Buckingham, je comprends maintenant qu’ayant
eu l’intention de rendre un service au père, vous veniez réclamer la
protection du fils.
— D’abord, milord, répondit flegmatiquement d’Artagnan, je ne réclame
la protection de personne. Sa Majesté le roi Charles II, à qui j’ai eu
l’honneur de rendre quelques services (il faut vous dire, monsieur, que
ma vie s’est passée à cette occupation), le roi Charles II, donc, qui
veut bien m’honorer de quelque bienveillance, a désiré que je fusse
présenté à lady Henriette, sa sœur, à laquelle j’aurai peut-être aussi
le bonheur d’être utile dans l’avenir. Or, le roi vous savait en ce
moment auprès de Son Altesse, et m’a adressé à vous, par l’entremise
de Parry. Il n’y a pas d’autre mystère. Je ne vous demande absolument
rien, et si vous ne voulez pas me présenter à Son Altesse, j’aurai la
douleur de me passer de vous et la hardiesse de me présenter moi-même.
— Au moins, monsieur, répliqua Buckingham, qui tenait à avoir le
dernier mot, vous ne reculerez pas devant une explication provoquée par
vous.
— Je ne recule jamais, monsieur, dit d’Artagnan.
— Vous devez savoir alors, puisque vous avez eu des rapports secrets
avec mon père, quelque détail particulier?
— Ces rapports sont déjà loin de nous, monsieur, car vous n’étiez pas
encore né, et pour quelques malheureux ferrets de diamant que j’ai
reçus de ses mains et rapportés en France, ce n’est vraiment pas la
peine de réveiller tant de souvenirs.
— Ah! monsieur, dit vivement Buckingham en s’approchant de d’Artagnan
et en lui tendant la main, c’est donc vous! vous que mon père a tant
cherché et qui pouviez tant attendre de nous!
— Attendre, monsieur! en vérité, c’est là mon fort, et toute ma vie
j’ai attendu.
Pendant ce temps, la princesse, lasse de ne pas voir venir à elle
l’étranger, s’était levée et s’était approchée.
— Au moins, monsieur, dit Buckingham, n’attendrez-vous point cette
présentation que vous réclamez de moi.
Alors, se retournant et s’inclinant devant lady Henriette:
— Madame, dit le jeune homme, le roi votre frère désire que j’aie
l’honneur de présenter à Votre Altesse M. le chevalier d’Artagnan.
— Pour que Votre Altesse ait au besoin un appui solide et un ami sûr,
ajouta Parry.
D’Artagnan s’inclina.
— Vous avez encore quelque chose à dire, Parry? répondit lady Henriette
souriant à d’Artagnan, tout en adressant la parole au vieux serviteur.
— Oui, madame, le roi désire que Votre Altesse garde religieusement
dans sa mémoire le nom et se souvienne du mérite de M. d’Artagnan, à
qui Sa Majesté doit, dit-elle, d’avoir recouvré son royaume.
Buckingham, la princesse et Rochester se regardèrent étonnés.
— Cela, dit d’Artagnan, est un autre petit secret dont, selon toute
probabilité, je ne me vanterai pas au fils de Sa Majesté le roi Charles
II, comme j’ai fait à vous à l’endroit des ferrets de diamant.
— Madame, dit Buckingham, Monsieur vient, pour la seconde fois, de
rappeler à ma mémoire un événement qui excite tellement ma curiosité,
que j’oserai vous demander la permission de l’écarter un instant de
vous, pour l’entretenir en particulier.
— Faites, milord, dit la princesse, mais rendez bien vite à la sœur
cet ami si dévoué au frère.
Et elle reprit le bras de Rochester, pendant que Buckingham prenait
celui de d’Artagnan.
— Oh! racontez-moi donc, chevalier, dit Buckingham, toute cette affaire
des diamants, que nul ne sait en Angleterre, pas même le fils de celui
qui en fut le héros.
— Milord, une seule personne avait le droit de raconter toute cette
affaire, comme vous dites, c’était votre père; il a jugé à propos de se
taire, je vous demanderai la permission de l’imiter.
Et d’Artagnan s’inclina en homme sur lequel il est évident qu’aucune
instance n’aura de prise.
— Puisqu’il en est ainsi, monsieur, dit Buckingham, pardonnez-moi mon
indiscrétion, je vous prie; et si quelque jour, moi aussi, j’allais en
France...
Et il se retourna pour donner un dernier regard à la princesse, qui ne
s’inquiétait guère de lui, toute occupée qu’elle était ou paraissait
être de la conversation de Rochester.
Buckingham soupira.
— Eh bien? demanda d’Artagnan.
— Je disais donc que si quelque jour, moi aussi, j’allais en France...
— Vous irez, milord, dit en souriant d’Artagnan, c’est moi qui vous en
réponds.
— Et pourquoi cela?
— Oh! j’ai d’étranges manières de prédiction, moi; et une fois que je
prédis, je me trompe rarement. Si donc vous venez en France?
— Eh bien! monsieur, vous à qui les rois demandent cette précieuse
amitié qui leur rend des couronnes, j’oserai vous demander un peu de ce
grand intérêt que vous avez voué à mon père.
— Milord, répondit d’Artagnan, croyez que je me tiendrai pour fort
honoré, si, là-bas, vous voulez bien encore vous souvenir que vous
m’avez vu ici. Et maintenant, permettez...
Se retournant alors vers lady Henriette:
— Madame, dit-il, Votre Altesse est fille de France, et, en cette
qualité, j’espère la revoir à Paris. Un de mes jours heureux sera celui
où Votre Altesse me donnera un ordre quelconque qui me rappelle, à moi,
qu’elle n’a point oublié les recommandations de son auguste frère.
Et il s’inclina devant la jeune princesse, qui lui donna sa main à
baiser avec une grâce toute royale.
— Ah! madame, dit tout bas Buckingham, que faudrait-il faire pour
obtenir de Votre Altesse une pareille faveur?
— Dame! milord, répondit lady Henriette, demandez à M. d’Artagnan, il
vous le dira.
Chapitre XXXVI — Comment d’Artagnan tira, comme eût fait une fée, une
maison de plaisance d’une boîte de sapin
Les paroles du roi, touchant l’amour-propre de Monck, n’avaient pas
inspiré à d’Artagnan une médiocre appréhension. Le lieutenant avait
eu toute sa vie le grand art de choisir ses ennemis, et lorsqu’il
les avait pris implacables et invincibles, c’est qu’il n’avait pu,
sous aucun prétexte, faire autrement. Mais les points de vue changent
beaucoup dans la vie. C’est une lanterne magique dont l’œil de l’homme
modifie chaque année les aspects. Il en résulte que, du dernier jour
d’une année où l’on voyait blanc, au premier jour de l’autre où l’on
verra noir, il n’y a que l’espace d’une nuit. Or, d’Artagnan, lorsqu’il
partit de Calais avec ses dix sacripants, se souciait aussi peu de
prendre à partie Goliath, Nabuchodonosor ou Holopherne, que de croiser
l’épée avec une recrue, ou que de discuter avec son hôtesse. Alors il
ressemblait à l’épervier qui à jeun attaque un bélier. La faim aveugle.
