Deux jours après les événements que nous venons de raconter, et tandis
qu’on attendait à chaque instant dans son camp le général Monck, qui
n’y rentrait pas, une petite felouque hollandaise, montée par dix
hommes, vint jeter l’ancre sur la côte de Scheveningen, à une portée de
canon à peu près de la terre. Il était nuit serrée, l’obscurité était
grande, la mer montait dans l’obscurité: c’était une heure excellente
pour débarquer passagers et marchandises.
La rade de Scheveningen forme un vaste croissant; elle est peu
profonde, et surtout peu sûre, aussi n’y voit-on stationner que de
grandes houques flamandes, ou de ces barques hollandaises que les
pêcheurs tirent au sable sur des rouleaux, comme faisaient les Anciens,
au dire de Virgile.
Lorsque le flot grandit, monte et pousse à la terre, il n’est pas très
prudent de faire arriver l’embarcation trop près de la côte, car si
le vent est frais, les proues s’ensablent, et le sable de cette côte
est spongieux; il prend facilement mais ne rend pas de même. C’est
sans doute pour cette raison que la chaloupe se détacha du bâtiment
aussitôt que le bâtiment eut jeté l’ancre, et vint avec huit de ses
marins, au milieu desquels on distinguait un objet de forme oblongue,
une sorte de grand panier ou de ballot. La rive était déserte: les
quelques pêcheurs habitant la dune étaient couchés. La seule sentinelle
qui gardât la côte (côte fort mal gardée, attendu qu’un débarquement
de grand navire était impossible), sans avoir pu suivre tout à fait
l’exemple des pêcheurs qui étaient allés se coucher, les avait imités
en ce point qu’elle dormait au fond de sa guérite aussi profondément
qu’eux dormaient dans leurs lits. Le seul bruit que l’on entendît était
donc le sifflement de la brise nocturne courant dans les bruyères de
la dune. Mais c’étaient des gens défiants sans doute que ceux qui
s’approchaient, car ce silence réel et cette solitude apparente ne les
rassurèrent point; aussi leur chaloupe, à peine visible comme un point
sombre sur l’océan, glissa-t-elle sans bruit, évitant de ramer de peur
d’être entendue, et vint-elle toucher terre au plus près.
À peine avait-on senti le fond qu’un seul homme sauta hors de l’esquif
après avoir donné un ordre bref avec cette voix qui indique l’habitude
du commandement. En conséquence de cet ordre, plusieurs mousquets
reluisirent immédiatement aux faibles clartés de la mer, ce miroir du
ciel, et le ballot oblong dont nous avons déjà parlé, lequel renfermait
sans doute quelque objet de contrebande, fut transporté à terre avec
des précautions infinies. Aussitôt, l’homme qui avait débarqué le
premier courut diagonalement vers le village de Scheveningen, se
dirigeant vers la pointe la plus avancée du bois. Là il chercha cette
maison qu’une fois déjà nous avons entrevue à travers les arbres, et
que nous avons désignée comme la demeure provisoire, demeure bien
modeste, de celui qu’on appelait par courtoisie le roi d’Angleterre.
Tout dormait là comme partout; seulement, un gros chien, de la race de
ceux que les pêcheurs de Scheveningen attellent à de petites charrettes
pour porter leur poisson à La Haye, se mit à pousser des aboiements
formidables aussitôt que l’étranger fit entendre son pas devant les
fenêtres. Mais cette surveillance, au lieu d’effrayer le nouveau
débarqué, sembla au contraire lui causer une grande joie, car sa voix
peut-être eût été insuffisante pour réveiller les gens de la maison,
tandis qu’avec un auxiliaire de cette importance, sa voix était devenue
presque inutile. L’étranger attendit donc que les aboiements sonores et
réitérés eussent, selon toute probabilité, produit leur effet, et alors
il hasarda un appel. À sa voix le dogue se mit à rugir avec une telle
violence, que bientôt à l’intérieur une autre voix se fit entendre,
apaisant celle du chien. Puis, lorsque le chien se fut apaisé:
— Que voulez-vous? demanda cette voix à la fois faible, cassée et polie.
— Je demande Sa Majesté le roi Charles II, fit l’étranger.
— Que lui voulez-vous?
— Je veux lui parler.
— Qui êtes-vous?
— Ah! mordioux! vous m’en demandez trop, je n’aime pas à dialoguer à
travers les portes.
— Dites seulement votre nom.
— Je n’aime pas davantage à décliner mon nom en plein air; d’ailleurs,
soyez tranquille, je ne mangerai pas votre chien, et je prie Dieu qu’il
soit aussi réservé à mon égard.
— Vous apportez des nouvelles peut-être, n’est-ce pas, monsieur? reprit
la voix, patiente et questionneuse comme celle d’un vieillard.
— Je vous en réponds, que j’en apporte des nouvelles, et auxquelles on
ne s’attend pas, encore! Ouvrez donc, s’il vous plaît, hein?
— Monsieur, poursuivit le vieillard, sur votre âme et conscience,
croyez-vous que vos nouvelles vaillent la peine de réveiller le roi?
— Pour l’amour de Dieu! mon cher monsieur, tirez vos verrous, vous ne
serez pas fâché, je vous jure, de la peine que vous aurez prise. Je
vaux mon pesant d’or, ma parole d’honneur!
— Monsieur, je ne puis pourtant pas ouvrir que vous ne me disiez votre
nom.
— Il le faut donc?
— C’est l’ordre de mon maître, monsieur.
— Eh bien! mon nom, le voici... mais je vous en préviens, mon nom ne
vous apprendra absolument rien.
— N’importe, dites toujours.
— Eh bien! je suis le chevalier d’Artagnan.
La voix poussa un cri.
