Chapitre XXXI — Monck se dessine

D’Artagnan, bien qu’il se flattât d’un meilleur succès, n’avait

pourtant pas très bien compris la situation. C’était pour lui un grave

sujet de méditation que ce voyage d’Athos en Angleterre; cette ligue du

roi avec Athos et cet étrange enlacement de son dessein avec celui du

comte de La Fère.

Le meilleur était de se laisser aller. Une imprudence avait été

commise, et, tout en ayant réussi comme il l’avait promis, d’Artagnan

se trouvait n’avoir aucun des avantages de la réussite. Puisque tout

était perdu, on ne risquait plus rien.

D’Artagnan suivit Monck au milieu de son camp. Le retour du général

avait produit un merveilleux effet, car on le croyait perdu. Mais

Monck, avec son visage austère et son glacial maintien, semblait

demander à ses lieutenants empressés et à ses soldats ravis la cause de

cette allégresse.

Aussi, au lieutenant qui était venu au-devant de lui et qui lui

témoignait l’inquiétude qu’ils avaient ressentie de son départ:

— Pourquoi cela? dit-il. Suis-je obligé de vous rendre des comptes?

— Mais, Votre Honneur, les brebis sans le pasteur peuvent trembler.

— Trembler! répondit Monck avec sa voix calme et puissante; ah!

monsieur, quel mot!... Dieu me damne! si mes brebis n’ont pas dents et

ongles, je renonce à être leur pasteur. Ah! vous trembliez, monsieur!

— Général, pour vous.

— Mêlez-vous de ce qui vous concerne, et si je n’ai pas l’esprit que

Dieu envoyait à Olivier Cromwell, j’ai celui qu’il m’a envoyé; je m’en

contente, pour si petit qu’il soit.

L’officier ne répliqua pas, et Monck ayant ainsi imposé silence à

ses gens, tous demeurèrent persuadés qu’il avait accompli une œuvre

importante ou fait sur eux une épreuve.

C’était bien peu connaître ce génie scrupuleux et patient.

Monck, s’il avait la bonne foi des puritains, ses alliés, dut remercier

avec bien de la ferveur le saint patron qui l’avait pris de la boîte de

M. d’Artagnan.

Pendant que ces choses se passaient, notre mousquetaire ne cessait de

répéter:

— Mon Dieu! fais que M. Monck n’ait pas autant d’amour-propre que j’en

ai moi-même; car, je le déclare, si quelqu’un m’eût mis dans un coffre

avec ce grillage sur la bouche et mené ainsi, voituré comme un veau

par-delà la mer, je garderais un si mauvais souvenir de ma mine piteuse

dans ce coffre et une si laide rancune à celui qui m’aurait enfermé;

je craindrais si fort de voir éclore sur le visage de ce malicieux un

sourire sarcastique, ou dans son attitude une imitation grotesque de

ma position dans la boîte, que, mordioux!... je lui enfoncerais un bon

poignard dans la gorge en compensation du grillage, et le clouerais

dans une véritable bière en souvenir du faux cercueil où j’aurais moisi

deux jours.

Et d’Artagnan était de bonne foi en parlant ainsi, car c’était un

épiderme sensible que celui de notre Gascon.

Monck avait d’autres idées, heureusement. Il n’ouvrit pas la bouche

du passé à son timide vainqueur, mais il l’admit de fort près à ses

travaux, l’emmena dans quelques reconnaissances, de façon à obtenir ce

qu’il désirait sans doute vivement, une réhabilitation dans l’esprit de

d’Artagnan. Celui-ci se conduisit en maître juré flatteur: il admira

toute la tactique de Monck et l’ordonnance de son camp; il plaisanta

fort agréablement les circonvallations de Lambert, qui, disait-il,

s’était bien inutilement donné la peine de clore un camp pour vingt

mille hommes, tandis qu’un arpent de terrain lui eût suffi pour le

caporal et les cinquante gardes qui peut-être lui demeureraient fidèles.

Monck, aussitôt à son arrivée, avait accepté la proposition d’entrevue

faite la veille par Lambert et que les lieutenants de Monck avaient

refusée, sous prétexte que le général était malade. Cette entrevue ne

fut ni longue ni intéressante.

Lambert demanda une profession de foi à son rival. Celui-ci déclara

qu’il n’avait d’autre opinion que celle de la majorité.

Lambert demanda s’il ne serait pas plus expédient de terminer la

querelle par une alliance que par une bataille. Monck, là-dessus,

demanda huit jours pour réfléchir. Or, Lambert ne pouvait les lui

refuser, et Lambert cependant était venu en disant qu’il dévorerait

l’armée de Monck. Aussi quand, à la suite de l’entrevue, que ceux de

Lambert attendaient avec impatience, rien ne se décida, ni traité

ni bataille, l’armée rebelle commença, ainsi que l’avait prévu M.

d’Artagnan, à préférer la bonne cause à la mauvaise, et le Parlement,

tout Croupion qu’il était, au néant pompeux des desseins du général

Lambert.

