D’Artagnan, bien qu’il se flattât d’un meilleur succès, n’avait
pourtant pas très bien compris la situation. C’était pour lui un grave
sujet de méditation que ce voyage d’Athos en Angleterre; cette ligue du
roi avec Athos et cet étrange enlacement de son dessein avec celui du
comte de La Fère.
Le meilleur était de se laisser aller. Une imprudence avait été
commise, et, tout en ayant réussi comme il l’avait promis, d’Artagnan
se trouvait n’avoir aucun des avantages de la réussite. Puisque tout
était perdu, on ne risquait plus rien.
D’Artagnan suivit Monck au milieu de son camp. Le retour du général
avait produit un merveilleux effet, car on le croyait perdu. Mais
Monck, avec son visage austère et son glacial maintien, semblait
demander à ses lieutenants empressés et à ses soldats ravis la cause de
cette allégresse.
Aussi, au lieutenant qui était venu au-devant de lui et qui lui
témoignait l’inquiétude qu’ils avaient ressentie de son départ:
— Pourquoi cela? dit-il. Suis-je obligé de vous rendre des comptes?
— Mais, Votre Honneur, les brebis sans le pasteur peuvent trembler.
— Trembler! répondit Monck avec sa voix calme et puissante; ah!
monsieur, quel mot!... Dieu me damne! si mes brebis n’ont pas dents et
ongles, je renonce à être leur pasteur. Ah! vous trembliez, monsieur!
— Général, pour vous.
— Mêlez-vous de ce qui vous concerne, et si je n’ai pas l’esprit que
Dieu envoyait à Olivier Cromwell, j’ai celui qu’il m’a envoyé; je m’en
contente, pour si petit qu’il soit.
L’officier ne répliqua pas, et Monck ayant ainsi imposé silence à
ses gens, tous demeurèrent persuadés qu’il avait accompli une œuvre
importante ou fait sur eux une épreuve.
C’était bien peu connaître ce génie scrupuleux et patient.
Monck, s’il avait la bonne foi des puritains, ses alliés, dut remercier
avec bien de la ferveur le saint patron qui l’avait pris de la boîte de
M. d’Artagnan.
Pendant que ces choses se passaient, notre mousquetaire ne cessait de
répéter:
— Mon Dieu! fais que M. Monck n’ait pas autant d’amour-propre que j’en
ai moi-même; car, je le déclare, si quelqu’un m’eût mis dans un coffre
avec ce grillage sur la bouche et mené ainsi, voituré comme un veau
par-delà la mer, je garderais un si mauvais souvenir de ma mine piteuse
dans ce coffre et une si laide rancune à celui qui m’aurait enfermé;
je craindrais si fort de voir éclore sur le visage de ce malicieux un
sourire sarcastique, ou dans son attitude une imitation grotesque de
ma position dans la boîte, que, mordioux!... je lui enfoncerais un bon
poignard dans la gorge en compensation du grillage, et le clouerais
dans une véritable bière en souvenir du faux cercueil où j’aurais moisi
deux jours.
Et d’Artagnan était de bonne foi en parlant ainsi, car c’était un
épiderme sensible que celui de notre Gascon.
Monck avait d’autres idées, heureusement. Il n’ouvrit pas la bouche
du passé à son timide vainqueur, mais il l’admit de fort près à ses
travaux, l’emmena dans quelques reconnaissances, de façon à obtenir ce
qu’il désirait sans doute vivement, une réhabilitation dans l’esprit de
d’Artagnan. Celui-ci se conduisit en maître juré flatteur: il admira
toute la tactique de Monck et l’ordonnance de son camp; il plaisanta
fort agréablement les circonvallations de Lambert, qui, disait-il,
s’était bien inutilement donné la peine de clore un camp pour vingt
mille hommes, tandis qu’un arpent de terrain lui eût suffi pour le
caporal et les cinquante gardes qui peut-être lui demeureraient fidèles.
Monck, aussitôt à son arrivée, avait accepté la proposition d’entrevue
faite la veille par Lambert et que les lieutenants de Monck avaient
refusée, sous prétexte que le général était malade. Cette entrevue ne
fut ni longue ni intéressante.
Lambert demanda une profession de foi à son rival. Celui-ci déclara
qu’il n’avait d’autre opinion que celle de la majorité.
Lambert demanda s’il ne serait pas plus expédient de terminer la
querelle par une alliance que par une bataille. Monck, là-dessus,
demanda huit jours pour réfléchir. Or, Lambert ne pouvait les lui
refuser, et Lambert cependant était venu en disant qu’il dévorerait
l’armée de Monck. Aussi quand, à la suite de l’entrevue, que ceux de
Lambert attendaient avec impatience, rien ne se décida, ni traité
ni bataille, l’armée rebelle commença, ainsi que l’avait prévu M.
d’Artagnan, à préférer la bonne cause à la mauvaise, et le Parlement,
tout Croupion qu’il était, au néant pompeux des desseins du général
Lambert.