— Ah! mon Dieu! dit le vieillard de l’autre côté de la porte, monsieur
d’Artagnan! quel bonheur! Je me disais bien à moi-même que je
connaissais cette voix-là.
— Tiens! dit d’Artagnan, on connaît ma voix ici! C’est flatteur.
— Oh! oui, on la connaît, dit le vieillard en tirant les verrous, et en
voici la preuve.
Et à ces mots il introduisit d’Artagnan, qui, à la lueur de la lanterne
qu’il portait à la main, reconnut son interlocuteur obstiné.
— Ah! mordioux! s’écria-t-il, c’est Parry! j’aurais dû m’en douter.
— Parry, oui, mon cher monsieur d’Artagnan, c’est moi. Quelle joie de
vous revoir!
— Vous avez bien dit: quelle joie! fit d’Artagnan serrant les mains du
vieillard. Çà! vous allez prévenir le roi, n’est-ce pas?
— Mais le roi dort, mon cher monsieur.
— Mordioux! réveillez-le, et il ne vous grondera pas de l’avoir
dérangé, c’est moi qui vous le dis.
— Vous venez de la part du comte, n’est-ce-pas?
— De quel comte?
— Du comte de La Fère.
— De la part d’Athos? Ma foi, non; je viens de ma part à moi. Allons,
vite, Parry, le roi! il me faut le roi!
Parry ne crut pas devoir résister plus longtemps; il connaissait
d’Artagnan de longue main; il savait que, quoique gascon, ses paroles
ne promettaient jamais plus qu’elles ne pouvaient tenir. Il traversa
une cour et un petit jardin, apaisa le chien, qui voulait sérieusement
goûter du mousquetaire, et alla heurter au volet d’une chambre faisant
le rez-de-chaussée d’un petit pavillon. Aussitôt un petit chien
habitant cette chambre répondit au grand chien habitant la cour.
«Pauvre roi! se dit d’Artagnan, voilà ses gardes du corps; il est vrai
qu’il n’en est pas plus mal gardé pour cela.»
— Que veut-on? demanda le roi du fond de la chambre.
— Sire, c’est M. le chevalier d’Artagnan qui apporte des nouvelles.
On entendit aussitôt du bruit dans cette chambre; une porte s’ouvrit et
une grande clarté inonda le corridor et le jardin. Le roi travaillait
à la lueur d’une lampe. Des papiers étaient épars sur son bureau,
et il avait commencé le brouillon d’une lettre qui accusait par ses
nombreuses ratures la peine qu’il avait eue à l’écrire.
— Entrez, monsieur le chevalier, dit-il en se retournant.
Puis, apercevant le pêcheur:
— Que me disiez-vous donc, Parry, et où est M. le chevalier d’Artagnan?
demanda Charles.
— Il est devant vous, Sire, dit d’Artagnan.
— Sous ce costume?
— Oui. Regardez-moi, Sire; ne me reconnaissez-vous pas pour m’avoir vu
à Blois dans les antichambres du roi Louis XIV?
— Si fait, monsieur, et je me souviens même que j’eus fort à me louer
de vous.
D’Artagnan s’inclina.
— C’était un devoir pour moi de me conduire comme je l’ai fait, dès que
j’ai su que j’avais affaire à Votre Majesté.
— Vous m’apportez des nouvelles, dites-vous?
— Oui, Sire.
— De la part du roi de France, sans doute?
— Ma foi, non, Sire, répliqua d’Artagnan. Votre Majesté a dû voir
là-bas que le roi de France ne s’occupait que de Sa Majesté à lui.
Charles leva les yeux au ciel.
— Non, continua d’Artagnan, non, Sire. J’apporte, moi, des nouvelles
toutes composées de faits personnels. Cependant, j’ose espérer que
Votre Majesté les écoutera, faits et nouvelles, avec quelque faveur.
— Parlez, monsieur.
— Si je ne me trompe, Sire, Votre Majesté aurait fort parlé à Blois de
l’embarras où sont ses affaires en Angleterre.
Charles rougit.
— Monsieur, dit-il, c’est au roi de France seul que je racontais.
— Oh! Votre Majesté se méprend, dit froidement le mousquetaire; je sais
parler aux rois dans le malheur; ce n’est même que lorsqu’ils sont dans
le malheur qu’ils me parlent; une fois heureux, ils ne me regardent
plus. J’ai donc pour Votre Majesté, non seulement le plus grand
respect, mais encore le plus absolu dévouement, et cela, croyez-le
bien, chez moi, Sire, cela signifie quelque chose. Or, entendant Votre
Majesté se plaindre de la destinée, je trouvai que vous étiez noble,
généreux et portant bien le malheur.
— En vérité, dit Charles étonné, je ne sais ce que je dois préférer, de
vos libertés ou de vos respects.
— Vous choisirez tout à l’heure, Sire, dit d’Artagnan. Donc Votre
Majesté se plaignait à son frère Louis XIV de la difficulté qu’elle
éprouvait à rentrer en Angleterre et à remonter sur son trône sans
hommes et sans argent.
Charles laissa échapper un mouvement d’impatience.
— Et le principal obstacle qu’elle rencontrait sur son chemin,
continua d’Artagnan, était un certain général commandant les armées
du Parlement, et qui jouait là-bas le rôle d’un autre Cromwell. Votre
Majesté n’a-t-elle pas dit cela?
— Oui; mais je vous le répète, monsieur, ces paroles étaient pour les
seules oreilles du roi.
— Et vous allez voir, Sire, qu’il est bien heureux qu’elles soient
tombées dans celles de son lieutenant de mousquetaires. Cet homme si
gênant pour Votre Majesté, c’était le général Monck, je crois; ai-je
bien entendu son nom, Sire?
— Oui, monsieur; mais, encore une fois, à quoi bon ces questions?
