Chapitre XXII — D’Artagnan voyage pour la maison Planchet et Compagnie

L’hôtellerie du Grand-Monarque était située dans une petite rue

parallèle au port, sans donner sur le port même; quelques ruelles

coupaient, comme des échelons coupent les deux parallèles de l’échelle,

les deux grandes lignes droites du port et de la rue. Par les ruelles

on débouchait inopinément du port dans la rue et de la rue dans le port.

D’Artagnan arriva sur le port, prit une de ces rues, et tomba

inopinément devant l’hôtellerie du Grand-Monarque. Le moment était

bien choisi et put rappeler à d’Artagnan son début à l’hôtellerie

du Franc-Meunier, à Meung. Des matelots qui venaient de jouer aux

dés s’étaient pris de querelle et se menaçaient avec fureur. L’hôte,

l’hôtesse et deux garçons surveillaient avec anxiété le cercle de

ces mauvais joueurs, du milieu desquels la guerre semblait prête à

s’élancer toute hérissée de couteaux et de haches.

Le jeu, cependant, continuait.

Un banc de pierre était occupé par deux hommes qui semblaient ainsi

veiller à la porte; quatre tables placées au fond de la chambre commune

étaient occupées par huit autres individus. Ni les hommes du banc ni

les hommes des tables ne prenaient part ni à la querelle ni au jeu.

D’Artagnan reconnut ses dix hommes dans ces spectateurs si froids et

si indifférents. La querelle allait croissant. Toute passion a, comme

la mer, sa marée qui monte et qui descend. Arrivé au paroxysme de sa

passion, un matelot renversa la table et l’argent qui était dessus.

La table tomba, l’argent roula. À l’instant même tout le personnel de

l’hôtellerie se jeta sur les enjeux, et bon nombre de pièces blanches

furent ramassées par des gens qui s’esquivèrent, tandis que les

matelots se déchiraient entre eux.

Seuls, les deux hommes du banc et les huit hommes de l’intérieur,

quoiqu’ils eussent l’air parfaitement étrangers les uns aux autres,

seuls, disons-nous, ces dix hommes semblaient s’être donné le mot pour

demeurer impassibles au milieu de ces cris de fureur et de ce bruit

d’argent. Deux seulement se contentèrent de repousser avec le pied les

combattants qui venaient jusque sous leur table.

Deux autres, enfin, plutôt que de prendre part à tout ce vacarme,

sortirent leurs mains de leurs poches; deux autres, enfin, montèrent

sur la table qu’ils occupaient, comme font, pour éviter d’être

submergés, des gens surpris par une crue d’eau.

«Allons, allons, se dit d’Artagnan, qui n’avait perdu aucun de ces

détails que nous venons de raconter, voilà une jolie collection:

circonspects, calmes, habitués au bruit, faits aux coups; peste! j’ai

eu la main heureuse.»

Tout à coup son attention fut appelée sur un point de la chambre.

Les deux hommes qui avaient repoussé du pied les lutteurs furent

assaillis d’injures par les matelots qui venaient de se réconcilier.

L’un d’eux, à moitié ivre de colère et tout à fait de bière, vint d’un

ton menaçant demander au plus petit de ces deux sages de quel droit il

avait touché de son pied des créatures du bon Dieu qui n’étaient pas

des chiens. Et en faisant cette interpellation, il mit, pour la rendre

plus directe, son gros poing sous le nez de la recrue de M. d’Artagnan.

Cet homme pâlit sans qu’on pût apprécier s’il pâlissait de crainte

ou bien de colère; ce que voyant, le matelot conclut que c’était de

peur, et leva son poing avec l’intention bien manifeste de le laisser

retomber sur la tête de l’étranger.

Mais sans qu’on eût vu remuer l’homme menacé, il détacha au matelot

une si rude bourrade dans l’estomac, que celui-ci roula jusqu’au bout

de la chambre avec des cris épouvantables. Au même instant, ralliés

par l’esprit de corps, tous les camarades du vaincu tombèrent sur le

vainqueur.

Ce dernier, avec le même sang-froid dont il avait déjà fait preuve,

sans commettre l’imprudence de toucher à ses armes, empoigna un pot de

bière à couvercle d’étain, et assomma deux ou trois assaillants; puis,

comme il allait succomber sous le nombre, les sept autres silencieux de

l’intérieur, qui n’avaient pas bougé, comprirent que c’était leur cause

qui était en jeu et se ruèrent à son secours.

En même temps les deux indifférents de la porte se retournèrent avec un

froncement de sourcils qui indiquait leur intention bien prononcée de

prendre l’ennemi à revers si l’ennemi ne cessait pas son agression.

L’hôte, ses garçons et deux gardes de nuit qui passaient et qui, par

curiosité, pénétrèrent trop avant dans la chambre furent enveloppés

dans la bagarre et roués de coups.

Les Parisiens frappaient comme des Cyclopes, avec un ensemble et une

tactique qui faisaient plaisir à voir; enfin, obligés de battre en

retraite devant le nombre, ils prirent leur retranchement de l’autre

côté de la grande table, qu’ils soulevèrent d’un commun accord à

quatre, tandis que les deux autres s’armaient chacun d’un tréteau, de

telle sorte qu’en s’en servant comme d’un gigantesque abattoir, ils

renversèrent d’un coup huit matelots sur la tête desquels ils avaient

fait jouer leur monstrueuse catapulte.