On se rappelait, en outre, les bons repas de Londres, la profusion
d’ale et de sherry que le bourgeois de la Cité payait à ses amis,
les soldats; on regardait avec terreur le pain noir de la guerre,
l’eau trouble de la Tweed, trop salée pour le verre, trop peu pour
la marmite, et l’on se disait: «Ne serions-nous pas mieux de l’autre
côté? Les rôtis ne chauffent-ils pas à Londres pour Monck?» Dès lors,
l’on n’entendit plus parler que de désertion dans l’armée de Lambert.
Les soldats se laissaient entraîner par la force des principes, qui
sont, comme la discipline, le lien obligé de tout corps constitué dans
un but quelconque. Monck défendait le Parlement, Lambert l’attaquait.
Monck n’avait pas plus envie que Lambert de soutenir le Parlement, mais
il l’avait écrit sur ses drapeaux, en sorte que tous ceux du parti
contraire étaient réduits à écrire sur le leur: «Rébellion», ce qui
sonnait mal aux oreilles puritaines. On vint donc de Lambert à Monck
comme des pécheurs viennent de Baal à Dieu.
Monck fit son calcul: à mille désertions par jour, Lambert en avait
pour vingt jours; mais il y a dans les choses qui croulent un tel
accroissement du poids et de la vitesse qui se combinent, que cent
partirent le premier jour, cinq cents le second, mille le troisième.
Monck pensa qu’il avait atteint sa moyenne. Mais de mille la désertion
passa vite à deux mille, puis à quatre mille, et huit jours après,
Lambert, sentant bien qu’il n’avait plus la possibilité d’accepter
la bataille si on la lui offrait, prit le sage parti de décamper
pendant la nuit pour retourner à Londres, et prévenir Monck en se
reconstruisant une puissance avec les débris du parti militaire.
Mais Monck, libre et sans inquiétudes, marcha sur Londres en vainqueur,
grossissant son armée de tous les partis flottants sur son passage. Il
vint camper à Barnet, c’est-à-dire à quatre lieues, chéri du Parlement,
qui croyait voir en lui un protecteur, et attendu par le peuple, qui
voulait le voir se dessiner pour le juger. D’Artagnan lui-même n’avait
rien pu juger de sa tactique. Il observait, il admirait.
Monck ne pouvait entrer à Londres avec un parti pris sans y rencontrer
la guerre civile. Il temporisa quelque temps.
Soudain, sans que personne s’y attendît, Monck fit chasser de Londres
le parti militaire, s’installa dans la Cité au milieu des bourgeois
par ordre du Parlement, puis, au moment où les bourgeois criaient
contre Monck, au moment où les soldats eux-mêmes accusaient leur
chef, Monck, se voyant bien sûr de la majorité, déclara au Parlement
Croupion qu’il fallait abdiquer, lever le siège, et céder sa place à
un gouvernement qui ne fût pas une plaisanterie. Monck prononça cette
déclaration, appuyé sur cinquante mille épées, auxquelles, le soir
même, se joignirent, avec des hourras de joie délirante, cinq cent
mille habitants de la bonne ville de Londres.
Enfin, au moment où le peuple, après son triomphe et ses repas
orgiaques en pleine rue, cherchait des yeux le maître qu’il pourrait
bien se donner, on apprit qu’un bâtiment venait de partir de La Haye,
portant Charles II et sa fortune.
— Messieurs, dit Monck à ses officiers, je pars au-devant du roi
légitime. Qui m’aime me suive!
Une immense acclamation accueillit ces paroles, que d’Artagnan
n’entendit pas sans un frisson de plaisir.
— Mordioux! dit-il à Monck, c’est hardi, monsieur.
— Vous m’accompagnez, n’est-ce pas? dit Monck.
— Pardieu, général! Mais, dites-moi, je vous prie, ce que vous aviez
écrit avec Athos, c’est-à-dire avec M. le comte de La Fère... vous
savez... le jour de notre arrivée?
— Je n’ai pas de secrets pour vous, répliqua Monck: j’avais écrit ces
mots: «Sire, j’attends Votre Majesté dans six semaines à Douvres.»
— Ah! fit d’Artagnan, je ne dis plus que c’est hardi; je dis que c’est
bien joué. Voilà un beau coup.
— Vous vous y connaissez, répliqua Monck.
C’était la seule allusion que le général eût jamais faite à son voyage
en Hollande.
Chapitre XXXII — Comment Athos et d’Artagnan se retrouvent encore une
fois à l’hôtellerie de la Corne du Cerf
Le roi d’Angleterre fit son entrée en grande pompe à Douvres, puis à
Londres. Il avait mandé ses frères; il avait amené sa mère et sa sœur.