— Oh! je le sais bien, Sire, l’étiquette ne veut point que l’on
interroge les rois. J’espère que tout à l’heure Votre Majesté me
pardonnera ce manque d’étiquette. Votre Majesté ajoutait que si
cependant elle pouvait le voir, conférer avec lui, le tenir face à
face, elle triompherait, soit par la force, soit par la persuasion,
de cet obstacle, le seul sérieux, le seul insurmontable, le seul réel
qu’elle rencontrât sur son chemin.
— Tout cela est vrai, monsieur; ma destinée, mon avenir, mon obscurité
ou ma gloire dépendent de cet homme; mais que voulez-vous induire de là?
— Une seule chose: que si ce général Monck est gênant au point que vous
dites, il serait expédient d’en débarrasser Votre Majesté ou de lui en
faire un allié.
— Monsieur, un roi qui n’a ni armée ni argent, puisque vous avez écouté
ma conversation avec mon frère, n’a rien à faire contre un homme comme
Monck.
— Oui, Sire, c’était votre opinion, je le sais bien, mais, heureusement
pour vous, ce n’était pas la mienne.
— Que voulez-vous dire?
— Que sans armée et sans million j’ai fait, moi, ce que Votre Majesté
ne croyait pouvoir faire qu’avec une armée et un million.
— Comment! Que dites-vous? Qu’avez-vous fait?
— Ce que j’ai fait? Eh bien! Sire, je suis allé prendre là-bas cet
homme si gênant pour Votre Majesté.
— En Angleterre?
— Précisément, Sire.
— Vous êtes allé prendre Monck en Angleterre?
— Aurais-je mal fait par hasard?
— En vérité, vous êtes fou, monsieur!
— Pas le moins du monde, Sire.
— Vous avez pris Monck?
— Oui, Sire.
— Où cela?
— Au milieu de son camp.
Le roi tressaillit d’impatience et haussa les épaules.
— Et l’ayant pris sur la chaussée de Newcastle, dit simplement
d’Artagnan, je l’apporte à Votre Majesté.
— Vous me l’apportez! s’écria le roi presque indigné de ce qu’il
regardait comme une mystification.
— Oui, Sire, répondit d’Artagnan du même ton, je vous l’apporte; il
est là-bas, dans une grande caisse percée de trous pour qu’il puisse
respirer.
— Mon Dieu!
— Oh! soyez tranquille, Sire, on a eu les plus grands soins pour lui.
Il arrive donc en bon état et parfaitement conditionné. Plaît-il à
Votre Majesté de le voir, de causer avec lui ou de le faire jeter à
l’eau?
— Oh! mon Dieu! répéta Charles, oh! mon Dieu! monsieur, dites-vous
vrai? Ne m’insultez-vous point par quelque indigne plaisanterie? Vous
auriez accompli ce trait inouï d’audace et de génie! Impossible!
— Votre Majesté me permet-elle d’ouvrir la fenêtre? dit d’Artagnan en
l’ouvrant.
Le roi n’eut même pas le temps de dire oui. D’Artagnan donna un coup de
sifflet aigu et prolongé qu’il répéta trois fois dans le silence de la
nuit.
— Là! dit-il, on va l’apporter à Votre Majesté.
Chapitre XXIX — Où d’Artagnan commence à craindre d’avoir placé son
argent et celui de Planchet à fonds perdu
Le roi ne pouvait revenir de sa surprise, et regardait tantôt le visage
souriant du mousquetaire, tantôt cette sombre fenêtre qui s’ouvrait
sur la nuit. Mais avant qu’il eût fixé ses idées, huit des hommes de
d’Artagnan, car deux restèrent pour garder la barque, apportèrent à la
maison, où Parry le reçut, cet objet de forme oblongue qui renfermait
pour le moment les destinées de l’Angleterre.
Avant de partir de Calais, d’Artagnan avait fait confectionner dans
cette ville une sorte de cercueil assez large et assez profond
pour qu’un homme pût s’y retourner à l’aise. Le fond et les côtés,
matelassés proprement, formaient un lit assez doux pour que le roulis
ne pût transformer cette espèce de cage en assommoir. La petite grille
dont d’Artagnan avait parlé au roi, pareille à la visière d’un casque,
existait à la hauteur du visage de l’homme. Elle était taillée de façon
qu’au moindre cri une pression subite pût étouffer ce cri, et au besoin
celui qui eût crié. D’Artagnan connaissait si bien son équipage et si
bien son prisonnier, que, pendant toute la route, il avait redouté deux
choses: ou que le général ne préférât la mort à cet étrange esclavage
et ne se fît étouffer à force de vouloir parler; ou que ses gardiens ne
se laissassent tenter par les offres du prisonnier et ne le missent,
lui, d’Artagnan, dans la boîte, à la place de Monck.
Aussi d’Artagnan avait-il passé les deux jours et les deux nuits près
du coffre, seul avec le général, lui offrant du vin et des aliments
qu’il avait refusés, et essayant éternellement de le rassurer sur la
destinée qui l’attendait à la suite de cette singulière captivité. Deux
pistolets sur la table et son épée nue rassuraient d’Artagnan sur les
indiscrétions du dehors.
Une fois à Scheveningen, il avait été complètement rassuré. Ses hommes
redoutaient fort tout conflit avec les seigneurs de la terre. Il avait
d’ailleurs intéressé à sa cause celui qui lui servait moralement
de lieutenant, et que nous avons vu répondre au nom de Menneville.
Celui-là, n’étant point un esprit vulgaire, avait plus à risquer que
les autres, parce qu’il avait plus de conscience. Il croyait donc à
un avenir au service de d’Artagnan, et, en conséquence, il se fût
fait hacher plutôt que de violer la consigne donnée par le chef.
