Votre affectionné, Louis.»

Le roi relut la lettre, puis il la scella lui-même.

— Cette lettre à M. le cardinal, dit-il.

Le gentilhomme partit. À la porte de Mazarin, il rencontra Bernouin qui

attendait avec anxiété.

— Eh bien? demanda le valet de chambre du ministre.

— Monsieur, dit le gentilhomme, voici une lettre pour Son Éminence.

— Une lettre! Ah! nous nous y attendions, après le petit voyage de ce

matin.

— Ah! vous saviez que Sa Majesté...

— En qualité de Premier ministre, il est des devoirs de notre charge de

tout savoir. Et Sa Majesté prie, supplie, je présume?

— Je ne sais, mais il a soupiré bien des fois en l’écrivant.

— Oui, oui, oui, nous savons ce que cela veut dire. On soupire de

bonheur comme de chagrin, monsieur.

— Cependant, le roi n’avait pas l’air fort heureux en revenant,

monsieur.

— Vous n’aurez pas bien vu. D’ailleurs, vous n’avez vu Sa Majesté qu’au

retour, puisqu’elle n’était accompagnée que de son seul lieutenant des

gardes. Mais moi, j’avais le télescope de Son Éminence, et je regardais

quand elle était fatiguée. Tous deux pleuraient, j’en suis sûr.

— Eh bien! était-ce aussi de bonheur qu’ils pleuraient?

— Non, mais d’amour, et ils se juraient mille tendresses que le roi ne

demande pas mieux que de tenir. Or, cette lettre est un commencement

d’exécution.

— Et que pense Son Éminence de cet amour, qui, d’ailleurs, n’est un

secret pour personne?

Bernouin prit le bras du messager de Louis, et tout en montant

l’escalier:

— Confidentiellement, répliqua-t-il à demi-voix, Son Éminence s’attend

au succès de l’affaire. Je sais bien que nous aurons la guerre avec

l’Espagne; mais bah! la guerre satisfera la noblesse. M. le cardinal

d’ailleurs dotera royalement, et même plus que royalement, sa nièce. Il

y aura de l’argent, des fêtes et des coups; tout le monde sera content.

— Eh bien! à moi, répondit le gentilhomme en hochant la tête, il me

semble que voici une lettre bien légère pour contenir tout cela.

— Ami, répondit Bernouin, je suis sûr de ce que je dis; M. d’Artagnan

m’a tout conté.

— Bon! et qu’a-t-il dit? voyons!

— Je l’ai abordé pour lui demander des nouvelles de la part du

cardinal, sans découvrir nos desseins, bien entendu, car M. d’Artagnan

est un fin limier.

«— Mon cher monsieur Bernouin, a-t-il répondu, le roi est amoureux fou

de Mlle de Mancini. Voilà tout ce que je puis vous dire.

«— Eh! lui ai-je demandé, est-ce donc à ce point que vous le croyez

capable de passer outre aux desseins de Son Éminence?

«— Ah! ne m’interrogez pas; je crois le roi capable de tout. Il a une

tête de fer, et ce qu’il veut, il le veut bien. S’il s’est chaussé dans

la cervelle d’épouser Mlle de Mancini, il l’épousera.

«Et là-dessus il m’a quitté et est allé aux écuries, a pris un cheval,

l’a sellé lui-même, a sauté dessus, et est parti comme si le diable

l’emportait.

— De sorte que vous croyez...?

— Je crois que M. le lieutenant des gardes en savait plus qu’il n’en

voulait dire.

— Si bien qu’à votre avis, M. d’Artagnan...

— Court, selon toutes les probabilités, après les exilées pour faire

toutes démarches utiles au succès de l’amour du roi.

En causant ainsi, les deux confidents étaient arrivés à la porte du

cabinet de Son Éminence. Son Éminence n’avait plus la goutte, elle

se promenait avec anxiété dans sa chambre, écoutant aux portes et

regardant aux fenêtres.

Bernouin entra, suivi du gentilhomme qui avait ordre du roi de remettre

la lettre aux mains mêmes de Son Éminence.

Mazarin prit la lettre; mais avant de l’ouvrir il se composa un sourire

de circonstance, maintien commode pour voiler les émotions de quelque

genre qu’elles fussent. De cette façon, quelle que fût l’impression

qu’il reçût de la lettre, aucun reflet de cette impression ne transpira

sur son visage.