Mais d’Artagnan rassasié, d’Artagnan riche, d’Artagnan vainqueur,
d’Artagnan fier d’un triomphe si difficile, d’Artagnan avait trop à
perdre pour ne pas compter chiffre à chiffre avec la mauvaise fortune
probable.
Il songeait donc, tout en revenant de sa présentation, à une seule
chose, c’est-à-dire à ménager un homme aussi puissant que Monck, un
homme que Charles ménageait aussi, tout roi qu’il était; car, à peine
établi, le protégé pouvait encore avoir besoin du protecteur, et ne lui
refuserait point par conséquent, le cas échéant, la mince satisfaction
de déporter M. d’Artagnan, ou de le renfermer dans quelque tour du
Middlesex, ou de le faire un peu noyer dans le trajet maritime de
Douvres à Boulogne. Ces sortes de satisfactions se rendent de rois à
vice-rois, sans tirer autrement à conséquence.
Il n’était même pas besoin que le roi fût actif dans cette contrepartie
de la pièce où Monck prendrait sa revanche. Le rôle du roi se bornerait
tout simplement à pardonner au vice-roi d’Irlande tout ce qu’il aurait
entrepris contre d’Artagnan. Il ne fallait rien autre chose pour mettre
la conscience du duc d’Albermale en repos qu’un _te absolvo_ dit en
riant, ou le griffonnage du Charles, _the king_, tracé au bas d’un
parchemin; et avec ces deux mots prononcés, ou ces trois mots écrits,
le pauvre d’Artagnan était à tout jamais enterré sous les ruines
de son imagination. Et puis, chose assez inquiétante pour un homme
aussi prévoyant que l’était notre mousquetaire, il se voyait seul, et
l’amitié d’Athos ne suffisait point pour le rassurer. Certes, s’il
se fût agi d’une bonne distribution de coups d’épée, le mousquetaire
eût compté sur son compagnon; mais dans des délicatesses avec un roi,
lorsque le peut-être d’un hasard malencontreux viendrait aider à la
justification de Monck ou de Charles II, d’Artagnan connaissait assez
Athos pour être sûr qu’il ferait la plus belle part à la loyauté du
survivant, et se contenterait de verser force larmes sur la tombe du
mort, quitte, si le mort était son ami, à composer ensuite son épitaphe
avec les superlatifs les plus pompeux.
«Décidément, pensait le Gascon, et cette pensée était le résultat des
réflexions qu’il venait de faire tout bas, et que nous venons de faire
tout haut, décidément il faut que je me réconcilie avec M. Monck, et
que j’acquière la preuve de sa parfaite indifférence pour le passé.
Si, ce qu’à Dieu ne plaise, il est encore maussade et réservé dans
l’expression de ce sentiment, je donne mon argent à emporter à Athos,
je demeure en Angleterre juste assez de temps pour le dévoiler; puis,
comme j’ai l’œil vif et le pied léger, je saisis le premier signe
hostile, je décampe, je me cache chez milord de Buckingham, qui me
paraît bon diable au fond, et auquel, en récompense de son hospitalité,
je raconte alors toute cette histoire de diamants, qui ne peut plus
compromettre qu’une vieille reine, laquelle peut bien passer, étant la
femme d’un ladre vert comme M. de Mazarin, pour avoir été autrefois la
maîtresse d’un beau seigneur comme Buckingham. Mordioux! c’est dit, et
ce Monck ne me surmontera pas. Eh! d’ailleurs, une idée!»
On sait que ce n’étaient pas, en général, les idées qui manquaient à
d’Artagnan. C’est que, pendant son monologue, d’Artagnan venait de se
boutonner jusqu’au menton, et rien n’excitait en lui l’imagination
comme cette préparation à un combat quelconque, nommée accinction par
les Romains. Il arriva tout échauffé au logis du duc d’Albermale. On
l’introduisit chez le vice-roi avec une célérité qui prouvait qu’on le
regardait comme étant de la maison. Monck était dans son cabinet de
travail.
— Milord, lui dit d’Artagnan avec cette expression de franchise que le
Gascon savait si bien étendre sur son visage rusé, milord, je viens
demander un conseil à Votre Grâce.
Monck, aussi boutonné moralement que son antagoniste l’était
physiquement, Monck répondit:
— Demandez, mon cher.
Et sa figure présentait une expression non moins ouverte que celle de
d’Artagnan.
— Milord, avant toute chose, promettez-moi secret et indulgence.
— Je vous promets tout ce que vous voudrez. Qu’y a-t-il? dites!
— Il y a, milord, que je ne suis pas tout à fait content du roi.
— Ah! vraiment! Et en quoi, s’il vous plaît, mon cher lieutenant?
— En ce que Sa Majesté se livre parfois à des plaisanteries fort
compromettantes pour ses serviteurs, et la plaisanterie, milord, est
une arme qui blesse fort les gens d’épée comme nous.
Monck fit tous ses efforts pour ne pas trahir sa pensée; mais
d’Artagnan le guettait avec une attention trop soutenue pour ne pas
apercevoir une imperceptible rougeur sur ses joues.
— Mais quant à moi, dit Monck de l’air le plus naturel du monde, je
ne suis pas ennemi de la plaisanterie, mon cher monsieur d’Artagnan;
mes soldats vous diront même que bien des fois, au camp, j’entendais
fort indifféremment, et avec un certain goût même, les chansons
satiriques qui, de l’armée de Lambert, passaient dans la mienne, et
qui, bien certainement, eussent écorché les oreilles d’un général plus
susceptible que je ne le suis.
— Oh! milord, fit d’Artagnan, je sais que vous êtes un homme complet,
je sais que vous êtes placé depuis longtemps au-dessus des misères
humaines, mais il y a plaisanteries et plaisanteries, et certaines,
quant à moi, ont le privilège de m’irriter au-delà de toute expression.
— Peut-on savoir lesquelles, _my dear_?
— Celles qui sont dirigées contre mes amis ou contre les gens que je
respecte, milord.
Monck fit un imperceptible mouvement que d’Artagnan aperçut.
— Et en quoi, demanda Monck, en quoi le coup d’épingle qui égratigne
autrui peut-il vous chatouiller la peau? Contez-moi cela, voyons!