Aussi était-ce à lui qu’une fois débarqué d’Artagnan avait confié la
caisse et la respiration du général. C’était aussi à lui qu’il avait
recommandé de faire apporter la caisse par les sept hommes aussitôt
qu’il entendrait le triple coup de sifflet. On voit que ce lieutenant
obéit. Le coffre une fois dans la maison du roi, d’Artagnan congédia
ses hommes avec un gracieux sourire et leur dit:
— Messieurs, vous avez rendu un grand service à Sa Majesté le roi
Charles II qui, avant six semaines, sera roi d’Angleterre. Votre
gratification sera doublée; retournez m’attendre au bateau.
Sur quoi tous partirent avec des transports de joie qui épouvantèrent
le chien lui-même.
D’Artagnan avait fait apporter le coffre jusque dans l’antichambre du
roi. Il ferma avec le plus grand soin les portes de cette antichambre;
après quoi, il ouvrit le coffre, et dit au général:
— Mon général, j’ai mille excuses à vous faire; mes façons n’ont pas
été dignes d’un homme tel que vous, je le sais bien; mais j’avais
besoin que vous me prissiez pour un patron de barque. Et puis
l’Angleterre est un pays fort incommode pour les transports. J’espère
donc que vous prendrez tout cela en considération. Mais ici, mon
général, continua d’Artagnan, vous êtes libre de vous lever et de
marcher.
Cela dit, il trancha les liens qui attachaient les bras et les mains du
général. Celui-ci se leva et s’assit avec la contenance d’un homme qui
attend la mort.
D’Artagnan ouvrit alors la porte du cabinet de Charles et lui dit:
— Sire, voici votre ennemi, M. Monck; je m’étais promis de faire cela
pour votre service. C’est fait, ordonnez présentement. Monsieur Monck,
ajouta-t-il en se tournant vers le prisonnier, vous êtes devant Sa
Majesté le roi Charles II, souverain seigneur de la Grande-Bretagne.
Monck leva sur le jeune prince son regard froidement stoïque, et
répondit:
— Je ne connais aucun roi de la Grande-Bretagne; je ne connais même ici
personne qui soit digne de porter le nom de gentilhomme; car c’est au
nom du roi Charles II qu’un émissaire, que j’ai pris pour un honnête
homme, m’est venu tendre un piège infâme. Je suis tombé dans ce piège,
tant pis pour moi. Maintenant, vous, le tentateur, dit-il au roi; vous
l’exécuteur, dit-il à d’Artagnan, rappelez-vous de ce que je vais vous
dire: vous avez mon corps, vous pouvez le tuer, je vous y engage, car
vous n’aurez jamais mon âme ni ma volonté. Et maintenant ne me demandez
pas une seule parole, car à partir de ce moment, je n’ouvrirai plus
même la bouche pour crier. J’ai dit.
Et il prononça ces paroles avec la farouche et invincible résolution
du puritain le plus gangrené. D’Artagnan regarda son prisonnier en
homme qui sait la valeur de chaque mot et qui fixe cette valeur d’après
l’accent avec lequel il a été prononcé.
— Le fait est, dit-il tout bas au roi, que le général est un homme
décidé; il n’a pas voulu prendre une bouchée de pain, ni avaler une
goutte de vin depuis deux jours. Mais comme à partir de ce moment c’est
Votre Majesté qui décide de son sort, je m’en lave les mains, comme dit
Pilate.
Monck, debout, pâle et résigné, attendait l’œil fixe et les bras
croisés.
D’Artagnan se retourna vers lui.
— Vous comprenez parfaitement, lui dit-il, que votre phrase, très
belle du reste, ne peut accommoder personne, pas même vous. Sa Majesté
voulait vous parler, vous vous refusiez à une entrevue; pourquoi
maintenant que vous voilà face à face, que vous y voilà par une force
indépendante de votre volonté, pourquoi nous contraindriez-vous à des
rigueurs que je regarde comme inutiles et absurdes? Parlez, que diable!
ne fût-ce que pour dire non.
Monck ne desserra pas les lèvres, Monck ne détourna point les yeux,
Monck se caressa la moustache avec un air soucieux qui annonçait que
les choses allaient se gâter. Pendant ce temps, Charles II était tombé
dans une réflexion profonde. Pour la première fois, il se trouvait en
face de Monck, c’est-à-dire de cet homme qu’il avait tant désiré voir,
et, avec ce coup d’œil particulier que Dieu a donné à l’aigle et aux
rois, il avait sondé l’abîme de son cœur.
Il voyait donc Monck résolu bien positivement à mourir plutôt qu’à
parler, ce qui n’était pas extraordinaire de la part d’un homme
aussi considérable, et dont la blessure devait en ce moment être si
cruelle. Charles II prit à l’instant même une de ces déterminations sur
lesquelles un homme ordinaire joue sa vie, un général sa fortune, un
roi son royaume.
— Monsieur, dit-il à Monck, vous avez parfaitement raison sur certains
points. Je ne vous demande donc pas de me répondre, mais de m’écouter.
Il y eut un moment de silence, pendant lequel le roi regarda Monck, qui
resta impassible.
— Vous m’avez fait tout à l’heure un douloureux reproche, monsieur,
continua le roi. Vous avez dit qu’un de mes émissaires était allé à
Newcastle vous dresser une embûche, et, cela, par parenthèse, n’aura
pas été compris par M. d’Artagnan que voici, et auquel, avant toute
chose, je dois des remerciements bien sincères pour son généreux, pour
son héroïque dévouement.
D’Artagnan salua avec respect. Monck ne sourcilla point.
— Car M. d’Artagnan, et remarquez bien, monsieur Monck, que je ne vous
dis pas ceci pour m’excuser, car M. d’Artagnan, continua le roi, est
allé en Angleterre de son propre mouvement, sans intérêt, sans ordre,
sans espoir, comme un vrai gentilhomme qu’il est, pour rendre service
à un roi malheureux et pour ajouter un beau fait de plus aux illustres
actions d’une existence si bien remplie.