L’Angleterre était depuis si longtemps livrée à elle-même, c’est-à-dire
à la tyrannie, à la médiocrité et à la déraison, que ce retour du roi
Charles II, que les Anglais ne connaissaient cependant que comme le
fils d’un homme auquel ils avaient coupé la tête, fut une fête pour
les trois royaumes. Aussi, tous ces vœux, toutes ces acclamations qui
accompagnaient son retour, frappèrent tellement le jeune roi, qu’il se
pencha à l’oreille de Jack d’York, son jeune frère, pour lui dire:
— En vérité, Jack, il me semble que c’est bien notre faute si nous
avons été si longtemps absents d’un pays où l’on nous aime tant.
Le cortège fut magnifique. Un admirable temps favorisait la solennité.
Charles avait repris toute sa jeunesse, toute sa belle humeur;
il semblait transfiguré; les cœurs lui riaient comme le soleil.
Dans cette foule bruyante de courtisans et d’adorateurs, qui ne
semblaient pas se rappeler qu’ils avaient conduit à l’échafaud de
White Hall le père du nouveau roi, un homme, en costume de lieutenant
de mousquetaires, regardait, le sourire sur ses lèvres minces et
spirituelles, tantôt le peuple qui vociférait ses bénédictions, tantôt
le prince qui jouait l’émotion et qui saluait surtout les femmes dont
les bouquets venaient tomber sous les pieds de son cheval.
— Quel beau métier que celui de roi! disait cet homme, entraîné dans sa
contemplation, et si bien absorbé qu’il s’arrêta au milieu du chemin,
laissant défiler le cortège.
Voici en vérité un prince cousu d’or et de diamants comme un Salomon,
émaillé de fleurs comme une prairie printanière; il va puiser à pleines
mains dans l’immense coffre où ses sujets très fidèles aujourd’hui,
naguère très infidèles, lui ont amassé une ou deux charretées de
lingots d’or. On lui jette des bouquets à l’enfouir dessous, et il y a
deux mois, s’il se fût présenté, on lui eût envoyé autant de boulets et
de balles qu’aujourd’hui on lui envoie de fleurs.
Décidément, c’est quelque chose que de naître d’une certaine façon,
n’en déplaise aux vilains qui prétendent que peu leur importe de naître
vilains.
Le cortège défilait toujours, et, avec le roi, les acclamations
commençaient à s’éloigner dans la direction du palais, ce qui
n’empêchait pas notre officier d’être fort bousculé.
— Mordioux! continuait le raisonneur, voilà bien des gens qui me
marchent sur les pieds et qui me regardent comme fort peu, ou plutôt
comme rien du tout, attendu qu’ils sont anglais et que je suis
français. Si l’on demandait à tous ces gens-là: «Qu’est-ce que M.
d’Artagnan?» ils répondraient: «Nescio vos.» Mais qu’on leur dise:
«Voilà le roi qui passe, voilà M. Monck qui passe», ils vont hurler:
«Vive le roi! Vive M. Monck!» jusqu’à ce que leurs poumons leur
refusent le service. «Cependant, continua-t-il en regardant, de ce
regard si fin et parfois si fier, s’écouler la foule, cependant,
réfléchissez un peu, bonnes gens, à ce que votre roi Charles a fait, à
ce que M. Monck a fait, puis songez à ce qu’a fait ce pauvre inconnu
qu’on appelle M. d’Artagnan. Il est vrai que vous ne le savez pas
puisqu’il est inconnu, ce qui vous empêche peut-être de réfléchir.
Mais, bah! qu’importe! ce n’empêche pas Charles II d’être un grand
roi, quoiqu’il ait été exilé douze ans, et M. Monck d’être un grand
capitaine, quoiqu’il ait fait le voyage de France dans une boîte.
Or donc, puisqu’il est reconnu que l’un est un grand roi et l’autre
un grand capitaine: _Hurrah for the king Charles II! Hurrah for the
captain Monck!_
Et sa voix se mêla aux voix des milliers de spectateurs, qu’elle domina
un moment; et, pour mieux faire l’homme dévoué, il leva son feutre en
l’air. Quelqu’un lui arrêta le bras au beau milieu de son expansif
loyalisme. (On appelait ainsi en 1660 ce qu’on appelle aujourd’hui
royalisme.)
— Athos! s’écria d’Artagnan. Vous ici?
Et les deux amis s’embrassèrent.
— Vous ici! et étant ici, continua le mousquetaire, vous n’êtes pas au
milieu de tous les courtisans, mon cher comte? Quoi! vous le héros de
la fête, vous ne chevauchez pas au côté gauche de Sa Majesté restaurée,
comme M. Monck chevauche à son côté droit! En vérité, je ne comprends
rien à votre caractère ni à celui du prince qui vous doit tant.
