Chapitre XIX — Ce que d’Artagnan venait faire à Paris

Le lieutenant mit pied à terre devant une boutique de la rue des

Lombards, à l’enseigne du Pilon-d’Or. Un homme de bonne mine, portant

un tablier blanc et caressant sa moustache grise avec une bonne grosse

main, poussa un cri de joie en apercevant le cheval pie.

— Monsieur le chevalier, dit-il; ah! c’est vous!

— Bonjour, Planchet! répondit d’Artagnan en faisant le gros dos pour

entrer dans la boutique.

— Vite, quelqu’un, cria Planchet, pour le cheval de M. d’Artagnan,

quelqu’un pour sa chambre, quelqu’un pour son souper!

— Merci, Planchet! bonjour, mes enfants, dit d’Artagnan aux garçons

empressés.

— Vous permettez que j’expédie ce café, cette mélasse et ces raisins

cuits? dit Planchet, ils sont destinés à l’office de M. le surintendant.

— Expédie, expédie.

— C’est l’affaire d’un moment, puis nous souperons.

— Fais que nous soupions seuls, dit d’Artagnan, j’ai à te parler.

Planchet regarda son ancien maître d’une façon significative.

— Oh! tranquillise-toi, ce n’est rien que d’agréable, dit d’Artagnan.

— Tant mieux! tant mieux!...

Et Planchet respira, tandis que d’Artagnan s’asseyait fort simplement

dans la boutique sur une balle de bouchons, et prenait connaissance des

localités. La boutique était bien garnie; on respirait là un parfum de

gingembre, de cannelle et de poivre pilé qui fit éternuer d’Artagnan.

Les garçons, heureux d’être aux côtés d’un homme de guerre aussi

renommé qu’un lieutenant de mousquetaires qui approchait la personne du

roi, se mirent à travailler avec un enthousiasme qui tenait du délire,

et à servir les pratiques avec une précipitation dédaigneuse que plus

d’un remarqua.

Planchet encaissait l’argent et faisait ses comptes entrecoupés de

politesses à l’adresse de son ancien maître.

Planchet avait avec ses clients la parole brève et la familiarité

hautaine du marchand riche, qui sert tout le monde et n’attend

personne. D’Artagnan observa cette nuance avec un plaisir que nous

analyserons plus tard. Il vit peu à peu la nuit venir; et enfin,

Planchet le conduisit dans une chambre du premier étage, où, parmi les

ballots et les caisses, une table fort proprement servie attendait deux

convives.

D’Artagnan profita d’un moment de répit pour considérer la figure de

Planchet, qu’il n’avait pas vu depuis un an.

L’intelligent Planchet avait pris du ventre, mais son visage n’était

pas boursouflé. Son regard brillant jouait encore avec facilité

dans ses orbites profondes, et la graisse, qui nivelle toutes les

saillies caractéristiques du visage humain, n’avait encore touché ni

à ses pommettes saillantes, indice de ruse et de cupidité, ni à son

menton aigu, indice de finesse et de persévérance. Planchet trônait

avec autant de majesté dans sa salle à manger que dans sa boutique.

Il offrit à son maître un repas frugal, mais tout parisien: le rôti

cuit au four du boulanger, avec les légumes, la salade, et le dessert

emprunté à la boutique même. D’Artagnan trouva bon que l’épicier eût

tiré de derrière les fagots une bouteille de ce vin d’Anjou qui, durant

toute la vie de d’Artagnan, avait été son vin de prédilection.

— Autrefois, monsieur, dit Planchet avec un sourire plein de bonhomie,

c’était moi qui vous buvais votre vin; maintenant, j’ai le bonheur que

vous buviez le mien.

— Et Dieu merci! ami Planchet, je le boirai encore longtemps, j’espère,

car à présent me voilà libre.

— Libre! Vous avez congé, monsieur?

— Illimité!

— Vous quittez le service? dit Planchet stupéfait.

— Oui, je me repose.

— Et le roi? s’écria Planchet, qui ne pouvait supposer que le roi pût

se passer des services d’un homme tel que d’Artagnan.

— Et le roi cherchera fortune ailleurs... Mais nous avons bien soupé,

tu es en veine de saillies, tu m’excites à te faire des confidences,

ouvre donc tes oreilles.

— J’ouvre.

Et Planchet, avec un rire plus franc que malin, décoiffa une bouteille

de vin blanc.

— Laisse-moi ma raison seulement.

— Oh! quand vous perdrez la tête, vous, monsieur...

— Maintenant, ma tête est à moi, et je prétends la ménager plus que

jamais. D’abord causons finances... Comment se porte notre argent?

— À merveille, monsieur. Les vingt mille livres que j’ai reçues de vous

sont placées toujours dans mon commerce, où elles rapportent neuf pour

cent; je vous en donne sept, je gagne donc sur vous.

— Et tu es toujours content?

— Enchanté. Vous m’en apportez d’autres?

— Mieux que cela... Mais en as-tu besoin?

— Oh! que non pas. Chacun m’en veut confier à présent. J’étends mes

affaires.

— C’était ton projet.

— Je fais un jeu de banque... J’achète les marchandises de mes

confrères nécessiteux, je prête de l’argent à ceux qui sont gênés pour

les remboursements.

— Sans usure?...

— Oh! monsieur, la semaine passée j’ai eu deux rendez-vous au boulevard

pour ce mot que vous venez de prononcer.

— Comment!

— Vous allez comprendre: il s’agissait d’un prêt... L’emprunteur me

donne en caution des cassonades avec condition que je vendrais si

le remboursement n’avait pas lieu à une époque fixe. Je prête mille

livres. Il ne me paie pas, je vends les cassonades treize cents livres.

Il l’apprend et réclame cent écus. Ma foi, j’ai refusé... prétendant

que je pouvais ne les vendre que neuf cents livres. Il m’a dit que

je faisais de l’usure. Je l’ai prié de me répéter cela derrière le

boulevard. C’est un ancien garde, il est venu; je lui ai passé votre

épée au travers de la cuisse gauche.

— Tudieu! quelle banque tu fais! dit d’Artagnan.

— Au-dessus de treize pour cent je me bats, répliqua Planchet; voilà

mon caractère.