D’Artagnan rougit un peu et toussa pour se donner une contenance. Monck
ne bougea point.
— Vous ne croyez pas à ce que je vous dis, monsieur Monck? reprit le
roi. Je comprends cela: de pareilles preuves de dévouement sont si
rares, que l’on pourrait mettre en doute leur réalité.
— Monsieur aurait bien tort de ne pas vous croire, Sire, s’écria
d’Artagnan, car ce que Votre Majesté vient de dire est l’exacte vérité,
et la vérité si exacte, qu’il paraît que j’ai fait, en allant trouver
le général, quelque chose qui contrarie tout. En vérité, si cela est
ainsi, j’en suis au désespoir.
— Monsieur d’Artagnan, s’écria le roi en prenant la main du
mousquetaire, vous m’avez plus obligé, croyez-moi, que si vous eussiez
fait réussir ma cause, car vous m’avez révélé un ami inconnu auquel je
serai à jamais reconnaissant, et que j’aimerai toujours.
Et le roi lui serra cordialement la main.
— Et, continua-t-il en saluant Monck, un ennemi que j’estimerai
désormais à sa valeur.
Les yeux du puritain lancèrent un éclair, mais un seul, et son visage,
un instant illuminé par cet éclair, reprit sa sombre impassibilité.
— Donc, monsieur d’Artagnan, poursuivit Charles, voici ce qui allait
arriver: M. le comte de La Fère, que vous connaissez, je crois, était
parti pour Newcastle...
— Athos? s’écria d’Artagnan.
— Oui, c’est son nom de guerre, je crois. Le comte de La Fère était
donc parti pour Newcastle, et il allait peut-être amener le général à
quelque conférence avec moi ou avec ceux de mon parti, quand vous êtes
violemment, à ce qu’il paraît, intervenu dans la négociation.
— Mordioux! répliqua d’Artagnan, c’était lui sans doute qui entrait
dans le camp le soir même où j’y pénétrais avec mes pêcheurs...
Un imperceptible froncement de sourcils de Monck apprit à d’Artagnan
qu’il avait deviné juste.
— Oui, oui, murmura-t-il, j’avais cru reconnaître sa taille, j’avais
cru entendre sa voix. Maudit que je suis! Oh! Sire, pardonnez-moi; je
croyais cependant avoir bien mené ma barque.
— Il n’y a rien de mal, monsieur, dit le roi, sinon que le général
m’accuse de lui avoir fait tendre un piège, ce qui n’est pas. Non,
général, ce ne sont pas là les armes dont je comptais me servir avec
vous; vous l’allez voir bientôt. En attendant, quand je vous donne
ma foi de gentilhomme, croyez-moi, monsieur, croyez-moi. Maintenant,
monsieur d’Artagnan, un mot.
— J’écoute à genoux, Sire.
— Vous êtes bien à moi, n’est-ce pas?
— Votre Majesté l’a vu. Trop!
— Bien. D’un homme comme vous, un mot suffit. D’ailleurs, à côté du
mot, il y a les actions. Général, veuillez me suivre. Venez avec nous,
monsieur d’Artagnan.
D’Artagnan, assez surpris, s’apprêta à obéir. Charles II sortit,
Monck le suivit, d’Artagnan suivit Monck. Charles prit la route que
d’Artagnan avait suivie pour venir à lui; bientôt l’air frais de la mer
vint frapper le visage des trois promeneurs nocturnes, et, à cinquante
pas au-delà d’une petite porte que Charles ouvrit, ils se retrouvèrent
sur la dune, en face de l’océan qui, ayant cessé de grandir, se
reposait sur la rive comme un monstre fatigué. Charles II, pensif,
marchait la tête baissée et la main sous son manteau.
Monck le suivait, les bras libres et le regard inquiet.
D’Artagnan venait ensuite, le poing sur le pommeau de son épée.
— Où est le bateau qui vous a amenés, messieurs? dit Charles au
mousquetaire.
— Là-bas, Sire; j’ai sept hommes et un officier qui m’attendent dans
cette petite barque qui est éclairée par un feu.
— Ah! oui, la barque est tirée sur le sable, et je la vois; mais vous
n’êtes certainement pas venu de Newcastle sur cette barque?
— Non pas, Sire, j’avais frété à mon compte une felouque qui a jeté
l’ancre à portée de canon des dunes. C’est dans cette felouque que nous
avons fait le voyage.
— Monsieur, dit le roi à Monck, vous êtes libre.
Monck, si ferme de volonté qu’il fût, ne put retenir une exclamation.
Le roi fit de la tête un mouvement affirmatif et continua:
— Nous allons réveiller un pêcheur de ce village, qui mettra son bateau
en mer cette nuit même et vous reconduira où vous lui commanderez
d’aller. M. d’Artagnan, que voici, escortera Votre Honneur. Je mets M.
d’Artagnan sous la sauvegarde de votre loyauté, monsieur Monck.
Monck laissa échapper un murmure de surprise, et d’Artagnan un profond
soupir. Le roi, sans paraître rien remarquer, heurta au treillis de
bois de sapin qui fermait la cabane du premier pêcheur habitant la dune.
— Holà! Keyser! cria-t-il, éveille-toi!
— Qui m’appelle? demanda le pêcheur.
— Moi, Charles, roi.
— Ah! milord, s’écria Keyser en se levant tout habillé de la voile dans
laquelle il couchait comme on couche dans un hamac, qu’y a-t-il pour
votre service?
— Patron Keyser, dit Charles, tu vas appareiller sur-le-champ. Voici un
voyageur qui frète ta barque et te paiera bien; sers-le bien.