— Eh bien! dit-il lorsqu’il eut lu et relu la lettre, à merveille,

monsieur. Annoncez au roi que je le remercie de son obéissance aux

désirs de la reine mère, et que je vais tout faire pour accomplir sa

volonté.

Le gentilhomme sortit. À peine la porte avait-elle été refermée, que le

cardinal, qui n’avait pas de masque pour Bernouin, ôta celui dont il

venait momentanément de couvrir sa physionomie, et avec sa plus sombre

expression:

— Appelez M. de Brienne, dit-il.

Le secrétaire entra cinq minutes après.

— Monsieur, lui dit Mazarin, je viens de rendre un grand service à la

monarchie, le plus grand que je lui aie jamais rendu. Vous porterez

cette lettre, qui en fait foi, chez Sa Majesté la reine mère, et

lorsqu’elle vous l’aura rendue, vous la logerez dans le carton B, qui

est plein de documents et de pièces relatives à mon service.

Brienne partit, et comme cette lettre si intéressante était décachetée,

il ne manqua pas de la lire en chemin. Il va sans dire que Bernouin,

qui était bien avec tout le monde, s’approcha assez près du secrétaire

pour pouvoir lire par-dessus son épaule. La nouvelle se répandit dans

le château avec tant de rapidité, que Mazarin craignit un instant

qu’elle ne parvînt aux oreilles de la reine avant que M. de Brienne

lui remît la lettre de Louis XIV. Un moment après, tous les ordres

étaient donnés pour le départ, et M. de Condé, ayant été saluer le roi

à son lever prétendu, inscrivait sur ses tablettes la ville de Poitiers

comme lieu de séjour et de repos pour Leurs Majestés. Ainsi se dénouait

en quelques instants une intrigue qui avait occupé sourdement toutes

les diplomaties de l’Europe. Elle n’avait eu cependant pour résultat

bien clair et bien net que de faire perdre à un pauvre lieutenant de

mousquetaires sa charge et sa fortune. Il est vrai qu’en échange il

gagnait sa liberté.

Nous saurons bientôt comment M. d’Artagnan profita de la sienne. Pour

le moment, si le lecteur le permet, nous devons revenir à l’Hôtellerie

des Médicis, dont une fenêtre venait de s’ouvrir au moment même où les

ordres se donnaient au château pour le départ du roi. Cette fenêtre

qui s’ouvrait était celle d’une des chambres de Charles. Le malheureux

prince avait passé la nuit à rêver, la tête dans ses deux mains et

les coudes sur une table, tandis que Parry, informe et vieux, s’était

endormi dans un coin, fatigué de corps et d’esprit.

Singulière destinée que celle de ce serviteur fidèle, qui voyait

recommencer pour la deuxième génération l’effrayante série de malheurs

qui avaient pesé sur la première. Quand Charles II eut bien pensé à la

nouvelle défaite qu’il venait d’éprouver, quand il eut bien compris

l’isolement complet dans lequel il venait de tomber en voyant fuir

derrière lui sa nouvelle espérance, il fut saisi comme d’un vertige et

tomba renversé dans le large fauteuil au bord duquel il était assis.

Alors Dieu prit en pitié le malheureux prince et lui envoya le sommeil,

frère innocent de la mort. Il ne s’éveilla donc qu’à six heures et

demie, c’est-à-dire quand le soleil resplendissait déjà dans sa chambre

et que Parry, immobile dans la crainte de le réveiller, considérait

avec une profonde douleur les yeux de ce jeune homme déjà rougis par

la veille, ses joues déjà pâlies par la souffrance et les privations.

Enfin le bruit de quelques chariots pesants qui descendaient vers la

Loire réveilla Charles. Il se leva, regarda autour de lui comme un

homme qui a tout oublié, aperçut Parry, lui serra la main, et lui

commanda de régler la dépense avec maître Cropole.

Maître Cropole, forcé de régler ses comptes avec Parry, s’en acquitta,

il faut le dire, en homme honnête; il fit seulement sa remarque

habituelle, c’est-à-dire que les deux voyageurs n’avaient pas mangé, ce

qui avait le double désavantage d’être humiliant pour sa cuisine et de

le forcer de demander le prix d’un repas non employé, mais néanmoins

perdu.

Parry ne trouva rien à redire et paya.