On se rappelait, en outre, les bons repas de Londres, la profusion

d’ale et de sherry que le bourgeois de la Cité payait à ses amis,

les soldats; on regardait avec terreur le pain noir de la guerre,

l’eau trouble de la Tweed, trop salée pour le verre, trop peu pour

la marmite, et l’on se disait: «Ne serions-nous pas mieux de l’autre

côté? Les rôtis ne chauffent-ils pas à Londres pour Monck?» Dès lors,

l’on n’entendit plus parler que de désertion dans l’armée de Lambert.

Les soldats se laissaient entraîner par la force des principes, qui

sont, comme la discipline, le lien obligé de tout corps constitué dans

un but quelconque. Monck défendait le Parlement, Lambert l’attaquait.

Monck n’avait pas plus envie que Lambert de soutenir le Parlement, mais

il l’avait écrit sur ses drapeaux, en sorte que tous ceux du parti

contraire étaient réduits à écrire sur le leur: «Rébellion», ce qui

sonnait mal aux oreilles puritaines. On vint donc de Lambert à Monck

comme des pécheurs viennent de Baal à Dieu.

Monck fit son calcul: à mille désertions par jour, Lambert en avait

pour vingt jours; mais il y a dans les choses qui croulent un tel

accroissement du poids et de la vitesse qui se combinent, que cent

partirent le premier jour, cinq cents le second, mille le troisième.

Monck pensa qu’il avait atteint sa moyenne. Mais de mille la désertion

passa vite à deux mille, puis à quatre mille, et huit jours après,

Lambert, sentant bien qu’il n’avait plus la possibilité d’accepter

la bataille si on la lui offrait, prit le sage parti de décamper

pendant la nuit pour retourner à Londres, et prévenir Monck en se

reconstruisant une puissance avec les débris du parti militaire.

Mais Monck, libre et sans inquiétudes, marcha sur Londres en vainqueur,

grossissant son armée de tous les partis flottants sur son passage. Il

vint camper à Barnet, c’est-à-dire à quatre lieues, chéri du Parlement,

qui croyait voir en lui un protecteur, et attendu par le peuple, qui

voulait le voir se dessiner pour le juger. D’Artagnan lui-même n’avait

rien pu juger de sa tactique. Il observait, il admirait.

Monck ne pouvait entrer à Londres avec un parti pris sans y rencontrer

la guerre civile. Il temporisa quelque temps.

Soudain, sans que personne s’y attendît, Monck fit chasser de Londres

le parti militaire, s’installa dans la Cité au milieu des bourgeois

par ordre du Parlement, puis, au moment où les bourgeois criaient

contre Monck, au moment où les soldats eux-mêmes accusaient leur

chef, Monck, se voyant bien sûr de la majorité, déclara au Parlement

Croupion qu’il fallait abdiquer, lever le siège, et céder sa place à

un gouvernement qui ne fût pas une plaisanterie. Monck prononça cette

déclaration, appuyé sur cinquante mille épées, auxquelles, le soir

même, se joignirent, avec des hourras de joie délirante, cinq cent

mille habitants de la bonne ville de Londres.

Enfin, au moment où le peuple, après son triomphe et ses repas

orgiaques en pleine rue, cherchait des yeux le maître qu’il pourrait

bien se donner, on apprit qu’un bâtiment venait de partir de La Haye,

portant Charles II et sa fortune.

— Messieurs, dit Monck à ses officiers, je pars au-devant du roi

légitime. Qui m’aime me suive!

Une immense acclamation accueillit ces paroles, que d’Artagnan

n’entendit pas sans un frisson de plaisir.

— Mordioux! dit-il à Monck, c’est hardi, monsieur.

— Vous m’accompagnez, n’est-ce pas? dit Monck.

— Pardieu, général! Mais, dites-moi, je vous prie, ce que vous aviez

écrit avec Athos, c’est-à-dire avec M. le comte de La Fère... vous

savez... le jour de notre arrivée?

— Je n’ai pas de secrets pour vous, répliqua Monck: j’avais écrit ces

mots: «Sire, j’attends Votre Majesté dans six semaines à Douvres.»

— Ah! fit d’Artagnan, je ne dis plus que c’est hardi; je dis que c’est

bien joué. Voilà un beau coup.

— Vous vous y connaissez, répliqua Monck.

C’était la seule allusion que le général eût jamais faite à son voyage

en Hollande.

Chapitre XXXII — Comment Athos et d’Artagnan se retrouvent encore une

fois à l’hôtellerie de la Corne du Cerf

Le roi d’Angleterre fit son entrée en grande pompe à Douvres, puis à

Londres. Il avait mandé ses frères; il avait amené sa mère et sa sœur.