Et le roi fit quelques pas en arrière pour laisser Monck parler
librement avec le pêcheur.
— Je veux passer en Angleterre, dit Monck, qui parlait hollandais tout
autant qu’il fallait pour se faire comprendre.
— À l’instant, dit le patron; à l’instant même, si vous voulez.
— Mais ce sera bien long? dit Monck.
— Pas une demi-heure, Votre Honneur. Mon fils aîné fait en ce moment
l’appareillage, attendu que nous devons partir pour la pêche à trois
heures du matin.
— Eh bien! est-ce fait? demanda Charles en se rapprochant.
— Moins le prix, dit le pêcheur; oui, Sire.
— Cela me regarde, dit Charles; Monsieur est mon ami.
Monck tressaillit et regarda Charles à ce mot.
— Bien, milord, répliqua Keyser.
Et en ce moment on entendit le fils aîné de Keyser qui sonnait, de la
grève, dans une corne de bœuf.
— Et maintenant, messieurs, partez, dit le roi.
— Sire, dit d’Artagnan, plaise à Votre Majesté de m’accorder quelques
minutes. J’avais engagé des hommes, je pars sans eux, il faut que je
les prévienne.
— Sifflez-les, dit Charles en souriant.
D’Artagnan siffla effectivement, tandis que le patron Keyser répondait
à son fils, et quatre hommes, conduits par Menneville, accoururent.
— Voici toujours un bon acompte, dit d’Artagnan, leur remettant
une bourse qui contenait deux mille cinq cents livres en or. Allez
m’attendre à Calais, où vous savez.
Et d’Artagnan, poussant un profond soupir, lâcha la bourse dans les
mains de Menneville.
— Comment! vous nous quittez? s’écrièrent les hommes.
— Pour peu de temps, dit d’Artagnan, ou pour beaucoup, qui sait? Mais
avec ces deux mille cinq cents livres et les deux mille cinq cents
que vous avez déjà reçues, vous êtes payés selon nos conventions.
Quittons-nous donc, mes enfants.
— Mais le bateau?
— Ne vous en inquiétez pas.
— Nos effets sont à bord de la felouque.
— Vous irez les chercher, et aussitôt vous vous mettrez en route.
— Oui, commandant.
D’Artagnan revint à Monck en lui disant:
— Monsieur, j’attends vos ordres, car nous allons partir ensemble, à
moins que ma compagnie ne vous soit pas agréable.
— Au contraire, monsieur, dit Monck.
— Allons, messieurs, embarquons! cria le fils de Keyser.
Charles salua noblement et dignement le général en lui disant:
— Vous me pardonnerez le contretemps et la violence que vous avez
soufferts, quand vous serez convaincu que je ne les ai point causés.
Monck s’inclina profondément sans répondre. De son côté, Charles
affecta de ne pas dire un mot en particulier à d’Artagnan; mais tout
haut:
— Merci encore, monsieur le chevalier, lui dit-il, merci de vos
services. Ils vous seront payés par le Seigneur Dieu, qui réserve à moi
tout seul, je l’espère, les épreuves et la douleur.
Monck suivit Keyser et son fils, et s’embarqua avec eux.
D’Artagnan les suivit en murmurant:
— Ah! mon pauvre Planchet, j’ai bien peur que nous n’ayons fait une
mauvaise spéculation!
Chapitre XXX — Les actions de la société Planchet et Compagnie
remontent au pair
Pendant la traversée, Monck ne parla à d’Artagnan que dans les cas
d’urgente nécessité. Ainsi, lorsque le Français tardait à venir prendre
son repas, pauvre repas composé de poisson salé, de biscuit et de
genièvre, Monck l’appelait et lui disait:
— À table, monsieur!
C’était tout. D’Artagnan, justement parce qu’il était dans les grandes
occasions extrêmement concis, ne tira pas de cette concision un augure
favorable pour le résultat de sa mission. Or, comme il avait beaucoup
de temps de reste, il se creusait la tête pendant ce temps à chercher
comment Athos avait vu Charles II, comment il avait conspiré avec lui
ce départ, comment enfin il était entré dans le camp de Monck; et le
pauvre lieutenant de mousquetaires s’arrachait un poil de sa moustache
chaque fois qu’il songeait qu’Athos était sans doute le cavalier
qui accompagnait Monck dans la fameuse nuit de l’enlèvement. Enfin,
après deux nuits et deux jours de traversée, le patron Keyser toucha
terre à l’endroit où Monck, qui avait donné tous les ordres pendant
la traversée, avait commandé qu’on débarquât. C’était justement à
l’embouchure de cette petite rivière près de laquelle Athos avait
choisi son habitation. Le jour baissait; un beau soleil, pareil à
un bouclier d’acier rougi, plongeait l’extrémité inférieure de son
disque sous la ligne bleue de la mer. La felouque cinglait toujours,
en remontant le fleuve, assez large en cet endroit; mais Monck, en
son impatience, ordonna de prendre terre, et le canot de Keyser le
débarqua, en compagnie de d’Artagnan, sur le bord vaseux de la rivière,
au milieu des roseaux... D’Artagnan, résigné à l’obéissance, suivait
Monck absolument comme l’ours enchaîné suit son maître; mais sa
position l’humiliait fort, à son tour, et il grommelait tout bas que le
service des rois est amer, et que le meilleur de tous ne vaut rien.
Monck marchait à grands pas. On eût dit qu’il n’était pas encore bien
sûr d’avoir reconquis la terre d’Angleterre, et déjà l’on apercevait
distinctement les quelques maisons de marins et de pêcheurs éparses sur
le petit quai de cet humble port.
Tout à coup d’Artagnan s’écria:
— Eh! mais, Dieu me pardonne, voilà une maison qui brûle!