Le sol était donc jonché de blessés et la salle pleine de cris et de

poussière, lorsque d’Artagnan, satisfait de l’épreuve, s’avança l’épée

à la main, et, frappant du pommeau tout ce qu’il rencontra de têtes

dressées, il poussa un vigoureux _holà!_ qui mit à l’instant même fin à

la lutte. Il se fit un grand refoulement du centre à la circonférence,

de sorte que d’Artagnan se trouva isolé et dominateur.

— Qu’est-ce que c’est? demanda-t-il ensuite à l’assemblée, avec le ton

majestueux de Neptune prononçant le Cos ego...

À l’instant même et au premier accent de cette voix, pour continuer

la métaphore virgilienne, les recrues de M. d’Artagnan, reconnaissant

chacun isolément son souverain seigneur, rengainèrent à la fois et

leurs colères, et leurs battements de planche, et leurs coups de

tréteau. De leur côté, les matelots, voyant cette longue épée nue, cet

air martial et ce bras agile qui venaient au secours de leurs ennemis

dans la personne d’un homme qui paraissait habitué au commandement, de

leur côté, les matelots ramassèrent leurs blessés et leurs cruchons.

Les Parisiens s’essuyèrent le front et tirèrent leur révérence au chef.

D’Artagnan fut comblé de félicitations par l’hôte du Grand-Monarque.

Il les reçut en homme qui sait qu’on ne lui offre rien de trop, puis il

déclara qu’en attendant de souper il allait se promener sur le port.

Aussitôt chacun des enrôlés, qui comprit l’appel, prit son chapeau,

épousseta son habit et suivit d’Artagnan. Mais d’Artagnan, tout en

flânant, tout en examinant chaque chose, se garda bien de s’arrêter; il

se dirigea vers la dune, et les dix hommes, effarés de se trouver ainsi

à la piste les uns des autres, inquiets de voir à leur droite, à leur

gauche et derrière eux des compagnons sur lesquels ils ne comptaient

pas, le suivirent en se jetant les uns les autres des regards furibonds.

Ce ne fut qu’au plus creux de la plus profonde dune que d’Artagnan,

souriant de les voir distancés, se retourna vers eux, et leur faisant

de la main un signe pacifique:

— Eh! là, là! messieurs, dit-il, ne nous dévorons pas; vous êtes faits

pour vivre ensemble, pour vous entendre en tous points, et non pour

vous dévorer les uns les autres.

Alors toute hésitation cessa; les hommes respirèrent comme s’ils

eussent été tirés d’un cercueil, et s’examinèrent complaisamment les

uns les autres. Après cet examen, ils portèrent les yeux sur leur chef,

qui, connaissant dès longtemps le grand art de parler à des hommes de

cette trempe, leur improvisa le petit discours suivant, accentué avec

une énergie toute gasconne.

— Messieurs, vous savez tous qui je suis. Je vous ai engagés, vous

connaissant des braves et voulant vous associer à une expédition

glorieuse. Figurez-vous qu’en travaillant avec moi vous travaillez

pour le roi. Je vous préviens seulement que si vous laissez paraître

quelque chose de cette supposition, je me verrai forcé de vous casser

immédiatement la tête de la façon qui me sera la plus commode. Vous

n’ignorez pas, messieurs, que les secrets d’État sont comme un

poison mortel; tant que ce poison est dans sa boîte et que la boîte

est fermée, il ne nuit pas; hors de la boîte, il tue. Maintenant,

approchez-vous de moi, et vous allez savoir de ce secret ce que je puis

vous en dire.

Tous s’approchèrent avec un mouvement de curiosité.

— Approchez-vous, continua d’Artagnan, et que l’oiseau qui passe

au-dessus de nos têtes, que le lapin qui joue dans les dunes, que le

poisson qui bondit hors de l’eau ne puissent nous entendre. Il s’agit

de savoir et de rapporter à M. le surintendant des finances combien la

contrebande anglaise fait de tort aux marchands français. J’entrerai

partout et je verrai tout. Nous sommes de pauvres pêcheurs picards

jetés sur la côte par une bourrasque. Il va sans dire que nous vendrons

du poisson ni plus ni moins que de vrais pêcheurs.

«Seulement, on pourrait deviner qui nous sommes et nous inquiéter;

il est donc urgent que nous soyons en état de nous défendre. Voilà

pourquoi je vous ai choisis comme des gens d’esprit et de courage. Nous

mènerons bonne vie et nous ne courrons pas grand danger, attendu que

nous avons derrière nous un protecteur puissant, grâce auquel il n’y a

pas d’embarras possible. Une seule chose me contrarie, mais j’espère

qu’après une courte explication vous allez me tirer d’embarras. Cette

chose qui me contrarie, c’est d’emmener avec moi un équipage de

pêcheurs stupides, lequel équipage nous gênera énormément, tandis que

si, par hasard, il y avait parmi vous des gens qui eussent vu la mer...

— Oh! qu’à cela ne tienne! dit une des recrues de d’Artagnan; moi, j’ai

été prisonnier des pirates de Tunis pendant trois ans, et je connais la

manœuvre comme un amiral.

— Voyez-vous, dit d’Artagnan, l’admirable chose que le hasard!

D’Artagnan prononça ces paroles avec un indéfinissable accent de feinte

bonhomie; car d’Artagnan savait à merveille que cette victime des

pirates était un ancien corsaire, et il l’avait engagé en connaissance

de cause. Mais d’Artagnan n’en disait jamais plus qu’il n’avait besoin

d’en dire, pour laisser les gens dans le doute. Il se paya donc de

l’explication, et accueillit l’effet sans paraître se préoccuper de la

cause.

