Conversation sur le Roi et sur les charges de la maison du
Dauphin.—Mariage projeté du duc d'Orléans.—Accouchement de
Mme des Essars; mot du Dauphin.—Portraits des grands-pères du
Dauphin.—Froid excessif.—La volière du Dauphin.—Catéchisme
du P. Coton.—Conversation sur l'Infante; jeux avec les petites
filles.—M. d'Albigny.—Jeux et langage singuliers.—Pain
fait avec du blé avarié.—Présent de la reine Marguerite.—Le
ballet des Falots.—Envoi du Dauphin à l'infante d'Espagne.—Le
porte-panier.—Départ de Saint-Germain.—Séjour au
Louvre.—Visites à la reine Marguerite, au Palais de Justice,
à l'Arsenal.—Départ pour Fontainebleau.—Le tableau de la
belle Agnès.—Aversion pour M. de Moret.—Figure de Henri IV en
poterie.—Amitié du Dauphin pour Héroard.—Le chien et le singe
du Roi.—Cérémonies des Rameaux et de la Cène.—Le P. Ange de
Joyeuse.—Le fou-poëte de M. de Roquelaure.—MM. de Mortemart
et de la Trémoille.—Naissance du duc d'Anjou.—Mot du Roi au
Dauphin.—Lettre du Dauphin au Roi.—Collation de poterie.—Un
joujou de Nuremberg.—Mmes de Montpezat et du Peschier.—M. de
Vic et sa jambe de bois.—Les différentes races des enfants
du Roi.—Goût pour la chasse et les chiens.—Le Dauphin
quitte l'habillement d'enfant.—Contes sur l'Infante.—Le
premier laquais du Dauphin.—Ses exercices militaires; il
aime l'odeur de la poudre.—Le sauteur Colas.—Un chien
cocu.—Mariage de M. de Vendôme et de Mlle de Mercœur.—Mot du
Roi sur M. de Guise.—Premier bain.—Jalousie du Dauphin.—Le
docteur de la Palestine.—Éclipse de soleil.—Le prince de
Mantoue.—Première leçon d'équitation.—Devise latine signée
_Louis_.—Les peintures de Fréminet et de Franco.—Lettre à
la grande-duchesse de Toscane.—Superstition d'Héroard.—Le
tireur d'épines.—Départ de Fontainebleau.—Passage
à Melun et à Chaillot.—La comtesse de Guiche et la
reine Marguerite.—Le partisan Montauban.—Collation à
Ruel.—Arrivée à Saint-Germain.—Le Dauphin entre dans sa
huitième année.—Le duc de Mantoue.—Visite à l'abbaye de
Poissy.—Lettre au Roi.—La comtesse de Mansfeld.—Le Dauphin a
la rougeole.—Portrait de Jeanne de Naples.—_L'Hippostéologie_
d'Héroard.—Chasse avec le Roi.—Sensibilité de Henri IV.—La
vaisselle d'argent du Dauphin.—Mot sur le maréchal de Biron.
_Le 1er janvier, mardi, à Saint-Germain._—Éveillé à sept heures, il
se fait lever pour recevoir ses étrennes. Il écrit à la Reine une
lettre où il ne voulut jamais écrire ce mot: _bien_; il vouloit écrire:
_bian_, disant que c'étoit mieux dit, et se y opiniâtre de telle sorte
qu'il lui fallut dresser une autre lettre où ce mot ne fût point.
_Le 5, samedi._—Il tenoit une peinture du Roi sur du papier,
où étoient les nom, surnom et qualités; il les lisoit. M. de
Ventelet lui demande: «Monsieur, quand vous serez un jour le Roi,
comment mettrez-vous?» Il répond brusquement: _Ne parlons point de
cela!_—«Mais, Monsieur, vous le serez, s'il plaît à Dieu, un jour
après papa».—_Ne parlons point de cela!_—«Monsieur, c'est que
vous voulez dire qu'il faut prier Dieu qu'il donne longue vie à
papa?»—_Oui, c'est cela._ En dînant il demanda si pour son souper
il ne y auroit pas un gâteau pour faire les rois; M. de Ventelet
lui dit que oui, et qu'il seroit le roi; _Ho! non_, dit-il, _c'est
papa_.—«Monsieur, j'entends le roi de la fève, ce n'est que pour
jouer; et là-dessus je lui dis: «Monsieur, il faudra s'il vous plaît
des charges à tous vos serviteurs; que donnerez-vous à M. Birat?»—_Ce
sera le fou._—«Et à M. de Ventelet?»—_Ce sera le bon vieux
homme._—«Et à moi, Monsieur?»—_Vous serez l'imprimeur._ M. Boquet,
mari de sa nourrice, lui demande une charge.—_Vous serez maître
Guillaume_, c'étoit le fou du Roi[456]. Je poursuis à lui demander:
«Et à M. de Malleville que lui donnerez-vous?» (il étoit exempt
aux gardes écossoises servant près de lui).—_Ce sera Pantalon_; il
avoit la barbe assez grande.—«Et M. de la Pointe? (archer du corps,
qui étoit gros)».—_Ce sera le gros ventre._—«Et M. d'Origny? (son
compagnon)».—_Ce sera le cuisinier_: il étoit un peu malpropre.—«Et
maître Jean? (son sommelier)».—_Ce sera l'ivre._—«Et maître Gilles?
(son pannetier)».—_Il sera confiturier._—«Et votre huissier de
salle? (il faisoit des vers)».—_Féfé Vaneuil a un petit chien, qui
s'appelle Joly; quand ils seront ensemble ils feront des vers, et Joly
les fera par le cul._—«Et de Vienne? (c'étoit son cuisinier)».—_Ce
sera Sibilot_: c'étoit le fol du feu Roi.—«Et Champagne? (garçon de
garde-robe)».—_Ce sera mon verseur de mede._—«Et M. Guérin? (son
apothicaire).»—_Ce sera Frely_: c'étoit le nom que ledit Guérin avoit
donné à l'un des chiens.—«Et M. de Cressy? (enseigne de la compagnie,
qui étoit fort grand)».—_Ce sera le petit Marin_: c'étoit le nain de
la Reine.—«Et M. Aude? (huissier de chambre de Madame, qu'il voyoit
souvent enveloppé au visage)».—_Ce sera l'enrhumé._ M. Boquet, qui
n'étoit pas content d'être maître Guillaume, le pressoit pour lui en
donner un autre; M. Birat entre en la chambre, M. Boquet lui dit:
«Monsieur, voilà M. Birat, quelle charge lui donnerez-vous?»—_Ce sera
maître Guillaume._—«Et moi, Monsieur, lui dit Boquet, que serai-je
maintenant que je ne suis plus maître Guillaume?»—_Vous serez maître
Guillaume Dubois, le poëte de mousseu de Roquelaure_ (c'étoit un fol
qui avoit été maçon et se faisoit croire qu'il faisoit bien des vers);
_mousseu Héroua, il me venoit voir souvent à Fontainebleau, sur la
terrasse de ma chambre; il me montroit des vers, qui étoient si mal
faits, si mal faits_, me dit-il avec action comme s'il se y fût connu
et en souriant.—«Et à M. de Bernet? (porteur de M. d'Orléans)».—_Ce
sera le nouveau tondu_: il avoit ses cheveux et sa barbe faits de
nouveau.—«Et Bourgeois? (l'un des huissiers de sa chambre, qui étoit
vêtu de noir, portant le deuil)».—_Ce sera la corneille._—«Et
Montalier? (valet de garde-robe, portant le deuil)».—_Ce sera le
corbeau._—A six heures et un quart, soupé, il fait les Rois; il est le
roi. Jamais il ne voulut permettre que l'on criât: le Roi boit!
[456] Sur ce fou de Henri IV, on lit dans le _Perroniana_:
«Maître Guillaume étoit ennemi mortel des pages et des laquais,
et portoit toujours sous sa robe un bâton court, qu'il appeloit
son oysel, et en frappant crioit toujours le premier au meurtre.
Il disoit qu'en même temps que Dieu faisoit les anges, le
diable faisoit les pages et les laquais. Il vit en Normandie le
pourvoyeur de M. le cardinal de Bourbon qui menoit toujours où
alloit son maître une troupe de moutons pour la provision, et
celui qui les menoit étoit monté à cheval; maître Guillaume,
qui le vit passer, dit: «Voilà le grand moutontier de Cholcos,
qui garde les moutons à cheval.» Quand maître Guillaume vouloit
dire ruiner, il disoit réformer, à cause qu'au commencement des
troubles ceux de la Religion pillèrent Louviers, d'où il étoit,
et eux s'appeloient Réformés. M. le comte de Soissons lui dit un
jour: «Il faut que tu ailles devant une compagnie de dames (qui
étoient au Louvre) et que devant elles tu montres ton cul, et que
tu le remues; mais garde-toi bien de dire que c'est moi qui t'ai
appris cela, car tu auras des coups de bâton; mais dis ainsi:
C'est ma mère qui me l'a appris» (entendant parler de la mère de
maître Guillaume). Maître Guillaume ne manqua pas de venir en
cette compagnie, où le comte se trouva exprès, et où aussi étoit
sa mère; aussitôt le bouffon commença à faire les gestes que lui
avoit appris le comte de Soissons. Ces dames se mirent à crier et
à le vouloir chasser de la salle; on lui demanda: «Qui t'a appris
celle vilenie-là?—C'est le comte de Soissons», dit-il. Le comte,
qui étoit là, lui fit signe qu'il le battroit; aussitôt il se
reprit: «Non, ce n'est pas le comte de Soissons, mais c'est sa
mère qui lui a appris.»
«Je le rendis une fois bien muet devant le feu Roi, et il se
trouva pris sans pouvoir répliquer. Il disoit au Roi qu'il avoit
été dans l'arche de Noë avec sa femme et ses enfants; là-dessus
je lui dis: «Venez çà, maître Guillaume; il n'y avoit dans
l'arche que huit personnes, Noë, sa femme, ses trois enfants et
les femmes de ses trois enfants: Vous n'étiez pas Noë?—Non,
dit-il.—Vous n'étiez pas sa femme?—Non.—Vous n'étiez pas
de ses enfants?—Non.—Vous n'étiez pas une des femmes de ses
fils?—Non.—Vous étiez donc une bête, car il n'y avoit que
ces personnes-là, tout le reste étoit des bêtes.» Il se trouva
bien empêché, et ne sut que répondre; le Roi le lui reprochoit
souvent....