— Ne prends que douze, dit d’Artagnan, et appelle le reste prime et

courtage.

— Vous avez raison, monsieur. Mais votre affaire?

— Ah! Planchet, c’est bien long et bien difficile à dire.

— Dites toujours.

D’Artagnan se gratta la moustache comme un homme embarrassé de sa

confidence et défiant du confident.

— C’est un placement? demanda Planchet.

— Mais, oui.

— D’un beau produit?

— D’un joli produit: quatre cents pour cent, Planchet.

Planchet donna un coup de poing sur la table avec tant de raideur que

les bouteilles en bondirent comme si elles avaient peur.

— Est-ce Dieu possible!

— Je crois qu’il y aura plus, dit froidement d’Artagnan, mais enfin

j’aime mieux dire moins.

— Ah diable! fit Planchet se rapprochant... Mais, monsieur, c’est

magnifique!... Peut-on mettre beaucoup d’argent?

— Vingt mille livres chacun, Planchet.

— C’est tout votre avoir, monsieur. Pour combien de temps?

— Pour un mois.

— Et cela nous donnera?

— Cinquante mille livres chacun; compte.

— C’est monstrueux!... Il faudra se bien battre pour un jeu comme

celui-là?

— Je crois en effet qu’il se faudra battre pas mal, dit d’Artagnan avec

la même tranquillité; mais cette fois, Planchet, nous sommes deux, et

je prends les coups pour moi seul.

— Monsieur, je ne souffrirai pas...

— Planchet, tu ne peux en être, il te faudrait quitter ton commerce.

— L’affaire ne se fait pas à Paris?

— Non.

— Ah! à l’étranger?

— En Angleterre.

— Pays de spéculation, c’est vrai, dit Planchet... pays que je connais

beaucoup... Quelle sorte d’affaire, monsieur, sans trop de curiosité?

— Planchet, c’est une restauration.

— De monuments?

— Oui, de monuments, nous restaurerons White Hall.

— C’est important... Et en un mois vous croyez?...

— Je m’en charge.

— Cela vous regarde, monsieur, et une fois que vous vous en mêlez...

— Oui, cela me regarde... je suis fort au courant... cependant je te

consulterai volontiers.

— C’est beaucoup d’honneur... mais je m’entends mal à l’architecture.

— Planchet... tu as tort, tu es un excellent architecte, aussi bon que

moi pour ce dont il s’agit.

— Merci...

— J’avais, je te l’avoue, été tenté d’offrir la chose à ces Messieurs,

mais ils sont absents de leurs maisons... C’est fâcheux, je n’en

connais pas de plus hardis ni de plus adroits.

— Ah çà! il paraît qu’il y aura concurrence et que l’entreprise sera

disputée?

— Oh! oui, Planchet, oui...

— Je brûle d’avoir des détails, monsieur.

— En voici, Planchet, ferme bien toutes les portes.

— Oui, monsieur.

Et Planchet s’enferma d’un triple tour.

— Bien, maintenant, approche-toi de moi.

Planchet obéit.

— Et ouvre la fenêtre, parce que le bruit des passants et des chariots

rendra sourds tous ceux qui pourraient nous entendre.

Planchet ouvrit la fenêtre comme on le lui avait prescrit, et la

bouffée de tumulte qui s’engouffra dans la chambre, cris, roues,

aboiements et pas, assourdit d’Artagnan lui-même, selon qu’il l’avait

désiré. Ce fut alors qu’il but un verre de vin blanc et qu’il commença

en ces termes:

— Planchet, j’ai une idée.

— Ah! monsieur, je vous reconnais bien là, répondit l’épicier,

pantelant d’émotion.

Chapitre XX — De la société qui se forme rue des Lombards à l’enseigne

du Pilon-d’Or, pour exploiter l’idée de M. d’Artagnan

Après un instant de silence, pendant lequel d’Artagnan parut recueillir

non pas une idée, mais toutes ses idées:

— Il n’est point, mon cher Planchet, dit-il, que tu n’aies entendu

parler de Sa Majesté Charles Ier, roi d’Angleterre?

— Hélas! oui, monsieur, puisque vous avez quitté la France pour lui

porter secours; que malgré ce secours il est tombé et a failli vous

entraîner dans sa chute.

— Précisément; je vois que tu as bonne mémoire, Planchet.

— Peste! monsieur, l’étonnant serait que je l’eusse perdue, cette

mémoire, si mauvaise qu’elle fût. Quand on a entendu Grimaud qui, vous

le savez, ne raconte guère, raconter comment est tombée la tête du roi

Charles, comment vous avez voyagé la moitié d’une nuit dans un bâtiment

miné, et vu revenir sur l’eau ce bon M. Mordaunt avec certain poignard

à manche doré dans la poitrine, on n’oublie pas ces choses-là.

— Il y a pourtant des gens qui les oublient, Planchet.

— Oui, ceux qui ne les ont pas vues ou qui n’ont pas entendu Grimaud

les raconter.

— Eh bien! tant mieux, puisque tu te rappelles tout cela, je n’aurai

besoin de te rappeler qu’une chose, c’est que le roi Charles Ier avait

un fils.

— Il en avait même deux, monsieur, sans vous démentir, dit Planchet;

car j’ai vu le second à Paris, M. le duc d’York, un jour qu’il se

rendait au Palais-Royal, et l’on m’a assuré que ce n’était que le

second fils du roi Charles Ier. Quant à l’aîné, j’ai l’honneur de le

connaître de nom, mais pas de vue.

— Voilà justement, Planchet, où nous en devons venir: c’est à ce fils

aîné qui s’appelait autrefois le prince de Galles, et qui s’appelle

aujourd’hui Charles II, roi d’Angleterre.

— Roi sans royaume, monsieur, répondit sentencieusement Planchet.

— Oui, Planchet, et tu peux ajouter malheureux prince, plus malheureux

qu’un homme du peuple perdu dans le plus misérable quartier de Paris.

Planchet fit un geste plein de cette compassion banale que l’on accorde

aux étrangers avec lesquels on ne pense pas qu’on puisse jamais se

trouver en contact. D’ailleurs, il ne voyait, dans cette opération

politico-sentimentale, poindre aucunement l’idée commerciale de M.

d’Artagnan, et c’était à cette idée qu’il en avait principalement.