— Milord, je vais vous l’expliquer par une seule phrase; il s’agissait
de vous.
Monck fit un pas vers d’Artagnan.
— De moi? dit-il.
— Oui, et voilà ce que je ne puis m’expliquer; mais aussi peut-être
est-ce faute de connaître son caractère. Comment le roi a-t-il le cœur
de railler un homme qui lui a rendu tant et de si grands services?
Comment comprendre qu’il s’amuse à mettre aux prises un lion comme vous
avec un moucheron comme moi?
— Aussi je ne vois cela en aucune façon, dit Monck.
— Si fait! Enfin, le roi, qui me devait une récompense, pouvait me
récompenser comme un soldat, sans imaginer cette histoire de rançon qui
vous touche, milord.
— Non, fit Monck en riant, elle ne me touche en aucune façon, je vous
jure.
— Pas à mon endroit, je le comprends; vous me connaissez, milord, je
suis si discret que la tombe paraîtrait bavarde auprès de moi; mais...
comprenez-vous, milord?
— Non, s’obstina à dire Monck.
— Si un autre savait le secret que je sais...
— Quel secret?
— Eh! milord, ce malheureux secret de Newcastle.
— Ah! le million de M. le comte de La Fère?
— Non, milord, non; l’entreprise faite sur Votre Grâce.
— C’était bien joué, chevalier, voilà tout; et il n’y avait rien à
dire; vous êtes un homme de guerre, brave et rusé à la fois, ce qui
prouve que vous réunissez les qualités de Fabius et d’Annibal. Donc,
vous avez usé de vos moyens, de la force et de la ruse; il n’y a rien à
dire à cela, et c’était à moi de me garantir.
— Eh! je le sais, milord, et je n’attendais pas moins de votre
impartialité, aussi, s’il n’y avait que l’enlèvement en lui-même,
mordioux! ce ne serait rien; mais il y a...
— Quoi?
— Les circonstances de cet enlèvement.
— Quelles circonstances?
— Vous savez bien, milord, ce que je veux dire.
— Non, Dieu me damne!
— Il y a... c’est qu’en vérité c’est fort difficile à dire.
— Il y a?
— Eh bien! il y a cette diable de boîte.
Monck rougit visiblement.
— Cette indignité de boîte, continua d’Artagnan, de boîte en sapin,
vous savez?
— Bon! je l’oubliais.
— En sapin, continua d’Artagnan, avec des trous pour le nez et la
bouche. En vérité, milord, tout le reste était bien; mais la boîte, la
boîte! décidément, c’était une mauvaise plaisanterie.
Monck se démenait dans tous les sens.
— Et cependant, que j’aie fait cela, reprit d’Artagnan, moi, un
capitaine d’aventures, c’est tout simple, parce que, à côté de l’action
un peu légère que j’ai commise, mais que la gravité de la situation
peut faire excuser, j’ai la circonspection et la réserve.
— Oh! dit Monck, croyez que je vous connais bien, monsieur d’Artagnan,
et que je vous apprécie.
D’Artagnan ne perdait pas Monck de vue, étudiant tout ce qui se passait
dans l’esprit du général au fur et à mesure qu’il parlait.
— Mais il ne s’agit pas de moi, reprit-il.
— Enfin, de qui s’agit-il donc? demanda Monck, qui commençait à
s’impatienter.
— Il s’agit du roi, qui jamais ne retiendra sa langue.
— Eh bien! quand il parlerait, au bout du compte? dit Monck en
balbutiant.
— Milord, reprit d’Artagnan, ne dissimulez pas, je vous en supplie,
avec un homme qui parle aussi franchement que je le fais. Vous avez le
droit de hérisser votre susceptibilité, si bénigne qu’elle soit. Que
diable! ce n’est pas la place d’un homme sérieux comme vous, d’un homme
qui joue avec des couronnes et des sceptres comme un bohémien avec des
boules; ce n’est pas la place d’un homme sérieux, disais-je, que d’être
enfermé dans une boîte, ainsi qu’un objet curieux d’histoire naturelle;
car enfin, vous comprenez, ce serait pour faire crever de rire tous vos
ennemis, et vous êtes si grand, si noble, si généreux, que vous devez
en avoir beaucoup. Ce secret pourrait faire crever de rire la moitié du
genre humain si l’on vous représentait dans cette boîte. Or, il n’est
pas décent que l’on rie ainsi du second personnage de ce royaume.
Monck perdit tout à fait contenance à l’idée de se voir représenté dans
sa boîte.
Le ridicule, comme l’avait judicieusement prévu d’Artagnan, faisait sur
lui ce que ni les hasards de la guerre, ni les désirs de l’ambition, ni
la crainte de la mort n’avaient pu faire.
«Bon! pensa le Gascon, il a peur; je suis sauvé.»
— Oh! quant au roi, dit Monck, ne craignez rien, cher monsieur
d’Artagnan, le roi ne plaisantera pas avec Monck, je vous jure!
L’éclair de ses yeux fut intercepté au passage par d’Artagnan. Monck se
radoucit aussitôt.
— Le roi, continua-t-il, est d’un trop noble naturel, le roi a un cœur
trop haut placé pour vouloir du mal à qui lui fait du bien.
— Oh! certainement s’écria d’Artagnan. Je suis entièrement de votre
opinion sur le cœur du roi, mais non sur sa tête; il est bon, mais il
est léger.
— Le roi ne sera pas léger avec Monck, soyez tranquille.
— Ainsi, vous êtes tranquille, vous, milord?
— De ce côté du moins, oui, parfaitement.
— Oh! je vous comprends, vous êtes tranquille du côté du roi.
— Je vous l’ai dit.
— Mais vous n’êtes pas aussi tranquille du mien?
— Je croyais vous avoir affirmé que je croyais à votre loyauté et à
votre discrétion.
— Sans doute, sans doute; mais vous réfléchirez à une chose...
— À laquelle?...
— C’est que je ne suis pas seul, c’est que j’ai des compagnons; et
quels compagnons!
— Oh! oui, je les connais.
— Malheureusement, milord, et ils vous connaissent aussi.
— Eh bien?
— Eh bien! ils sont là-bas, à Boulogne, ils m’attendent.
— Et vous craignez...?
— Oui, je crains qu’en mon absence... Parbleu! Si j’étais près d’eux,
je répondrais bien de leur silence.
— Avais-je raison de vous dire que le danger, s’il y avait danger, ne
viendrait pas de Sa Majesté, quelque peu disposée qu’elle soit à la
plaisanterie, mais de vos compagnons, comme vous dites... Être raillé
par un roi, c’est tolérable encore, mais par des goujats d’armée...