«Il s'appeloit Guillaume le Marchand et s'appeloit Cavalier
des chiffres; il disoit qu'il étoit descendu aux enfers, et
que là il combattit Pythagoras. Toute sa science étoit tirée
du livre des Quenouilles, qu'il avoit merveilleusement bien
étudié; il avoit aussi vu tout plein de tapisseries, et il lui
en étoit demeuré force visions; il avoir été aussi souventes
fois aux sermons; il n'y avoit pas moyen de le faire obliger
ni répondre pour personne. Les bouffons plaisants donnent de
merveilleux contentements, mais ils sont dangereux quelquefois.
Maître Guillaume avoit de certaines visions admirables quand on
l'interrogeoit: Qui étoit cettui-ci, cettui-là, et de certains
mots propres, qui lui étoient naturels, et à lui seulement.»
_Le 7, lundi._—Il se fait asseoir et donner un échiquier, pour jouer
aux échecs contre Louise, fille de sa nourrice, prie M. de Ventelet de
lui apprendre comme il faut jouer, le désire, y prend plaisir, y a de
la patience.
_Le 8, mardi._—Il s'amuse à peindre et à écrire[457]. Un peu
devant son coucher Mme de Vitry lui dit que l'on marioit M.
d'Orléans; il demande: _Mais est-il vrai?_—«Oui, Monsieur, à Mlle
de Montpensier[458]».—_Quel âge a-t-elle?_—«Dix-huit mois.»—_Qui
vous l'a dit?_—«C'est La Concie, qui est à M. de Béthune.»—_Mais
le sait-il bien?_—Il dit que oui.—_Papa le veut-il bien?_—Il dit
que oui. «Monsieur, seriez-vous bien aise qu'il fût marié devant
vous?»—_Comment, avant moi?_—«C'est-à-dire premier que vous.»—_Non,
je veux point être marié._—«Que ferez-vous donc?»—_Quand je serai
grand, je veux aller toujours à la guerre._
[457] Ces griffonnages sont conservés dans le manuscrit d'Héroard.
[458] Marie de Bourbon, fille de Henri de Bourbon, duc de
Montpensier, née au château de Gaillon, le 15 octobre 1605,
avait alors près de deux ans; elle fut mariée en 1626 à Gaston,
duc d'Orléans, troisième fils de Henri IV, né le 25 avril 1608;
le duc d'Orléans, deuxième fils du Roi, était mort en 1611. On
voit que ces mariages, projetés dès l'enfance des princes, se
réalisaient quelquefois.
_Le 11, vendredi._—M. de Frontenac l'entretenoit de Mme des Essars:
«Monsieur, la connoissez-vous?»—_Oui, je la connois bien_, dit-il
en souriant.—«Où l'avez-vous vue?»—_Je l'ai vue à Fontainebleau,
à la chambre de Mamanga._—«Monsieur, qui la menoit?»—_Je sais
pas_, dit-il en souriant, car il le savoit bien et jamais ne
voulut nommer. M. de Frontenac lui demande à l'oreille si ce
n'étoit pas M. de la Varenne?—_Oui_ (il étoit vrai).—«Monsieur,
elle est accouchée d'une fille[459], vous avez là une autre
sœu-sœu.»—_Non._—«Pourquoi?»—_Elle n'a pas été dans le ventre à
maman._—«Papa la fera porter ici pour la faire baptiser, et veut que
vous soyez le compère.»—_Qui? papa?_—«Oui, Monsieur.»—_Comment la
portera-t-on?_—«L'on empruntera une litière pour la porter.»—_Ah!
oui, car si c'étoit la litière à maman_, dit-il en hochant la tête et
souriant, _je monterois sur les mulets, je les ferois tant courir,
tant courir, que tout iroit par terre_. M. Birat lui dit tout bas:
«Monsieur, c'est une femme que le Roi aime bien.»—_C'est une putaine,
si je l'aime point._ Il s'amuse à ses canons, puis à une cassolette
d'argent, dont il se joue. Madame lui dit: «Monsieur, il y faut mettre
de l'eau rose et de la pastille.»—_Non, ma sœur, je veux pas, Mamanga
le veut pas._ Elle le lui avoit dit, le matin, et qu'il n'y avoit point
de meilleure cassolette que la senteur du genièvre.
[459] Jeanne-Baptiste de Bourbon, fille de Henri IV et de
Charlotte des Essars, fut légitimée par lettres du Roi, données
au mois de mars 1608, et mourut abbesse de Fontevrault, en 1670.
_Le 12, samedi._—M. de Frontenac prend congé de lui; il le prie de
dire au Roi qu'il lui envoie un de ses portraits et à la Reine aussi.
Il se va s'amuser aux portraits qu'il avoit à côté du chevet de son
lit, attachés contre la tapisserie; celui du Roi son grand-père[460]
y étoit: _Comment s'appelle-t'y?_—«Monsieur, il s'appeloit
Antoine.»—_Je suis donc bien marri que je n'aie nom Antoine._
[460] _Voy._ au 19 septembre 1607.
_Le 16, mercredi, à Saint-Germain._—Il fait copier le portrait du père
de la Reine[461] par Boileau, ne peut partir d'auprès de lui, tant il
est âpre à la peinture, n'en veut point aller à la messe. A midi dîné;
amusé doucement jusques à trois heures, spécialement à crayonner avec
du charbon, imite fort bien, me dit: _Voyez, mousseu Héroua, je l'ai
fait sans voir_ (sans regarder l'original), _je l'avois en mon esprit_;
c'étoit un oiseau de la Chine; je lui dis qu'il étoit fort bien, mais
qu'il y falloit encore la crête.—_La crête?_ et, regardant l'original:
_Oui, mais je ne l'avois pas encore en mon esprit; je l'y veux mettre,
puis je la peindrai._ Arrive un gentilhomme de la part de M. et de Mme
de Montpensier pour le saluer et voir M. d'Orléans de leur part, comme
leur gendre, le contrat ayant été passé de son mariage avec Mlle leur
fille le lundi précédent.
[461] François-Marie de Médicis, 1er du nom, grand-duc de Toscane.
_Le 17, jeudi_.—Il envoie querir la grande horloge, où étoit le cours
de la lune, la fait monter, y prend plaisir. Il joue son ballet
des Lanternes, et le fait danser à Gramont et à Louise, fille de sa
nourrice, fait venir son violon et son joueur de luth, chante et fait
la musique avec eux. Mme de Saint-Georges prie Bompar, page du Dauphin,
d'aller chez M. d'Orléans querir sa besogne; il l'entend, le rappelle.
Bompar ne revient point: _Vous aurez le fouet, Bompar; Bompar aura le
fouet._ Il chante cela entre ses dents. Mme de Montglat l'en tance, et
lui demande pourquoi il ne veut pas que Mme de Saint-Georges, qui est
sa fille, prie son page de faire quelque chose pour elle; il répond:
_Parce qu'elle ne veut pas que son petit laquais fasse rien pour moi._
(C'étoit une bourde.) Mme de Montglat tenoit assis sur son giron le
Dauphin, marmonnant: _Bompar aura le fouet; un page qui s'appelle Par,
qui a des jarretières rouges et des chausses bleues, aura le fouet_;
sur ces entrefaites le page entre. Le Dauphin part sans dire mot, et
lui va lancer un grand coup de pied sans le toucher; Mme de Montglat
lui dit: «Eh bien, Monsieur, vous n'avez pas fait ce que je vous ai
dit; souvenez-vous-en, je ne vous aime point.»—_Mais, Mamanga, je
vous aime bien._—«Vous ne m'aimez pas, puisque vous n'aimez pas mes
enfants; quand ils prient ceux qui sont à vous de faire quelque chose
pour eux, vous ne le voulez pas.»—_Bon pour la mère, non pas pour les
enfants._
_Le 18, vendredi._—Il va en la chambre de M. d'Orléans, où il
reconnoît une pièce tendue de sa tapisserie, l'empoigne en criant: _Hé!
ôtez! hé! velà de ma tapisserie, qu'on l'ôte! hé! on serre celle de mon
frère pour lui faire servir la mienne._ Je lui dis pour le divertir
qu'il n'en falloit plus, puisqu'elle y avoit servi.—_Fi! la vilaine
tapisserie, je n'en veux plus._ Mme de Montglat le menace du fouet, et
tourne le dos pour aller querir des verges: _Fi! la vilaine! qu'elle
est laide!_ dit-il, en lui faisant les cornes. Il rentre en humeur de
vouloir sa tapisserie, et il fallut obéir. Il étoit vrai aussi ce qu'il
disoit de la tapisserie. A onze heures trois quarts, dîné; il s'amuse
à son horloge, à faire sonner le réveille-matin, fait la musique avec
Hindret. A six heures et un quart, soupé; il s'amuse à porter Gramont
et Louise dans la chaise de Madame Christienne, joue aux métiers, en
invente de nouveaux: _Soyons_, dit-il, _coupeurs de bourses_.
_Le 19, samedi, à Saint-Germain._—A une heure et un quart sorti
gaiement par la porte de la chapelle; il y avoit cinq semaines qu'il
n'étoit sorti, à cause du froid et des neiges qui depuis ce temps-là
étoient tombées et étoient encore sur la terre, près de quatre ou cinq
pieds, sans avoir diminué. La rivière fut toute glacée, une charrette y
passa. Mené par les offices sur la terrasse, il faisoit comme le cheval
échappé; il ne fait que courir sur le pavé où le chemin étoit frayé,
prend plaisir à passer dans la neige. Ramené il va voir Boileau, qui
crayonnoit son grand-père maternel.
_Le 22, mardi._—Il s'amuse assis, à crayonner, pendant que Boileau le
tire en crayon, s'y prête avec une facilité et une patience admirables.
En soupant il entend que l'on disoit qu'il faisoit un extrême froid,
comme il étoit vrai (je n'en ai jamais senti de pareil ni de si long,
nous gelions près d'un grand feu); il dit en raillant de M. Birat,
qui quelques jours auparavant avoit dit qu'il dégeloit: _Je suis de
l'avis de Birat, il dégèle; je suis astrologue, moi._ Je lui demande:
«Monsieur, qu'est-ce que astrologue?» Il répond en levant les yeux en
haut à diverses fois et feignant d'écrire de son doigt dextre sur la
main gauche: _Je fais des almanachs, je regarde le globe_.