L’Angleterre était depuis si longtemps livrée à elle-même, c’est-à-dire

à la tyrannie, à la médiocrité et à la déraison, que ce retour du roi

Charles II, que les Anglais ne connaissaient cependant que comme le

fils d’un homme auquel ils avaient coupé la tête, fut une fête pour

les trois royaumes. Aussi, tous ces vœux, toutes ces acclamations qui

accompagnaient son retour, frappèrent tellement le jeune roi, qu’il se

pencha à l’oreille de Jack d’York, son jeune frère, pour lui dire:

— En vérité, Jack, il me semble que c’est bien notre faute si nous

avons été si longtemps absents d’un pays où l’on nous aime tant.

Le cortège fut magnifique. Un admirable temps favorisait la solennité.

Charles avait repris toute sa jeunesse, toute sa belle humeur;

il semblait transfiguré; les cœurs lui riaient comme le soleil.

Dans cette foule bruyante de courtisans et d’adorateurs, qui ne

semblaient pas se rappeler qu’ils avaient conduit à l’échafaud de

White Hall le père du nouveau roi, un homme, en costume de lieutenant

de mousquetaires, regardait, le sourire sur ses lèvres minces et

spirituelles, tantôt le peuple qui vociférait ses bénédictions, tantôt

le prince qui jouait l’émotion et qui saluait surtout les femmes dont

les bouquets venaient tomber sous les pieds de son cheval.

— Quel beau métier que celui de roi! disait cet homme, entraîné dans sa

contemplation, et si bien absorbé qu’il s’arrêta au milieu du chemin,

laissant défiler le cortège.

Voici en vérité un prince cousu d’or et de diamants comme un Salomon,

émaillé de fleurs comme une prairie printanière; il va puiser à pleines

mains dans l’immense coffre où ses sujets très fidèles aujourd’hui,

naguère très infidèles, lui ont amassé une ou deux charretées de

lingots d’or. On lui jette des bouquets à l’enfouir dessous, et il y a

deux mois, s’il se fût présenté, on lui eût envoyé autant de boulets et

de balles qu’aujourd’hui on lui envoie de fleurs.

Décidément, c’est quelque chose que de naître d’une certaine façon,

n’en déplaise aux vilains qui prétendent que peu leur importe de naître

vilains.

Le cortège défilait toujours, et, avec le roi, les acclamations

commençaient à s’éloigner dans la direction du palais, ce qui

n’empêchait pas notre officier d’être fort bousculé.

— Mordioux! continuait le raisonneur, voilà bien des gens qui me

marchent sur les pieds et qui me regardent comme fort peu, ou plutôt

comme rien du tout, attendu qu’ils sont anglais et que je suis

français. Si l’on demandait à tous ces gens-là: «Qu’est-ce que M.

d’Artagnan?» ils répondraient: «Nescio vos.» Mais qu’on leur dise:

«Voilà le roi qui passe, voilà M. Monck qui passe», ils vont hurler:

«Vive le roi! Vive M. Monck!» jusqu’à ce que leurs poumons leur

refusent le service. «Cependant, continua-t-il en regardant, de ce

regard si fin et parfois si fier, s’écouler la foule, cependant,

réfléchissez un peu, bonnes gens, à ce que votre roi Charles a fait, à

ce que M. Monck a fait, puis songez à ce qu’a fait ce pauvre inconnu

qu’on appelle M. d’Artagnan. Il est vrai que vous ne le savez pas

puisqu’il est inconnu, ce qui vous empêche peut-être de réfléchir.

Mais, bah! qu’importe! ce n’empêche pas Charles II d’être un grand

roi, quoiqu’il ait été exilé douze ans, et M. Monck d’être un grand

capitaine, quoiqu’il ait fait le voyage de France dans une boîte.

Or donc, puisqu’il est reconnu que l’un est un grand roi et l’autre

un grand capitaine: _Hurrah for the king Charles II! Hurrah for the

captain Monck!_

Et sa voix se mêla aux voix des milliers de spectateurs, qu’elle domina

un moment; et, pour mieux faire l’homme dévoué, il leva son feutre en

l’air. Quelqu’un lui arrêta le bras au beau milieu de son expansif

loyalisme. (On appelait ainsi en 1660 ce qu’on appelle aujourd’hui

royalisme.)

— Athos! s’écria d’Artagnan. Vous ici?

Et les deux amis s’embrassèrent.

— Vous ici! et étant ici, continua le mousquetaire, vous n’êtes pas au

milieu de tous les courtisans, mon cher comte? Quoi! vous le héros de

la fête, vous ne chevauchez pas au côté gauche de Sa Majesté restaurée,

comme M. Monck chevauche à son côté droit! En vérité, je ne comprends

rien à votre caractère ni à celui du prince qui vous doit tant.