D’Artagnan, qui avait l’habitude de bien comprendre les choses et les

hommes, comprit Planchet.

— J’arrive, dit-il. Ce jeune prince de Galles, roi sans royaume, comme

tu dis fort bien, Planchet, m’a intéressé, moi, d’Artagnan. Je l’ai vu

mendier l’assistance de Mazarin, qui est un cuistre, et le secours du

roi Louis, qui est un enfant, et il m’a semblé, à moi qui m’y connais,

que dans cet œil intelligent du roi déchu, dans cette noblesse de

toute sa personne, noblesse qui a surnagé au-dessus de toutes les

misères, il y avait l’étoffe d’un homme de cœur et d’un roi.

Planchet approuva tacitement: tout cela, à ses yeux du moins,

n’éclairait pas encore l’idée de d’Artagnan. Celui-ci continua:

— Voici donc le raisonnement que je me suis fait. Écoute bien,

Planchet, car nous approchons de la conclusion.

— J’écoute.

— Les rois ne sont pas semés tellement drus sur la terre que les

peuples en trouvent là où ils en ont besoin. Or ce roi sans royaume

est à mon avis une graine réservée qui doit fleurir en une saison

quelconque, pourvu qu’une main adroite, discrète et vigoureuse, la sème

bel et bien, en choisissant sol, ciel et temps.

Planchet approuvait toujours de la tête, ce qui prouvait qu’il ne

comprenait toujours pas.

— Pauvre petite graine de roi! me suis-je dit, et réellement j’étais

attendri, Planchet, ce qui me fait penser que j’entame une bêtise.

Voilà pourquoi j’ai voulu te consulter, mon ami.

Planchet rougit de plaisir et d’orgueil.

— Pauvre petite graine de roi! je te ramasse, moi, et je vais te jeter

dans une bonne terre.

— Ah! mon Dieu! dit Planchet en regardant fixement son ancien maître,

comme s’il eût douté de tout l’éclat de sa raison.

— Eh bien! quoi? demanda d’Artagnan, qui te blesse?

— Moi, rien, monsieur.

— Tu as dit: «Ah! mon Dieu!»

— Vous croyez?

— J’en suis sûr. Est-ce que tu comprendrais déjà?

— J’avoue, monsieur d’Artagnan, que j’ai peur...

— De comprendre?

— Oui.

— De comprendre que je veux faire remonter sur le trône le roi Charles

II, qui n’a plus de trône? Est-ce cela?

Planchet fit un bond prodigieux sur sa chaise.

— Ah! Ah! dit-il tout effaré; voilà donc ce que vous appelez une

restauration, vous!

— Oui, Planchet, n’est-ce pas ainsi que la chose se nomme?

— Sans doute, sans doute. Mais avez-vous bien réfléchi?

— À quoi?

— À ce qu’il y a là-bas?

— Où?

— En Angleterre.

— Et qu’y a-t-il, voyons, Planchet?

— D’abord, monsieur, je vous demande pardon si je me mêle de ces

choses-là, qui ne sont point de mon commerce; mais puisque c’est une

affaire que vous me proposez... car vous me proposez une affaire,

n’est-ce pas?

— Superbe, Planchet.

— Mais puisque vous me proposez une affaire, j’ai le droit de la

discuter.

— Discute, Planchet; de la discussion naît la lumière.

— Eh bien! puisque j’ai la permission de Monsieur, je lui dirai qu’il y

a là-bas les parlements d’abord.

— Eh bien! après?

— Et puis l’armée.

— Bon. Vois-tu encore quelque chose?

— Et puis la nation.

— Est-ce tout?

— La nation, qui a consenti la chute et la mort du feu roi, père de

celui-là, et qui ne se voudra point démentir.

— Planchet, mon ami, dit d’Artagnan, tu raisonnes comme un fromage. La

nation... la nation est lasse de ces messieurs qui s’appellent de noms

barbares et qui lui chantent des psaumes. Chanter pour chanter, mon

cher Planchet, j’ai remarqué que les nations aimaient mieux chanter la

gaudriole que le plain-chant. Rappelle-toi la Fronde; a-t-on chanté

dans ces temps-là! Eh bien! c’était le bon temps.

— Pas trop, pas trop; j’ai manqué y être pendu.

— Oui, mais tu ne l’as pas été?

— Non.

— Et tu as commencé ta fortune au milieu de toutes ces chansons-là?

— C’est vrai.

— Tu n’as donc rien à dire?

— Si fait! j’en reviens à l’armée et aux parlements.

— J’ai dit que j’empruntais vingt mille livres à M. Planchet, et que je

mettais vingt mille livres de mon côté; avec ces quarante mille livres

je lève une armée.

Planchet joignit les mains; il voyait d’Artagnan sérieux, il crut de

bonne foi que son maître avait perdu le sens.

— Une armée!... Ah! monsieur, fit-il avec son plus charmant sourire, de

peur d’irriter ce fou et d’en faire un furieux. Une armée... nombreuse?

— De quarante hommes, dit d’Artagnan.

— Quarante contre quarante mille, ce n’est point assez. Vous valez bien

mille hommes à vous tout seul, monsieur d’Artagnan, je le sais bien;

mais où trouverez-vous trente-neuf hommes qui vaillent autant que vous?

ou, les trouvant, qui vous fournira l’argent pour les payer?

— Pas mal, Planchet... Ah! diable! tu te fais courtisan.

— Non, monsieur, je dis ce que je pense, et voilà justement pourquoi

je dis qu’à la première bataille rangée que vous livrerez avec vos

quarante hommes, j’ai bien peur...

— Aussi ne livrerai-je pas de bataille rangée, mon cher Planchet, dit

en riant le Gascon. Nous avons, dans l’Antiquité, des exemples très

beaux de retraites et de marches savantes qui consistaient à éviter

l’ennemi au lieu de l’aborder. Tu dois savoir cela, Planchet, toi

qui as commandé les Parisiens le jour où ils eussent dû se battre

contre les mousquetaires, et qui as si bien calculé les marches et les

contremarches, que tu n’as point quitté la place Royale.