_Le 23, mercredi._—Il y avoit plus d'un mois qu'il faisoit une
excessive froidure; il n'avoit jamais dit qu'il eût froid (encore le
dit-il froidement) que ce jour-ci; aussi étoit-elle extrême. On ne le
pouvoit faire tenir auprès du feu; toujours près des fenêtres du côté
du préau, où il se jouoit. En écrivant ceci l'encre geloit, tant le
froid étoit grand. A six heures et un quart soupé; le couvercle tenoit
au verre et le pied du verre dans l'essai, tant le froid étoit grand,
et il fut soudainement gelé.—L'on parloit que M. de Vendôme feroit
dimanche prochain un ballet devant le Roi à Paris.—_Ho! Mamanga, j'y
veux aller, j'irai bien!_ Je lui dis: «Mais, Monsieur, il fait un
extrême froid!»—_C'est tout un; je prendrai mon masque de mascarade_
(qui étoit noir), _je n'aurai point de roupie_.
_Le 24, jeudi, à Saint-Germain._—A dix heures trois quarts il entend
la messe en sa chambre, pour le grand froid. A midi dîné; son verre et
le couvercle, et le pied du verre et l'essai tenoient ensemble, glacés.
_Le 25, vendredi._—Il s'amuse à faire recoller par Hindret, son joueur
de luth, une jambe de l'un de ses chevaux; ne faisant pas comme il lui
étoit commandé, le Dauphin lui dit: _Ha! vous êtes fâcheux; je dirai à
papa qu'il vous ôte d'auprès de moi_.—«Monsieur, le Roi ne vous croira
pas.»—_J'ai bien empêché qu'on vous a pas ôté._—«Monsieur, le Roi
ne m'a pas voulu ôter.»—_Qui donc? est-ce mousseu de Souvré?_—«Non,
Monsieur.»—_Qui donc?_ Il le presse pour le savoir en ceci, se
ressouvenant qu'il avoit prié M. de Rosny de mettre Hindret sur son
état, à Fontainebleau, il y a eu un an devant Noël dernier, sur ce que
quelques-uns l'en vouloient faire ôter.
_Le 26, samedi._—Il me conte de ses petits oiseaux pris pendant la
neige, qu'il avoit fait mettre dans la terrasse de sa chambre, où étoit
sa fontaine, close en volière: _J'ai une compagnie de petits oiseaux
dans ma volière, que je y ai mis durant la gelée. Il y a un pinçon
d'Ardenne, qui est le capitaine; un autre pinçon, le lieutenant, et
un autre, l'enseigne. Il y a une alouette, qui est le tambour, et un
chardonneret, qui est le fifre. J'ai fait mettre tous les jours, tous
les jours, une terrine toute pleine de braise, et ils venoient tout
autour, deux à deux, qui se chauffoient, et ils chantoient; puis je fis
mettre du vin à l'eau qu'ils buvoient, et le tambour s'enivra._
_Le 27 janvier, dimanche._—Il se prend, contre sa coutume et son
naturel, à baiser les petites filles, sur toutes la jeune Vitry: _J'en
veux_, disoit-il, _à la petite Vitry_, la tiroit à part. Le jour
précédent M. de Verneuil lui avoit dit: «Mon maître, baisons toutes les
filles, il les faut baiser;» et par ce moyen rompit sa honte accoutumée.
_Le 28, lundi, à Saint-Germain._—Il entend la messe en sa chambre,
prend le goupillon, donne de l'eau bénite à chacun, suit la petite
Vitry, et dit en lui en donnant: _C'est à la petite Vitry que j'en veux
donner, puisque c'est à elle que j'en veux_.
_Le 29, mardi._—Il dit ses quatrains, en sait cinquante. Il apprend
un petit catéchisme fait par le P. Coton à la prière de Mme de
Montglat[462]. En la demande: «Qui sont nos ennemis?» il y a, en
la réponse: «Le monde, Satan, et la chair.»—_La chair!_ dit le
Dauphin en reprenant ce mot. «Oui, Monsieur, la chair,» répond Mme de
Montglat.—_Est-ce ma chair, Mamanga?_ dit-il en se tâtant.—«Oui,
Monsieur, votre chair.»—_Ho! ho! je la tuerai donc_, dit-il en
se frappant, _Ha! ha! je vous tuerai!_ Mlle d'Agre lui demande,
sur ce que l'on parloit de l'Infante et de M. d'Orléans, qui étoit
marié: «Monsieur, voilà M. d'Orléans qui est marié»; il répond:
_Non, il est accordé_.—«Et vous, Monsieur, ne le voulez-vous pas
être?»—_Non, je le veux pas être._—«Monsieur, ne le serez-vous
pas à l'Infante?»—_Non._—«Elle vous aime bien et a un portrait de
vous.»—_Qui le lui a envoyé?_—«M. de Barreau, ambassadeur pour le
Roi, le lui a donné; mais dites-moi sans rire, l'aimez-vous pas?» Il
répond en faisant le petit bec: _Non_; puis, s'approchant, lui dit
bas à l'oreille: _Un petit_[463]. Il prend plaisir d'en ouïr parler,
demande: _Quel âge a-t-elle? est-elle grande?_ Il se joue avec les
petites filles[464], passe par-dessus le lit de Mme de Montglat, se
coule en la ruelle pour y baiser la petite Vitry.
[462] Dans son livre _De l'institution du Prince_, Héroard trace
ainsi le plan de ce petit catéchisme: «Il sera, ce me semble,
bien à propos de dresser un petit catéchisme fort abrégé, et qui
contienne seulement les choses nécessaires et celles que le long
et légitime usage a fait passer en nature de loi, ayant à prendre
soigneuse garde de ne point faire un homme superstitieux au lieu
d'un homme pie et vraiment religieux; ne se trouvant aucune chose
plus contraire à la religion chrétienne, pure, sans fard et sans
macule, comme est la superstition.»
[463] Un peu.
[464] _Voy._ plus bas au 3 février.
_Le 30 janvier, mercredi._—En s'habillant il me demande: _Mousseu
Héroua, quand irai-je à Paris?_—«Monsieur, lui dis-je, quand il
plaira à papa; il viendra ici dans peu de jours, vous lui demanderez
quand il l'aura agréable et que vous alliez à la foire, et de vous
donner de l'argent. Combien lui en demanderez-vous, Monsieur?»—_Deux
cents écus._—«Qu'en ferez-vous, Monsieur?»—_Je les mettrai dans mon
coffre._—«Ha! Monsieur, il ne faut point qu'un prince demande de
l'argent pour le serrer dans son coffre.»—_Je l'emploierai_, dit-il,
et là-dessus il désigne tous les présents qu'il fera pour la foire
Saint-Germain.
_Le 1er février, vendredi, à Saint-Germain._—Il arrive un gentilhomme
breton qui revenoit d'Espagne et racontoit les beautés de l'Infante et
l'amour qu'elle avoit pour Monseigneur le Dauphin. Il écoutoit avec
plaisir sans en faire semblant; et comme le roi d'Espagne avoit défendu
à l'Infante de dire qu'elle aimât Monseigneur le Dauphin: _Je battrai
bien ce roi d'Espagne_.—«Mais Monsieur, lui dis-je, on dit qu'elle se
veut déguiser pour vous voir.»
_Le 3, dimanche._—Mené sur la terrasse du bâtiment neuf, ramené, par
le petit jardin et le préau, au grand jardin et en la basse cour, où
il a vu un fort grand loup, que l'on avoit pris le matin au piége.
Mlle de Vendôme s'étoit coiffée en bourgeoise, et Madame s'en étoit
aussi coiffée et avoit fait de même à la petite Frontenac, à la petite
Vitry, à la fille de sa nourrice, et à la petite Marguerite, qui étoit
à Mlle de Vendôme; la petite Louise, fille de la nourrice de M. le
Dauphin étoit la mariée. Le Dauphin prend une poche[465] et l'archet,
se met entre Boileau et Hindret, ses joueurs de violon et de luth,
joue avec eux, et ils font danser toutes ces bourgeoises; il joue
froidement, va aux cadences et comme ceux qui jouoient aux noces.
[465] Un petit violon; on dit aujourd'hui pochette.
_Le 5, mardi, à Saint-Germain._—Il joue aux métiers, aux comédies
avec Madame; il danse aux chansons, n'en veut point dire quelques-unes
qu'il sait: _Elles sont vilaines_. Je lui demande qui les lui a
apprises?—_Parsonne, mais je les ai ouï chanter._
_Le 6, mercredi._—Il vient à ma chambre à trois heures, me demande
Vitruve, entre en mon étude: _Je veux_, dit-il, _moi-même deviner le
livre_; il le tire, l'apporte lui-même en ma chambre. M. de Mansan,
arrivé de Paris, lui apporte un crocheteur[466]; il s'y transporte,
se y amusant jusques à près de cinq heures. A huit heures trois
quarts, dévêtu, mis au lit, il me demande: _Mousseu Héroua, dites-moi
encore de l'aigle_; c'étoit l'histoire de cette dame romaine qui
avoit nourri l'aigle qui se brûla avec elle sur le bûcher, le jour de
ses funérailles; je la lui avois faite le matin. _Je voudrois bien_,
dit-il, _avoir un aigle, mais est-il vrai?_ Il prenoit plaisir à
quelque chose de sérieux, n'aimoit point à être trompé ni que l'on lui
mentît.
[466] Sans doute un jouet de la foire Saint-Germain.
_Le 7, jeudi._—Il va au bâtiment neuf, sur la terrasse de Neptune,
d'où il voit passer des hommes, d'un bord à l'autre, sur la rivière,
qui étoit encore toute glacée, encore qu'il fît un temps doux.—M.
Birat demandoit à Mlle Piolant: «Madamoiselle, avez-vous pas connu
Albigny[467], fils de M. de Gordes? Il est mort.»—«Non, j'ai connu
le père, qui étoit bon serviteur du Roi. Où est-il mort?»—«En
Savoie.»—_Étoit-il Espagnol?_ demande le Dauphin.—«Non, Monsieur,
répond Birat, mais il étoit avec M. de Savoie.»—«Il étoit donc
Espagnol, reprend Mlle Piolant, puisqu'il étoit en Savoie, car M. de
Savoie est Espagnol.»—_Ha! que j'en suis donc bien aise, puisqu'il
étoit Espagnol!_ dit le Dauphin avec exaltation, _ha! que j'en suis
bien aise qu'il est mort!_ L'on disoit que M. de Savoie l'avoit fait
mourir.