— Et moi, dit un second, j’ai, par chance, un oncle qui dirige les

travaux du port de La Rochelle. Tout enfant, j’ai joué sur les

embarcations; je sais donc manier l’aviron et la voile à défier le

premier matelot ponantais venu.

Celui-là ne mentait guère plus que l’autre, il avait ramé six ans sur

les galères de Sa Majesté, à La Ciotat.

Deux autres furent plus francs; ils avouèrent tout simplement qu’ils

avaient servi sur un vaisseau comme soldats de pénitence; ils n’en

rougissaient pas. D’Artagnan se trouva donc le chef de dix hommes de

guerre et de quatre matelots, ayant à la fois armée de terre et de

mer, ce qui eût porté l’orgueil de Planchet au comble, si Planchet

eût connu ce détail. Il ne s’agissait plus que de l’ordre général, et

d’Artagnan le donna précis. Il enjoignit à ses hommes de se tenir prêts

à partir pour La Haye, en suivant, les uns le littoral qui mène jusqu’à

Breskens, les autres la route qui mène à Anvers.

Le rendez-vous fut donné, en calculant chaque jour de marche, à

quinze jours de là, sur la place principale de La Haye. D’Artagnan

recommanda à ses hommes de s’accoupler comme ils l’entendraient, par

sympathie, deux par deux. Lui-même choisit parmi les figures les moins

patibulaires deux gardes qu’il avait connus autrefois, et dont les

seuls défauts étaient d’être joueurs et ivrognes. Ces hommes n’avaient

point perdu toute idée de civilisation, et, sous des habits propres,

leurs cœurs eussent recommencé à battre. D’Artagnan, pour ne pas

donner de jalousie aux autres, fit passer les autres devant. Il garda

ses deux préférés, les habilla de ses propres nippes et partit avec eux.

C’est à ceux-là, qu’il semblait honorer d’une confiance absolue, que

d’Artagnan fit une fausse confidence destinée à garantir le succès de

l’expédition. Il leur avoua qu’il s’agissait, non pas de voir combien

la contrebande anglaise pouvait faire de tort au commerce français,

mais au contraire combien la contrebande française pouvait faire tort

au commerce anglais. Ces hommes parurent convaincus; ils l’étaient

effectivement.

D’Artagnan était bien sûr qu’à la première débauche, alors qu’ils

seraient morts-ivres, l’un des deux divulguerait ce secret capital à

toute la bande. Son jeu lui parut infaillible.

Quinze jours après ce que nous venons de voir se passer à Calais, toute

la troupe se trouvait réunie à La Haye.

Alors, d’Artagnan s’aperçut que tous ses hommes, avec une intelligence

remarquable, s’étaient déjà travestis en matelots plus ou moins

maltraités par la mer. D’Artagnan les laissa dormir en un bouge de

Newkerkestreet, et se logea, lui, proprement, sur le grand canal.

Il apprit que le roi d’Angleterre était revenu près de son allié

Guillaume II de Nassau, stathouder de Hollande. Il apprit encore que

le refus du roi Louis XIV avait un peu refroidi la protection qui lui

avait été accordée jusque-là, et qu’en conséquence il avait été se

confiner dans une petite maison du village de Scheveningen, situé dans

les dunes, au bord de la mer, à une petite lieue de La Haye.

Là, disait-on, le malheureux banni se consolait de son exil en

regardant, avec cette mélancolie particulière aux princes de sa race,

cette mer immense du Nord, qui le séparait de son Angleterre, comme

elle avait séparé autrefois Marie Stuart de la France. Là, derrière

quelques arbres du beau bois de Scheveningen, sur le sable fin où

croissent les bruyères dorées de la dune, Charles II végétait comme

elles, plus malheureux qu’elles, car il vivait de la vie de la pensée,

et il espérait et désespérait tour à tour. D’Artagnan poussa une fois

jusqu’à Scheveningen, afin d’être bien sûr de ce que l’on rapportait

sur le prince. Il vit en effet Charles II pensif et seul sortir par

une petite porte donnant sur le bois, et se promenant sur le rivage,

au soleil couchant, sans même attirer l’attention des pêcheurs qui, en

revenant le soir, tiraient, comme les anciens marins de l’Archipel,

leurs barques sur le sable de la grève.

D’Artagnan reconnut le roi. Il le vit fixer son regard sombre sur

l’immense étendue des eaux, et absorber sur son pâle visage les rouges

rayons du soleil déjà échancré par la ligne noire de l’horizon. Puis

Charles II rentra dans la maison isolée, toujours seul, toujours lent

et triste, s’amusant à faire crier sous ses pas le sable friable et

mouvant. Dès le soir même, d’Artagnan loua pour mille livres une barque

de pêcheur qui en valait quatre mille. Il donna ces mille livres

comptant, et déposa les trois mille autres chez le bourgmestre. Après

quoi il embarqua, sans qu’on les vît et durant la nuit obscure, les

six hommes qui formaient son armée de terre; et, à la marée montante,

à trois heures du matin, il gagna le large manœuvrant ostensiblement

avec les quatre autres et se reposant sur la science de son galérien,

comme il l’eût fait sur celle du premier pilote du port.