Goddam!
— Oui, je comprends, c’est insupportable; et voilà pourquoi, milord, je
venais vous dire: «Ne croyez-vous pas qu’il serait bon que je partisse
pour la France le plus tôt possible?»
— Certes, si vous croyez que votre présence...
— Impose à tous ces coquins? De cela, oh! j’en suis sûr, milord.
— Votre présence n’empêchera point le bruit de se répandre s’il a
transpiré déjà.
— Oh! il n’a point transpiré, milord, je vous le garantis. En tout cas,
croyez que je suis bien déterminé à une grande chose.
— Laquelle?
— À casser la tête au premier qui aura propagé ce bruit et au premier
qui l’aura entendu. Après quoi, je reviens en Angleterre chercher un
asile et peut-être de l’emploi auprès de Votre Grâce.
— Oh! revenez, revenez!
— Malheureusement, milord, je ne connais que vous, ici, et je ne vous
trouverai plus, ou vous m’aurez oublié dans vos grandeurs.
— Écoutez, monsieur d’Artagnan, répondit Monck, vous êtes un charmant
gentilhomme, plein d’esprit et de courage; vous méritez toutes les
fortunes de ce monde; venez avec moi en Écosse, et, je vous jure, je
vous y ferai dans ma vice-royauté un sort que chacun enviera.
— Oh! milord, c’est impossible à cette heure. À cette heure, j’ai un
devoir sacré à remplir; j’ai à veiller autour de votre gloire; j’ai à
empêcher qu’un mauvais plaisant ne ternisse aux yeux des contemporains,
qui sait? aux yeux de la postérité même, l’éclat de votre nom.
— De la postérité, monsieur d’Artagnan?
— Eh! sans doute; il faut que, pour la postérité, tous les détails
de cette histoire restent un mystère; car enfin, admettez que cette
malheureuse histoire du coffre de sapin se répande, et l’on dira, non
pas que vous avez rétabli le roi loyalement, en vertu de votre libre
arbitre, mais bien par suite d’un compromis fait entre vous deux à
Scheveningen. J’aurai beau dire comment la chose s’est passée, moi qui
le sais, on ne me croira pas, et l’on dira que j’ai reçu ma part du
gâteau et que je la mange.
Monck fronça le sourcil.
— Gloire, honneur, probité, dit-il, vous n’êtes que de vains mots!
— Brouillard, répliqua d’Artagnan, brouillard à travers lequel personne
ne voit jamais bien clair.
— Eh bien! alors, allez en France, mon cher monsieur, dit Monck; allez
et, pour vous rendre l’Angleterre plus accessible et plus agréable,
acceptez un souvenir de moi.
«Mais allons donc!» pensa d’Artagnan.
— J’ai sur les bords de la Clyde, continua Monck, une petite maison
sous des arbres, un cottage, comme on appelle cela ici. À cette maison
sont attachés une centaine d’arpents de terre; acceptez-la.
— Oh! milord...
— Dame! vous serez là chez vous, et ce sera le refuge dont vous me
parliez tout à l’heure.
— Moi, je serais votre obligé à ce point, milord! En vérité, j’en ai
honte!
— Non pas, monsieur, reprit Monck avec un fin sourire, non pas, c’est
moi qui serai le vôtre.
Et serrant la main du mousquetaire:
— Je vais faire dresser l’acte de donation, dit-il.
Et il sortit.
D’Artagnan le regarda s’éloigner et demeura pensif et même ému.
— Enfin, dit-il, voilà pourtant un brave homme. Il est triste de sentir
seulement que c’est par peur de moi et non par affection qu’il agit
ainsi. Eh bien! je veux que l’affection lui vienne.
Puis, après un instant de réflexion plus profonde:
— Bah! dit-il, à quoi bon? C’est un Anglais!
Et il sortit, à son tour, un peu étourdi de ce combat.
— Ainsi, dit-il, me voilà propriétaire. Mais comment diable partager
le cottage avec Planchet? À moins que je ne lui donne les terres et
que je ne prenne le château, ou bien que ce ne soit lui qui ne prenne
le château, et moi... Fi donc! M. Monck ne souffrirait point que je
partageasse avec un épicier une maison qu’il a habitée! Il est trop
fier pour cela! D’ailleurs, pourquoi en parler? Ce n’est point avec
l’argent de la société que j’ai acquis cet immeuble; c’est avec ma
seule intelligence; il est donc bien à moi. Allons retrouver Athos.
Et il se dirigea vers la demeure du comte de La Fère.
Chapitre XXXVII — Comment d’Artagnan régla le passif de la société
avant d’établir son actif
«Décidément, se dit d’Artagnan, je suis en veine. Cette étoile qui luit
une fois dans la vie de tout homme, qui a lui pour Job et pour Irus, le
plus malheureux des Juifs et le plus pauvre des Grecs, vient enfin de
luire pour moi. Je ne ferai pas de folie, je profiterai; c’est assez
tard pour que je sois raisonnable.»
Il soupa ce soir-là de fort bonne humeur avec son amis Athos, ne lui
parla pas de la donation attendue, mais ne put s’empêcher, tout en
mangeant, de questionner son ami sur les provenances, les semailles,
les plantations.
Athos répondit complaisamment, comme il faisait toujours. Son idée
était que d’Artagnan voulait devenir propriétaire; seulement, il se
prit plus d’une fois à regretter l’humeur si vive, les saillies si
divertissantes du gai compagnon d’autrefois. D’Artagnan, en effet,
profitait du reste de graisse figée sur l’assiette pour y tracer des
chiffres et faire des additions d’une rotondité surprenante.
L’ordre ou plutôt la licence d’embarquement arriva chez eux le soir.
Tandis qu’on remettait le papier au comte, un autre messager tendait à
d’Artagnan une petite liasse de parchemins revêtus de tous les sceaux
dont se pare la propriété foncière en Angleterre. Athos le surprit à
feuilleter ces différents actes, qui établissaient la transmission de
propriété. Le prudent Monck, d’autres eussent dit le généreux Monck,
avait commué la donation en une vente, et reconnaissait avoir reçu la
somme de quinze mille livres pour prix de la cession.
Déjà le messager s’était éclipsé. D’Artagnan lisait toujours, Athos
le regardait en souriant. D’Artagnan, surprenant un de ces sourires
par-dessus son épaule, renferma toute la liasse dans son étui.
— Pardon, dit Athos.
— Oh! vous n’êtes pas indiscret, mon cher, répliqua le lieutenant; je
voudrais...