— Toujours railleur, mon cher d’Artagnan, dit Athos. Ne vous
corrigerez-vous donc jamais de ce vilain défaut?
— Mais enfin, vous ne faites point partie du cortège?
— Je ne fais point partie du cortège, parce que je ne l’ai point voulu.
— Et pourquoi ne l’avez-vous point voulu?
— Parce que je ne suis ni envoyé, ni ambassadeur, ni représentant du
roi de France, et qu’il ne me convient pas de me montrer ainsi près
d’un autre roi que Dieu ne m’a pas donné pour maître.
— Mordioux! vous vous montriez bien près du roi son père.
— C’est autre chose, ami: celui-là allait mourir.
— Et cependant ce que vous avez fait pour celui-ci...
— Je l’ai fait parce que je devais le faire. Mais, vous le savez, je
déplore toute ostentation. Que le roi Charles II, qui n’a plus besoin
de moi, me laisse donc maintenant dans mon repos et dans mon ombre,
c’est tout ce que je réclame de lui.
D’Artagnan soupira.
— Qu’avez-vous? lui dit Athos, on dirait que cet heureux retour du roi
à Londres vous attriste, mon ami, vous qui cependant avez fait au moins
autant que moi pour Sa Majesté.
— N’est-ce pas, répondit d’Artagnan en riant de son rire gascon, que
j’ai fait aussi beaucoup pour Sa Majesté, sans que l’on s’en doute?
— Oh! oui, s’écria Athos; et le roi le sait bien, mon ami.
— Il le sait, fit amèrement le mousquetaire; par ma foi! je ne m’en
doutais pas, et je tâchais même en ce moment de l’oublier.
— Mais lui, mon ami, n’oubliera point, je vous en réponds.
— Vous me dites cela pour me consoler un peu, Athos.
— Et de quoi?
— Mordioux! de toutes les dépenses que j’ai faites. Je me suis ruiné,
mon ami, ruiné pour la restauration de ce jeune prince qui vient de
passer en cabriolant sur son cheval isabelle.
— Le roi ne sait pas que vous vous êtes ruiné, mon ami, mais il sait
qu’il vous doit beaucoup.
— Cela m’avance-t-il en quelque chose, Athos? dites! car enfin, je
vous rends justice, vous avez noblement travaillé. Mais, moi qui,
en apparence, ai fait manquer votre combinaison, c’est moi qui en
réalité l’ai fait réussir. Suivez bien mon calcul: vous n’eussiez
peut-être pas, par la persuasion et la douceur, convaincu le général
Monck, tandis que moi je l’ai si rudement mené, ce cher général, que
j’ai fourni à votre prince l’occasion de se montrer généreux; cette
générosité lui a été inspirée par le fait de ma bienheureuse bévue,
Charles se la voit payer par la restauration que Monck lui a faite.
— Tout cela, cher ami, est d’une vérité frappante, répondit Athos.
— Et bien! toute frappante qu’est cette vérité, il n’en est pas moins
vrai, cher ami, que je m’en retournerai, fort chéri de M. Monck, qui
m’appelle _my dear captain_ toute la journée, bien que je ne sois ni
son cher, ni capitaine, et fort apprécié du roi, qui a déjà oublié mon
nom; il n’en est pas moins vrai, dis-je, que je m’en retournerai dans
ma belle patrie, maudit par les soldats que j’avais levés dans l’espoir
d’une grosse solde, maudit du brave Planchet, à qui j’ai emprunté une
partie de sa fortune.
— Comment cela? et que diable vient faire Planchet dans tout ceci?
— Eh! oui, mon cher: ce roi si pimpant, si souriant, si adoré, M.
Monck se figure l’avoir rappelé, vous vous figurez l’avoir soutenu,
je me figure l’avoir ramené, le peuple se figure l’avoir reconquis,
lui-même se figure avoir négocié de façon à être restauré, et rien de
tout cela n’est vrai, cependant: Charles II, roi d’Angleterre, d’Écosse
et d’Irlande, a été remis sur son trône par un épicier de France qui
demeure rue des Lombards et qu’on appelle Planchet. Ce que c’est que la
grandeur! «Vanité! dit l’Écriture; vanité! tout est vanité!»
Athos ne put s’empêcher de rire de la boutade de son ami.
— Cher d’Artagnan, dit-il en lui serrant affectueusement la main, ne
seriez-vous plus philosophe? N’est-ce plus pour vous une satisfaction
que de m’avoir sauvé la vie comme vous le fîtes en arrivant si
heureusement avec Monck, quand ces damnés parlementaires voulaient me
brûler vif?
— Voyons, voyons, dit d’Artagnan, vous l’aviez un peu méritée, cette
brûlure, mon cher comte.