Chapitre XXIII — Où l’auteur est forcé, bien malgré lui, de faire un

peu d’histoire

Tandis que les rois et les hommes s’occupaient ainsi de l’Angleterre,

qui se gouvernait toute seule, et qui, il faut le dire à sa louange,

n’avait jamais été si mal gouvernée, un homme sur qui Dieu avait arrêté

son regard et posé son doigt, un homme prédestiné à écrire son nom en

lettres éclatantes dans le livre de l’histoire, poursuivait à la face

du monde une œuvre pleine de mystère et d’audace. Il allait, et nul ne

savait où il voulait aller, quoique non seulement l’Angleterre, mais

la France, mais l’Europe, le regardassent marcher d’un pas ferme et la

tête haute. Tout ce qu’on savait sur cet homme, nous allons le dire.

Monck venait de se déclarer pour la liberté du Rump Parliament, ou, si

on l’aime mieux, le Parlement Croupion, comme on l’appelait, Parlement

que le général Lambert, imitant Cromwell, dont il avait été le

lieutenant, venait de bloquer si étroitement, pour lui faire faire sa

volonté, qu’aucun membre, pendant tout le blocus, n’avait pu en sortir,

et qu’un seul, Pierre Wentwort, avait pu y entrer.

Lambert et Monck, tout se résumait dans ces deux hommes, le premier

représentant le despotisme militaire, le second représentant le

républicanisme pur. Ces deux hommes, c’étaient les deux seuls

représentants politiques de cette révolution dans laquelle Charles Ier

avait d’abord perdu sa couronne et ensuite sa tête. Lambert, au reste,

ne dissimulait pas ses vues; il cherchait à établir un gouvernement

tout militaire et à se faire le chef de ce gouvernement.

Monck, républicain rigide, disaient les uns, voulait maintenir le Rump

Parliament, cette représentation visible, quoique dégénérée, de la

république. Monck, adroit ambitieux, disaient les autres, voulait tout

simplement se faire de ce Parlement, qu’il semblait protéger, un degré

solide pour monter jusqu’au trône que Cromwell avait fait vide, mais

sur lequel il n’avait pas osé s’asseoir.

Ainsi, Lambert en persécutant le Parlement, Monck en se déclarant pour

lui, s’étaient mutuellement déclarés ennemis l’un de l’autre. Aussi

Monck et Lambert avaient-ils songé tout d’abord à se faire chacun une

armée: Monck en Écosse, où étaient les presbytériens et les royalistes,

c’est-à-dire les mécontents; Lambert à Londres, où se trouvait comme

toujours la plus forte opposition contre le pouvoir qu’elle avait sous

les yeux.

Monck avait pacifié l’Écosse, il s’y était formé une armée et s’en

était fait un asile: l’une gardait l’autre; Monck savait que le

jour n’était pas encore venu, jour marqué par le Seigneur, pour un

grand changement; aussi son épée paraissait-elle collée au fourreau.

Inexpugnable dans sa farouche et montagneuse Écosse, général absolu,

roi d’une armée de onze mille vieux soldats, qu’il avait plus d’une

fois conduits à la victoire; aussi bien et mieux instruit des affaires

de Londres que Lambert, qui tenait garnison dans la Cité, voilà

quelle était la position de Monck lorsque à cent lieues de Londres

il se déclara pour le Parlement. Lambert, au contraire, comme nous

l’avons dit, habitait la capitale. Il y avait le centre de toutes ses

opérations, et il y réunissait autour de lui et tous ses amis et tout

le bas peuple, éternellement enclin à chérir les ennemis du pouvoir

constitué. Ce fut donc à Londres que Lambert apprit l’appui que des

frontières d’Écosse Monck prêtait au Parlement. Il jugea qu’il n’y

avait pas de temps à perdre, et que la Tweed n’était pas si éloignée

de la Tamise qu’une armée n’enjambât d’une rivière à l’autre surtout

lorsqu’elle était bien commandée. Il savait en outre, qu’au fur et

à mesure qu’ils pénétreraient en Angleterre, les soldats de Monck

formeraient sur la route cette boule de neige, emblème du globe de la

fortune, qui n’est pour l’ambitieux qu’un degré sans cesse grandissant

pour le conduire à son but. Il ramassa donc son armée, formidable à la

fois par sa composition ainsi que par le nombre, et courut au-devant

de Monck, qui, lui, pareil à un navigateur prudent voguant au milieu

des écueils, s’avançait à toutes petites journées et le nez au vent,

écoutant le bruit et flairant l’air qui venait de Londres. Les deux

armées s’aperçurent à la hauteur de Newcastle; Lambert, arrivé le

premier, campa dans la ville même.

Monck, toujours circonspect, s’arrêta où il était et plaça son quartier

général à Coldstream, sur la Tweed.

La vue de Lambert répandit la joie dans l’armée de Monck, tandis

qu’au contraire la vue de Monck jeta le désarroi dans l’armée de

Lambert. On eût cru que ces intrépides batailleurs, qui avaient fait

tant de bruit dans les rues de Londres, s’étaient mis en route dans

l’espoir de ne rencontrer personne, et que maintenant, voyant qu’ils

avaient rencontré une armée et que cette armée arborait devant eux,

non seulement un étendard, mais encore une cause et un principe, on

eût cru, disons-nous, que ces intrépides batailleurs s’étaient mis à

réfléchir qu’ils étaient moins bons républicains que les soldats de

Monck, puisque ceux-ci soutenaient le Parlement, tandis que Lambert ne

soutenait rien, pas même lui. Quant à Monck, s’il eut à réfléchir ou

s’il réfléchit, ce dut être fort tristement, car l’histoire raconte, et

cette pudique dame, on le sait, ne ment jamais, car l’histoire raconte

que le jour de son arrivée à Coldstream on chercha inutilement un

mouton par toute la ville. Si Monck eût commandé une armée anglaise,

il y eût eu de quoi faire déserter toute l’armée. Mais il n’en est

point des Écossais comme des Anglais, à qui cette chair coulante qu’on

appelle le sang est de toute nécessité; les Écossais, race pauvre et

sobre, vivent d’un peu d’orge écrasée entre deux pierres, délayée avec

de l’eau de la fontaine et cuite sur un grès rougi.