— Non, ne me dites rien, je vous prie: des ordres sont choses si
sacrées, qu’à son frère, à son père, le chargé de ces ordres ne doit
pas avouer un mot. Ainsi, moi qui vous parle et qui vous aime plus
tendrement que frère, père et tout au monde...
— Hors votre Raoul?
— J’aimerai plus encore Raoul lorsqu’il sera un homme et que je l’aurai
vu se dessiner dans toutes les phases de son caractère et de ses
actes... comme je vous ai vu, vous, mon ami.
— Vous disiez donc que vous aviez un ordre aussi, et que vous ne me le
communiqueriez pas?
— Oui, cher d’Artagnan.
Le Gascon soupira.
— Il fut un temps, dit-il, où cet ordre, vous l’eussiez mis là, tout
ouvert sur la table, en disant: «D’Artagnan, lisez-nous ce grimoire, à
Porthos, à Aramis et à moi.»
— C’est vrai... Oh! c’était la jeunesse, la confiance, la généreuse
saison où le sang commande lorsqu’il est échauffé par la passion!
— Eh bien! Athos, voulez-vous que je vous dise?
— Dites, ami.
— Cet adorable temps, cette généreuse saison, cette domination du sang
échauffé, toutes choses fort belles sans doute, je ne les regrette pas
du tout. C’est absolument comme le temps des études... J’ai toujours
rencontré quelque part un sot pour me vanter ce temps des pensums, des
férules, des croûtes de pain sec... C’est singulier, je n’ai jamais
aimé cela, moi; et si actif, si sobre que je fusse (vous savez si je
l’étais, Athos), si simple que je parusse dans mes habits, je n’ai pas
moins préféré les broderies de Porthos à ma petite casaque poreuse, qui
laissait passer la bise en hiver, le soleil en été. Voyez-vous, mon
ami, je me défierai toujours de celui qui prétendra préférer le mal au
bien. Or, du temps passé, tout fut mal pour moi, du temps où chaque
mois voyait un trou de plus à ma peau et à ma casaque, un écu d’or de
moins dans ma pauvre bourse; de cet exécrable temps de bascules et de
balançoires, je ne regrette absolument rien, rien, rien, que notre
amitié; car chez moi il y a un cœur; et, c’est miracle, ce cœur n’a
pas été desséché par le vent de la misère qui passait aux trous de mon
manteau, ou traversé par les épées de toute fabrique qui passaient aux
trous de ma pauvre chair.
— Ne regrettez pas notre amitié, dit Athos; elle ne mourra qu’avec
nous. L’amitié se compose surtout de souvenirs et d’habitudes, et si
vous avez fait tout à l’heure une petite satire de la mienne parce que
j’hésite à vous révéler ma mission en France...
— Moi?... Ô ciel! si vous saviez, cher et bon ami, comme désormais
toutes les missions du monde vont me devenir indifférentes!
Et il serra ses parchemins dans sa vaste poche. Athos se leva de table
et appela l’hôte pour payer la dépense.
— Depuis que je suis votre ami, dit d’Artagnan, je n’ai jamais payé un
écot. Porthos souvent, Aramis quelquefois, et vous, presque toujours,
vous tirâtes votre bourse au dessert. Maintenant, je suis riche, et je
vais essayer si cela est héroïque de payer.
— Faites, dit Athos en remettant sa bourse dans sa poche.
Les deux amis se dirigèrent ensuite vers le port, non sans que
d’Artagnan eût regardé en arrière pour surveiller le transport de ses
chers écus. La nuit venait d’étendre son voile épais sur l’eau jaune de
la Tamise; on entendait ces bruits de tonnes et de poulies, précurseurs
de l’appareillage, qui tant de fois avaient fait battre le cœur des
mousquetaires, alors que le danger de la mer était le moindre de ceux
qu’ils allaient affronter. Cette fois, ils devaient s’embarquer sur un
grand vaisseau qui les attendait à Gravesend, et Charles II, toujours
délicat dans les petites choses, avait envoyé un de ses yachts avec
douze hommes de sa garde écossaise, pour faire honneur à l’ambassadeur
qu’il députait en France. À minuit le yacht avait déposé ses passagers
à bord du vaisseau, et à huit heures du matin le vaisseau débarquait
l’ambassadeur et son ami devant la jetée de Boulogne.
Tandis que le comte avec Grimaud s’occupait des chevaux pour aller
droit à Paris, d’Artagnan courait à l’hôtellerie où, selon ses ordres,
sa petite armée devait l’attendre. Ces messieurs déjeunaient d’huîtres,
de poisson et d’eau-de-vie aromatisée, lorsque parut d’Artagnan. Ils
étaient bien gais, mais aucun n’avait encore franchi les limites de la
raison. Un hourra de joie accueillit le général.
— Me voici, dit d’Artagnan; la campagne est terminée. Je viens apporter
à chacun le supplément de solde qui était promis.
Les yeux brillèrent.
— Je gage qu’il n’y a déjà plus cent livres dans l’escarcelle du plus
riche de vous?
— C’est vrai! s’écria-t-on en chœur.
— Messieurs, dit alors d’Artagnan, voici la dernière consigne. Le
traité de commerce a été conclu, grâce à ce coup de main qui nous a
rendus maîtres du plus habile financier de l’Angleterre; car à présent,
je dois vous l’avouer, l’homme qu’il s’agissait d’enlever, c’était le
trésorier du général Monck.
Ce mot de trésorier produisit un certain effet dans son armée.
D’Artagnan remarqua que les yeux du seul Menneville ne témoignaient pas
d’une foi parfaite.
— Ce trésorier, continua d’Artagnan, je l’ai emmené sur un terrain
neutre, la Hollande; je lui ai fait signer le traité, je l’ai reconduit
moi-même à Newcastle, et, comme il devait être satisfait de nos
procédés à son égard, comme le coffre de sapin avait été porté toujours
sans secousses et rembourré moelleusement, j’ai demandé pour vous une
gratification. La voici.
Il jeta un sac assez respectable sur la nappe. Tous étendirent
involontairement la main.
— Un moment, mes agneaux, dit d’Artagnan; s’il y a les bénéfices, il y
a aussi les charges.
— Oh! oh! murmura l’assemblée.
— Nous allons nous trouver, mes amis, dans une position qui ne serait
pas tenable pour des gens sans cervelle; je parle net: nous sommes
entre la potence et la Bastille.
— Oh! oh! dit le chœur.
— C’est aisé à comprendre. Il a fallu expliquer au général Monck la
disparition de son trésorier; j’ai attendu pour cela le moment fort
inespéré de la restauration du roi Charles II, qui est de mes amis...
L’armée échangea un regard de satisfaction contre le regard assez
orgueilleux de d’Artagnan.