— Toujours railleur, mon cher d’Artagnan, dit Athos. Ne vous

corrigerez-vous donc jamais de ce vilain défaut?

— Mais enfin, vous ne faites point partie du cortège?

— Je ne fais point partie du cortège, parce que je ne l’ai point voulu.

— Et pourquoi ne l’avez-vous point voulu?

— Parce que je ne suis ni envoyé, ni ambassadeur, ni représentant du

roi de France, et qu’il ne me convient pas de me montrer ainsi près

d’un autre roi que Dieu ne m’a pas donné pour maître.

— Mordioux! vous vous montriez bien près du roi son père.

— C’est autre chose, ami: celui-là allait mourir.

— Et cependant ce que vous avez fait pour celui-ci...

— Je l’ai fait parce que je devais le faire. Mais, vous le savez, je

déplore toute ostentation. Que le roi Charles II, qui n’a plus besoin

de moi, me laisse donc maintenant dans mon repos et dans mon ombre,

c’est tout ce que je réclame de lui.

D’Artagnan soupira.

— Qu’avez-vous? lui dit Athos, on dirait que cet heureux retour du roi

à Londres vous attriste, mon ami, vous qui cependant avez fait au moins

autant que moi pour Sa Majesté.

— N’est-ce pas, répondit d’Artagnan en riant de son rire gascon, que

j’ai fait aussi beaucoup pour Sa Majesté, sans que l’on s’en doute?

— Oh! oui, s’écria Athos; et le roi le sait bien, mon ami.

— Il le sait, fit amèrement le mousquetaire; par ma foi! je ne m’en

doutais pas, et je tâchais même en ce moment de l’oublier.

— Mais lui, mon ami, n’oubliera point, je vous en réponds.

— Vous me dites cela pour me consoler un peu, Athos.

— Et de quoi?

— Mordioux! de toutes les dépenses que j’ai faites. Je me suis ruiné,

mon ami, ruiné pour la restauration de ce jeune prince qui vient de

passer en cabriolant sur son cheval isabelle.

— Le roi ne sait pas que vous vous êtes ruiné, mon ami, mais il sait

qu’il vous doit beaucoup.

— Cela m’avance-t-il en quelque chose, Athos? dites! car enfin, je

vous rends justice, vous avez noblement travaillé. Mais, moi qui,

en apparence, ai fait manquer votre combinaison, c’est moi qui en

réalité l’ai fait réussir. Suivez bien mon calcul: vous n’eussiez

peut-être pas, par la persuasion et la douceur, convaincu le général

Monck, tandis que moi je l’ai si rudement mené, ce cher général, que

j’ai fourni à votre prince l’occasion de se montrer généreux; cette

générosité lui a été inspirée par le fait de ma bienheureuse bévue,

Charles se la voit payer par la restauration que Monck lui a faite.

— Tout cela, cher ami, est d’une vérité frappante, répondit Athos.

— Et bien! toute frappante qu’est cette vérité, il n’en est pas moins

vrai, cher ami, que je m’en retournerai, fort chéri de M. Monck, qui

m’appelle _my dear captain_ toute la journée, bien que je ne sois ni

son cher, ni capitaine, et fort apprécié du roi, qui a déjà oublié mon

nom; il n’en est pas moins vrai, dis-je, que je m’en retournerai dans

ma belle patrie, maudit par les soldats que j’avais levés dans l’espoir

d’une grosse solde, maudit du brave Planchet, à qui j’ai emprunté une

partie de sa fortune.

— Comment cela? et que diable vient faire Planchet dans tout ceci?

— Eh! oui, mon cher: ce roi si pimpant, si souriant, si adoré, M.

Monck se figure l’avoir rappelé, vous vous figurez l’avoir soutenu,

je me figure l’avoir ramené, le peuple se figure l’avoir reconquis,

lui-même se figure avoir négocié de façon à être restauré, et rien de

tout cela n’est vrai, cependant: Charles II, roi d’Angleterre, d’Écosse

et d’Irlande, a été remis sur son trône par un épicier de France qui

demeure rue des Lombards et qu’on appelle Planchet. Ce que c’est que la

grandeur! «Vanité! dit l’Écriture; vanité! tout est vanité!»

Athos ne put s’empêcher de rire de la boutade de son ami.

— Cher d’Artagnan, dit-il en lui serrant affectueusement la main, ne

seriez-vous plus philosophe? N’est-ce plus pour vous une satisfaction

que de m’avoir sauvé la vie comme vous le fîtes en arrivant si

heureusement avec Monck, quand ces damnés parlementaires voulaient me

brûler vif?

— Voyons, voyons, dit d’Artagnan, vous l’aviez un peu méritée, cette

brûlure, mon cher comte.

— Comment! pour avoir sauvé le million du roi Charles?