— Comment! pour avoir sauvé le million du roi Charles?
— Quel million?
— Ah! c’est vrai, vous n’avez jamais su cela, vous, mon ami; mais il ne
faut pas m’en vouloir, ce n’était pas mon secret. Ce mot _Remember_!
que le roi Charles a prononcé sur l’échafaud...
— Et qui veut dire _Souviens-toi_?
— Parfaitement. Ce mot signifiait: Souviens-toi qu’il y a un million
enterré dans les caves de Newcastle, et que ce million appartient à mon
fils.
— Ah! très bien, je comprends. Mais ce que je comprends aussi, et ce
qu’il y a d’affreux, c’est que, chaque fois que Sa Majesté Charles II
pensera à moi, il se dira: «Voilà un homme qui a cependant manqué me
faire perdre ma couronne. Heureusement j’ai été généreux, grand, plein
de présence d’esprit.» Voilà ce que dira de moi et de lui ce jeune
gentilhomme au pourpoint noir très râpé, qui vint au château de Blois,
son chapeau à la main, me demander si je voulais bien lui accorder
entrée chez le roi de France.
— D’Artagnan! d’Artagnan! dit Athos en posant sa main sur l’épaule du
mousquetaire, vous n’êtes pas juste.
— J’en ai le droit.
— Non, car vous ignorez l’avenir.
D’Artagnan regarda son ami entre les yeux et se mit à rire.
— En vérité, mon cher Athos, dit-il, vous avez des mots superbes que je
n’ai connus qu’à vous et à M. le cardinal Mazarin.
Athos fit un mouvement.
— Pardon, continua d’Artagnan en riant, pardon si je vous offense.
L’avenir! hou! les jolis mots que les mots qui promettent, et comme
ils remplissent bien la bouche à défaut d’autre chose! Mordioux! après
en avoir tant trouvé qui promettent, quand donc en trouverai-je un qui
donne? Mais laissons cela, continua d’Artagnan. Que faites-vous ici,
mon cher Athos? êtes-vous trésorier du roi?
— Comment! trésorier du roi?
— Oui, puisque le roi possède un million, il lui faut un trésorier.
Le roi de France, qui est sans un sou, a bien un surintendant des
finances, M. Fouquet. Il est vrai qu’en échange M. Fouquet a bon nombre
de millions, lui.
— Oh! notre million est dépensé depuis longtemps, dit à son tour en
riant Athos.
— Je comprends, il a passé en satin, en pierreries, en velours et en
plumes de toute espèce et de toute couleur. Tous ces princes et toutes
ces princesses avaient grand besoin de tailleurs et de lingères... Eh!
Athos, vous souvenez-vous de ce que nous dépensâmes pour nous équiper,
nous autres, lors de la campagne de La Rochelle, et pour faire aussi
notre entrée à cheval? Deux ou trois mille livres, par ma foi! mais un
corsage de roi est plus ample, et il faut un million pour en acheter
l’étoffe. Au moins, dites, Athos, si vous n’êtes pas trésorier, vous
êtes bien en cour?
— Foi de gentilhomme, je n’en sais rien, répondit simplement Athos.
— Allons donc! vous n’en savez rien?
— Non, je n’ai pas revu le roi depuis Douvres.
— Alors, c’est qu’il vous a oublié aussi, mordioux! c’est régalant!
— Sa Majesté a eu tant d’affaires!
— Oh! s’écria d’Artagnan avec une de ces spirituelles grimaces comme
lui seul savait en faire, voilà, sur mon honneur, que je me reprends
d’amour pour mon_signor_ Giulio Mazarini. Comment! mon cher Athos, le
roi ne vous a pas revu?
— Non.
— Et vous n’êtes pas furieux?
— Moi! pourquoi? Est-ce que vous vous figurez, mon cher d’Artagnan,
que c’est pour le roi que j’ai agi de la sorte? Je ne le connais pas,
ce jeune homme. J’ai défendu le père, qui représentait un principe
sacré pour moi, et je me suis laissé aller vers le fils toujours par
sympathie pour ce même principe. Au reste, c’était un digne chevalier,
une noble créature mortelle, que ce père, vous vous le rappelez.
— C’est vrai, un brave et excellent homme, qui fit une triste vie, mais
une bien belle mort.
— Eh bien! mon cher d’Artagnan, comprenez ceci: à ce roi, à cet homme
de cœur, à cet ami de ma pensée, si j’ose le dire, je jurai à l’heure
suprême de conserver fidèlement le secret d’un dépôt qui devait être
remis à son fils pour l’aider dans l’occasion; ce jeune homme m’est
venu trouver; il m’a raconté sa misère, il ignorait que je fusse
autre chose pour lui qu’un souvenir vivant de son père, j’ai accompli
envers Charles II ce que j’avais promis à Charles Ier, voilà tout. Que
m’importe donc qu’il soit ou non reconnaissant! C’est à moi que j’ai
rendu service en me délivrant de cette responsabilité, et non à lui.