Planchet se mit à rire.

— Il est de fait, répondit-il, que si vos quarante hommes se cachent

toujours et qu’ils ne soient pas maladroits, ils peuvent espérer

de n’être pas battus; mais enfin, vous vous proposez un résultat

quelconque?

— Sans aucun doute. Voici donc, à mon avis, le procédé à employer pour

replacer promptement Sa Majesté Charles II sur le trône.

— Bon! s’écria Planchet en redoublant d’attention, voyons ce procédé.

Mais auparavant il me semble que nous oublions quelque chose.

— Quoi?

— Nous avons mis de côté la nation, qui aime mieux chanter des

gaudrioles que des psaumes, et l’armée, que nous ne combattons pas;

mais restent les parlements, qui ne chantent guère.

— Et qui ne se battent pas davantage. Comment, toi, Planchet, un homme

intelligent, tu t’inquiètes d’un tas de braillards qui s’appellent

les croupions et les décharnés! Les parlements ne m’inquiètent pas,

Planchet.

— Du moment où ils n’inquiètent pas Monsieur, passons outre.

— Oui, et arrivons au résultat. Te rappelles-tu Cromwell, Planchet?

— J’en ai beaucoup ouï parler, monsieur.

— C’était un rude guerrier.

— Et un terrible mangeur, surtout.

— Comment cela?

— Oui, d’un seul coup il a avalé l’Angleterre.

— Eh bien! Planchet, le lendemain du jour où il avala l’Angleterre, si

quelqu’un eût avalé M. Cromwell?...

— Oh! monsieur, c’est un des premiers axiomes de mathématiques que le

contenant doit être plus grand que le contenu.

— Très bien!... Voilà notre affaire, Planchet.

— Mais M. Cromwell est mort, et son contenant maintenant, c’est la

tombe.

— Mon cher Planchet, je vois avec plaisir que non seulement tu es

devenu mathématicien, mais encore philosophe.

— Monsieur, dans mon commerce d’épicerie, j’utilise beaucoup de papier

imprimé; cela m’instruit.

— Bravo! Tu sais donc, en ce cas-là... car tu n’as pas appris les

mathématiques et la philosophie sans un peu d’histoire... qu’après ce

Cromwell si grand, il en est venu un tout petit.

— Oui; celui-là s’appelait Richard, et il a fait comme vous, monsieur

d’Artagnan, il a donné sa démission.

— Bien, très bien! Après le grand, qui est mort; après le petit, qui

a donné sa démission, est venu un troisième. Celui-là s’appelle M.

Monck; c’est un général fort habile, en ce qu’il ne s’est jamais battu;

c’est un diplomate très fort, en ce qu’il ne parle jamais, et qu’avant

de dire bonjour à un homme, il médite douze heures, et finit par dire

bonsoir; ce qui fait crier au miracle, attendu que cela tombe juste.

— C’est très fort, en effet, dit Planchet; mais je connais, moi, un

autre homme politique qui ressemble beaucoup à celui-là.

— M. de Mazarin, n’est-ce pas?

— Lui-même.

— Tu as raison, Planchet; seulement, M. de Mazarin n’aspire pas au

trône de France; cela change tout, vois-tu. Eh bien! ce M. Monck, qui

a déjà l’Angleterre toute rôtie sur son assiette et qui ouvre déjà la

bouche pour l’avaler, ce M. Monck, qui dit aux gens de Charles II et à

Charles II lui-même: «Nescio vos...»

— Je ne sais pas l’anglais, dit Planchet.

— Oui, mais moi, je le sais, dit d’Artagnan. Nescio vos signifie: «Je

ne vous connais pas.» Ce M. Monck, l’homme important de l’Angleterre

elle-même, quand il l’aura engloutie...

— Eh bien? demanda Planchet.

— Eh bien! mon ami, je vais là-bas, et avec mes quarante hommes je

l’enlève, je l’emballe, et je l’apporte en France, où deux partis se

présentent à mes yeux éblouis.

— Et aux miens! s’écria Planchet, transporté d’enthousiasme. Nous le

mettons dans une cage et nous le montrons pour de l’argent.

— Eh bien! Planchet, c’est un troisième parti auquel je n’avais pas

songé et que tu viens de trouver, toi.

— Le croyez-vous bon?

— Oui, certainement; mais je crois les miens meilleurs.

— Voyons les vôtres, alors.

— 1° je le mets à rançon.

— De combien?

— Peste! un gaillard comme cela vaut bien cent mille écus.

— Oh! oui.

— Tu vois: 1° je le mets à rançon de cent mille écus.

— Ou bien?...

— Ou bien, ce qui est mieux encore, je le livre au roi Charles, qui,

n’ayant plus ni général d’armée à craindre, ni diplomate à jouer, se

restaurera lui-même, et, une fois restauré, me comptera les cent mille

écus en question. Voilà l’idée que j’ai eue; qu’en dis-tu, Planchet?

— Magnifique, monsieur! s’écria Planchet tremblant d’émotion. Et

comment cette idée-là vous est-elle venue?

— Elle m’est venue un matin au bord de la Loire, tandis que le roi

Louis XIV, notre bien-aimé roi, pleurnichait sur la main de Mlle de

Mancini.

— Monsieur, je vous garantis que l’idée est sublime. Mais...

— Ah! il y a un mais.

— Permettez! Mais elle est un peu comme la peau de ce bel ours, vous

savez, qu’on devait vendre, mais qu’il fallait prendre sur l’ours

vivant. Or, pour prendre M. Monck, il y aura bagarre.

— Sans doute, mais puisque je lève une armée.

— Oui, oui, je comprends, parbleu! un coup de main. Oh! alors,

monsieur, vous triompherez, car nul ne vous égale en ces sortes de

rencontres.

— J’y ai du bonheur, c’est vrai, dit d’Artagnan, avec une orgueilleuse

simplicité; tu comprends que si pour cela j’avais mon cher Athos, mon

brave Porthos et mon rusé Aramis, l’affaire était faite; mais ils sont

perdus, à ce qu’il paraît, et nul ne sait où les retrouver. Je ferai

donc le coup tout seul. Maintenant, trouves-tu l’affaire bonne et le

placement avantageux?