— Quel million?

— Ah! c’est vrai, vous n’avez jamais su cela, vous, mon ami; mais il ne

faut pas m’en vouloir, ce n’était pas mon secret. Ce mot _Remember_!

que le roi Charles a prononcé sur l’échafaud...

— Et qui veut dire _Souviens-toi_?

— Parfaitement. Ce mot signifiait: Souviens-toi qu’il y a un million

enterré dans les caves de Newcastle, et que ce million appartient à mon

fils.

— Ah! très bien, je comprends. Mais ce que je comprends aussi, et ce

qu’il y a d’affreux, c’est que, chaque fois que Sa Majesté Charles II

pensera à moi, il se dira: «Voilà un homme qui a cependant manqué me

faire perdre ma couronne. Heureusement j’ai été généreux, grand, plein

de présence d’esprit.» Voilà ce que dira de moi et de lui ce jeune

gentilhomme au pourpoint noir très râpé, qui vint au château de Blois,

son chapeau à la main, me demander si je voulais bien lui accorder

entrée chez le roi de France.

— D’Artagnan! d’Artagnan! dit Athos en posant sa main sur l’épaule du

mousquetaire, vous n’êtes pas juste.

— J’en ai le droit.

— Non, car vous ignorez l’avenir.

D’Artagnan regarda son ami entre les yeux et se mit à rire.

— En vérité, mon cher Athos, dit-il, vous avez des mots superbes que je

n’ai connus qu’à vous et à M. le cardinal Mazarin.

Athos fit un mouvement.

— Pardon, continua d’Artagnan en riant, pardon si je vous offense.

L’avenir! hou! les jolis mots que les mots qui promettent, et comme

ils remplissent bien la bouche à défaut d’autre chose! Mordioux! après

en avoir tant trouvé qui promettent, quand donc en trouverai-je un qui

donne? Mais laissons cela, continua d’Artagnan. Que faites-vous ici,

mon cher Athos? êtes-vous trésorier du roi?

— Comment! trésorier du roi?

— Oui, puisque le roi possède un million, il lui faut un trésorier.

Le roi de France, qui est sans un sou, a bien un surintendant des

finances, M. Fouquet. Il est vrai qu’en échange M. Fouquet a bon nombre

de millions, lui.

— Oh! notre million est dépensé depuis longtemps, dit à son tour en

riant Athos.

— Je comprends, il a passé en satin, en pierreries, en velours et en

plumes de toute espèce et de toute couleur. Tous ces princes et toutes

ces princesses avaient grand besoin de tailleurs et de lingères... Eh!

Athos, vous souvenez-vous de ce que nous dépensâmes pour nous équiper,

nous autres, lors de la campagne de La Rochelle, et pour faire aussi

notre entrée à cheval? Deux ou trois mille livres, par ma foi! mais un

corsage de roi est plus ample, et il faut un million pour en acheter

l’étoffe. Au moins, dites, Athos, si vous n’êtes pas trésorier, vous

êtes bien en cour?

— Foi de gentilhomme, je n’en sais rien, répondit simplement Athos.

— Allons donc! vous n’en savez rien?

— Non, je n’ai pas revu le roi depuis Douvres.

— Alors, c’est qu’il vous a oublié aussi, mordioux! c’est régalant!

— Sa Majesté a eu tant d’affaires!

— Oh! s’écria d’Artagnan avec une de ces spirituelles grimaces comme

lui seul savait en faire, voilà, sur mon honneur, que je me reprends

d’amour pour mon_signor_ Giulio Mazarini. Comment! mon cher Athos, le

roi ne vous a pas revu?

— Non.

— Et vous n’êtes pas furieux?

— Moi! pourquoi? Est-ce que vous vous figurez, mon cher d’Artagnan,

que c’est pour le roi que j’ai agi de la sorte? Je ne le connais pas,

ce jeune homme. J’ai défendu le père, qui représentait un principe

sacré pour moi, et je me suis laissé aller vers le fils toujours par

sympathie pour ce même principe. Au reste, c’était un digne chevalier,

une noble créature mortelle, que ce père, vous vous le rappelez.

— C’est vrai, un brave et excellent homme, qui fit une triste vie, mais

une bien belle mort.

— Eh bien! mon cher d’Artagnan, comprenez ceci: à ce roi, à cet homme

de cœur, à cet ami de ma pensée, si j’ose le dire, je jurai à l’heure

suprême de conserver fidèlement le secret d’un dépôt qui devait être

remis à son fils pour l’aider dans l’occasion; ce jeune homme m’est

venu trouver; il m’a raconté sa misère, il ignorait que je fusse

autre chose pour lui qu’un souvenir vivant de son père, j’ai accompli

envers Charles II ce que j’avais promis à Charles Ier, voilà tout. Que

m’importe donc qu’il soit ou non reconnaissant! C’est à moi que j’ai

rendu service en me délivrant de cette responsabilité, et non à lui.