— J’ai toujours dit, répondit d’Artagnan avec un soupir, que le
désintéressement était la plus belle chose du monde.
— Eh bien! quoi! cher ami, reprit Athos, vous-même n’êtes-vous pas dans
la même situation que moi? Si j’ai bien compris vos paroles, vous vous
êtes laissé toucher par le malheur de ce jeune homme; c’est de votre
part bien plus beau que de la mienne, car moi, j’avais un devoir à
accomplir, tandis que vous, vous ne deviez absolument rien au fils du
martyr. Vous n’aviez pas, vous, à lui payer le prix de cette précieuse
goutte de sang qu’il laissa tomber sur mon front du plancher de son
échafaud. Ce qui vous a fait agir, vous, c’est le cœur uniquement, le
cœur noble et bon que vous avez sous votre apparent scepticisme, sous
votre sarcastique ironie; vous avez engagé la fortune d’un serviteur,
la vôtre peut-être, je vous en soupçonne, bienfaisant avare! et l’on
méconnaît votre sacrifice.
«Qu’importe! voulez-vous rendre à Planchet son argent? Je comprends
cela, mon ami, car il ne convient pas qu’un gentilhomme emprunte à son
inférieur sans lui rendre capital et intérêts. Eh bien! je vendrai La
Fère s’il le faut, ou, s’il n’est besoin, quelque petite ferme. Vous
paierez Planchet, et il restera, croyez-moi, encore assez de grain pour
nous deux et pour Raoul dans mes greniers. De cette façon, mon ami,
vous n’aurez d’obligation qu’à vous-même, et, si je vous connais bien,
ce ne sera pas pour votre esprit une mince satisfaction que de vous
dire: «J’ai fait un roi.» Ai-je raison?
— Athos! Athos! murmura d’Artagnan rêveur, je vous l’ai dit une fois,
le jour où vous prêcherez, j’irai au sermon; le jour où vous me direz
qu’il y a un enfer, mordioux! j’aurai peur du gril et des fourches.
Vous êtes meilleur que moi, ou plutôt meilleur que tout le monde, et
je ne me reconnais qu’un mérite, celui de n’être pas jaloux. Hors ce
défaut, Dieu me damne! comme disent les Anglais, j’ai tous les autres.
— Je ne connais personne qui vaille d’Artagnan, répliqua Athos; mais
nous voici arrivés tout doucement à la maison que j’habite. Voulez-vous
entrer chez moi, mon ami?
— Eh! mais c’est la taverne de la Corne-du-Cerf, ce me semble? dit
d’Artagnan.
— Je vous avoue, mon ami, que je l’ai un peu choisie pour cela. J’aime
les anciennes connaissances, j’aime à m’asseoir à cette place où je me
suis laissé tomber tout abattu de fatigue, tout abîmé de désespoir,
lorsque vous revîntes le 30 janvier au soir.
— Après avoir découvert la demeure du bourreau masqué? Oui, ce fut un
terrible jour!
— Venez donc alors, dit Athos en l’interrompant.
Ils entrèrent dans la salle autrefois commune. La taverne en général,
et cette salle commune en particulier, avaient subi de grandes
transformations; l’ancien hôte des mousquetaires, devenu assez riche
pour un hôtelier, avait fermé boutique et fait de cette salle dont
nous parlions un entrepôt de denrées coloniales. Quant au reste de la
maison, il le louait tout meublé aux étrangers.
Ce fut avec une indicible émotion que d’Artagnan reconnut tous
les meubles de cette chambre du premier étage: les boiseries, les
tapisseries et jusqu’à cette carte géographique que Porthos étudiait si
amoureusement dans ses loisirs.
— Il y a onze ans! s’écria d’Artagnan. Mordioux! il me semble qu’il y a
un siècle.
— Et à moi qu’il y a un jour, dit Athos. Voyez-vous la joie que
j’éprouve, mon ami, à penser que je vous tiens là, que je serre votre
main, que je puis jeter bien loin l’épée et le poignard, toucher
sans défiance à ce flacon de xérès. Oh! cette joie, en vérité, je ne
pourrais vous l’exprimer que si nos deux amis étaient là, aux deux
angles de cette table, et Raoul, mon bien-aimé Raoul, sur le seuil, à
nous regarder avec ses grands yeux si brillants et si doux!
— Oui, oui, dit d’Artagnan fort ému, c’est vrai. J’approuve surtout
cette première partie de votre pensée: il est doux de sourire là où
nous avons si légitimement frissonné, en pensant que d’un moment à
l’autre M. Mordaunt pouvait apparaître sur le palier.