— Trop! trop!

— Comment cela?

— Parce que les belles choses n’arrivent jamais à point.

— Celle-là est infaillible, Planchet, et la preuve, c’est que je m’y

emploie. Ce sera pour toi un assez joli lucre et pour moi un coup

assez intéressant. On dira: «Voilà quelle fut la vieillesse de M.

d’Artagnan»; et j’aurai une place dans les histoires et même dans

l’histoire, Planchet.

— Monsieur! s’écria Planchet, quand je pense que c’est ici, chez moi,

au milieu de ma cassonade, de mes pruneaux et de ma cannelle que ce

gigantesque projet se mûrit, il me semble que ma boutique est un palais.

— Prends garde, prends garde, Planchet; si le moindre bruit transpire,

il y a Bastille pour nous deux; prends garde, mon ami, car c’est un

complot que nous faisons là: M. Monck est l’allié de M. de Mazarin;

prends garde.

— Monsieur, quand on a eu l’honneur de vous appartenir, on n’a pas

peur, et quand on a l’avantage d’être lié d’intérêt avec vous, on se

tait.

— Fort bien, c’est ton affaire encore plus que la mienne, attendu que

dans huit jours, moi, je serai en Angleterre.

— Partez, monsieur, partez; le plus tôt sera le mieux.

— Alors, l’argent est prêt?

— Demain il le sera, demain vous le recevrez de ma main. Voulez-vous de

l’or ou de l’argent?

— De l’or, c’est plus commode. Mais comment allons-nous arranger cela?

Voyons.

— Oh! mon Dieu, de la façon la plus simple: vous me donnez un reçu,

voilà tout.

— Non pas, non pas, dit vivement d’Artagnan, il faut de l’ordre en

toutes choses.

— C’est aussi mon opinion... mais avec vous, monsieur d’Artagnan...

— Et si je meurs là-bas, si je suis tué d’une balle de mousquet, si je

crève pour avoir bu de la bière?

— Monsieur, je vous prie de croire qu’en ce cas je serais tellement

affligé de votre mort, que je ne penserais point à l’argent.

— Merci, Planchet, mais cela n’empêche. Nous allons, comme deux clercs

de procureur, rédiger ensemble une convention, une espèce d’acte qu’on

pourrait appeler un acte de société.

— Volontiers, monsieur.

— Je sais bien que c’est difficile à rédiger, mais nous essaierons.

Planchet alla chercher une plume, de l’encre et du papier.

D’Artagnan prit la plume, la trempa dans l’encre et écrivit:

«Entre messire d’Artagnan, ex-lieutenant des mousquetaires du roi,

actuellement demeurant rue Tiquetonne, Hôtel de la Chevrette,

Et le sieur Planchet, épicier, demeurant rue des Lombards, à l’enseigne

du Pilon-d’Or.

A été convenu ce qui suit:

Une société au capital de quarante mille livres est formée à l’effet

d’exploiter une idée apportée par M. d’Artagnan. Le sieur Planchet,

qui connaît cette idée et qui l’approuve en tous points, versera vingt

mille livres entre les mains de M. d’Artagnan. Il n’en exigera ni

remboursement ni intérêt avant le retour d’un voyage que M. d’Artagnan

va faire en Angleterre.

De son côté, M. d’Artagnan s’engage à verser vingt mille livres qu’il

joindra aux vingt mille déjà versées par le sieur Planchet. Il usera

de ladite somme de quarante mille livres comme bon lui semblera,

s’engageant toutefois à une chose qui va être énoncée ci-dessous.

Le jour où M. d’Artagnan aura rétabli par un moyen quelconque Sa

Majesté le roi Charles II sur le trône d’Angleterre, il versera entre

les mains de M. Planchet la somme de...»

— La somme de cent cinquante mille livres, dit naïvement Planchet

voyant que d’Artagnan s’arrêtait.

— Ah! diable! non, dit d’Artagnan, le partage ne peut pas se faire par

moitié, ce ne serait pas juste.

— Cependant, monsieur, nous mettons moitié chacun, objecta timidement

Planchet.

— Oui, mais écoute la clause, mon cher Planchet, et si tu ne la trouves

pas équitable en tout point quand elle sera écrite, eh bien! nous la

rayerons.

Et d’Artagnan écrivit:

«Toutefois, comme M. d’Artagnan apporte à l’association, outre le

capital de vingt mille livres, son temps, son idée, son industrie et sa

peau, choses qu’il apprécie fort, surtout cette dernière, M. d’Artagnan

gardera, sur les trois cent mille livres, deux cent mille livres pour

lui, ce qui portera sa part aux deux tiers.»

— Très bien, dit Planchet.

— Est-ce juste? demanda d’Artagnan.

— Parfaitement juste, monsieur.

— Et tu seras content moyennant cent mille livres?

— Peste! je crois bien. Cent mille livres pour vingt mille livres!

— Et à un mois, comprends bien.

— Comment, à un mois?

— Oui, je ne te demande qu’un mois.

— Monsieur, dit généreusement Planchet, je vous donne six semaines.

— Merci, répondit fort civilement le mousquetaire.

Après quoi, les deux associés relurent l’acte.

— C’est parfait, monsieur, dit Planchet, et feu M. Coquenard, le

premier époux de Mme la baronne du Vallon, n’aurait pas fait mieux.

— Tu trouves? Eh bien! alors, signons.

Et tous deux apposèrent leur parafe.

— De cette façon, dit d’Artagnan, je n’aurai obligation à personne.

— Mais moi, j’aurai obligation à vous, dit Planchet.

— Non, car si tendrement que j’y tienne, Planchet, je puis laisser ma

peau là-bas, et tu perdras tout. À propos, peste! cela me fait penser

au principal, une clause indispensable, je l’écris: «Dans le cas où M.

d’Artagnan succomberait à l’œuvre; la liquidation se trouvera faite et

le sieur Planchet donne dès à présent quittance à l’ombre de messire

d’Artagnan des vingt mille livres par lui versées dans la caisse de

ladite association.»