— J’ai toujours dit, répondit d’Artagnan avec un soupir, que le

désintéressement était la plus belle chose du monde.

— Eh bien! quoi! cher ami, reprit Athos, vous-même n’êtes-vous pas dans

la même situation que moi? Si j’ai bien compris vos paroles, vous vous

êtes laissé toucher par le malheur de ce jeune homme; c’est de votre

part bien plus beau que de la mienne, car moi, j’avais un devoir à

accomplir, tandis que vous, vous ne deviez absolument rien au fils du

martyr. Vous n’aviez pas, vous, à lui payer le prix de cette précieuse

goutte de sang qu’il laissa tomber sur mon front du plancher de son

échafaud. Ce qui vous a fait agir, vous, c’est le cœur uniquement, le

cœur noble et bon que vous avez sous votre apparent scepticisme, sous

votre sarcastique ironie; vous avez engagé la fortune d’un serviteur,

la vôtre peut-être, je vous en soupçonne, bienfaisant avare! et l’on

méconnaît votre sacrifice.

«Qu’importe! voulez-vous rendre à Planchet son argent? Je comprends

cela, mon ami, car il ne convient pas qu’un gentilhomme emprunte à son

inférieur sans lui rendre capital et intérêts. Eh bien! je vendrai La

Fère s’il le faut, ou, s’il n’est besoin, quelque petite ferme. Vous

paierez Planchet, et il restera, croyez-moi, encore assez de grain pour

nous deux et pour Raoul dans mes greniers. De cette façon, mon ami,

vous n’aurez d’obligation qu’à vous-même, et, si je vous connais bien,

ce ne sera pas pour votre esprit une mince satisfaction que de vous

dire: «J’ai fait un roi.» Ai-je raison?

— Athos! Athos! murmura d’Artagnan rêveur, je vous l’ai dit une fois,

le jour où vous prêcherez, j’irai au sermon; le jour où vous me direz

qu’il y a un enfer, mordioux! j’aurai peur du gril et des fourches.

Vous êtes meilleur que moi, ou plutôt meilleur que tout le monde, et

je ne me reconnais qu’un mérite, celui de n’être pas jaloux. Hors ce

défaut, Dieu me damne! comme disent les Anglais, j’ai tous les autres.

— Je ne connais personne qui vaille d’Artagnan, répliqua Athos; mais

nous voici arrivés tout doucement à la maison que j’habite. Voulez-vous

entrer chez moi, mon ami?

— Eh! mais c’est la taverne de la Corne-du-Cerf, ce me semble? dit

d’Artagnan.

— Je vous avoue, mon ami, que je l’ai un peu choisie pour cela. J’aime

les anciennes connaissances, j’aime à m’asseoir à cette place où je me

suis laissé tomber tout abattu de fatigue, tout abîmé de désespoir,

lorsque vous revîntes le 30 janvier au soir.

— Après avoir découvert la demeure du bourreau masqué? Oui, ce fut un

terrible jour!

— Venez donc alors, dit Athos en l’interrompant.

Ils entrèrent dans la salle autrefois commune. La taverne en général,

et cette salle commune en particulier, avaient subi de grandes

transformations; l’ancien hôte des mousquetaires, devenu assez riche

pour un hôtelier, avait fermé boutique et fait de cette salle dont

nous parlions un entrepôt de denrées coloniales. Quant au reste de la

maison, il le louait tout meublé aux étrangers.

Ce fut avec une indicible émotion que d’Artagnan reconnut tous

les meubles de cette chambre du premier étage: les boiseries, les

tapisseries et jusqu’à cette carte géographique que Porthos étudiait si

amoureusement dans ses loisirs.

— Il y a onze ans! s’écria d’Artagnan. Mordioux! il me semble qu’il y a

un siècle.

— Et à moi qu’il y a un jour, dit Athos. Voyez-vous la joie que

j’éprouve, mon ami, à penser que je vous tiens là, que je serre votre

main, que je puis jeter bien loin l’épée et le poignard, toucher

sans défiance à ce flacon de xérès. Oh! cette joie, en vérité, je ne

pourrais vous l’exprimer que si nos deux amis étaient là, aux deux

angles de cette table, et Raoul, mon bien-aimé Raoul, sur le seuil, à

nous regarder avec ses grands yeux si brillants et si doux!

— Oui, oui, dit d’Artagnan fort ému, c’est vrai. J’approuve surtout

cette première partie de votre pensée: il est doux de sourire là où

nous avons si légitimement frissonné, en pensant que d’un moment à

l’autre M. Mordaunt pouvait apparaître sur le palier.

En ce moment la porte s’ouvrit, et d’Artagnan, tout brave qu’il était,

ne put retenir un léger mouvement d’effroi.