[467] Charles de Simiane, seigneur d'Albigny, s'étant signalé
en France pour le parti catholique, sous Charles de Savoie, duc
de Nemours; le duc de Savoie, Charles-Emmanuel Ier, l'appela à
son service, le fit général de ses armées et lui fit épouser sa
sœur naturelle; il mourut à Turin, le 17 février 1608, dit le
P. Anselme; il faut peut-être lire janvier d'après ce passage
d'Héroard. Le père de M. d'Albigny se nommait Bertrand-Raimbaud
de Simiane, Ve du nom, baron de Gordes; c'était, dit le président
de Thou, un homme de l'ancienne roche, et qui dans tous les
troubles de son temps sut conserver une grande équité. Il mourut
à Montélimar, en 1578.
_Le 8, vendredi, à Saint-Germain._—Il descend en la chambre de M.
de Verneuil pour lui voir danser la bohémienne, puis va en celle de
Mlle de Vendôme, où Madame lui donne son petit bénitier d'argent; il y
fait mettre de l'eau bénite et va en donnant à chacun. Je lui demande:
«Monsieur, est-ce de l'eau bénite de Cour?»—_Non, mousseu Héroua,
c'est de la bonne._
_Le 9, samedi._—Mené au bâtiment neuf et, par les offices, sur la
terrasse, d'où il regarde passer des hommes sur la rivière, encore
glacée d'un bord à autre, et si il y avoit quinze jours que le dégel
avoit commencé. Ce fut un grand et rude hiver; le froid commença le
jour Saint-Thomas[468]; plusieurs personnes en moururent.
[468] Le 21 décembre 1607.
_Le 11, lundi._—Il est peigné pendant qu'il écrit le mémoire de son
linge sale, pour bailler au lavandier. Il va chez Mlle de Vendôme; M.
de Verneuil se y trouve, qui le conseille de baiser les filles, la
petite Vitry et la petite Frontenac; ils se mettent après. Ma femme
lui dit: «Monsieur, ne vous souvenez-vous pas de ce que M. Hérouard
vous en dit l'autre jour[469]?» Sans dire mot, le Dauphin se bouche les
oreilles; M. de Verneuil lui dit: «Mon maître ne les écoutez pas!» Mlle
d'Agre lui dit: «Mais vous, qui êtes cardinal, il vous faudra aller à
Rome demander pardon au Pape.»—«Ho! oui, répond M. de Verneuil, ho!
mon maître épousera la petite Frontenac et moi la petite Vitry.» Ramené
en sa chambre, M. de Frontenac dit au Dauphin: «Monsieur, l'on m'a dit
des nouvelles;» il se doute que c'étoit de sa fille, en est honteux
et se prend à pleurer. Le soir il demande à danser aux chansons, et
comme il fallut chanter la chanson où il y a: _Mettons sous le pied
ces garçons à marier_, il se tire hors du branle et appelle Hindret,
qui étoit seul (de danseur) avec lui. Il se retire près des fenêtres
du préau, et lui dit: _Ha! je vous réponds que je ferai demain bien
fouetter ce cul brûlé_; c'étoit la femme de chambre de Mme de Montglat,
qu'il appeloit ainsi depuis qu'elle faillit à se brûler à Noisy. Il
étoit en colère, et soudain approche de la danse: _Fi! les pisseuses!
fi! les pisseuses!_
[469] Ce passage prouve qu'Héroard faisait au Dauphin des
remontrances qu'il ne rapporte pas dans son Journal.
_Le 12, mardi, à Saint-Germain._—A onze heures et demie dîné; il
dit que son pain n'étoit pas bon, il étoit vrai; arrivent peu après
les députés du chapitre de Metz pour le saluer, venant devers M. de
Verneuil[470] de la part du chapitre; il les embrasse.
[470] Il avait été pourvu de l'évêché de Metz par bulle du Pape.
_Le 13, mercredi._—M. de Montbazon et M. le Grand le devoient venir
voir; Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, je veux que vous vous jetiez
sur eux à corps perdu.»—_Hé! maman, voulez-vous que je perde mon
corps?_ Ils arrivent et lui apportent le pied du cerf; il les embrasse,
les mène chez M. d'Orléans, où il va battant les joues des femmes de
chambre et de Mme de Montglat avec le nerf pendant du pied du cerf.
Ils s'en vont et lui en sa chambre. A six heures et demie soupé; il
mange du pain bis, du nôtre[471], n'ayant jamais voulu manger du sien,
disant qu'il étoit amer; aussi n'étoit-il pas bon, étant fait de blé
empiré[472], comme celui du matin et des jours précédents.
[471] _Voy._ au 23 février suivant.
[472] Pourri.
_Le 14, jeudi._—Son pain fut envoyé à acheter au village, à l'heure
de son dîner; le sien n'étoit pas encore bon. Il voit danser le ballet
des sorciers et diables, dansé par des soldats de M. de Mansan, de
l'invention de Jean-Baptiste[473], piémontois. A dix heures dévêtu, mis
au lit, prié Dieu, il me dit: _Mousseu Héroua, devinez où je mets mes
mains?_—«Monsieur, c'est entre vos jambes.»—_Je les mets toujours sur
ma guillery._
[473] Soldat de la compagnie de M. de Mansan, qui avait composé
aussi celui des Fallots ou des Lanternes.
_Le 15, vendredi._—Il fallut envoyer acheter du pain au village, le
sien sentoit le blé pourri, à l'accoutumée.
_Le 16, samedi._—Le sieur de Ferrals arrive de la part de la reine
Marguerite, et lui apporte un navire d'argent doré sur roues, allant au
vent à la hollandoise; il l'en remercie par écrit.
_Le 19, mardi, à Saint-Germain._—Habillé par-dessus sa robe d'un
pourpoint de toile blanche et d'un haut-de-chausses de même, et masqué,
il recorde son ballet des Lanterniers.
_Le 20, mercredi._—Mené à la messe en la petite salle, il y prend des
cendres, puis il est ramené en sa chambre, où entrant il dit gaiement:
_Ha! c'est à ce coup que j'en ai_, en portant sa main aux cheveux. A
quatre heures il va au bâtiment neuf, au devant du Roi; à six heures
soupé avec le Roi.
_Le 21, jeudi._—Il va chez le Roi, où le nonce du Pape Ubaldini,
évêque de Montepulciano, le vient saluer et lui baiser les mains. Mené
dans le carrosse du Roi à La Muette, au devant du Roi, qui étoit allé
courir le cerf, il est entré dans la maison, voit passer le cerf à la
Croix-Dauphin. Ramené à quatre heures et demie, il va à cinq heures
chez le Roi. A six heures soupé; il va en la chambre de Mme de Montglat
pour s'habiller pour danser son ballet, ne veut que personne le sache
ni le voie, de peur d'être reconnu, et d'autant qu'il étoit habillé
en fille, comme étoient aussi tous ceux qui le dansoient avec lui et
masqués. C'étoient Mgr le Dauphin et Mlle de Vendôme, Mme et Mlle de
Vitry; M. le Chevalier et M. de Verneuil; Marguerite, nièce de Mme
Valon, et Mlle de Verneuil; Nicole, fille de la nourrice de Madame, et
Louise, fille de celle de Mgr le Dauphin. Le ballet, c'étoit celui des
Falots, pource qu'ils avoient chacun un demi-cercle revêtu de laurier,
et au-dessus un petit falot où il y avoit de la bougie allumée; ils
faisoient trois figures: un H, un O, un L, puis passoient sous les
cercles et dansoient à la fin une courante. Ils partent à huit heures
en la grande chambre du Roi, où, en sa présence, ils l'ont dansé fort
bien, ne l'ayant point auparavant recordé masqués ni habillés. Le Roi
en pleura de joie parlant à deux jésuites, l'un espagnol, l'autre
italien. Toute la cour l'admira; ils l'avoient appris en quatre jours.
A neuf heures un quart dévêtu, mis au lit, il voit le Piémontois,
soldat en la compagnie de M. de Mansan, qui avoit inventé le ballet et
dit, le montrant du doigt: _Velà celui qui a inventé le ballet_; comme
voulant rendre l'honneur à celui auquel il étoit dû. Il envoie de son
écriture à l'Infante avec ses recommandations, après s'en être fait un
peu presser, et par permission du Roi, qui commanda au sieur Birat de
l'apporter à un jésuite espagnol qui s'en alloit en Espagne. Le Dauphin
avoit écrit ces mots: _Le sage écoute le conseil que l'on lui donne_.
_Le 22, vendredi._—Il écrit cinq lignes d'exemple, en présence du P.
Labastide, jésuite espagnol, qui s'en alloit en Espagne, auquel il
le bailla avec son baise-main à l'Infante. Il entend la messe, puis
est mené sur la terrasse du Mercure, pensant y trouver le Roi, qui ne
faisoit que de partir pour aller à la chasse, delà l'eau. A deux heures
mené sur la terrasse de Mercure, il s'y joue jusqu'à deux heures trois
quarts, est ramené pour se trouver à l'arrivée du Roi, en la cour du
vieux château, revenant de la chasse. Il monte en sa chambre, et lui
détache les aiguillettes de ses chausses à botter, avec affection
et désir de complaire, puis il va en la salle du bal voir courir un
blaireau. A cinq heures et demie mené chez le Roi, et à six heures
soupé avec le Roi. A huit heures et demie il donne le bonsoir au Roi,
est ramené en sa chambre, est en colère de ce que M. de Vendôme vouloit
faire fouetter M. le Chevalier; il dit: _Je dirai demain à papa, je
vous en assure, que féfé Chevalier a été tout le jour avec moi, et
que féfé Vendôme y a point été, qu'il est allé jouer aux cartes chez
sœu-sœu Vendôme tout le jour_. Il montre sa guillery à la petite
Ventelet; Mme de Montglat l'en reprend, et lui demande qui lui a appris
cela: _C'est féfé Vendôme_. Il l'accusoit par colère qu'il gardoit
contre lui.