Monck leva les yeux. C’était bien en effet le feu qui commençait à
dévorer une maison. Il avait été mis à un petit hangar attenant à
cette maison, dont il commençait à ronger la toiture. Le vent frais du
soir venait en aide à l’incendie. Les deux voyageurs hâtèrent le pas,
entendirent de grands cris et virent, en s’approchant, les soldats qui
agitaient leurs armes et tendaient le poing vers la maison incendiée.
C’était sans doute cette menaçante occupation qui leur avait fait
négliger de signaler la felouque. Monck s’arrêta court un instant, et
pour la première fois formula sa pensée avec des paroles.
— Eh! dit-il, ce ne sont peut-être plus mes soldats, mais ceux de
Lambert.
Ces mots renfermaient tout à la fois une douleur, une appréhension
et un reproche que d’Artagnan comprit à merveille. En effet, pendant
l’absence du général, Lambert pouvait avoir livré bataille, vaincu,
dispersé les parlementaires et pris avec son armée la place de
l’armée de Monck, privée de son plus ferme appui. À ce doute qui
passa de l’esprit de Monck au sien, d’Artagnan fit ce raisonnement:
«Il va arriver de deux choses l’une: ou Monck a dit juste, et il n’y
a plus que des lambertistes dans le pays, c’est-à-dire des ennemis
qui me recevront à merveille, puisque c’est à moi qu’ils devront
leur victoire; ou rien n’est changé, et Monck, transporté d’aise en
retrouvant son camp à la même place, ne se montrera pas trop dur dans
ses représailles.»
Tout en pensant de la sorte, les deux voyageurs avançaient, et ils
commençaient à se trouver au milieu d’une petite troupe de marins qui
regardaient avec douleur brûler la maison, mais qui n’osaient rien
dire, effrayés par les menaces des soldats. Monck s’adressa à un de ces
marins.
— Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.
— Monsieur, répondit cet homme, ne reconnaissant pas Monck pour un
officier sous l’épais manteau qui l’enveloppait, il y a que cette
maison était habitée par un étranger, et que cet étranger est devenu
suspect aux soldats. Alors ils ont voulu pénétrer chez lui sous
prétexte de le conduire au camp; mais lui, sans s’épouvanter de leur
nombre, a menacé de mort le premier qui essaierait de franchir le seuil
de la porte; et comme il s’en est trouvé un qui a risqué la chose, le
Français l’a étendu à terre d’un coup de pistolet.
— Ah! c’est un Français? dit d’Artagnan en se frottant les mains. Bon!
— Comment, bon? fit le pêcheur.
— Non, je voulais dire... après... la langue m’a fourché.
— Après, monsieur? les autres sont devenus enragés comme des lions; ils
ont tiré plus de cent coups de mousquet sur la maison; mais le Français
était à l’abri derrière le mur, et chaque fois qu’on voulait entrer
par la porte, on essuyait un coup de feu de son laquais, qui tire
juste, allez! Chaque fois qu’on menaçait la fenêtre, on rencontrait le
pistolet du maître. Comptez, il y a sept hommes à terre.
— Ah! mon brave compatriote! s’écria d’Artagnan, attends, attends, je
vais à toi, et nous aurons raison de toute cette canaille!
— Un instant, monsieur, dit Monck, attendez.
— Longtemps?
— Non, le temps de faire une question.
Puis se retournant vers le marin:
— Mon ami, demanda-t-il avec une émotion, que malgré toute sa force sur
lui-même il ne put cacher, à qui ces soldats, je vous prie?
— Et à qui voulez-vous que ce soit si ce n’est à cet enragé de Monck?
— Il n’y a donc pas eu de bataille livrée?
— Ah! bien oui! À quoi bon? L’armée de Lambert fond comme la neige
en avril. Tout vient à Monck, officiers et soldats. Dans huit jours,
Lambert n’aura plus cinquante hommes.
Le pêcheur fut interrompu par une nouvelle salve de coups de feu tirés
sur la maison, et par un nouveau coup de pistolet qui répondit à cette
salve et jeta bas le plus entreprenant des agresseurs. La colère des
soldats fut au comble. Le feu montait toujours et un panache de flammes
et de fumée tourbillonnait au faîte de la maison. D’Artagnan ne put se
contenir plus longtemps.
— Mordioux! dit-il à Monck en le regardant de travers, vous êtes
général, et vous laissez vos soldats brûler les maisons et assassiner
les gens! et vous regardez cela tranquillement, en vous chauffant les
mains au feu de l’incendie! Mordioux! vous n’êtes pas un homme!
— Patience, monsieur, patience, dit Monck en souriant.
— Patience! patience! jusqu’à ce que ce gentilhomme si brave soit rôti,
n’est-ce pas?
Et d’Artagnan s’élançait.
— Restez, monsieur, dit impérieusement Monck.
Et il s’avança vers la maison. Justement un officier venait de s’en
approcher et disait à l’assiégé:
— La maison brûle, tu vas être grillé dans une heure! Il est encore
temps; voyons, veux-tu nous dire ce que tu sais du général Monck, et
nous te laisserons la vie sauve. Réponds, ou par saint Patrick...!
L’assiégé ne répondit pas; sans doute il rechargeait son pistolet.
— On est allé chercher du renfort, continua l’officier; dans un quart
d’heure il y aura cent hommes autour de cette maison.
— Je veux pour répondre, dit le Français, que tout le monde soit
éloigné; je veux sortir libre, me rendre au camp seul, ou sinon je me
ferai tuer ici!
— Mille tonnerres! s’écria d’Artagnan, mais c’est la voix d’Athos! Ah!
canailles!