— J’espère, dit le roi, qu’il n’en aura pas été de même des chevaux. Je

ne vois pas qu’ils aient mangé à votre compte, et ce serait malheureux

pour des voyageurs qui, comme nous, ont une longue route à faire de

trouver des chevaux affaiblis.

Mais Cropole, à ce doute, prit son air de majesté, et répondit que la

crèche des Médicis n’était pas moins hospitalière que son réfectoire.

Le roi monta donc à cheval, son vieux serviteur en fit autant, et tous

deux prirent la route de Paris sans avoir presque rencontré personne

sur leur chemin, dans les rues et dans les faubourgs de la ville.

Pour le prince, le coup était d’autant plus cruel que c’était un nouvel

exil. Les malheureux s’attachent aux moindres espérances, comme les

heureux aux plus grands bonheurs, et lorsqu’il faut quitter le lieu

où cette espérance leur a caressé le cœur, ils éprouvent le mortel

regret que ressent le banni lorsqu’il met le pied sur le vaisseau

qui doit l’emporter pour l’emmener en exil. C’est apparemment que le

cœur déjà blessé tant de fois souffre de la moindre piqûre; c’est

qu’il regarde comme un bien l’absence momentanée du mal, qui n’est

seulement que l’absence de la douleur; c’est qu’enfin, dans les plus

terribles infortunes, Dieu a jeté l’espérance comme cette goutte d’eau

que le mauvais riche en enfer demandait à Lazare. Un instant même

l’espérance de Charles II avait été plus qu’une fugitive joie. C’était

lorsqu’il s’était vu bien accueilli par son frère Louis. Alors elle

avait pris un corps et s’était faite réalité; puis tout à coup le refus

de Mazarin avait fait descendre la réalité factice à l’état de rêve.

Cette promesse de Louis XIV sitôt reprise n’avait été qu’une dérision.

Dérision comme sa couronne, comme son sceptre, comme ses amis, comme

tout ce qui avait entouré son enfance royale et qui avait abandonné

sa jeunesse proscrite. Dérision! tout était dérision pour Charles II,

hormis ce repos froid et noir que lui promettait la mort.

Telles étaient les idées du malheureux prince alors que, couché sur son

cheval dont il abandonnait les rênes, il marchait sous le soleil chaud

et doux du mois de mai, dans lequel la sombre misanthropie de l’exilé

voyait une dernière insulte à sa douleur.

Chapitre XVI — _Remember_!

Un cavalier qui passait rapidement sur la route remontant vers Blois,

qu’il venait de quitter depuis une demi-heure à peu près, croisa les

deux voyageurs, et, tout pressé qu’il était, leva son chapeau en

passant près d’eux. Le roi fit à peine attention à ce jeune homme,

car ce cavalier qui les croisait était un jeune homme de vingt-quatre

à vingt-cinq ans, lequel, se retournant parfois, faisait des signes

d’amitié à un homme debout devant la grille d’une belle maison blanche

et rouge, c’est-à-dire de briques et de pierres, à toit d’ardoises,

située à gauche de la route que suivait le prince.

Cet homme, vieillard grand et maigre, à cheveux blancs, nous parlons de

celui qui se tenait près de la grille, cet homme répondait aux signaux

que lui faisait le jeune homme par des signes d’adieu aussi tendres

que les eût faits un père. Le jeune homme finit par disparaître au

premier tournant de la route bordée de beaux arbres, et le vieillard

s’apprêtait à rentrer dans la maison, lorsque les deux voyageurs,

arrivés en face de cette grille, attirèrent son attention.

Le roi, nous l’avons dit, cheminait la tête baissée, les bras inertes,

se laissant aller au pas et presque au caprice de son cheval; tandis

que Parry, derrière lui, pour se mieux laisser pénétrer de la tiède

influence du soleil, avait ôté son chapeau et promenait ses regards

à droite et à gauche du chemin. Ses yeux se rencontrèrent avec ceux

du vieillard adossé à la grille, et qui, comme s’il eût été frappé de

quelque spectacle étrange, poussa une exclamation et fit un pas vers

les deux voyageurs. De Parry, ses yeux se portèrent immédiatement au

roi, sur lequel ils s’arrêtèrent un instant.