Les Écossais, leur distribution d’orge faite, ne s’inquiétèrent donc

point s’il y avait ou s’il n’y avait pas de viande à Coldstream. Monck,

peu familiarisé avec les gâteaux d’orge, avait faim, et son état-major,

aussi affamé pour le moins que lui, regardait avec anxiété à droite

et à gauche pour savoir ce qu’on préparait à souper. Monck se fit

renseigner; ses éclaireurs avaient en arrivant trouvé la ville déserte

et les buffets vides; de bouchers et de boulangers, il n’y fallait pas

compter à Coldstream. On ne trouva donc pas le moindre morceau de pain

pour la table du général.

Au fur et à mesure que les récits se succédaient, aussi peu rassurants

les uns que les autres, Monck, voyant l’effroi et le découragement

sur tous les visages, affirma qu’il n’avait pas faim; d’ailleurs on

mangerait le lendemain, puisque Lambert était là probablement dans

l’intention de livrer bataille, et par conséquent pour livrer ses

provisions s’il était forcé dans Newcastle, ou pour délivrer à jamais

les soldats de Monck de la faim s’il était vainqueur.

Cette consolation ne fut efficace que sur le petit nombre; mais peu

importait à Monck, car Monck était fort absolu sous les apparences de

la plus parfaite douceur.

Force fut donc à chacun d’être satisfait, ou tout au moins de le

paraître. Monck, tout aussi affamé que ses gens, mais affectant la

plus parfaite indifférence pour ce mouton absent, coupa un fragment

de tabac, long d’un demi-pouce, à la carotte d’un sergent qui faisait

partie de sa suite, et commença à mastiquer le susdit fragment en

assurant à ses lieutenants que la faim était une chimère, et que

d’ailleurs on n’avait jamais faim tant qu’on avait quelque chose à

mettre sous sa dent. Cette plaisanterie satisfit quelques-uns de ceux

qui avaient résisté à la première déduction que Monck avait tirée

du voisinage de Lambert; le nombre des récalcitrants diminua donc

d’autant; la garde s’installa, les patrouilles commencèrent, et le

général continua son frugal repas sous sa tente ouverte.

Entre son camp et celui de l’ennemi s’élevait une vieille abbaye dont

il reste à peine quelques ruines aujourd’hui, mais qui alors était

debout et qu’on appelait l’abbaye de Newcastle. Elle était bâtie

sur un vaste terrain indépendant à la fois de la plaine et de la

rivière, parce qu’il était presque un marais alimenté par des sources

et entretenu par les pluies. Cependant, au milieu de ces flaques

d’eau couvertes de grandes herbes, de joncs et de roseaux, on voyait

s’avancer des terrains solides consacrés autrefois au potager, au parc,

au jardin d’agrément et autres dépendances de l’abbaye, pareille à une

de ces grandes araignées de mer dont le corps est rond, tandis que les

pattes vont en divergeant à partir de cette circonférence.

Le potager, l’une des pattes les plus allongées de l’abbaye, s’étendait

jusqu’au camp de Monck. Malheureusement on en était, comme nous l’avons

dit, aux premiers jours de juin, et le potager, abandonné d’ailleurs,

offrait peu de ressources.

Monck avait fait garder ce lieu comme le plus propre aux surprises.

On voyait bien au-delà de l’abbaye les feux du général ennemi; mais

entre ces feux et l’abbaye s’étendait la Tweed, déroulant ses écailles

lumineuses sous l’ombre épaisse de quelques grands chênes verts. Monck

connaissait parfaitement cette position, Newcastle et ses environs lui

ayant déjà plus d’une fois servi de quartier général. Il savait que

le jour son ennemi pourrait sans doute jeter des éclaireurs dans ces

ruines et y venir chercher une escarmouche, mais que la nuit il se

garderait bien de s’y hasarder. Il se trouverait donc en sûreté. Aussi

ses soldats purent-ils le voir, après ce qu’il appelait fastueusement

son souper, c’est-à-dire après l’exercice de mastication rapporté par

nous au commencement de ce chapitre, comme depuis Napoléon à la veille

d’Austerlitz, dormir tout assis sur sa chaise de jonc, moitié sous la

lueur de sa lampe, moitié sous le reflet de la lune qui commençait à

monter aux cieux.

Ce qui signifie qu’il était à peu près neuf heures et demie du soir.

Tout à coup Monck fut tiré de ce demi-sommeil, factice peut-être, par

une troupe de soldats qui, accourant avec des cris joyeux, venaient

frapper du pied les bâtons de la tente de Monck, tout en bourdonnant

pour le réveiller.

Il n’était pas besoin d’un si grand bruit. Le général ouvrit les yeux.

— Eh bien! mes enfants, que se passe-t-il donc? demanda le général.

— Général, répondirent plusieurs voix, général, vous souperez.

— J’ai soupé, messieurs, répondit tranquillement celui-ci, et je

digérais tranquillement, comme vous voyez; mais entrez, et dites-moi ce

qui vous amène.

— Général, une bonne nouvelle.

— Bah! Lambert nous fait-il dire qu’il se battra demain?

— Non, mais nous venons de capturer une barque de pêcheurs qui portait

du poisson au camp de Newcastle.