Athos le comprit et souriant:

— C’est notre hôte, dit-il, qui m’apporte quelque lettre.

— Oui, milord, dit le bonhomme, j’apporte en effet une lettre à Votre

Honneur.

— Merci, dit Athos prenant la lettre sans regarder. Dites-moi, mon cher

hôte, vous ne reconnaissez pas Monsieur?

Le vieillard leva la tête et regarda attentivement d’Artagnan.

— Non, dit-il.

— C’est, dit Athos, un de ces amis dont je vous ai parlé, et qui

logeait ici avec moi il y a onze ans.

— Oh! dit le vieillard, il a logé ici tant d’étrangers!

— Mais nous y logions, nous, le 30 janvier 1649 ajouta Athos, croyant

stimuler par cet éclaircissement la mémoire paresseuse de l’hôte.

— C’est possible, répondit-il en souriant, mais il y a si longtemps!

Il salua et sortit.

— Merci, dit d’Artagnan, faites des exploits, accomplissez des

révolutions, essayez de graver votre nom dans la pierre ou sur l’airain

avec de fortes épées; il y a quelque chose de plus rebelle, de plus

dur, de plus oublieux que le fer, l’airain et la pierre, c’est le crâne

vieilli du premier logeur enrichi dans son commerce; il ne me reconnaît

pas! Eh bien! moi, je l’eusse vraiment reconnu.

Athos, tout en souriant, décachetait la lettre.

— Ah! dit-il, une lettre de Parry.

— Oh! oh! fit d’Artagnan, lisez mon ami, lisez, elle contient sans

doute du nouveau.

Athos secoua la tête et lut:

«Monsieur le comte, Le roi a éprouvé bien du regret de ne pas vous voir

aujourd’hui près de lui à son entrée; Sa Majesté me charge de vous le

mander et de la rappeler à votre souvenir. Sa Majesté attendra Votre

Honneur ce soir même, au palais de Saint-James, entre neuf et onze

heures.

Je suis avec respect, monsieur le comte, de Votre Honneur,

«Le très humble et très obéissant serviteur, Parry.»

— Vous le voyez, mon cher d’Artagnan, dit Athos, il ne faut pas

désespérer du cœur des rois.

— N’en désespérez pas, vous avez raison, repartit d’Artagnan.

— Oh! cher, bien cher ami, reprit Athos, à qui l’imperceptible amertume

de d’Artagnan n’avait pas échappé, pardon. Aurais-je blessé, sans le

vouloir, mon meilleur camarade?

— Vous êtes fou, Athos, et la preuve, c’est que je vais vous conduire

jusqu’au château, jusqu’à la porte, s’entend; cela me promènera.

— Vous entrerez avec moi, mon ami, je veux dire à Sa Majesté...

— Allons donc! répliqua d’Artagnan avec une fierté vraie et pure de

tout mélange, s’il est quelque chose de pire que de mendier soi-même,

c’est de faire mendier par les autres.

— Çà! partons, mon ami, la promenade sera charmante; je veux, en

passant, vous montrer la maison de M. Monck, qui m’a retiré chez lui:

une belle maison, ma foi! Être général en Angleterre rapporte plus que

d’être maréchal en France, savez-vous?

Athos se laissa emmener, tout triste de cette gaieté qu’affectait

d’Artagnan.

Toute la ville était dans l’allégresse; les deux amis se heurtaient à

chaque moment contre des enthousiastes, qui leur demandaient dans leur

ivresse de crier: «Vive le bon roi Charles!». D’Artagnan répondait par

un grognement, et Athos par un sourire. Ils arrivèrent ainsi jusqu’à la

maison de Monck, devant laquelle, comme nous l’avons dit, il fallait

passer, en effet, pour se rendre au palais de Saint-James.

Athos et d’Artagnan parlèrent peu durant la route, par cela même qu’ils

eussent eu sans doute trop de choses à se dire s’ils eussent parlé.

Athos pensait que, parlant, il semblerait témoigner de la joie, et

que cette joie pourrait blesser d’Artagnan. Celui-ci, de son côté,

craignait, en parlant, de laisser percer une aigreur qui le rendrait

gênant pour Athos.

C’était une singulière émulation de silence entre le contentement et la

mauvaise humeur. D’Artagnan céda le premier à cette démangeaison qu’il

éprouvait d’habitude à l’extrémité de la langue.

— Vous rappelez-vous, Athos, dit-il, le passage des Mémoires de

d’Aubigné, dans lequel ce dévoué serviteur, gascon comme moi, pauvre

comme moi, et j’allais presque dire brave comme moi, raconte les

ladreries de Henri IV? Mon père m’a toujours dit, je m’en souviens,

que M. d’Aubigné était menteur. Mais pourtant, examinez comme tous les

princes issus du grand Henri chassent de race!