Cet examen, si rapide qu’il fût, se refléta à l’instant même d’une

façon visible sur les traits du grand vieillard; car à peine eut-il

reconnu le plus jeune des voyageurs, et nous disons reconnu, car il

n’y avait qu’une reconnaissance positive qui pouvait expliquer un

pareil acte; à peine, disons-nous, eut-il reconnu le plus jeune des

deux voyageurs, qu’il joignit d’abord les mains avec une respectueuse

surprise, et, levant son chapeau de sa tête, salua si profondément

qu’on eût dit qu’il s’agenouillait.

Cette démonstration, si distrait ou plutôt si plongé que fût le roi

dans ses réflexions, attira son attention à l’instant même. Charles,

arrêtant donc son cheval et se retournant vers Parry:

— Mon Dieu! Parry, dit-il, quel est donc cet homme qui me salue ainsi?

Me connaîtrait-il, par hasard?

Parry, tout agité, tout pâle, avait déjà poussé son cheval du côté de

la grille.

— Ah! Sire, dit-il en s’arrêtant tout à coup à cinq ou six pas du

vieillard toujours agenouillé, Sire, vous me voyez saisi d’étonnement,

car il me semble que je reconnais ce brave homme. Eh! oui, c’est bien

lui-même. Votre Majesté permet que je lui parle?

— Sans doute.

— Est-ce donc vous, monsieur Grimaud? demanda Parry.

— Oui, moi, dit le grand vieillard en se redressant, mais sans rien

perdre de son attitude respectueuse.

— Sire, dit alors Parry, je ne m’étais pas trompé, cet homme est le

serviteur du comte de La Fère, et le comte de La Fère, si vous vous en

souvenez, est ce digne gentilhomme dont j’ai si souvent parlé à Votre

Majesté, que le souvenir doit en être resté, non seulement dans son

esprit, mais encore dans son cœur.

— Celui qui assista le roi mon père à ses derniers moments? demanda

Charles.

Et Charles tressaillit visiblement à ce souvenir.

— Justement, Sire.

— Hélas! dit Charles.

Puis, s’adressant à Grimaud, dont les yeux vifs et intelligents

semblaient chercher à deviner sa pensée:

— Mon ami, demanda-t-il, votre maître, M. le comte de La Fère,

habiterait-il dans les environs?

— Là, répondit Grimaud en désignant de son bras étendu en arrière la

grille de la maison blanche et rouge.

— Et M. le comte de La Fère est chez lui en ce moment?

— Au fond, sous les marronniers.

— Parry, dit le roi, je ne veux pas manquer cette occasion si précieuse

pour moi de remercier le gentilhomme auquel notre maison doit un si bel

exemple de dévouement et de générosité. Tenez mon cheval, mon ami, je

vous prie.

Et jetant la bride aux mains de Grimaud, le roi entra tout seul chez

Athos, comme un égal chez son égal. Charles avait été renseigné par

l’explication si concise de Grimaud, au fond, sous les marronniers; il

laissa donc la maison à gauche et marcha droit vers l’allée désignée.

La chose était facile; la cime de ces grands arbres, déjà couverts de

feuilles et de fleurs, dépassait celle de tous les autres. En arrivant

sous les losanges lumineux et sombres tour à tour qui diapraient le

sol de cette allée, selon le caprice de leurs voûtes plus ou moins

feuillées, le jeune prince aperçut un gentilhomme qui se promenait

les bras derrière le dos et paraissant plongé dans une sereine

rêverie. Sans doute, il s’était fait souvent redire comment était ce

gentilhomme, car sans hésitation Charles II marcha droit à lui. Au

bruit de ses pas, le comte de La Fère releva la tête, et voyant un

inconnu à la tournure élégante et noble qui se dirigeait de son côté,

il leva son chapeau de dessus sa tête et attendit. À quelques pas de

lui, Charles II, de son côté, mit le chapeau à la main; puis, comme

pour répondre à l’interrogation muette du comte:

— Monsieur le comte, dit-il, je viens accomplir près de vous un devoir.

J’ai depuis longtemps l’expression d’une reconnaissance profonde à vous

apporter. Je suis Charles II, fils de Charles Stuart, qui régna sur

l’Angleterre et mourut sur l’échafaud.

À ce nom illustre, Athos sentit comme un frisson dans ses veines; mais

à la vue de ce jeune prince debout, découvert devant lui et lui tendant

la main deux larmes vinrent un instant troubler le limpide azur de ses

beaux yeux.