— Et vous avez eu tort, mes amis. Ces messieurs de Londres sont

délicats, ils tiennent à leur premier service; vous allez les mettre

de très mauvaise humeur; ce soir et demain ils seront impitoyables. Il

serait de bon goût, croyez-moi, de renvoyer à M. Lambert ses poissons

et ses pêcheurs, à moins que...

Le général réfléchit un instant.

— Dites-moi, continua-t-il, quels sont ces pêcheurs, s’il vous plaît?

— Des marins picards qui pêchaient sur les côtes de France ou de

Hollande, et qui ont été jetés sur les nôtres par un grand vent.

— Quelques-uns d’entre eux parlent-ils notre langue?

— Le chef nous a dit quelques mots d’anglais.

La défiance du général s’était éveillée au fur et à mesure que les

renseignements lui venaient.

— C’est bien, dit-il. Je désire voir ces hommes, amenez-les-moi.

Un officier se détacha aussitôt pour aller les chercher.

— Combien sont-ils? continua Monck, et quel bateau montent-ils?

— Ils sont dix ou douze, mon général, et ils montent une espèce de

chasse-marée, comme ils appellent cela, de construction hollandaise, à

ce qu’il nous a semblé.

— Et vous dites qu’ils portaient du poisson au camp de M. Lambert?

— Oui, général. Il paraît même qu’ils ont fait une assez bonne pêche.

— Bien, nous allons voir cela, dit Monck. En effet, au moment même

l’officier revenait, amenant le chef de ces pêcheurs, homme de

cinquante à cinquante-cinq ans à peu près, mais de bonne mine. Il était

de moyenne taille et portait un justaucorps de grosse laine, un bonnet

enfoncé jusqu’aux yeux; un coutelas était passé à sa ceinture, et il

marchait avec cette hésitation toute particulière aux marins, qui, ne

sachant jamais, grâce au mouvement du bateau, si leur pied posera sur

la planche ou dans le vide, donnent à chacun de leurs pas une assiette

aussi sûre que s’il s’agissait de poser un pilotis. Monck, avec un

regard fin et pénétrant, considéra longtemps le pêcheur, qui lui

souriait de ce sourire moitié narquois, moitié niais, particulier à nos

paysans.

— Tu parles anglais? lui demanda Monck en excellent français.

— Ah! bien mal, milord, répondit le pêcheur.

Cette réponse fut faite bien plutôt avec l’accentuation vive et

saccadée des gens d’outre-Loire qu’avec l’accent un peu traînard des

contrées de l’ouest et du nord de la France.

— Mais enfin tu le parles, insista Monck, pour étudier encore une fois

cet accent.

— Eh! nous autres gens de mer, répondit le pêcheur, nous parlons un peu

toutes les langues.

— Alors, tu es matelot pêcheur?

— Pour aujourd’hui, milord, pêcheur, et fameux pêcheur même. J’ai pris

un bar qui pèse au moins trente livres, et plus de cinquante mulets;

j’ai aussi de petits merlans qui seront parfaits dans la friture.

— Tu me fais l’effet d’avoir plus pêché dans le golfe de Gascogne que

dans la Manche, dit Monck en souriant.

— En effet, je suis du Midi; cela empêche-t-il d’être bon pêcheur,

milord?

— Non pas, et je t’achète ta pêche; maintenant parle avec franchise: à

qui la destinais-tu?

— Milord, je ne vous cacherai point que j’allais à Newcastle, tout

en suivant la côte, lorsqu’un gros de cavaliers qui remontaient le

rivage en sens inverse ont fait signe à ma barque de rebrousser

chemin jusqu’au camp de Votre Honneur, sous peine d’une décharge de

mousqueterie. Comme je n’étais pas armé en guerre, ajouta le pêcheur en

souriant, j’ai dû obéir.

— Et pourquoi allais-tu chez Lambert et non chez moi?

— Milord, je serai franc; Votre Seigneurie le permet-elle?

— Oui, et même au besoin je te l’ordonne.

— Eh bien! milord, j’allais chez M. Lambert, parce que ces messieurs

de la ville paient bien, tandis que vous autres Écossais, puritains,

presbytériens, covenantaires, comme vous voudrez vous appeler, vous

mangez peu, mais ne payez pas du tout.

Monck haussa les épaules sans cependant pouvoir s’empêcher de sourire

en même temps.

— Et pourquoi, étant du Midi, viens-tu pêcher sur nos côtes?

— Parce que j’ai eu la bêtise de me marier en Picardie.

— Oui; mais enfin la Picardie n’est pas l’Angleterre.

— Milord, l’homme pousse le bateau à la mer, mais Dieu et le vent font

le reste et poussent le bateau où il leur plaît.

— Tu n’avais donc pas l’intention d’aborder chez nous?

— Jamais.

— Et quelle route faisais-tu?

— Nous revenions d’Ostende, où l’on avait déjà vu des maquereaux,

lorsqu’un grand vent du midi nous a fait dériver; alors, voyant qu’il

était inutile de lutter avec lui, nous avons filé devant lui. Il a donc

fallu, pour ne pas perdre la pêche, qui était bonne, l’aller vendre au

plus prochain port d’Angleterre; or, ce plus prochain port, c’était

Newcastle; l’occasion était bonne, nous a-t-on dit, il y avait surcroît

de population dans le camp; surcroît de population dans la ville; l’un

et l’autre étaient pleins de gentilshommes très riches et très affamés,

nous disait-on encore; alors je me suis dirigé vers Newcastle.

— Et tes compagnons, où sont-ils?