Cette dernière clause fit froncer le sourcil à Planchet; mais lorsqu’il

vit l’œil si brillant, la main si musculeuse, l’échine si souple et

si robuste de son associé, il reprit courage, et sans regret, haut la

main, il ajouta un trait à son parafe. D’Artagnan en fit autant. Ainsi

fut rédigé le premier acte de société connu; peut-être a-t-on un peu

abusé depuis de la forme et du fond.

— Maintenant, dit Planchet en versant un dernier verre de vin d’Anjou à

d’Artagnan, maintenant, allez dormir, mon cher maître.

— Non pas, répliqua d’Artagnan, car le plus difficile maintenant reste

à faire, et je vais rêver à ce plus difficile.

— Bah! dit Planchet, j’ai si grande confiance en vous, monsieur

d’Artagnan, que je ne donnerais pas mes cent mille livres pour

quatre-vingt-dix mille.

— Et le diable m’emporte! dit d’Artagnan, je crois que tu aurais raison.

Sur quoi d’Artagnan prit une chandelle, monta à sa chambre et se coucha.

Chapitre XXI — Où d’Artagnan se prépare à voyager pour la maison

Planchet et Compagnie

D’Artagnan rêva si bien toute la nuit, que son plan fut arrêté dès le

lendemain matin.

— Voilà! dit-il en se mettant sur son séant dans son lit et en

appuyant son coude sur son genou et son menton dans sa main, voilà! Je

chercherai quarante hommes bien sûrs et bien solides, recrutés parmi

des gens un peu compromis, mais ayant des habitudes de discipline. Je

leur promettrai cinq cents livres pour un mois, s’ils reviennent; rien,

s’ils ne reviennent pas, ou moitié pour leurs collatéraux. Quant à la

nourriture et au logement, cela regarde les Anglais, qui ont des bœufs

au pâturage, du lard au saloir, des poules au poulailler et du grain en

grange. Je me présenterai au général Monck avec ce corps de troupe. Il

m’agréera. J’aurai sa confiance, et j’en abuserai le plus vite possible.

Mais, sans aller plus loin, d’Artagnan secoua la tête et s’interrompit.

— Non, dit-il, je n’oserais raconter cela à Athos; le moyen est

donc peu honorable. Il faut user de violence, continua-t-il, il le

faut bien certainement, sans avoir en rien engagé ma loyauté. Avec

quarante hommes je courrai la campagne comme partisan. Oui, mais si je

rencontre, non pas quarante mille Anglais, comme disait Planchet, mais

purement et simplement quatre cents? Je serai battu, attendu que, sur

mes quarante guerriers, il s’en trouvera dix au moins de véreux, dix

qui se feront tuer tout de suite par bêtise.

«Non, en effet, impossible d’avoir quarante hommes sûrs; cela n’existe

pas. Il faut savoir se contenter de trente. Avec dix hommes de moins

j’aurai le droit d’éviter la rencontre à main armée, à cause du petit

nombre de mes gens, et si la rencontre a lieu, mon choix est bien plus

certain sur trente hommes que sur quarante. En outre, j’économise cinq

mille francs, c’est-à-dire le huitième de mon capital, cela en vaut la

peine. C’est dit, j’aurai donc trente hommes. Je les diviserai en trois

bandes, nous nous éparpillerons dans le pays avec injonction de nous

réunir à un moment donné; de cette façon, dix par dix, nous ne donnons

pas le moindre soupçon, nous passons inaperçus. Oui, oui, trente, c’est

un merveilleux nombre. Il y a trois dizaines; trois, ce nombre divin.

Et puis, vraiment, une compagnie de trente hommes, lorsqu’elle sera

réunie, cela aura encore quelque chose d’imposant. Ah! malheureux que

je suis, continua d’Artagnan, il faut trente chevaux; c’est ruineux.

Où diable avais-je la tête en oubliant les chevaux? On ne peut songer

cependant à faire un coup pareil sans chevaux. Eh bien! soit! ce

sacrifice, nous le ferons, quitte à prendre les chevaux dans le pays;

ils n’y sont pas mauvais, d’ailleurs.

«Mais j’oubliais, peste! trois bandes, cela nécessite trois

commandants, voilà la difficulté: sur les trois commandants, j’en

ai déjà un, c’est moi; oui, mais les deux autres coûteront à eux

seuls presque autant d’argent que tout le reste de la troupe. Non,

décidément, il ne faudrait qu’un seul lieutenant.

«En ce cas, alors, je réduirai ma troupe à vingt hommes. Je sais bien

que c’est peu, vingt hommes; mais puisque avec trente j’étais décidé

à ne pas chercher les coups, je le serai bien plus encore avec vingt.

Vingt, c’est un compte rond; cela d’ailleurs réduit de dix le nombre

des chevaux, ce qui est une considération; et alors, avec un bon

lieutenant...

«Mordieu! ce que c’est pourtant que patience et calcul! N’allais-je pas

m’embarquer avec quarante hommes, et voilà maintenant que je me réduis

à vingt pour un égal succès. Dix mille livres d’épargnées d’un seul

coup et plus de sûreté, c’est bien cela. Voyons à cette heure: il ne

s’agit plus que de trouver ce lieutenant; trouvons-le donc, et après...

Ce n’est pas facile, il me le faut brave et bon, un second moi-même.

«Oui, mais un lieutenant aura mon secret, et comme ce secret vaut un

million et que je ne paierai à mon homme que mille livres, quinze cents

livres au plus, mon homme vendra le secret à Monck. Pas de lieutenant,

mordioux! D’ailleurs, cet homme fût-il muet comme un disciple de

Pythagore, cet homme aura bien dans la troupe un soldat favori dont il

fera son sergent; le sergent pénétrera le secret du lieutenant, au cas

où celui-ci sera honnête et ne voudra pas le vendre.