_Le 23, samedi._—A huit heures il va chez le Roi, écrit en sa
présence, puis à neuf heures déjeûne avec le Roi, mange du pain bis,
de celui de mes valets qu'il envoya querir, et le Roi en mangea de
même. Il va avec le Roi jusques au bout du palemail, est ramené par le
jardin au château, à la messe. A une heure il entre en carrosse pour
aller rencontrer le Roi, qui étoit à courir le cerf, s'arrête auprès de
La Muette, où, à deux heures, dans le carrosse, il a goûté. Mené sur
le lieu où le cerf avoit été pris, il lui est montré; c'étoit un cerf
de dix cors. Ramené et arrivé au château à quatre heures, il toucha
les chevaux avec le fouet du cocher, s'étant mis sur le devant. A cinq
heures mené chez le Roi et à six heures soupé; il mange du beurre salé
de Bretagne, envoyé au Roi de la part de M. de Montmartin. A sept
heures il va en sa chambre, en la chambre de Madame, joue du tabourin
de basque fort bien, en concert avec Hindret, son joueur de luth, et
Boileau son violon; il avoit appris de lui-même. A huit heures mené
pour donner le bonsoir au Roi et jouer leur concert, il s'arrête à la
porte du cabinet et ne voulut jamais entrer pour jouer, comme ayant
reconnu que c'étoit chose messéante à sa qualité; le Roi le sut, et le
trouve bon, et aussitôt qu'il eut su que le Roi avoit trouvé bon le
refus qu'il en avoit fait, il entre incontinent et va donner le bonsoir
au Roi.
_Le 24, dimanche, à Saint-Germain._—Mené chez le Roi, il va avec lui
à la messe, en la chapelle du bâtiment neuf; le Roi part à neuf heures
et un quart pour s'en retourner à Paris. Joué aux jonchets avec sa
nourrice; il se fâche quand elle gagne.
_Le 25, lundi._—Il s'amuse à son canon d'argent, est mené sur la
terrasse du bâtiment neuf, d'où il va en la cour voir courir un renard.
A douze heures et un quart dîné; il est aux fenêtres du préau, voit
dehors un petit porte-panier, l'appelle et lui demande d'où il étoit;
lui ayant répondu qu'il étoit de Savoie, il lui commande de monter en
sa chambre; il voit une écritoire dorée, il l'achète, une paire de
couteaux, un ganif (_sic_), des plumes et de la cire d'Espagne; et à
chaque pièce il demandoit: _Combien cela?_ et à chacun il disoit: _Ce
n'est pas assez_, il en faut tant. Il va au devant d'un valet de pied
du Roi qui apportoit des lettres à Mme de Montglat, pour faire préparer
le voyage de Fontainebleau, et lui demande: _Papa m'envoye-t-il
queri?_—«Monsieur, je ne sais pas,» répond le valet.—_Ho! nous velà
bien camus!_ dit-il en souriant, puis quand il eut su le voyage: _Ha!
que le nez m'est revenu!_
_Le 28, jeudi._—Éveillé à six heures, il demande plusieurs fois s'il
est jour, pour avoir à partir et aller à Paris puis à Fontainebleau.
A sept heures levé, à huit heures et demie déjeûné; il s'amuse à voir
déménager pour partir. A dix heures il entend la messe en la petite
salle, puis à onze heures dîné. Peu après il commence à presser le
partement, va deçà delà, jette de l'argent aux pauvres, en envoie à un
aveugle. A une heure et demie il entre dans le carrosse de la Reine,
duquel la flèche, toute neuve, n'ayant fait que venir de Paris, se
rompit au-dessous de la Verrerie, et il fallut le mettre avec Madame,
M. et Mlle de Verneuil et Mlle de Vendôme dans le carrosse de M. de
Béthune. Arrivé à Saint-Cloud, au logis de M. de Gondi, à quatre
heures, il va aux jardins et surtout au petit ruisseau qui est sous le
berceau, puis à la fontaine du rocher.
_Le 29 février, vendredi._—Il aide à plier son lit, part de
Saint-Cloud à neuf heures et demie, est porté à bras sur le pont de
bois, puis remis en carrosse. Tous les princes et les seigneurs de la
Cour viennent au-devant de lui; il y avoit plus de cinq cents chevaux.
Arrivé au Louvre à onze heures et demie, le Roi le reçoit en son
premier cabinet, puis le mène à la Reine, au grand cabinet; il lui
saute au col (c'étoit au grand cabinet). Il va en sa chambre, au-dessus
de celle du Roi, qui étoit celle où logeoit M. de Vendôme, que le Roi
fit déloger et loger en sa chambre, et coucher en son lit. M. de Souvré
mène le Dauphin, par la galerie, aux Tuileries; ramené à quatre heures
et demie il va chez le Roi, puis au grand cabinet de la Reine, où le
Roi le fait lutter contre M. le Chevalier.
_Le 1er mars, samedi, au Louvre._—Il va chez le Roi, qui, par la
galerie, le mène aux Tuileries, et entend la messe aux Capucins, et
puis le ramène en son carrosse. Dîné avec le Roi.
_Le 2, dimanche._—Il va à la fenêtre du côté des offices, voit passer
deux carmes, demande à M. de Cressy, qui me l'a dit: _Qui sont ces
sortes de bêtes-là?_ Il va en carrosse visiter la reine Marguerite, au
faubourg Saint-Germain, au bout de la rue de Seine du côté de l'eau.
_Le 3, lundi, au Louvre._—Mené à la galerie et à la messe, à la petite
chapelle d'en haut.
_Le 4, mardi._—Mené au Roi, en la galerie, où il sert le Roi, qui
déjeunoit et s'en alloit à Chantilly.—L'ambassadeur de Venise,
ancien, le vient voir et lui amenant le nouveau, il signor clarissimo
Foscarini, prend congé de lui. Comme ils parloient à lui, il entend
le tambour des gardes qui entroient, il s'ébranle pour les aller voir
entrer en garde, y va suivi des ambassadeurs, qui trouvèrent fort bon
ce mouvement. Mené chez la Reine, il lui demande permission d'aller
au Palais; elle le lui permet; puis il la supplie de lui donner de
l'argent; elle lui demande combien il veut: _Dix écus_; elle les
lui donne. Je lui demande à son dîner pourquoi il n'avoit demandé
davantage: _Je voulois que cela_. Sa nourrice lui dit pourquoi il n'en
avoit demandé à M. Sully: _Il ne m'en eût pas donné_. La Reine lui
donne un chameau et deux coffres; donne un bœuf[474] à M. de Verneuil;
il lui dit: «_Vous n'en faites pas cas, parce que maman le vous a
donné; vous ne faites cas que de ce que vous donne votre maman._»
[474] C'étaient sans doute des joujoux achetés à la foire
Saint-Germain.
_Le 5, mercredi._—A deux heures il est mené, par la rue Saint-Honoré,
au Palais, en la galerie des Merciers, où il marchande; si on lui
demande un écu d'une chose, il dit: _Vous en aurez trois_; il marchande
un carrosse qui marchoit à ressort; on le fait quinze écus: _Il en faut
cinquante_, et ne voulut jamais le prendre qu'il ne le vît payer. Il va
en la galerie des Prisonniers, ne les voulut point voir (c'étoit par
compassion et pitié), mais il leur fit jeter un doublon. Mené en la
grande salle, il ne voulut entrer en la chambre dorée, où l'on lui dit
que l'on rendoit la justice: _J'y veux pas entrer, la justice y est, et
je veux pas l'empêcher_.
_Le 6, jeudi, au Louvre._—La Reine le mène à la messe à Saint-Jean
en Grève. A trois heures mené à l'Arsenal; il voit tout et goûte dans
le cabinet. M. de Sully lui baille cent écus, cinquante à Madame et
ving-cinq à Mlle de Vendôme, rien à MM. de Verneuil.
_Le 7, vendredi._—A dix heures arrive le cavalier Guidi, secrétaire
du Grand-Duc, pour résider près de Leurs Majestés; il apporte au
Dauphin des lettres du grand-duc, de la grande-duchesse et du prince de
Toscane, Côme.
_Le 8, samedi, voyage._—Mené chez la Reine, il prend congé, et à
douze heures trois quarts part pour aller à Fontainebleau; goûté à
demi-chemin de Longboyau; il arrive à Ris à cinq heures et demie, s'en
va au jardin.
_Le 9, dimanche, voyage._—A une heure il part de Ris; goûté au Plessis
dans son carrosse; il arrive à Melun à cinq heures et trois quarts.
_Le 10, lundi, voyage._—Mené à Saint-Père, à la messe; on lui montre
le tableau de la belle Agnès et celui d'Étienne Chevalier, qui le
donna en ce temps-là[475]; il semble tout frais, pour avoir été bien
conservé. A douze heures et demie il entre en carrosse, et part de
Melun pour aller à Fontainebleau, où il arrive à trois heures et un
quart. Goûté; il prend du coffre de son petit carrosse une petite
truelle et une auge d'argent, qu'il y avoit enfermés à son partement,
va sur la petite terrasse de sa chambre, se met sur la maçonnerie.
[475] Ce témoignage vient s'ajouter à ceux recueillis par M. le
comte Léon de Laborde sur ce diptyque, peint par Jean Fouquet,
dont un panneau, celui représentant la Vierge ou Agnès Sorel,
se trouve aujourd'hui au musée d'Anvers, et l'autre, offrant le
portrait d'Étienne Chevalier avec son patron, fait partie de la
collection Brentano-Laroche, à Francfort. (_La Renaissance des
arts à la cour de France_, 1855, in-8º, pages 697 à 722.)
_Le 11, mardi, à Fontainebleau._—Il donne gaiement un écu à chacun des
valets de pied et à ceux de la Reine qui l'avoient servi (ils étoient
quatre); un écu à chacun des cochers (ils étoient deux), et demi-écu à
un garçon du cocher qui avoit été blessé à une main dans la forêt. MM.
de Souvré, de Béthune et de Saint-Géran, qui l'avoient accompagné, s'en
retournent. Amusé sur la terrasse à sa maçonnerie.
_Le 12, mercredi, à Fontainebleau._—Éveillé à sept heures et demie,
il s'amuse (dans son lit) à polir et travailler un visage en cire.