Il se courba respectueusement; mais le prince lui prit la main:

— Voyez comme je suis malheureux, monsieur le comte, dit Charles; il

a fallu que ce fût le hasard qui me rapprochât de vous. Hélas! ne

devrais-je pas avoir près de moi les gens que j’aime et que j’honore,

tandis que j’en suis réduit à conserver leurs services dans mon cœur

et leurs noms dans ma mémoire, si bien que sans votre serviteur, qui a

reconnu le mien, je passais devant votre porte comme devant celle d’un

étranger.

— C’est vrai, dit Athos, répondant avec la voix à la première partie de

la phrase du prince, et avec un salut à la seconde; c’est vrai, Votre

Majesté a vu de biens mauvais jours.

— Et les plus mauvais, hélas! répondit Charles, sont peut-être encore à

venir.

— Sire, espérons!

— Comte, comte! continua Charles en secouant la tête, j’ai espéré

jusqu’à hier soir, et c’était d’un bon chrétien, je vous le jure. Athos

regarda le roi comme pour l’interroger.

— Oh! l’histoire est facile à raconter, dit Charles II: proscrit,

dépouillé, dédaigné, je me suis résolu, malgré toutes mes répugnances,

à tenter une dernière fois la fortune. N’est-il pas écrit là-haut que,

pour notre famille, tout bonheur et tout malheur viennent éternellement

de la France! Vous en savez quelque chose, vous, monsieur, qui êtes un

des Français que mon malheureux père trouva au pied de son échafaud

le jour de sa mort, après les avoir trouvés à sa droite les jours de

bataille.

— Sire, dit modestement Athos, je n’étais pas seul, et mes compagnons

et moi avons fait, dans cette circonstance, notre devoir de

gentilshommes, et voilà tout. Mais Votre Majesté allait me faire

l’honneur de me raconter...

— C’est vrai. J’avais la protection, pardon de mon hésitation, comte,

mais pour un Stuart, vous comprendrez cela, vous qui comprenez toutes

choses, le mot est dur à prononcer, j’avais, dis-je, la protection de

mon cousin le stathouder de Hollande; mais, sans l’intervention, ou

tout au moins sans l’autorisation de la France, le stathouder ne veut

pas prendre d’initiative. Je suis donc venu demander cette autorisation

au roi de France, qui m’a refusé.

— Le roi vous a refusé, Sire!

— Oh! pas lui: toute justice doit être rendue à mon jeune frère Louis;

mais M. de Mazarin.

Athos se mordit les lèvres.

— Vous trouvez peut-être que j’eusse dû m’attendre à ce refus, dit le

roi, qui avait remarqué le mouvement.

— C’était en effet ma pensée, Sire, répliqua respectueusement le comte,

je connais cet Italien de longue main.

— Alors j’ai résolu de pousser la chose à bout et de savoir tout de

suite le dernier mot de ma destinée; j’ai dit à mon frère Louis que,

pour ne compromettre ni la France, ni la Hollande, je tenterais la

fortune moi-même en personne, comme j’ai déjà fait, avec deux cents

gentilshommes, s’il voulait me les donner, et un million, s’il voulait

me le prêter.

— Eh bien! Sire?

— Eh bien! monsieur, j’éprouve en ce moment quelque chose d’étrange,

c’est la satisfaction du désespoir. Il y a dans certaines âmes, et je

viens de m’apercevoir que la mienne est de ce nombre, une satisfaction

réelle dans cette assurance que tout est perdu et que l’heure est enfin

venue de succomber.

— Oh! j’espère, dit Athos, que Votre Majesté n’en est point encore

arrivée à cette extrémité.

— Pour me dire cela, monsieur le comte, pour essayer de raviver

l’espoir dans mon cœur, il faut que vous n’ayez pas bien compris ce

que je viens de vous dire. Je suis venu à Blois, comte, pour demander à

mon frère Louis l’aumône d’un million avec lequel j’avais l’espérance

de rétablir mes affaires, et mon frère Louis m’a refusé. Vous voyez

donc bien que tout est perdu.

— Votre Majesté me permettra-t-elle de lui répondre par un avis

contraire?

— Comment, comte, vous me prenez pour un esprit vulgaire, à ce point

que je ne sache pas envisager ma position?

— Sire, j’ai toujours vu que c’était dans les positions désespérées

qu’éclatent tout à coup les grands revirements de fortune.

— Merci, comte, il est beau de retrouver des cœurs comme le vôtre,

c’est-à-dire assez confiants en Dieu et dans la monarchie pour ne

jamais désespérer d’une fortune royale, si bas qu’elle soit tombée.