«Alors le sergent, moins probe et moins ambitieux, donnera le tout pour

cinquante mille livres. Allons, allons! c’est impossible! Décidément

le lieutenant est impossible. Mais alors plus de fractions, je ne puis

diviser ma troupe en deux et agir sur deux points à la fois sans un

autre moi-même qui...Mais à quoi bon agir sur deux points, puisque

nous n’avons qu’un homme à prendre? À quoi bon affaiblir un corps en

mettant la droite ici, la gauche là? Un seul corps, mordioux! un seul,

et commandé par d’Artagnan; très bien! Mais vingt hommes marchant d’une

bande sont suspects à tout le monde; il ne faut pas qu’on voie vingt

cavaliers marcher ensemble, autrement on leur détache une compagnie

qui demande le mot d’ordre, et qui, sur l’embarras qu’on éprouve à

le donner, fusille M. d’Artagnan et ses hommes comme des lapins. Je

me réduis donc à dix hommes; de cette façon; j’agis simplement et

avec unité; je serai forcé à la prudence, ce qui est la moitié de la

réussite dans une affaire du genre de celle que j’entreprends: le

grand nombre m’eût entraîné à quelque folie peut-être. Dix chevaux

ne sont plus rien à acheter ou à prendre, Oh! excellente idée et

quelle tranquillité parfaite elle fait passer dans mes veines! Plus de

soupçons, plus de mots d’ordre, plus de danger. Dix hommes, ce sont

des valets ou des commis. Dix hommes conduisant dix chevaux chargés de

marchandises quelconques sont tolérés, bien reçus partout.

«Dix hommes voyagent pour le compte de la maison Planchet et Cie,

de France. Il n’y a rien à dire. Ces dix hommes, vêtus comme des

manœuvriers, ont un bon couteau de chasse, un bon mousqueton à la

croupe du cheval, un bon pistolet dans la fonte. Ils ne se laissent

jamais inquiéter, parce qu’ils n’ont pas de mauvais desseins. Ils sont

peut-être au fond un peu contrebandiers, mais qu’est-ce que cela fait?

la contrebande n’est pas comme la polygamie, un cas pendable. Le pis

qui puisse nous arriver, c’est qu’on confisque nos marchandises.

«Les marchandises confisquées, la belle affaire! Allons, allons, c’est

un plan superbe. Dix hommes seulement, dix hommes que j’engagerai

pour mon service, dix hommes qui seront résolus comme quarante, qui

me coûteront comme quatre, et à qui, pour plus grande sûreté, je

n’ouvrirai pas la bouche de mon dessein, et à qui je dirai seulement:

«Mes amis, il y a un coup à faire.» De cette façon, Satan sera bien

malin s’il me joue un de ses tours. Quinze mille livres d’économisées!

c’est superbe sur vingt.

Ainsi réconforté par son industrieux calcul, d’Artagnan s’arrêta à ce

plan et résolut de n’y plus rien changer. Il avait déjà, sur une liste

fournie par son intarissable mémoire, dix hommes illustres parmi les

chercheurs d’aventures, maltraités par la fortune ou inquiétés par la

justice. Sur ce, d’Artagnan se leva et se mit en quête à l’instant

même, en invitant Planchet à ne pas l’attendre à déjeuner, et même

peut-être à dîner. Un jour et demi passé à courir certains bouges

de Paris lui suffit pour sa récolte, et sans faire communiquer les

uns avec les autres ses aventuriers, il avait colligé, collectionné,

réuni en moins de trente heures une charmante collection de mauvais

visages parlant un français moins pur que l’anglais dont ils allaient

se servir. C’étaient pour la plupart des gardes dont d’Artagnan avait

pu apprécier le mérite en différentes rencontres, et que l’ivrognerie,

des coups d’épée malheureux, des gains inespérés au jeu ou les réformes

économiques de M. de Mazarin avaient forcés de chercher l’ombre et

la solitude, ces deux grands consolateurs des âmes incomprises et

froissées. Ils portaient sur leur physionomie et dans leurs vêtements

les traces des peines de cœur qu’ils avaient éprouvées. Quelques-uns

avaient le visage déchiré; tous avaient des habits en lambeaux.

D’Artagnan soulagea le plus pressé de ces misères fraternelles avec une

sage distribution des écus de la société; puis ayant veillé à ce que

ces écus fussent employés à l’embellissement physique de la troupe,

il assigna rendez-vous à ses recrues dans le nord de la France, entre

Berghes et Saint-Omer. Six jours avaient été donnés pour tout terme, et

d’Artagnan connaissait assez la bonne volonté, la belle humeur et la

probité relative de ces illustres engagés, pour être certain que pas un

d’eux ne manquerait à l’appel. Ces ordres donnés, ce rendez-vous pris,

il alla faire ses adieux à Planchet, qui lui demanda des nouvelles de

son armée. D’Artagnan ne jugea point à propos de lui faire part de la

réduction qu’il avait faite dans son personnel; il craignait d’entamer

par cet aveu la confiance de son associé. Planchet se réjouit fort

d’apprendre que l’armée était toute levée, et que lui, Planchet, se

trouvait une espèce de roi de compte à demi qui, de son trône-comptoir,

soudoyait un corps de troupes destiné à guerroyer contre la perfide

Albion, cette ennemie de tous les cœurs vraiment français. Planchet

compta donc en beaux louis doubles vingt mille livres à d’Artagnan,

pour sa part à lui, Planchet, et vingt autres mille livres, toujours en

beaux louis doubles, pour la part de d’Artagnan. D’Artagnan mit chacun

des vingt mille francs dans un sac et pesant chaque sac de chaque main:

— C’est bien embarrassant, cet argent, mon cher Planchet, dit-il;

sais-tu que cela pèse plus de trente livres?

— Bah! votre cheval portera cela comme une plume.

D’Artagnan secoua la tête.

— Ne me dis pas de ces choses-là, Planchet; un cheval surchargé de

trente livres, après le portemanteau et le cavalier, ne passe plus si

facilement une rivière, ne franchit plus si légèrement un mur ou un

fossé, et plus de cheval, plus de cavalier. Il est vrai que tu ne sais

pas cela, toi, Planchet, qui as servi toute ta vie dans l’infanterie.

— Alors, monsieur, comment faire? dit Planchet vraiment embarrassé.

— Écoute, dit d’Artagnan, je paierai mon armée à son retour dans ses

foyers. Garde-moi ma moitié de vingt mille livres, que tu feras valoir

pendant ce temps-là.

— Et ma moitié à moi? dit Planchet.

— Je l’emporte.

— Votre confiance m’honore, dit Planchet; mais si vous ne revenez pas?