— Le roi restauré, j’ai rendu à M. Monck son homme d’affaires, un peu
déplumé, c’est vrai, mais enfin je le lui ai rendu. Or, le général
Monck, en me pardonnant, car il m’a pardonné, n’a pu s’empêcher de me
dire ces mots que j’engage chacun de vous à se graver profondément là,
entre les yeux, sous la voûte du crâne: «Monsieur, la plaisanterie est
bonne, mais je n’aime pas naturellement les plaisanteries; si jamais
un mot de ce que vous avez fait (vous comprenez, monsieur Menneville)
s’échappait de vos lèvres ou des lèvres de vos compagnons, j’ai dans
mon gouvernement d’Écosse et d’Irlande sept cent quarante et une
potences en bois de chêne, chevillées de fer et graissées à neuf toutes
les semaines. Je ferais présent d’une de ces potences à chacun de vous,
et, remarquez-le bien, cher monsieur d’Artagnan, ajouta-t-il (remarquez
le aussi, cher monsieur Menneville), il m’en resterait encore sept cent
trente pour mes menus plaisirs. De plus...»
— Ah! ah! firent les auxiliaires, il y a du plus?
— Une misère de plus: «Monsieur d’Artagnan, j’expédie au roi de France
le traité en question, avec prière de faire fourrer à la Bastille
provisoirement, puis de m’envoyer là-bas tous ceux qui ont pris part
à l’expédition; et c’est une prière à laquelle le roi se rendra
certainement.»
Un cri d’effroi partit de tous les coins de la table.
— Là! là! dit d’Artagnan; ce brave M. Monck a oublié une chose, c’est
qu’il ne sait le nom d’aucun d’entre vous; moi seul je vous connais,
et ce n’est pas moi, vous le croyez bien, qui vous trahirai. Pour quoi
faire? Quant à vous, je ne suppose pas que vous soyez jamais assez
niais pour vous dénoncer vous-mêmes, car alors le roi, pour s’épargner
des frais de nourriture et de logement, vous expédierait en Écosse,
où sont les sept cent quarante et une potences. Voilà, messieurs. Et
maintenant je n’ai plus un mot à ajouter à ce que je viens d’avoir
l’honneur de vous dire. Je suis sûr que l’on m’a compris parfaitement,
n’est-ce pas, monsieur de Menneville?
— Parfaitement, répliqua celui-ci.
— Maintenant, les écus! dit d’Artagnan. Fermez les portes.
Il dit et ouvrit un sac sur la table d’où tombèrent plusieurs beaux
écus d’or. Chacun fit un mouvement vers le plancher.
— Tout beau! s’écria d’Artagnan; que personne ne se baisse et je
retrouverai mon compte.
Il le retrouva en effet, donna cinquante de ces beaux écus à chacun, et
reçut autant de bénédictions qu’il avait donné de pièces.
— Maintenant, dit-il, s’il vous était possible de vous ranger un peu,
si vous deveniez de bons et honnêtes bourgeois...
— C’est bien difficile, dit un des assistants.
— Mais pourquoi cela capitaine? dit un autre.
— C’est parce que je vous aurais retrouvés, et, qui sait? rafraîchis de
temps en temps par quelque aubaine...
Il fit signe à Menneville, qui écoutait tout cela d’un air composé.
— Menneville, dit-il, venez avec moi. Adieu mes braves; je ne vous
recommande pas d’être discrets.
Menneville le suivit, tandis que les salutations des auxiliaires se
mêlaient au doux bruit de l’or tintant dans leurs poches.
— Menneville, dit d’Artagnan une fois dans la rue, vous n’êtes pas
dupe, prenez garde de le devenir; vous ne me faites pas l’effet d’avoir
peur des potences de Monck ni de la Bastille de Sa Majesté le roi Louis
XIV, mais vous me ferez bien la grâce d’avoir peur de moi. Eh bien!
écoutez: Au moindre mot qui vous échapperait, je vous tuerais comme un
poulet. J’ai déjà dans ma poche l’absolution de notre Saint-Père le
pape.
— Je vous assure que je ne sais absolument rien, mon cher monsieur
d’Artagnan, et que toutes vos paroles sont pour moi articles de foi.
— J’étais bien sûr que vous étiez un garçon d’esprit, dit le
mousquetaire; il y a vingt-cinq ans que je vous ai jugé. Ces cinquante
écus d’or que je vous donne en plus vous prouveront le cas que je fais
de vous. Prenez.
— Merci, monsieur d’Artagnan, dit Menneville.
— Avec cela vous pouvez réellement devenir honnête homme, répliqua
d’Artagnan du ton le plus sérieux. Il serait honteux qu’un esprit comme
le vôtre et un nom que vous n’osez plus porter se trouvassent effacés
à jamais sous la rouille d’une mauvaise vie. Devenez galant homme,
Menneville, et vivez un an avec ces cent écus d’or, c’est un beau
denier: deux fois la solde d’un haut officier. Dans un an, venez me
voir, et, mordioux! je ferai de vous quelque chose.
Menneville jura, comme avaient fait ses camarades, qu’il serait muet
comme la tombe. Et cependant, il faut bien que quelqu’un ait parlé, et
comme à coup sûr ce n’est pas nos neuf compagnons, comme certainement
ce n’est pas Menneville, il faut bien que ce soit d’Artagnan, qui, en
sa qualité de Gascon, avait la langue bien près des lèvres. Car enfin,
si ce n’est pas lui, qui serait-ce? Et comment s’expliquerait le secret
du coffre de sapin percé de trous parvenu à notre connaissance, et
d’une façon si complète, que nous en avons, comme on a pu le voir,
raconté l’histoire dans ses détails les plus intimes? détails qui,
au reste, éclairent d’un jour aussi nouveau qu’inattendu toute cette
portion de l’histoire d’Angleterre, laissée jusqu’aujourd’hui dans
l’ombre par les historiens nos confrères.
Chapitre XXXVIII — Où l’on voit que l’épicier français s’était déjà
réhabilité au XVIIème siècle
Une fois ses comptes réglés et ses recommandations faites, d’Artagnan
ne songea plus qu’à regagner Paris le plus promptement possible. Athos,
de son côté, avait hâte de regagner sa maison et de s’y reposer un
peu. Si entiers que soient restés le caractère et l’homme, après les
fatigues du voyage, le voyageur s’aperçoit avec plaisir, à la fin du
jour, même quand le jour a été beau, que la nuit va venir apporter un
peu de sommeil. Aussi, de Boulogne à Paris, chevauchant côte à côte,
les deux amis, quelque peu absorbés dans leurs pensées individuelles,
ne causèrent-ils pas de choses assez intéressantes pour que nous
en instruisions le lecteur: chacun d’eux, livré à ses réflexions
personnelles, et se construisant l’avenir à sa façon, s’occupa surtout
d’abréger la distance par la vitesse. Athos et d’Artagnan arrivèrent le
soir du quatrième jour, après leur départ de Boulogne, aux barrières de
Paris.