— Oh! mes compagnons, ils sont restés à bord; ce sont des matelots sans

instruction aucune.

— Tandis que toi...? fit Monck.

— Oh! moi, dit le patron en riant, j’ai beaucoup couru avec mon père,

et je sais comment on dit un sou, un écu, une pistole, un louis et un

double louis dans toutes les langues de l’Europe; aussi mon équipage

m’écoute-t-il comme un oracle et m’obéit-il comme à un amiral.

— Alors c’est toi qui avais choisi M. Lambert comme la meilleure

pratique?

— Oui, certes. Et soyez franc, milord, m’étais-je trompé?

— C’est ce que tu verras plus tard.

— En tout cas, milord, s’il y a faute, la faute est à moi, et il ne

faut pas en vouloir pour cela à mes camarades.

«Voilà décidément un drôle spirituel», pensa Monck.

Puis, après quelques minutes de silence employées à détailler le

pêcheur:

— Tu viens d’Ostende, m’as-tu dit? demanda le général.

— Oui, milord, en droite ligne.

— Tu as entendu parler des affaires du jour alors, car je ne doute

point qu’on ne s’en occupe en France et en Hollande. Que fait celui qui

se dit le roi d’Angleterre?

— Oh! milord, s’écria le pêcheur avec une franchise bruyante et

expansive, voilà une heureuse question, et vous ne pouviez mieux vous

adresser qu’à moi, car en vérité j’y peux faire une fameuse réponse.

Figurez-vous, milord, qu’en relâchant à Ostende pour y vendre le peu de

maquereaux que nous y avions pêchés, j’ai vu l’ex-roi qui se promenait

sur les dunes, en attendant ses chevaux, qui devaient le conduire à La

Haye: c’est un grand pâle avec des cheveux noirs, et la mine un peu

dure. Il a l’air de se mal porter, au reste, et je crois que l’air de

la Hollande ne lui est pas bon.

Monck suivait avec une grande attention la conversation rapide,

colorée et diffuse du pêcheur, dans une langue qui n’était pas la

sienne; heureusement, avons-nous dit, qu’il la parlait avec une grande

facilité. Le pêcheur, de son côté, employait tantôt un mot français,

tantôt un mot anglais, tantôt un mot qui paraissait n’appartenir

à aucune langue et qui était un mot gascon. Heureusement ses yeux

parlaient pour lui, et si éloquemment, qu’on pouvait bien perdre un mot

de sa bouche, mais pas une seule intention de ses yeux.

Le général paraissait de plus en plus satisfait de son examen.

— Tu as dû entendre dire que cet ex-roi, comme tu l’appelles, se

dirigeait vers La Haye dans un but quelconque.

— Oh! oui, bien certainement, dit le pêcheur, j’ai entendu dire cela.

— Et dans quel but?

— Mais toujours le même, fit le pêcheur; n’a-t-il pas cette idée fixe

de revenir en Angleterre?

— C’est vrai, dit Monck pensif.

— Sans compter, ajouta le pêcheur, que le stathouder... vous savez,

milord, Guillaume II...

— Eh bien?

— Il l’y aidera de tout son pouvoir.

— Ah! tu as entendu dire cela?

— Non, mais je le crois.

— Tu es fort en politique, à ce qu’il paraît? demanda Monck.

— Oh! nous autres marins, milord, qui avons l’habitude d’étudier l’eau

et l’air, c’est-à-dire les deux choses les plus mobiles du monde, il

est rare que nous nous trompions sur le reste.

— Voyons, dit Monck, changeant de conversation, on prétend que tu vas

nous bien nourrir.

— Je ferai de mon mieux, milord.

— Combien nous vends-tu ta pêche, d’abord?

— Pas si sot que de faire un prix, milord.

— Pourquoi cela?

— Parce que mon poisson est bien à vous.

— De quel droit?

— Du droit du plus fort.

— Mais mon intention est de te le payer.

— C’est bien généreux à vous, milord.

— Et ce qu’il vaut, même.

— Je ne demande pas tant.

— Et que demandes-tu donc, alors?

— Mais je demande à m’en aller.

— Où cela? Chez le général Lambert?

— Moi! s’écria le pêcheur; et pour quoi faire irais-je à Newcastle,

puisque je n’ai plus de poisson?

— Dans tous les cas, écoute-moi.

— J’écoute.

— Un conseil.

— Comment! Milord veut me payer et encore me donner un bon conseil!

mais milord me comble.

Monck regarda plus fixement que jamais le pêcheur, sur lequel il

paraissait toujours conserver quelque soupçon.

— Oui, je veux te payer et te donner un conseil, car les deux choses se

tiennent. Donc, si tu t’en retournes chez le général Lambert ...

Le pêcheur fit un mouvement de la tête et des épaules qui signifiait:

«S’il y tient, ne le contrarions pas.»

— Ne traverse pas le marais, continua Monck; tu seras porteur d’argent,

et il y a dans le marais quelques embuscades d’Écossais que j’ai

placées là. Ce sont gens peu traitables, qui comprennent mal la langue

que tu parles, quoiqu’elle me paraisse se composer de trois langues,

et qui pourraient te reprendre ce que je t’aurais donné, et de retour

dans ton pays, tu ne manquerais pas de dire que le général Monck a deux

mains, l’une écossaise, l’autre anglaise, et qu’il reprend avec la main

écossaise ce qu’il a donné avec la main anglaise.

— Oh! général, j’irai où vous voudrez, soyez tranquille, dit le pêcheur

avec une crainte trop expressive pour n’être pas exagérée, Je ne

demande qu’à rester ici, moi, si vous voulez que je reste.