Quatre grands garçons et portefaix, qui avoient aidé à transporter les
meubles[476] et bagages, viennent le supplier de leur donner quelque
chose; il les regarde, puis demande: _Où est Mamanga?_ Je lui dis
qu'elle étoit en son cabinet; il y va, et, s'arrêtant sur le pas du
degré de la terrasse, il se retourne demandant: _Combien êtes-vous?_
ils lui répondent: «Quatre.»—_Bon, bon_, et il s'en va au cabinet:
_Mamanga, je vous prie, dounez-moi quatre écus pour douner à ces
portefaix qui ont porté mes meubles; ils sont quatre_.—«Monsieur,
dit-elle, combien leur voulez-vous donner?»—_Quatre écus,
Mamanga._—«Monsieur, n'est ce pas assez de deux?»—_Hé! non, Mamanga,
ils sont pauvres!_ Elle lui donne les quatre écus; il leur en donne
deux, puis se retournant à Mme de Montglat: _Maman, je vous prie, ne
soyez point fâchée si je leur doune encore ces deux écus; en serez-vous
point fâchée?_—«Non, Monsieur.»—_J'en suis bien aise, tenez_; et il
leur donne les deux écus fort gaiement.
[476] Il faut noter à cette occasion que les châteaux n'étaient
pas alors meublés de manière à être habités et qu'on était obligé
d'y transporter les objets de première nécessité. On a vu, le 29
février précédent, le Dauphin aider à plier son lit. Il en était
encore ainsi au dix huitième siècle: lorsque Louis XV fut frappé
par Damiens à Versailles, le 5 janvier 1757, le Roi habitait
alors Trianon, et on fut obligé de le coucher sur les matelas
de son lit, faute de draps. Voy. le _Journal de Barbier_ et les
_Mémoires du duc de Luynes_.
_Le 13, jeudi._—Bigneux, page de Mme de Montglat, revient de Moret, où
elle l'avoit envoyé pour visiter Mme la comtesse de Moret, et lui dit
que M. de Moret, son frère, lui baisoit très-humblement les mains: _Mon
frère! il est pas mon frère; vous êtes un sot, je vous fairai donner
le fouet, et pour chaque mot vous aurez vingt coups de fouet_.
_Le 14, vendredi._—Il s'amuse à faire faire des couleurs par un jeune
peintre, écrit son exemple. Mme la comtesse de Moret le vient voir; il
est mené à la Coudre[477] par le grand jardin et le village, d'où il
demande d'aller à la mi-voie; il ne veut point entrer dans le carrosse
de Mme de Moret, veut aller à pied. Ramené, il danse aux chansons,
chante en concert: _Frère Ambroise_, etc.
[477] Maison «ainsi nommée à cause que là autrefois il y avoit
quantité de coudriers; est l'hôtel du grand écuyer de France.»
(_Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, par le P. Dan, page
188.)
_Le 15, samedi, à Fontainebleau._—Je lui dis que le Roi m'avoit
commandé d'aller voir M. de Moret et s'il lui plaisoit me donner
congé? Il me demande: _Où est-il?_—«Monsieur, il est à Moret.»—_Je
veux pas._—«Monsieur, le Roi me l'a commandé.»—_Je veux pas;
allez-vous-en, vous êtes un méchant homme, ne revenez plus._ Je m'en
allai en ma chambre; quand je lui dis que c'étoit pour aller à Moret,
il devint rouge comme feu. A six heures et un quart soupé; il me
reproche que je suis son médecin et que je suis allé voir le petit
Moret.
_Le 19, mercredi._—Mené promener au jardin des canaux et des
fruitiers, où il mène Mme de Saint-Georges pour lui montrer les
autruches, et va lui montrant tout, comme fait le Roi aux nouveaux
venus.
_Le 20, jeudi._—Il va en la galerie des Cerfs, reconnoît le
Louvre[478]: _Ha! velà le Louvre qui est à Paris, c'est Paris qui est
mon mignon_; puis il reconnoît Saint-Germain-en-Laye avec allégresse.
Il s'en va à la poterie; on lui demande ce qu'il veut: _Attendez, j'y
songe: Combien vendez-vous cela?_ dit-il en montrant la figure du
Roi; on lui en demande trois écus; il commande de les bailler, prend
l'effigie du Roi, l'embrasse, la donne à porter à sa nourrice, et
revient à sa chambre[479]. M. Hubert, médecin du Roi, arriva pour M. de
Verneuil, qui avoit la rougeole[480], le Dauphin me demanda ce qu'il
venoit faire ici.—«Monsieur, lui dis-je, c'est pour me relever, il
vient en ma place.» Rougissant et souriant, il se lève, me saute au
col: _Ha! vous vous moquez, je veux pas_.
[478] Il y avait dans la galerie des Cerfs, dit le P. Dan, quinze
cartes en forme de tableaux, représentant les forêts et maisons
royales de France. (_Trésor des merveilles de Fontainebleau_, p.
153). Ces peintures, cachées depuis par des boiseries, ont été
récemment découvertes et restaurées.
[479] Cette effigie du Roi ne peut être celle qui se trouve sur
un plat de faïence où Henri IV est représenté avec la Reine et
le Dauphin. (_Voy._ le nº 861 du _Catalogue du Musée Sauvageot_,
par A. Sauzay, 1861, in-8º, p. 203.) M. Riocreux, conservateur
du Musée céramique de Sèvres, a acquis en 1861, à la vente
du cabinet Thorel, un petit buste de Henri IV en faïence qui
pourrait être la figure dont parle Héroard.
[480] Le Roi écrivait le même jour à Mme de Montglat: «Madame
de Montglat, j'ai été bien aise de voir par toutes les votres
le soin que vous avez eu de me faire savoir des nouvelles de la
santé de mes enfants, mêmement de celle de mon fils de Verneuil.
Et pource que la maladie qu'il a, quoiqu'elle soit contagieuse,
n'est pas dangereuse, j'ai trouvé fort à propos la séparation que
vous avez fait faire. Et pource que M. Érouard à cause de cela
ne le peut voir, de peur d'apporter du mal à mon fils le Dauphin
et mes autres enfants, j'envoye Hubert, l'un de mes médecins que
vous connoissez et qui vous rendra cette-ci de ma part, pour
avoir soin de la santé de mon fils de Verneuil et lui ordonner
ce qu'il jugera à propos avec l'avis dudit Érouard.» (_Lettres
missives_, tome VII, page 500.)
_Le 22, samedi, à Fontainebleau._—Mme de Saint-Georges lui dit adieu,
puis la petite Vitry, qui alloit avec elle; il la regardoit de bon
œil en se souriant et étoit rouge. Il se fait presser de la baiser,
le fait lui tendant la joue à son accoutumée, puis s'étant retiré il
s'avance en sursaut et lui porte la main au sein. A six heures et un
quart soupé; à sept heures il va au devant de la Reine, qui arrivoit,
la rencontre au haut de l'escalier du donjon, la conduit en sa chambre,
y est en attendant le Roi, qui étoit encore à la chasse du cerf, et le
Roi ne venant point, il donne le bonsoir à la Reine.
_Le 23, dimanche._—Il va donner le bonjour au Roi et à la Reine, puis
se va promener avec le Roi; dîné avec le Roi.
_Le 24, lundi, à Fontainebleau._—Il va au jardin du Tibre y attendre
le Roi, qui étoit allé se promener et voir ses ouvriers, va donner le
bonjour à la Reine. Voulant donner un coup de chapeau à _Soldat_, l'un
des chiens du Roi[481], le chien se jette sur lui, le surprenant; il en
pleure. Le Roi le tance d'avoir eu peur, et lui dit qu'il ne faut avoir
peur d'aucune chose; il lui répondit: _C'est que je n'y pensois pas_.
[481] M. Berger de Xivrey a classé à l'année 1609 (_Lettres
missives_, VII, 822) un billet sans date de Henri IV à la Reine
dans lequel le Roi dit: «Soldat est auprès de moi.» L'éditeur
suppose, dans une note, que le Roi désignait ainsi le Dauphin,
à cause de son goût pour les exercices militaires; il était en
effet difficile de deviner qu'il s'agissait d'un chien hargneux.
_Voy._ au 25 avril suivant.
_Le 25, mardi._—A six heures soupé avec le Roi; à dix heures dévêtu,
mis au lit, il appelle la jeune Ventelet pour lui apprendre une chanson
qu'elle savoit; il en apprend quelque chose. Soudain, elle lui dit:
«Mon Dieu, Monsieur, quel esprit vous avez! Vous apprenez incontinent
tout!» Il lui répond en se souriant: _J'ai mon esprit fait comme les
joues de Robert, le singe de papa; il fourre, il fourre tout dedans_.
_Le 26, mercredi._—Il va trouver le Roi en la chapelle basse du
donjon[482], où il entend la messe, puis le suit en la chambre de la
Reine, où, sous espérance de dîner avec elle, il demeura jusques à une
heure, n'en voulant en aucune façon partir. Soupé avec le Roi.
[482] Le Roi écrivait à Sully, le 25: «D'autant que à cause que
l'on travaille à toutes les chapelles de ce château et que à
cause de cela il est impossible d'y pouvoir faire le service
durant ces fêtes, j'ai résolu de me servir pour cet effet de la
salle neuve où est la belle cheminée.» (_Lettres missives_, VII,
502.)
_Le 28, vendredi._—Éveillé à sept heures avec quelque inquiétude;
il disoit avoir fait des songes qu'il ne vouloit pas dire, de
peur de s'en souvenir et que cela ne l'empêchât de dormir la
nuit suivante. En déjeunant je lui demande ce qu'il avoit vu en
songeant.—_Un homme habillé de blanc._—«Monsieur, que vous a-t-il
dit?»—_Rien._—«Monsieur, que lui avez-vous dit?»—_Qu'il étoit un
sot_, et n'en voulut dire autre chose.
_Le 29 mars, samedi._—Il va trouver le Roi au jardin du Tibre, fait
courir M. Birat après lui, tout à travers les parterres. Dîné avec le
Roi; il va chez la Reine avec le Roi, puis en sa chambre. Mené par le
bout de la galerie au jardin des canaux, il va après au grand Navarre,
où il voit piquer des petits chevaux de M. de Vendôme; ramené, il
va au jardin de l'étang, s'amuse à jardiner et à planter des pois;
on ne l'en peut tirer. A cinq heures je dis à Mme de Montglat qu'il
commençoit à faire froid: _Ho!_ dit-il, _je vois bien, mousseu Héroua
n'est pas de mon côté?_ Ramené en sa chambre, il va peu après chez le
Roi, y a soupé; bu du vin clairet du Roi, fort trempé; il avoit soif,
il le trouve bon, mange du massepain, de celui du Roi, boit encore du
vin clairet du Roi, un bon coup: _Ha! qu'il est bon! il seroit bien
meilleur s'il n'avoit point d'eau, qu'il fût bien rouge, bien rouge_,
dit-il avec action. Il y faudra prendre garde pour ce regard[483].