— C’est possible, quoique la chose soit peu vraisemblable, Alors,

Planchet, pour le cas où je ne reviendrais pas, donne-moi une plume

pour que je fasse mon testament.

D’Artagnan prit une plume, du papier et écrivit sur une simple feuille:

«Moi, d’Artagnan, je possède vingt mille livres économisées sou à sou

depuis trente-trois ans que je suis au service de Sa Majesté le roi de

France. J’en donne cinq mille à Athos, cinq mille à Porthos, cinq mille

à Aramis, pour qu’ils les donnent, en mon nom et aux leurs, à mon petit

ami Raoul, vicomte de Bragelonne. Je donne les cinq mille dernières à

Planchet, pour qu’il distribue avec moins de regret les quinze mille

autres à mes amis.

«En fin de quoi j’ai signé les présentes.

«D’Artagnan.

Planchet paraissait fort curieux de savoir ce qu’avait écrit d’Artagnan.

— Tiens, dit le mousquetaire à Planchet, lis.

Aux dernières lignes, les larmes vinrent aux yeux de Planchet.

— Vous croyez que je n’eusse pas donné l’argent sans cela? Alors, je ne

veux pas de vos cinq mille livres.

D’Artagnan sourit.

— Accepte, Planchet, accepte, et de cette façon tu ne perdras que

quinze mille francs au lieu de vingt, et tu ne seras pas tenté de faire

affront à la signature de ton maître et ami, en cherchant à ne rien

perdre du tout.

Comme il connaissait le cœur des hommes et des épiciers, ce cher M.

d’Artagnan! Ceux qui ont appelé fou Don Quichotte, parce qu’il marchait

à la conquête d’un empire avec le seul Sancho, son écuyer, et ceux

qui ont appelé fou Sancho, parce qu’il marchait avec son maître à la

conquête du susdit empire, ceux-là certainement n’eussent point porté

un autre jugement sur d’Artagnan et Planchet.

Cependant le premier passait pour un esprit subtil parmi les plus

fins esprits de la cour de France. Quant au second, il s’était acquis

à bon droit la réputation d’une des plus fortes cervelles parmi les

marchands épiciers de la rue des Lombards, par conséquent de Paris, par

conséquent de France.

Or, à n’envisager ces deux hommes qu’au point de vue de tous les

hommes, et les moyens à l’aide desquels ils comptaient remettre un roi

sur son trône que comparativement aux autres moyens, le plus mince

cerveau du pays où les cerveaux sont les plus minces se fût révolté

contre l’outrecuidance du lieutenant et la stupidité de son associé.

Heureusement d’Artagnan n’était pas homme à écouter les sornettes qui

se débitaient autour de lui, ni les commentaires que l’on faisait

sur lui. Il avait adopté la devise: «Faisons bien et laissons dire.»

Planchet, de son côté, avait adopté celle-ci: «Laissons faire et ne

disons rien.» Il en résultait que, selon l’habitude de tous les génies

supérieurs, ces deux hommes se flattaient _intra pectus_ d’avoir raison

contre tous ceux qui leur donnaient tort.

Pour commencer, d’Artagnan se mit en route par le plus beau temps du

monde, sans nuages au ciel, sans nuages à l’esprit, joyeux et fort,

calme et décidé, gros de sa résolution, et par conséquent portant

avec lui une dose décuple de ce fluide puissant que les secousses de

l’âme font jaillir des nerfs et qui procurent à la machine humaine

une force et une influence dont les siècles futurs se rendront, selon

toute probabilité, plus arithmétiquement compte que nous ne pouvons

le faire aujourd’hui. Il remonta, comme aux temps passés, cette route

féconde en aventures qui l’avait conduit à Boulogne et qu’il faisait

pour la quatrième fois. Il put presque, chemin faisant, reconnaître

la trace de son pas sur le pavé et celle de son poing sur les portes

des hôtelleries; sa mémoire, toujours active et présente, ressuscitait

alors cette jeunesse que n’eût, trente ans après, démentie ni son

grand cœur ni son poignet d’acier. Quelle riche nature que celle de

cet homme! Il avait toutes les passions, tous les défauts, toutes les

faiblesses, et l’esprit de contrariété familier à son intelligence

changeait toutes ces imperfections en des qualités correspondantes.

D’Artagnan, grâce à son imagination sans cesse errante, avait peur

d’une ombre, et honteux d’avoir eu peur, il marchait à cette ombre, et

devenait alors extravagant de bravoure si le danger était réel; aussi,

tout en lui était émotions et partant jouissance. Il aimait fort la

société d’autrui, mais jamais ne s’ennuyait dans la sienne, et plus

d’une fois, si on eût pu l’étudier quand il était seul, on l’eût vu

rire des quolibets qu’il se racontait à lui-même ou des bouffonnes

imaginations qu’il se créait justement cinq minutes avant le moment où

devait venir l’ennui.

D’Artagnan ne fut pas peut-être aussi gai cette fois qu’il l’eût été

avec la perspective de trouver quelques bons amis à Calais au lieu de

celle qu’il avait d’y rencontrer les dix sacripants; mais cependant la

mélancolie ne le visita point plus d’une fois par jour, et ce fut cinq

visites à peu près qu’il reçut de cette sombre déité avant d’apercevoir

la mer à Boulogne, encore les visites furent-elles courtes.

Mais, une fois là, d’Artagnan se sentit près de l’action, et tout autre

sentiment que celui de la confiance disparut, pour ne plus jamais

revenir. De Boulogne, il suivit la côte jusqu’à Calais. Calais était

le rendez-vous général, et dans Calais il avait désigné à chacun de

ses enrôlés l’hôtellerie du Grand-Monarque, où la vie n’était point

chère, où les matelots faisaient la chaudière, où les hommes d’épée, à

fourreau de cuir, bien entendu, trouvaient gîte, table, nourriture, et

toutes les douceurs de la vie enfin, à trente sous par jour. D’Artagnan

se proposait de les surprendre en flagrant délit de vie errante, et de

juger par la première apparence s’il fallait compter sur eux comme sur

de bons compagnons.

Il arriva le soir, à quatre heures et demie, à Calais.

Le vicomte de Bragelonne, Tome I. · 第 19 / 56 题