— Je te crois bien, dit Monck, avec un imperceptible sourire; mais je

ne puis cependant te garder sous ma tente.

— Je n’ai pas cette prétention, milord, et désire seulement que Votre

Seigneurie m’indique où elle veut que je me poste. Qu’elle ne se gêne

pas, pour nous une nuit est bientôt passée.

— Alors je vais te faire conduire à ta barque.

— Comme il plaira à Votre Seigneurie. Seulement, si Votre Seigneurie

voulait me faire reconduire par un charpentier, je lui en serais on ne

peut plus reconnaissant.

— Pourquoi cela?

— Parce que ces messieurs de votre armée, en faisant remonter la

rivière à ma barque, avec le câble que tiraient leurs chevaux, l’ont

quelque peu déchirée aux roches de la rive, en sorte que j’ai au moins

deux pieds d’eau dans ma cale, milord.

— Raison de plus pour que tu veilles sur ton bateau, ce me semble.

— Milord, je suis bien à vos ordres, dit le pêcheur. Je vais décharger

mes paniers où vous voudrez, puis vous me paierez si cela vous plaît;

vous me renverrez si la chose vous convient. Vous voyez que je suis

facile à vivre, moi.

— Allons, allons, tu es un bon diable, dit Monck, dont le regard

scrutateur n’avait pu trouver une seule ombre dans la limpidité de

l’œil du pêcheur. Holà! Digby!

Un aide de camp parut.

— Vous conduirez ce digne garçon et ses compagnons aux petites tentes

des cantines, en avant des marais; de cette façon ils seront à portée

de joindre leur barque, et cependant ils ne coucheront pas dans l’eau

cette nuit. Qu’y a-t-il, Spithead?

Spithead était le sergent auquel Monck, pour souper, avait emprunté un

morceau de tabac.

Spithead, en entrant dans la tente du général sans être appelé,

motivait cette question de Monck.

— Milord, dit-il, un gentilhomme français vient de se présenter aux

avant-postes et demande à parler à Votre Honneur. Tout cela était dit,

bien entendu, en anglais.

Quoique la conversation eût lieu en cette langue, le pêcheur fit un

léger mouvement que Monck, occupé de son sergent, ne remarqua point.

— Et quel est ce gentilhomme? demanda Monck.

— Milord, répondit Spithead, il me l’a dit; mais ces diables de noms

français sont si difficiles à prononcer pour un gosier écossais, que

je n’ai pu le retenir. Au surplus, ce gentilhomme, à ce que m’ont dit

les gardes, est le même qui s’est présenté hier à l’étape, et que Votre

Honneur n’a pas voulu recevoir.

— C’est vrai, j’avais conseil d’officiers.

— Milord décide-t-il quelque chose à l’égard de ce gentilhomme?

— Oui, qu’il soit amené ici.

— Faut-il prendre des précautions?

— Lesquelles?

— Lui bander les yeux, par exemple.

— À quoi bon? Il ne verra que ce que je désire qu’on voie, c’est-à-dire

que j’ai autour de moi onze mille braves qui ne demandent pas mieux

que de se couper la gorge en l’honneur du Parlement de l’Écosse et de

l’Angleterre.

— Et cet homme, milord? dit Spithead en montrant le pêcheur, qui

pendant cette conversation était resté debout et immobile, en homme qui

voit mais ne comprend pas.

— Ah! c’est vrai, dit Monck.

Puis, se retournant vers le marchand de poisson:

— Au revoir, mon brave homme, dit-il; je t’ai choisi un gîte. Digby,

emmenez-le. Ne crains rien, on t’enverra ton argent tout à l’heure.

— Merci, milord, dit le pêcheur.

Et, après avoir salué, il partit accompagné de Digby. À cent pas de

la tente, il retrouva ses compagnons, lesquels chuchotaient avec une

volubilité qui ne paraissait pas exempte d’inquiétude, mais il leur fit

un signe qui parut les rassurer.

— Holà! vous autres, dit le patron, venez par ici; Sa Seigneurie le

général Monck a la générosité de nous payer notre poisson et la bonté

de nous donner l’hospitalité pour cette nuit.

Les pêcheurs se réunirent à leur chef, et, conduite par Digby, la

petite troupe s’achemina vers les cantines, poste qui, on se le

rappelle, lui avait été assigné.

Tout en cheminant, les pêcheurs passèrent dans l’ombre près de la garde

qui conduisait le gentilhomme français au général Monck. Ce gentilhomme

était à cheval et enveloppé d’un grand manteau, ce qui fit que le

patron ne put le voir, quelle que parût être sa curiosité. Quant au

gentilhomme, ignorant qu’il coudoyait des compatriotes, il ne fit pas

même attention à cette petite troupe. L’aide de camp installa ses hôtes

dans une tente assez propre d’où fut délogée une cantinière irlandaise

qui s’en alla coucher où elle put avec ses six enfants. Un grand feu

brûlait en avant de cette tente et projetait sa lumière pourprée sur

les flaques herbeuses du marais que ridait une brise assez fraîche.

Puis l’installation faite, l’aide de camp souhaita le bonsoir aux

matelots en leur faisant observer que l’on voyait du seuil de la tente

les mâts de la barque qui se balançait sur la Tweed, preuve qu’elle

n’avait pas encore coulé à fond. Cette vue parut réjouir infiniment le

chef des pêcheurs.

Le vicomte de Bragelonne, Tome I. · 第 20 / 56 题