En ce moment la porte s’ouvrit, et d’Artagnan, tout brave qu’il était,
ne put retenir un léger mouvement d’effroi.
Athos le comprit et souriant:
— C’est notre hôte, dit-il, qui m’apporte quelque lettre.
— Oui, milord, dit le bonhomme, j’apporte en effet une lettre à Votre
Honneur.
— Merci, dit Athos prenant la lettre sans regarder. Dites-moi, mon cher
hôte, vous ne reconnaissez pas Monsieur?
Le vieillard leva la tête et regarda attentivement d’Artagnan.
— Non, dit-il.
— C’est, dit Athos, un de ces amis dont je vous ai parlé, et qui
logeait ici avec moi il y a onze ans.
— Oh! dit le vieillard, il a logé ici tant d’étrangers!
— Mais nous y logions, nous, le 30 janvier 1649 ajouta Athos, croyant
stimuler par cet éclaircissement la mémoire paresseuse de l’hôte.
— C’est possible, répondit-il en souriant, mais il y a si longtemps!
Il salua et sortit.
— Merci, dit d’Artagnan, faites des exploits, accomplissez des
révolutions, essayez de graver votre nom dans la pierre ou sur l’airain
avec de fortes épées; il y a quelque chose de plus rebelle, de plus
dur, de plus oublieux que le fer, l’airain et la pierre, c’est le crâne
vieilli du premier logeur enrichi dans son commerce; il ne me reconnaît
pas! Eh bien! moi, je l’eusse vraiment reconnu.
Athos, tout en souriant, décachetait la lettre.
— Ah! dit-il, une lettre de Parry.
— Oh! oh! fit d’Artagnan, lisez mon ami, lisez, elle contient sans
doute du nouveau.
Athos secoua la tête et lut:
«Monsieur le comte, Le roi a éprouvé bien du regret de ne pas vous voir
aujourd’hui près de lui à son entrée; Sa Majesté me charge de vous le
mander et de la rappeler à votre souvenir. Sa Majesté attendra Votre
Honneur ce soir même, au palais de Saint-James, entre neuf et onze
heures.
Je suis avec respect, monsieur le comte, de Votre Honneur,
«Le très humble et très obéissant serviteur, Parry.»
— Vous le voyez, mon cher d’Artagnan, dit Athos, il ne faut pas
désespérer du cœur des rois.
— N’en désespérez pas, vous avez raison, repartit d’Artagnan.
— Oh! cher, bien cher ami, reprit Athos, à qui l’imperceptible amertume
de d’Artagnan n’avait pas échappé, pardon. Aurais-je blessé, sans le
vouloir, mon meilleur camarade?
— Vous êtes fou, Athos, et la preuve, c’est que je vais vous conduire
jusqu’au château, jusqu’à la porte, s’entend; cela me promènera.
— Vous entrerez avec moi, mon ami, je veux dire à Sa Majesté...
— Allons donc! répliqua d’Artagnan avec une fierté vraie et pure de
tout mélange, s’il est quelque chose de pire que de mendier soi-même,
c’est de faire mendier par les autres.
— Çà! partons, mon ami, la promenade sera charmante; je veux, en
passant, vous montrer la maison de M. Monck, qui m’a retiré chez lui:
une belle maison, ma foi! Être général en Angleterre rapporte plus que
d’être maréchal en France, savez-vous?
Athos se laissa emmener, tout triste de cette gaieté qu’affectait
d’Artagnan.
Toute la ville était dans l’allégresse; les deux amis se heurtaient à
chaque moment contre des enthousiastes, qui leur demandaient dans leur
ivresse de crier: «Vive le bon roi Charles!». D’Artagnan répondait par
un grognement, et Athos par un sourire. Ils arrivèrent ainsi jusqu’à la
maison de Monck, devant laquelle, comme nous l’avons dit, il fallait
passer, en effet, pour se rendre au palais de Saint-James.
Athos et d’Artagnan parlèrent peu durant la route, par cela même qu’ils
eussent eu sans doute trop de choses à se dire s’ils eussent parlé.
Athos pensait que, parlant, il semblerait témoigner de la joie, et
que cette joie pourrait blesser d’Artagnan. Celui-ci, de son côté,
craignait, en parlant, de laisser percer une aigreur qui le rendrait
gênant pour Athos.
C’était une singulière émulation de silence entre le contentement et la
mauvaise humeur. D’Artagnan céda le premier à cette démangeaison qu’il
éprouvait d’habitude à l’extrémité de la langue.
— Vous rappelez-vous, Athos, dit-il, le passage des Mémoires de
d’Aubigné, dans lequel ce dévoué serviteur, gascon comme moi, pauvre
comme moi, et j’allais presque dire brave comme moi, raconte les
ladreries de Henri IV? Mon père m’a toujours dit, je m’en souviens,
que M. d’Aubigné était menteur. Mais pourtant, examinez comme tous les
princes issus du grand Henri chassent de race!