«Malheureusement, vos paroles, cher comte, sont comme ces remèdes que

l’on dit souverains et qui cependant, ne pouvant guérir que les plaies

guérissables, échouent contre la mort. Merci de votre persévérance à me

consoler, comte; merci de votre souvenir dévoué, mais je sais à quoi

m’en tenir.

«Rien ne me sauvera maintenant. Et tenez, mon ami, j’étais si bien

convaincu, que je prenais la route de l’exil avec mon vieux Parry; je

retournais savourer mes poignantes douleurs dans ce petit ermitage que

m’offre la Hollande. Là, croyez-moi, comte, tout sera bientôt fini,

et la mort viendra vite; elle est appelée si souvent par ce corps que

ronge l’âme et par cette âme qui aspire aux cieux!

— Votre Majesté a une mère, une sœur, des frères; Votre Majesté est

le chef de la famille, elle doit donc demander à Dieu une longue vie

au lieu de lui demander une prompte mort. Votre Majesté est proscrite,

fugitive, mais elle a son droit pour elle; elle doit donc aspirer aux

combats, aux dangers, aux affaires, et non pas au repos des cieux.

— Comte, dit Charles II avec un sourire d’indéfinissable tristesse,

avez-vous entendu dire jamais qu’un roi ait reconquis son royaume

avec un serviteur de l’âge de Parry et avec trois cents écus que ce

serviteur porte dans sa bourse!

— Non, Sire; mais j’ai entendu dire, et même plus d’une fois, qu’un roi

détrôné reprit son royaume avec une volonté ferme, de la persévérance,

des amis et un million de francs habilement employés.

— Mais vous ne m’avez donc pas compris? Ce million, je l’ai demandé à

mon frère Louis; qui me l’a refusé.

— Sire, dit Athos, Votre Majesté veut-elle m’accorder quelques minutes

encore à écouter attentivement ce qui me reste à lui dire?

Charles II regarda fixement Athos.

— Volontiers, monsieur, dit-il.

— Alors je vais montrer le chemin à Votre Majesté, reprit le comte en

se dirigeant vers la maison.

Et il conduisit le roi vers son cabinet et le fit asseoir.

— Sire, dit-il, Votre Majesté m’a dit tout à l’heure qu’avec l’état

des choses en Angleterre un million lui suffirait pour reconquérir son

royaume?

— Pour le tenter du moins, et pour mourir en roi si je ne réussissais

pas.

— Eh bien! Sire, que Votre Majesté, selon la promesse qu’elle m’a

faite, veuille bien écouter ce qui me reste à lui dire.

Charles fit de la tête un signe d’assentiment Athos marcha droit à

la porte, dont il ferma le verrou après avoir regardé si personne

n’écoutait aux environs, et revint.

— Sire, dit-il, Votre Majesté a bien voulu se souvenir que j’avais

prêté assistance au très noble et très malheureux Charles Ier, lorsque

ses bourreaux le conduisirent de Saint-James à White Hall.

— Oui, certes, je me suis souvenu et me souviendrai toujours.

— Sire, c’est une lugubre histoire à entendre pour un fils, qui sans

doute se l’est déjà fait raconter bien des fois; mais cependant je dois

la redire à Votre Majesté sans en omettre un détail.

— Parlez, monsieur.

— Lorsque le roi votre père monta sur l’échafaud, ou plutôt passa de sa

chambre à l’échafaud dressé hors de sa fenêtre, tout avait été pratiqué

pour sa fuite. Le bourreau avait été écarté, un trou préparé sous le

plancher de son appartement, enfin moi-même j’étais sous la voûte

funèbre que j’entendis tout à coup craquer sous ses pas.

— Parry m’a raconté ces terribles détails, monsieur. Athos s’inclina et

reprit:

— Voici ce qu’il n’a pu vous raconter, Sire, car ce qui suit, s’est

passé entre Dieu, votre père et moi, et jamais la révélation n’en a été

faite, même à mes plus chers amis:

«— Éloigne-toi, dit l’auguste patient au bourreau masqué, ce n’est que

pour un instant, et je sais que je t’appartiens; mais souviens-toi de

ne frapper qu’à mon signal. Je veux faire librement ma prière.