— Allons, allons, d’Artagnan, dit Athos, les rois de France avares?

Vous êtes fou, mon ami.

— Oh! vous ne convenez jamais des défauts d’autrui, vous qui êtes

parfait. Mais, en réalité, Henri IV était avare, Louis XIII, son

fils, l’était aussi; nous en savons quelque chose, n’est-ce pas?

Gaston poussait ce vice à l’exagération, et s’est fait sous ce rapport

détester de tout ce qui l’entourait. Henriette, pauvre femme! a bien

fait d’être avare, elle qui ne mangeait pas tous les jours et ne se

chauffait pas tous les ans; et c’est un exemple qu’elle a donné à son

fils Charles deuxième, petit-fils du grand Henri IV, avare comme sa

mère et comme son grand-père. Voyons, ai-je bien déduit la généalogie

des avares?

— D’Artagnan, mon ami, s’écria Athos, vous êtes bien rude pour cette

race d’aigles qu’on appelle les Bourbons.

— Et j’oubliais le plus beau!... l’autre petit-fils du Béarnais, Louis

quatorzième, mon ex-maître. Mais j’espère qu’il est avare, celui-là,

qui n’a pas voulu prêter un million à son frère Charles! Bon! je vois

que vous vous fâchez. Nous voilà, par bonheur, près de ma maison, ou

plutôt près de celle de mon ami M. Monck.

— Cher d’Artagnan, vous ne me fâchez point, vous m’attristez; il est

cruel, en effet, de voir un homme de votre mérite à côté de la position

que ses services lui eussent dû acquérir; il me semble que votre

nom, cher ami, est aussi radieux que les plus beaux noms de guerre

et de diplomatie. Dites-moi si les Luynes, si les Bellegarde et les

Bassompierre ont mérité comme nous la fortune et les honneurs; vous

avez raison, cent fois raison, mon ami.

D’Artagnan soupira, et précédant son ami sous le porche de la maison

que Monck habitait au fond de la Cité:

— Permettez, dit-il, que je laisse chez moi ma bourse; car si, dans la

foule, ces adroits filous de Londres, qui nous sont fort vantés, même

à Paris, me volaient le reste de mes pauvres écus, je ne pourrais plus

retourner en France. Or, content je suis parti de France et fou de joie

j’y retourne, attendu que toutes mes préventions d’autrefois contre

l’Angleterre me sont revenues, accompagnées de beaucoup d’autres.

Athos ne répondit rien.

— Ainsi donc, cher ami, lui dit d’Artagnan, une seconde et je vous

suis. Je sais bien que vous êtes pressé d’aller là-bas recevoir vos

récompenses; mais, croyez-le bien, je ne suis pas moins pressé de jouir

de votre joie, quoique de loin... Attendez-moi.

Et d’Artagnan franchissait déjà le vestibule, lorsqu’un homme, moitié

valet, moitié soldat, qui remplissait chez Monck les fonctions de

portier et de garde, arrêta notre mousquetaire en lui disant en anglais:

— Pardon, milord d’Artagnan!

— Eh bien! répliqua celui-ci, quoi? Est-ce que le général aussi me

congédie?... Il ne me manque plus que d’être expulsé par lui!

Ces mots, dits en français, ne touchèrent nullement celui à qui on les

adressait, et qui ne parlait qu’un anglais mêlé de l’écossais le plus

rude. Mais Athos en fut navré, car d’Artagnan commençait à avoir l’air

d’avoir raison.

L’Anglais montra une lettre à d’Artagnan.

— _From the general_, dit-il.

— Bien, c’est cela; mon congé, répliqua le Gascon. Faut-il lire, Athos?

— Vous devez vous tromper, dit Athos, ou je ne connais plus d’honnêtes

gens que vous et moi.

D’Artagnan haussa les épaules et décacheta la lettre, tandis que

l’Anglais, impassible, approchait de lui une grosse lanterne dont la

lumière devait l’aider à lire.

— Eh bien! qu’avez-vous? dit Athos voyant changer la physionomie du

lecteur.

— Tenez, lisez vous-même, dit le mousquetaire.

Athos prit le papier et lut:

«Monsieur d’Artagnan, le roi a regretté bien vivement que vous ne

fussiez pas venu à Saint-Paul avec son cortège. Sa Majesté dit que vous

lui avez manqué comme vous me manquiez aussi à moi, cher capitaine.

Il n’y a qu’un moyen de réparer tout cela. Sa Majesté m’attend à neuf

heures au palais de Saint-James; voulez-vous vous y trouver en même

temps que moi? Sa Très Gracieuse Majesté vous fixe cette heure pour

l’audience qu’elle vous accorde.»

La lettre était de Monck.

Le vicomte de Bragelonne, Tome I. · 第 26 / 56 题