— Ou allez-vous, mon cher ami? demanda Athos. Moi, je me dirige droit
vers mon hôtel.
— Et moi tout droit chez mon associé.
— Chez Planchet?
— Mon Dieu, oui: au Pilon-d’Or.
— N’est-il pas bien entendu que nous nous reverrons?
— Si vous restez à Paris, oui; car j’y reste, moi.
— Non. Après avoir embrassé Raoul, à qui j’ai fait donner rendez-vous
chez moi, dans l’hôtel, je pars immédiatement pour La Fère.
— Eh bien! adieu, alors, cher et parfait ami.
— Au revoir plutôt, car enfin je ne sais pas pourquoi vous ne viendriez
pas habiter avec moi à Blois. Vous voilà libre, vous voilà riche; je
vous achèterai, si vous voulez, un beau bien dans les environs de
Cheverny ou dans ceux de Bracieux. D’un côté, vous aurez les plus
beaux bois du monde, qui vont rejoindre ceux de Chambord; de l’autre,
des marais admirables. Vous qui aimez la chasse, et qui, bon gré mal
gré, êtes poète, cher ami, vous trouverez des faisans, des râles et
des sarcelles, sans compter des couchers de soleil et des promenades
en bateau à faire rêver Nemrod et Apollon eux-mêmes. En attendant
l’acquisition, vous habiterez La Fère, et nous irons voler la pie dans
les vignes, comme faisait le roi Louis XIII. C’est un sage plaisir pour
des vieux comme nous.
D’Artagnan prit les mains d’Athos.
— Cher comte, lui dit-il, je ne vous dis ni oui ni non. Laissez-moi
passer à Paris le temps indispensable pour régler toutes mes affaires
et m’accoutumer peu à peu à la très lourde et très reluisante idée
qui bat dans mon cerveau et m’éblouit. Je suis riche, voyez-vous, et
d’ici à ce que j’aie pris l’habitude de la richesse, je me connais, je
serai un animal insupportable. Or, je ne suis pas encore assez bête
pour manquer d’esprit devant un ami tel que vous, Athos. L’habit est
beau, l’habit est richement doré, mais il est neuf, et me gêne aux
entournures.
Athos sourit.
— Soit, dit-il. Mais à propos de cet habit, cher d’Artagnan,
voulez-vous que je vous donne un conseil?
— Oh! très volontiers.
— Vous ne vous fâcherez point?
— Allons donc!
— Quand la richesse arrive à quelqu’un, tard et tout à coup, ce
quelqu’un, pour ne pas changer, doit se faire avare, c’est-à-dire ne
pas dépenser beaucoup plus d’argent qu’il n’en avait auparavant, ou se
faire prodigue, et avoir tant de dettes qu’il redevienne pauvre.
— Oh! mais, ce que vous me dites là ressemble fort à un sophisme, mon
cher philosophe.
— Je ne crois pas. Voulez-vous devenir avare?
— Non, parbleu! Je l’étais déjà, n’ayant rien. Changeons.
— Alors, soyez prodigue.
— Encore moins, mordioux! les dettes m’épouvantent. Les créanciers me
représentent par anticipation ces diables qui retournent les damnés sur
le gril, et comme la patience n’est pas ma vertu dominante, je suis
toujours tenté de rosser les diables.
— Vous êtes l’homme le plus sage que je connaisse, et vous n’avez de
conseils à recevoir de personne. Bien fous ceux qui croiraient avoir
quelque chose à vous apprendre! Mais ne sommes-nous pas à la rue
Saint-Honoré?
— Oui, cher Athos.
— Tenez, là-bas, à gauche, cette petite maison longue et blanche, c’est
l’hôtel où j’ai mon logement. Vous remarquerez qu’il n’a que deux
étages. J’occupe le premier; l’autre est loué à un officier que son
service tient éloigné huit ou neuf mois de l’année, en sorte que je
suis dans cette maison comme je serais chez moi, sans la dépense.
— Oh! que vous vous arrangez bien, Athos! Quel ordre et quelle largeur!
Voilà ce que je voudrais réunir. Mais que voulez-vous, c’est de
naissance, et cela ne s’acquiert point.
— Flatteur! Allons, adieu, cher ami. À propos, rappelez-moi au souvenir
de monsieur Planchet; c’est toujours un garçon d’esprit, n’est-ce pas?
— Et de cœur, Athos. Adieu!
Ils se séparèrent. Pendant toute cette conversation, d’Artagnan
n’avait pas une seconde perdu de vue certain cheval de charge dans les
paniers duquel, sous du foin, s’épanouissaient les sacoches avec le
portemanteau: Neuf heures du soir sonnaient à Saint-Merri; les garçons
de Planchet fermaient la boutique. D’Artagnan arrêta le postillon qui
conduisait le cheval de charge au coin de la rue des Lombards, sous
un auvent, et, appelant un garçon de Planchet, il lui donna à garder
non seulement les deux chevaux, mais encore le postillon; après quoi,
il entra chez l’épicier dont le souper venait de finir, et qui, dans
son entresol, consultait avec une certaine anxiété le calendrier sur
lequel il rayait chaque soir le jour qui venait de finir. Au moment où,
selon son habitude quotidienne, Planchet, du dos de sa plume, biffait
en soupirant le jour écoulé, d’Artagnan heurta du pied le seuil de la
porte, et le choc fit sonner son éperon de fer.
— Ah! mon Dieu! cria Planchet.
Le digne épicier n’en put dire davantage; il venait d’apercevoir son
associé. D’Artagnan entra le dos voûté, l’œil morne. Le Gascon avait
son idée à l’endroit de Planchet.
«Bon Dieu! pensa l’épicier en regardant le voyageur, il est triste!»
Le mousquetaire s’assit.
— Cher monsieur d’Artagnan, dit Planchet avec un horrible battement de
cœur, vous voilà! et la santé?
— Assez bonne, Planchet, assez bonne, dit d’Artagnan en poussant un
soupir.
— Vous n’avez point été blessé, j’espère?
— Peuh!
— Ah! je vois, continua Planchet de plus en plus alarmé, l’expédition a
été rude?
— Oui, fit d’Artagnan.
Un frisson courut par tout le corps de Planchet.
— Je boirais bien, dit le mousquetaire en levant piteusement la tête.
Planchet courut lui-même à l’armoire et servit du vin à d’Artagnan dans
un grand verre. D’Artagnan regarda la bouteille.