— Pardon, dit Charles II en pâlissant; mais vous, comte, qui savez

tant de détails sur ce funeste événement, de détails qui, comme vous

le disiez tout à l’heure, n’ont été révélés à personne, savez-vous le

nom de ce bourreau infernal, de ce lâche, qui cacha son visage pour

assassiner impunément un roi?

Athos pâlit légèrement.

— Son nom? dit-il; oui, je le sais, mais je ne puis le dire.

— Et ce qu’il est devenu?... car personne en Angleterre n’a connu sa

destinée.

— Il est mort.

— Mais pas mort dans son lit, pas mort d’une mort calme et douce, pas

de la mort des honnêtes gens?

— Il est mort de mort violente, dans une nuit terrible, entre la colère

des hommes et la tempête de Dieu. Son corps percé d’un coup de poignard

a roulé dans les profondeurs de l’océan. Dieu pardonne à son meurtrier!

— Alors, passons, dit le roi Charles II, qui vit que le comte n’en

voulait pas dire davantage.

— Le roi d’Angleterre, après avoir, ainsi que j’ai dit, parlé au

bourreau voilé, ajouta: «Tu ne me frapperas, entends-tu bien? que

lorsque je tendrai les bras en disant: _Remember_!»

— En effet, dit Charles d’une voix sourde, je sais que c’est le dernier

mot prononcé par mon malheureux père. Mais dans quel but, pour qui?

— Pour le gentilhomme français placé sous son échafaud.

— Pour lors à vous, monsieur?

— Oui, Sire, et chacune des paroles qu’il a dites, à travers les

planches de l’échafaud recouvertes d’un drap noir, retentissent encore

à mon oreille. Le roi mit donc un genou en terre.

«— Comte de La Fère, dit-il, êtes-vous là?

«— Oui, Sire, répondis-je.

«Alors le roi se pencha.

Charles II, lui aussi, tout palpitant d’intérêt, tout brûlant de

douleur, se penchait vers Athos pour recueillir une à une les premières

paroles que laisserait échapper le comte. Sa tête effleurait celle

d’Athos.

— Alors, continua le comte, le roi se pencha.

«— Comte de La Fère, dit-il, je n’ai pu être sauvé par toi. Je ne

devais pas l’être. Maintenant, dussé-je commettre un sacrilège, je te

dirai: «Oui, j’ai parlé aux hommes; oui, j’ai parlé à Dieu, et je te

parle à toi le dernier. Pour soutenir une cause que j’ai crue sacrée,

j’ai perdu le trône de mes pères et diverti l’héritage de mes enfants.»

Charles II cacha son visage entre ses mains, et une larme dévorante

glissa entre ses doigts blancs et amaigris.

«— Un million en or me reste, continua le roi. Je l’ai enterré dans les

caves du château de Newcastle au moment où j’ai quitté cette ville.

Charles releva sa tête avec une expression de joie douloureuse qui eût

arraché des sanglots à quiconque connaissait cette immense infortune.

— Un million! murmura-t-il, oh! comte!

«— Cet argent, toi seul sais qu’il existe, fais-en usage quand tu

croiras qu’il en est temps pour le plus grand bien de mon fils aîné. Et

maintenant, comte de La Fère, dites-moi adieu!

«— Adieu, adieu Sire! m’écriai-je.

Charles II se leva et alla appuyer son front brûlant à la fenêtre.

— Ce fut alors, continua Athos, que le roi prononça le mot

«_Remember_!» adressé à moi. Vous voyez, Sire, que je me suis souvenu.

Le roi ne put résister à son émotion. Athos vit le mouvement de ses

deux épaules qui ondulaient convulsivement. Il entendit les sanglots

qui brisaient sa poitrine au passage. Il se tut, suffoqué lui-même par

le flot de souvenirs amers qu’il venait de soulever sur cette tête

royale. Charles II, avec un violent effort, quitta la fenêtre, dévora

ses larmes et revint s’asseoir auprès d’Athos.

— Sire, dit celui-ci, jusqu’aujourd’hui j’avais cru que l’heure n’était

pas encore venue d’employer cette dernière ressource, mais les yeux

fixés sur l’Angleterre, je sentais qu’elle approchait. Demain j’allais

m’informer en quel lieu du monde était Votre Majesté, et j’allais aller

à elle. Elle vient à moi, c’est une indication que Dieu est pour nous.