Et l’épée de d’Artagnan flamboya hors du fourreau. Monck l’arrêta et
s’arrêta lui-même; puis d’une voix sonore:
— Holà! que fait-on ici? Digby, pourquoi ce feu? pourquoi ces cris?
— Le général! cria Digby en laissant tomber son épée.
— Le général! répétèrent les soldats.
— Eh bien! qu’y a-t-il d’étonnant? dit Monck d’une voix calme.
Puis le silence étant rétabli:
— Voyons, dit-il, qui a allumé ce feu?
Les soldats baissèrent la tête.
— Quoi! je demande et l’on ne me répond pas! dit Monck. Quoi! je
reproche, et l’on ne répare pas! Ce feu brûle encore, je crois?
Aussitôt les vingt hommes s’élancèrent cherchant des seaux, des jarres,
des tonnes, éteignant l’incendie enfin avec l’ardeur qu’ils mettaient
un instant auparavant à le propager.
Mais déjà, avant toute chose et le premier, d’Artagnan avait appliqué
une échelle à la maison en criant:
— Athos! c’est moi, moi, d’Artagnan! Ne me tuez pas, cher ami.
Et quelques minutes après il serrait le comte dans ses bras.
Pendant ce temps, Grimaud, conservant son air calme, démantelait la
fortification du rez-de-chaussée, et, après avoir ouvert la porte, se
croisait tranquillement les bras sur le seuil. Seulement, à la voix de
d’Artagnan, il avait poussé une exclamation de surprise. Le feu éteint,
les soldats se présentèrent confus, Digby en tête.
— Général, dit celui-ci, excusez-nous. Ce que nous avons fait, c’est
par amour pour Votre Honneur, que l’on croyait perdu.
— Vous êtes fous, messieurs. Perdu! Est-ce qu’un homme comme moi se
perd? Est-ce que par hasard il ne m’est pas permis de m’absenter à
ma guise sans prévenir? Est-ce que par hasard vous me prenez pour un
bourgeois de la Cité? Est-ce qu’un gentilhomme, mon ami, mon hôte,
doit être assiégé, traqué, menacé de mort, parce qu’on le soupçonne?
Qu’est-ce que signifie ce mot-là, soupçonner? Dieu me damne! si je ne
fais pas fusiller tout ce que ce brave gentilhomme a laissé de vivant
ici!
— Général, dit piteusement Digby, nous étions vingt-huit, et en voilà
huit à terre.
— J’autorise M. le comte de La Fère à envoyer les vingt autres
rejoindre ces huit-là, dit Monck.
Et il tendit la main à Athos.
— Qu’on rejoigne le camp, dit Monck. Monsieur Digby, vous garderez les
arrêts pendant un mois.
— Général...
— Cela vous apprendra, monsieur, à n’agir une autre fois que d’après
mes ordres.
— J’avais ceux du lieutenant, général.
— Le lieutenant n’a pas d’ordres pareils à vous donner, et c’est
lui qui prendra les arrêts à votre place, s’il vous a effectivement
commandé de brûler ce gentilhomme.
— Il n’a pas commandé cela, général; il a commandé de l’amener au camp;
mais M. le comte n’a pas voulu nous suivre.
— Je n’ai pas voulu qu’on entrât piller ma maison, dit Athos avec un
regard significatif à Monck.
— Et vous avez bien fait. Au camp, vous dis-je!
Les soldats s’éloignèrent tête baissée.
— Maintenant que nous sommes seuls, dit Monck à Athos, veuillez me
dire, monsieur, pourquoi vous vous obstiniez à rester ici, et puisque
vous aviez votre felouque...
— Je vous attendais, général, dit Athos; Votre Honneur ne m’avait-il
pas donné rendez-vous dans huit jours?
Un regard éloquent de d’Artagnan fit voir à Monck que ces deux hommes
si braves et si loyaux n’étaient point d’intelligence pour son
enlèvement. Il le savait déjà.
— Monsieur, dit-il à d’Artagnan, vous aviez parfaitement raison.
Veuillez me laisser causer un moment avec M. le comte de La Fère.
D’Artagnan profita du congé pour aller dire bonjour à Grimaud.
Monck pria Athos de le conduire à la chambre qu’il habitait. Cette
chambre était pleine encore de fumée et de débris. Plus de cinquante
balles avaient passé par la fenêtre et avaient mutilé les murailles.
On y trouva une table, un encrier et tout ce qu’il faut pour écrire.
Monck prit une plume et écrivit une seule ligne, signa, plia le papier,
cacheta la lettre avec le cachet de son anneau, et remit la missive à
Athos, en lui disant:
— Monsieur, portez, s’il vous plaît, cette lettre au roi Charles II, et
partez à l’instant même si rien ne vous arrête plus ici.
— Et les barils? dit Athos.
— Les pêcheurs qui m’ont amené vont vous aider à les transporter à
bord. Soyez parti s’il se peut dans une heure.
— Oui, général, dit Athos.
— Monsieur d’Artagnan! cria Monck par la fenêtre.
D’Artagnan monta précipitamment.
— Embrassez votre ami et lui dites adieu, monsieur, car il retourne en
Hollande.
— En Hollande! s’écria d’Artagnan, et moi?
— Vous êtes libre de le suivre, monsieur; mais je vous supplie de
rester, dit Monck. Me refusez-vous?
— Oh! non, général, je suis à vos ordres.
D’Artagnan embrassa Athos et n’eut que le temps de lui dire adieu.
Monck les observait tous deux. Puis il surveilla lui-même les apprêts
du départ, le transport des barils à bord, l’embarquement d’Athos, et
prenant par le bras d’Artagnan tout ébahi, tout ému, il l’emmena vers
Newcastle. Tout en allant au bras de Monck, d’Artagnan murmurait tout
bas:
— Allons, allons, voilà, ce me semble, les actions de la maison
Planchet et Cie. qui remontent.