[483] Héroard note avec soin toutes les occasions où le Dauphin
manifeste son goût pour le vin, ce qui arrive surtout lorsque le
Dauphin mange avec le Roi.
_Le 30, dimanche, à Fontainebleau._—A dix heures et demie, M. le
prince de Condé, MM. de Guise, de Joinville, d'Aiguillon le viennent
prendre en sa chambre pour l'accompagner à la cérémonie des Rameaux,
que le Roi voulut qu'il fît en sa place. Le tambour le prit au sortir
de la chambre, à l'entrée de la terrasse; il marche en cérémonie et
tenoit bien son rang, nullement étonné. Mis au lit, il veut que Bompar,
son page, soit botté tous les matins pour aller apprendre à monter à
cheval, au manége de M. Pluvinel; cela vient de son mouvement; il le
menace du fouet s'il y fault.
_Le 31 mars, lundi._—Mené par le jardin des canaux au grand Navarre,
voir piquer des chevaux, il fait monter son page à cheval; il rioit à
plein poumon, et sur la fin Bompar étant sur le barbe de M. de Vendôme,
il tomba à terre, dont le Dauphin se prit fort à rire. Ramené, il
entend la messe en sa chambre, où M. de Giais[484] lui montre et lui
donne un petit morceau de la mine d'argent trouvée, depuis six semaines
ou deux mois, auprès de l'Islebourg en Écosse. M. le cardinal de la
Rochefoucauld[485], qui le jour précédent avoit reçu le bonnet, assiste
à sa messe.
[484] César de Balsac, seigneur de Gié, frère consanguin de
la marquise de Verneuil, étant fils de François de Balsac
d'Entragues et de Jacqueline de Rohan, sa première femme: il fut
conseiller du Roi, colonel des carabinois et lieutenant général
au gouvernement d'Orléans.
[485] François de la Rochefoucauld, évêque de Clermont, puis de
Senlis, cardinal en 1607, grand aumônier de France en 1618, mort
en 1645.
_Le 3 avril, jeudi saint, à Fontainebleau._—Il va chez le Roi, et
l'accompagne au sermon et à la cérémonie du lavement des pieds, y sert
le Roi et porte le pain; ce fut en la salle du bal[486]; puis le Roi le
mène à la chapelle basse, à la messe.
[486] _Voy._ la note du 12 avril 1607.
_Le 4, vendredi._—Il va au jardin des canaux, et revient à la grande
source aux truites, où il s'amuse à regarder des poissons que le Comte
Palatin avoit envoyés au Roi. Il va à la messe avec le Roi, porte à
l'offrande l'écu du Roi, que M. le prince de Condé lui avoit apporté,
puis le sien.
_Le 5, samedi._—Mené à la salle du Cheval blanc, où il se confesse
et entend la messe. Le Roi le mène au jardin de la Reine, où il court
saute et tombe une fois, par la faute de sa robe, sans se blesser. A
deux heures et demie il entre en carrosse, va à la chasse après le Roi,
qui alloit au chevreuil, à la Vente au Diable. A souper il se prend à
chanter: _Qui veut ouïr une imparfaite_, etc.
_Le 6, dimanche, jour de Pâques, à Fontainebleau._—Le Roi le mène à
la messe; il le sert à la communion, qui lui fut administrée par M.
le cardinal Du Perron; la messe achevée, le Roi allant toucher les
malades[487] en la cour des Fontaines, le renvoie en sa chambre, d'où
il regarde la cérémonie.
[487] _Voy._ la lettre du Roi à la marquise de Verneuil. _Lettres
missives_, VII, 510.
_Le 7, lundi._—Il entre en carrosse pour suivre le Roi à la chasse au
chevreuil, le voit prendre, est marri de le voir tuer aux chiens.
_Le 11, vendredi._—Il va trouver le Roi, qui le mène au jardin des
pins et des canaux, où il lui prend envie d'aller au grand Navarre
voir piquer des chevaux, y voit courir la bague. Ramené aux jardins,
il va ratteindre le Roi derrière le chenil; il montroit les jardins à
M. de Joyeuse, dit _Père Ange_, capucin[488]; il ne veut retourner,
suit le Roi au jardin du Tibre et à la salle du Cheval, ouïr la messe
avec le Roi, puis va donner le bonjour à la Reine. M. de Joyeuse
vient voir remuer M. le duc d'Orléans, lui donne sa chemise et prend
congé du Dauphin pour s'en retourner à Rome. Il étoit père de Mme de
Montpensier, mère de Mlle de Montpensier accordée à M. d'Orléans.
[488] Henri de Joyeuse, comte du Bouchage, puis duc de Joyeuse,
pair et maréchal de France, gouverneur de Languedoc pendant la
Ligue; devenu veuf en 1587, il se fit capucin sous le nom de
_Père Ange_, sortit des ordres en 1592 pour se mettre à la tête
de la Ligue, et y rentra en 1599. Il faisait ce jour sa visite
d'adieu, partant pour Rome pieds nus; il mourut en route, à
Rivoli, le 27 septembre 1608. De sa femme, Catherine de Nogaret
de la Valette, il avait une fille unique, Henriette-Catherine de
Joyeuse, mariée en 1599 à Henri de Bourbon, duc de Montpensier.
_Le 12, samedi._—Il va à la chasse après le Roi, voit le cerf par deux
fois. Mme la comtesse de Moret, étant dans son carrosse, sembloit venir
à lui[489]; il dit soudain: _Tournez, tournez, cocher! dret_ (droit) _à
Fontainebleau_.
[489] Se diriger du côté du carrosse dans lequel était le Dauphin.
_Le 13, dimanche._—Dîné avec le Roi; ramené en sa chambre; à six
heures et demie soupé. M. le cardinal Du Perron vient à son souper;
il le fait asseoir; aussitôt que le Dauphin eut soupé il s'en va à la
galerie; Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, vous n'avez pas dit adieu
à M. le cardinal Du Perron.»—_Vient-y pas?_—«Non, Monsieur.»—_C'est
qu'il est comme une fille, il craint le serein._ Un écuyer du Roi
étoit demeuré avec ledit sieur cardinal, le Dauphin demande: _Où est
l'écuyer? il est une fille comme lui._—«Monsieur, lui répond Mme de
Montglat, c'est son écuyer.»—_Ho! ho! non, il est à papa, mais c'est
que ses aumôniers sont ses écuyers._
_Le 14, lundi, à Fontainebleau._—Il trouve sur la terrasse près de sa
chambre un petit mercier, achète demi-douzaine d'agrafes de verre blanc
lui ayant plu; il eût volontiers acheté toute la boîte. Il va chez le
Roi, où il joue au hoc[490] contre Mme la princesse de Conty, qui se
laisse perdre trois ou quatre écus.
[490] Jeu de cartes qui fut défendu sous le règne de Louis XIV.
_Le 16, mercredi._—Il va en la galerie, se joue, vient où nous
dînions, y prend un cornet d'oublie qu'il mange, puis s'en retourne en
sa chambre pour y entretenir maître Guillaume Dubois, poëte de M. de
Roquelaure (il n'étoit pas bien sage), et avant que partir prie Mme de
Montglat de lui faire donner à dîner; il en avoit compassion, l'on ne y
pensoit point.
_Le 17, jeudi._—Mené chez le Roi; M. de Verneuil étoit près du Roi;
il approche, et, le tirant par le bras, il lui dit: _Otez-vous de
là_; c'étoit pour y faire approcher Madame. Le Roi l'en tança, y fait
demeurer M. de Verneuil, et le chassa. Il se retire à l'écart, et se
met à pleurer; M. le Grand fit la paix.
_Le 20, dimanche._—Mené au jardin des pins, il y fait mener son petit
carrosse rouge, et y fait mettre dedans Mistaudin, petit nain du jeune
Liancourt, le fait tirer par tout le jardin, par M. le Chevalier, et
lui et M. de Verneuil sont les valets de pied. Mistaudin commande: Je
veux aller à Paris ou autre part, et les nomme par leurs noms: valets
de pied.
_Le 22, mardi, à Fontainebleau._—On lui amena pour lui faire la
révérence MM. de Mortemart[491], l'un âgé de sept ans et demi et
l'autre de six ans et demi, et comme on lui dit que demain matin ils
viendront à son lever, il dit: _Non, il nous faut faire devant deux
tours de galerie_; c'étoit pour y courir et s'éprouver à la course. Il
se mesure avec eux, se trouve plus grand, puis les mène à la galerie,
où il les fait courir avec lui, et les gagna de beaucoup. Il va par
la galerie au jardin des pins, revient par l'allée du chenil, regarde
les compagnies entrer en garde, voit un goujat monté sur un bidet, lui
demande: _A qui est ce cheval?_ et lui ayant répondu que c'étoit à un
soldat: _Il ne faut pas que les soldats ayent de chevaux; c'est pour
les capitaines._ Dîné avec le Roi; il va chez la Reine, et se jouant
à _Soldat_[492], un turquet du Roi, il en fut un peu mordu. Mené aux
toiles, où il voit prendre un sanglier.
[491] Gabriel et Louis de Rochechouart. Gabriel devint premier
gentilhomme de la chambre du Roi en 1630, gouverneur de la ville
de Paris et de l'Ile de France en 1669, et mourut en 1675; il
fut le père de Mme de Montespan. Louis de Rochechouart, comte de
Maure, fut grand sénéchal de Guyenne, et mourut en 1669.
[492] _Voy._ au 24 mars précédent.
_Le 24, jeudi._—M. de la Trimouille, âgé de quatre ans, lui fait la
révérence, présenté par Madame sa mère[493]. Mme de Montpensier visite
M. d'Orléans et lui mène sa fille, âgée d'environ trois ans. Il lui
fait bonne chère[494], lui rit, la baise, l'embrasse, et lui donne une
petite nourrice de poterie[495] qu'il tenoit, le lui ayant dit.