— Monsieur, dit Charles d’une voix encore étranglée par l’émotion, vous

êtes pour moi ce que serait un ange envoyé par Dieu; vous êtes mon

sauveur suscité de la tombe par mon père lui-même; mais croyez-moi,

depuis dix années les guerres civiles ont passé sur mon pays,

bouleversant les hommes, creusant le sol; il n’est probablement pas

plus resté d’or dans les entrailles de ma terre que d’amour dans les

cœurs de mes sujets.

— Sire, l’endroit où Sa Majesté a enfoui le million est bien connu de

moi, et nul, j’en suis bien certain, n’a pu le découvrir. D’ailleurs le

château de Newcastle est-il donc entièrement écroulé; l’a-t-on démoli

pierre à pierre et déraciné du sol jusqu’à sa dernière fibre?

— Non, il est encore debout, mais en ce moment le général Monck

l’occupe et y campe. Le seul endroit où m’attend un secours, où je

possède une ressource, vous le voyez, est envahi par mes ennemis.

— Le général Monck, Sire, ne peut avoir découvert le trésor dont je

vous parle.

— Oui, mais dois-je aller me livrer à Monck pour le recouvrer, ce

trésor? Ah! vous le voyez donc bien, comte, il faut en finir avec la

destinée, puisqu’elle me terrasse à chaque fois que je me relève. Que

faire avec Parry pour tout serviteur, avec Parry, que Monck a déjà

chassé une fois? Non, non, comte, acceptons ce dernier coup.

— Ce que Votre Majesté ne peut faire, ce que Parry ne peut plus tenter,

croyez-vous que moi je puisse y réussir?

— Vous, vous comte, vous iriez!

— Si cela plaît à Votre Majesté, dit Athos en saluant le roi, oui,

j’irai, Sire.

— Vous si heureux ici, comte!

— Je ne suis jamais heureux, Sire, tant qu’il me reste un devoir à

accomplir, et c’est un devoir suprême que m’a légué le roi votre père

de veiller sur votre fortune et de faire un emploi royal de son argent.

Ainsi, que Votre Majesté me fasse un signe, et je pars avec elle.

— Ah! monsieur, dit le roi, oubliant toute étiquette royale et se

jetant au cou d’Athos, vous me prouvez qu’il y a un Dieu au ciel, et

que ce Dieu envoie parfois des messagers aux malheureux qui gémissent

sur cette terre.

Athos, tout ému de cet élan du jeune homme, le remercia avec un profond

respect, et s’approchant de la fenêtre:

— Grimaud, dit-il, mes chevaux.

— Comment! ainsi, tout de suite? dit le roi. Ah! monsieur, vous êtes,

en vérité, un homme merveilleux.

— Sire! dit Athos, je ne connais rien de plus pressé que le service de

Votre Majesté. D’ailleurs, ajouta-t-il en souriant, c’est une habitude

contractée depuis longtemps au service de la reine votre tante et au

service du roi votre père. Comment la perdrais-je précisément à l’heure

où il s’agit du service de Votre Majesté?

— Quel homme! murmura le roi.

Puis, après un instant de réflexion:

— Mais non, comte, je ne puis vous exposer à de pareilles privations.

Je n’ai rien pour récompenser de pareils services.

— Bah! dit en riant Athos, Votre Majesté me raille, elle a un million.

Ah! que ne suis je riche seulement de la moitié de cette somme,

j’aurais déjà levé un régiment. Mais, Dieu merci! il me reste encore

quelques rouleaux d’or et quelques diamants de famille. Votre Majesté,

je l’espère, daignera partager avec un serviteur dévoué.

— Avec un ami. Oui, comte, mais à condition qu’à son tour cet ami

partagera avec moi plus tard.

— Sire, dit Athos en ouvrant une cassette, de laquelle il tira de

l’or et des bijoux, voilà maintenant que nous sommes trop riches.

Heureusement que nous nous trouverons quatre contre les voleurs.

La joie fit affluer le sang aux joues pâles de Charles II. Il vit

s’avancer jusqu’au péristyle deux chevaux d’Athos, conduits par

Grimaud, qui s’était déjà botté pour la route.

— Blaisois, cette lettre au vicomte de Bragelonne. Pour tout le monde,

je suis allé à Paris. Je vous confie la maison, Blaisois.

Blaisois s’inclina, embrassa Grimaud et ferma la grille.

Le vicomte de Bragelonne, Tome I. · 第 17 / 56 题