— Allons, allons, d’Artagnan, dit Athos, les rois de France avares?
Vous êtes fou, mon ami.
— Oh! vous ne convenez jamais des défauts d’autrui, vous qui êtes
parfait. Mais, en réalité, Henri IV était avare, Louis XIII, son
fils, l’était aussi; nous en savons quelque chose, n’est-ce pas?
Gaston poussait ce vice à l’exagération, et s’est fait sous ce rapport
détester de tout ce qui l’entourait. Henriette, pauvre femme! a bien
fait d’être avare, elle qui ne mangeait pas tous les jours et ne se
chauffait pas tous les ans; et c’est un exemple qu’elle a donné à son
fils Charles deuxième, petit-fils du grand Henri IV, avare comme sa
mère et comme son grand-père. Voyons, ai-je bien déduit la généalogie
des avares?
— D’Artagnan, mon ami, s’écria Athos, vous êtes bien rude pour cette
race d’aigles qu’on appelle les Bourbons.
— Et j’oubliais le plus beau!... l’autre petit-fils du Béarnais, Louis
quatorzième, mon ex-maître. Mais j’espère qu’il est avare, celui-là,
qui n’a pas voulu prêter un million à son frère Charles! Bon! je vois
que vous vous fâchez. Nous voilà, par bonheur, près de ma maison, ou
plutôt près de celle de mon ami M. Monck.
— Cher d’Artagnan, vous ne me fâchez point, vous m’attristez; il est
cruel, en effet, de voir un homme de votre mérite à côté de la position
que ses services lui eussent dû acquérir; il me semble que votre
nom, cher ami, est aussi radieux que les plus beaux noms de guerre
et de diplomatie. Dites-moi si les Luynes, si les Bellegarde et les
Bassompierre ont mérité comme nous la fortune et les honneurs; vous
avez raison, cent fois raison, mon ami.
D’Artagnan soupira, et précédant son ami sous le porche de la maison
que Monck habitait au fond de la Cité:
— Permettez, dit-il, que je laisse chez moi ma bourse; car si, dans la
foule, ces adroits filous de Londres, qui nous sont fort vantés, même
à Paris, me volaient le reste de mes pauvres écus, je ne pourrais plus
retourner en France. Or, content je suis parti de France et fou de joie
j’y retourne, attendu que toutes mes préventions d’autrefois contre
l’Angleterre me sont revenues, accompagnées de beaucoup d’autres.
Athos ne répondit rien.
— Ainsi donc, cher ami, lui dit d’Artagnan, une seconde et je vous
suis. Je sais bien que vous êtes pressé d’aller là-bas recevoir vos
récompenses; mais, croyez-le bien, je ne suis pas moins pressé de jouir
de votre joie, quoique de loin... Attendez-moi.
Et d’Artagnan franchissait déjà le vestibule, lorsqu’un homme, moitié
valet, moitié soldat, qui remplissait chez Monck les fonctions de
portier et de garde, arrêta notre mousquetaire en lui disant en anglais:
— Pardon, milord d’Artagnan!
— Eh bien! répliqua celui-ci, quoi? Est-ce que le général aussi me
congédie?... Il ne me manque plus que d’être expulsé par lui!
Ces mots, dits en français, ne touchèrent nullement celui à qui on les
adressait, et qui ne parlait qu’un anglais mêlé de l’écossais le plus
rude. Mais Athos en fut navré, car d’Artagnan commençait à avoir l’air
d’avoir raison.
L’Anglais montra une lettre à d’Artagnan.
— _From the general_, dit-il.
— Bien, c’est cela; mon congé, répliqua le Gascon. Faut-il lire, Athos?
— Vous devez vous tromper, dit Athos, ou je ne connais plus d’honnêtes
gens que vous et moi.
D’Artagnan haussa les épaules et décacheta la lettre, tandis que
l’Anglais, impassible, approchait de lui une grosse lanterne dont la
lumière devait l’aider à lire.
— Eh bien! qu’avez-vous? dit Athos voyant changer la physionomie du
lecteur.
— Tenez, lisez vous-même, dit le mousquetaire.
Athos prit le papier et lut:
«Monsieur d’Artagnan, le roi a regretté bien vivement que vous ne
fussiez pas venu à Saint-Paul avec son cortège. Sa Majesté dit que vous
lui avez manqué comme vous me manquiez aussi à moi, cher capitaine.
Il n’y a qu’un moyen de réparer tout cela. Sa Majesté m’attend à neuf
heures au palais de Saint-James; voulez-vous vous y trouver en même
temps que moi? Sa Très Gracieuse Majesté vous fixe cette heure pour
l’audience qu’elle vous accorde.»
La lettre était de Monck.