[493] Charlotte-Brabantine de Nassau, fille de Guillaume II,
prince d'Orange, et femme de Claude de la Trémoille, duc de
Thouars. L'enfant qu'elle présente au Dauphin doit être son
second fils, Frédéric de la Trémoille, comte de Benaon et de
Laval, mort en 1642, à la suite d'un combat singulier contre le
seigneur du Coudray-Montpensier.
[494] Bon accueil.
[495] C'était sans doute une copie ou imitation de la figurine
de Bernard de Palissy, connue sous le nom de _la Nourrice_,
fabriquée à la poterie de Fontainebleau, où le Dauphin allait si
souvent acheter des figurines qui lui servaient de jouets.
_Le 25, vendredi._—A sept heures trois quarts, la Reine commença à
sentir les douleurs pour accoucher; j'en revenois, et lui demandai
(au Dauphin): «Monsieur, voilà maman qui est en travail pour
accoucher, qu'aimeriez-vous mieux, ou un frère, ou une sœur?»—_Un
frère._—«Monsieur, pourquoi?»—_Parce que ce sera un autre serviteur
pour papa, et puis on fera tant tirer le canon._ A neuf heures et demie
la Reine accouche de Mgr le duc d'Anjou[496], et fort heureusement,
n'ayant eu qu'une seule tranchée de forte, et l'enfant grand, fort
et bien nourri et ayant la voix fort grosse. Le Dauphin entend sur
la fin de son déjeuner tirer des arquebusades, il se prend à sauter
avec transport d'allégresse, disant: _Ho! maman est accouchée!_ On lui
demande: «Monsieur, que pensez-vous que c'est?»—_Attendez! il y faut
songer; ce est un frère, j'en suis bien aise, nous sommes à c'theure
trois._ Il va chez le Roi et au grand cabinet de la Reine, voit mondit
Seigneur que l'on pansoit, met ses deux mains sur les flancs et le
considère froidement; il ne le voulut baiser. Il va voir la Reine, puis
va avec le Roi au _Te Deum_. Il regarde, des fenêtres de la galerie,
courir la bague en la cour du Cheval. Mis au lit, il s'amuse à faire
des empreintes de gravures[497], me demande la mienne, qui étoit d'un
Hippocrate en cornaline antique; je lui en retire une en cire blanche,
il me commande de lui en rogner les bords jusques au visage. Je lui
dis: «Monsieur, je gâterai tout.»—_Ho! vous ne sauriez rien gâter,
vous êtes bon sculpteur._
[496] Gaston-Jean-Baptiste de France porta le titre de duc
d'Anjou jusqu'en 1611, époque de la mort du second fils de Henri
IV. Il prit alors les titres de duc d'Orléans et de Monsieur,
frère du Roi. Il mourut au château de Blois, en 1660.
[497] De pierres gravées.
_Le 26 avril, samedi, à Fontainebleau._—Il s'amuse à faire des
empreintes de mon lion et de mon Hippocrate[498]; MM. de Mortemart
entrevenant à son lever, il en est fâché, entre en mauvaise humeur et
en querelle avec Mme de Montglat. Elle lui dit que sa mauvaise tête lui
feroit donner le fouet: _Je voudrois que vous eussiez ma mauvaise tête,
et je vous donnerois le fouet._ Levé, vêtu, il va à l'entrée de la
galerie où étoient ses petits chiens d'Artois, et, les caressant, dit:
_Ha! je voudrois que vous peussiez manger Mamanga; mais ne lui dites
pas_, dit-il à M. de Ventelet et à son aumônier, qui l'avoient entendu.
Il fait apporter ses armes, va en la galerie, fait sa compagnie comme
il avoit fait d'autres fois, et fait armer MM. de Mortemart; M. le
Chevalier étoit le capitaine. Il y étoit si attentif que Mme de
Montglat ne l'en sut jamais divertir pour aller assister au baptême,
sans les cérémonies, de Mgr le duc d'Anjou. Ce fut en sa chambre,
proche de la terrasse de la galerie lambrissée qu'il fut baptisé par
M. le révérendissime [cardinal de Bonzi] évêque de Béziers, grand
aumônier de la Reine, à deux heures après midi, y étant Madame, Mme de
Montpensier, Mme de Guiercheville, dame d'honneur de la Reine.
[498] C'étaient des pierres gravées qu'Héroard portait en bague.
_Voy._ au 21 juin 1614.
_Le 27, dimanche._—Vêtu d'une saye[499] que la Reine lui fit faire, il
ne veut point que l'on mette des plumes à son chapeau, y fait mettre
une laisse. Le Roi le mène aux toiles, où il voit prendre une laie et
une douzaine de marcassins presque tous en vie.
[499] Vêtement court et boutonné par devant. Héroard remarque
trois jours après que la cotte du Dauphin étoit trop serrée à
l'endroit de l'estomac.
_Le 30, mercredi._—Comme il alloit trouver le Roi, il rencontre M.
le Grand, retourne arrière, et le mène chez lui pour lui montrer ses
chiens; c'étoient deux petits chiens d'Artois. Il leur fait courir le
marcassin dans la galerie, va après courant, et toute cette noblesse
qui étoit avec lui. Dîné avec le Roi.
_Le 1er mai, jeudi, à Fontainebleau._—M. le Chevalier se moquoit de
quelqu'un, et lui montroit le personnage; il lui dit: _Taisez-vous,
féfé Chevalier, il faut point regarder les personnes quand on se
moque._ A neuf heures et demie dévêtu, mis au lit, il s'amuse fort
gentiment à entretenir des gentilshommes qui étoient à son coucher,
raille avec eux sérieusement, gracieusement; comme s'il n'avoit jamais
fait autre chose et toujours vécu privément avec eux.
_Le 2, vendredi._—Le Roi le mène promener au jardin, où, lui montrant
Mme la comtesse de Moret: «Mon fils, j'ai fait un enfant à cette
belle dame, il sera votre frère;» il se retourne honteux, disant:
_C'est pas mon frère._ Dévêtu, mis au lit, il s'amuse à entretenir la
noblesse; entre autres il faisoit bonne chère au fils aîné de M. de
Sourdéac[500], il l'appeloit: _Petit jeune._
[500] Guy de Rieux, fils de René, seigneur de Sourdéac, qui
après la mort de Henri III s'était attaché au roi Henri IV, dont
il tint constamment le parti pendant la Ligue. Guy de Rieux
devint premier écuyer de Marie de Médicis, sortit avec elle du
royaume, fut déclaré criminel de lèse-majesté en 1631, et mourut
à Neubourg, en 1640.
_Le 3, samedi._—A huit heures et demie levé, il essaye un pourpoint et
des grègues de satin, saute, gambade; il y a de la peine à lui faire
quitter, tant qu'on lui dit qu'il y avoit quelque chose à raccoustrer.
A onze heures et demie dîné; bu de la tisane de réglisse de M. de
Vendôme, qu'il avoit fait tenir en sa chambre tout le long de son
dîner, sans lui vouloir permettre d'aller avec Mlle de Vendôme[501];
aussitôt qu'il eut achevé, lui ôtant son chapeau: _Allez, allez-vous-en
dîner._ Le Dauphin prend son petit carrosse rouge, s'assied à la place
du cocher, y attelle Bajordan, Villereau, Saint-Privat, pages du Roi en
la grande écurie, et Décluseaux, et se fait traîner par la chambre.—Il
y avoit quatre ou cinq jours qu'il lui fut donné deux petits chiens que
l'on avoit trouvés; il les fit mettre, pour les nourrir, à sa fourrière
et les aimoit fort. Celui qui les avoit perdus, l'ayant su, vint
trouver le Dauphin, lui dit qu'il étoit fort aise que ces deux chiens
lui avoient été donnés; qu'ils étoient à lui, qu'il les avoit perdus,
qu'il les aimoit fort, mais que s'ils lui étoient agréables, il lui
feroit beaucoup d'honneur de les recevoir en don. Le Dauphin l'écoute
froidement, et ayant achevé, lui demande: _Sont-ils à vous?_ Il répond
que oui.—_Qu'on les y rende_, dit le Dauphin gravement, doucement, et
n'en voulut plus. A six heures et demie il va chez la Reine[502].
[501] César, fils aîné du Roi et de Gabrielle d'Estrées avait
alors quatorze ans, Mlle de Vendôme en avait onze.
[502] Héroard note en marge que le Roi était parti le matin.
_Le 4, dimanche, à Fontainebleau._—Il va donner le bonsoir à la
Reine, et prendre le mot pour le donner aux gardes. Avant que
s'endormir il demanda à M. de Drouet, capitaine aux gardes, qui
étoit venu prendre le mot: _Où êtes-vous en garde?_—«Monsieur,
à la porte du donjon.»—_Et l'autre compagnie?_—«Monsieur, à la
porte des cuisines.»—_Qui est le capitaine?_—«Monsieur, c'est
Campagnols.»—_Où est-il?_—«Monsieur, il est à Boulogne, dont il est
gouverneur.»—_Et son lieutenant, est-il ici?_—«Non, Monsieur, il est
malade à la garnison.»—_Et son enseigne?_—«Monsieur, il est allé à
sa maison.»—_Et son sergent?_—«Monsieur, il est ici.»—_Pourquoi
n'est-il venu prendre le mot?_ Il fit toutes ces demandes pour venir à
cette dernière.—«Monsieur, les sergents ne le prennent point quand il
y a des capitaines; je le leur donnerai à tous.» Il se contenta de cela.
_Le 5, lundi._—Il fait son exemple; Beaugrand, écrivain du Roi, lui
montre à écrire.
_Le 6, mardi, à Fontainebleau._—Il écrit une lettre au Roi, par
commandement de la Reine, comme il s'ensuit, sans trace, mais entre
deux lignes de règle et fort bien:
Papa, maman m'a commandé de vous escrire pour vous remercier en
son nom de la peine que vous prenés de luy faire scauoir de vos
nouuelles, maintenant qu'elle ne vous peut mander des siennes;
elle se porte bien et se resiouit de ce qu'elle vous verra
jeudy, et vous baise tres-humblement les mains et moy aussi,
qui suis bien sage et tousiours, mon papa, vostre tres-humble
et tres-obeissant fils et seruiteur.