— Quel est ce vin? demanda-t-il.
— Hélas! celui que vous préférez, monsieur, dit Planchet; c’est ce bon
vieux vin d’Anjou qui a failli nous coûter un jour si cher à tous.
— Ah! répliqua d’Artagnan avec un sourire mélancolique; ah! mon pauvre
Planchet, dois-je boire encore du bon vin?
— Voyons, mon cher maître, dit Planchet en faisant un effort surhumain,
tandis que tous ses muscles contractés, sa pâleur et son tremblement
décelaient la plus vive angoisse. Voyons, j’ai été soldat, par
conséquent j’ai du courage; ne me faites donc pas languir, cher
monsieur d’Artagnan: notre argent est perdu, n’est-ce pas?
D’Artagnan prit, avant de répondre, un temps qui parut un siècle au
pauvre épicier.
Cependant il n’avait fait que de se retourner sur sa chaise.
— Et si cela était, dit-il avec lenteur et en balançant la tête du haut
en bas, que dirais-tu, mon pauvre ami?
Planchet, de pâle qu’il était, devint jaune. On eût dit qu’il allait
avaler sa langue, tant son gosier s’enflait, tant ses yeux rougissaient.
— Vingt mille livres! murmura-t-il, vingt mille livres, cependant!...
D’Artagnan, le cou détendu, les jambes allongées, les mains
paresseuses, ressemblait à une statue du découragement; Planchet
arracha un douloureux soupir des cavités les plus profondes de sa
poitrine.
— Allons, dit-il, je vois ce qu’il en est. Soyons hommes. C’est fini,
n’est-ce pas? Le principal, monsieur, est que vous ayez sauvé votre vie.
— Sans doute, sans doute, c’est quelque chose que la vie; mais, en
attendant, je suis ruiné, moi.
— Cordieu! monsieur, dit Planchet, s’il en est ainsi, il ne faut point
se désespérer pour cela; vous vous mettrez épicier avec moi; je vous
associe à mon commerce; nous partagerons les bénéfices, et quand il
n’y aura plus de bénéfices, eh bien! nous partagerons les amandes, les
raisins secs et les pruneaux, et nous grignoterons ensemble le dernier
quartier de fromage de Hollande.
D’Artagnan ne put y résister plus longtemps.
— Mordioux! s’écria-t-il tout ému, tu es un brave garçon, sur
l’honneur, Planchet! Voyons, tu n’as pas joué la comédie? Voyons,
tu n’avais pas vu là-bas dans la rue, sous l’auvent, le cheval aux
sacoches?
— Quel cheval? quelles sacoches? dit Planchet, dont le cœur se serra à
l’idée que d’Artagnan devenait fou.
— Eh! les sacoches anglaises, mordioux! dit d’Artagnan tout radieux,
tout transfiguré.
— Ah! mon Dieu! articula Planchet en se reculant devant le feu
éblouissant de ses regards.
— Imbécile! s’écria d’Artagnan, tu me crois fou. Mordioux! jamais, au
contraire, je n’ai eu la tête plus saine et le cœur plus joyeux. Aux
sacoches, Planchet, aux sacoches!
— Mais à quelles sacoches, mon Dieu?
D’Artagnan poussa Planchet vers la fenêtre.
— Sous l’auvent, là-bas, lui dit-il, vois-tu un cheval?
— Oui.
— Lui vois-tu le dos embarrassé?
— Oui, oui.
— Vois-tu un de tes garçons qui cause avec le postillon?
— Oui, oui, oui.
— Eh bien! tu sais le nom de ce garçon, puisqu’il est à toi. Appelle-le.
— Abdon! Abdon! vociféra Planchet par la fenêtre.
— Amène le cheval, souffla d’Artagnan.
— Amène le cheval! hurla Planchet.
— Maintenant, dix livres au postillon, dit d’Artagnan du ton qu’il
eût mis à commander une manœuvre; deux garçons pour monter les deux
premières sacoches, deux autres pour les deux dernières, et du feu,
mordioux! de l’action!
Planchet se précipita par les degrés comme si le diable eût mordu ses
chausses. Un moment après, les garçons montaient l’escalier, pliant
sous leur fardeau. D’Artagnan les renvoyait à leur galetas, fermait
soigneusement la porte et s’adressant à Planchet, qui à son tour
devenait fou:
— Maintenant, à nous deux! dit-il.
Et il étendit à terre une vaste couverture et vida dessus la première
sacoche. Autant fit Planchet de la seconde; puis d’Artagnan, tout
frémissant, éventra la troisième à coups de couteau. Lorsque Planchet
entendit le bruit agaçant de l’argent et de l’or, lorsqu’il vit
bouillonner hors du sac les écus reluisants qui frétillaient comme
des poissons hors de l’épervier, lorsqu’il se sentit trempant
jusqu’au mollet dans cette marée toujours montante de pièces fauves
ou argentées, le saisissement le prit, il tourna sur lui-même comme
un homme foudroyé, et vint s’abattre lourdement sur l’énorme monceau
que sa pesanteur fit crouler avec un fracas indescriptible. Planchet,
suffoqué par la joie, avait perdu connaissance. D’Artagnan lui jeta un
verre de vin blanc au visage, ce qui le rappela incontinent à la vie.
— Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! disait Planchet essuyant sa
moustache et sa barbe.
En ce temps-là comme aujourd’hui, les épiciers portaient la moustache
cavalière et la barbe de lansquenet; seulement les bains d’argent, déjà
très rares en ce temps-là, sont devenus à peu près inconnus aujourd’hui.
— Mordioux! dit d’Artagnan, il y a là cent mille livres à vous,
monsieur mon associé. Tirez votre épingle, s’il vous plaît; moi, je
vais tirer la mienne.
— Oh! la belle somme, monsieur d’Artagnan, la belle somme!
— Je regrettais un peu la somme qui te revient, il y a une demi-heure,
dit d’Artagnan; mais à présent, je ne la regrette plus, et tu es un
brave épicier, Planchet. Çà! faisons de bons comptes, puisque les bons
comptes, dit-on, font de bons amis.
— Oh! racontez-moi d’abord toute l’histoire, dit Planchet: ce doit être
encore plus beau que l’argent.
— Ma foi, répliqua d’Artagnan se caressant la moustache, je ne dis
pas non, et si jamais l’historien pense à moi pour le renseigner, il
pourra dire qu’il n’aura pas puisé à une mauvaise source. Écoute donc,
Planchet, je vais conter.
— Et moi faire des piles, dit Planchet. Commencez, mon cher patron.
— Voici, dit d’Artagnan en prenant haleine.
— Voilà, dit Planchet en ramassant sa première poignée d’écus.