DAULPHIN.

[261] On verra Louis XIII conserver cette habitude dans un âge

beaucoup plus avancé.

_Le 9, lundi._—Il va à la salle du bal, danse toutes sortes de danses;

on en rit de le voir si joliment faire, il cesse la danse incontinent,

fâché, et dit: _Je veux pas qu'on rie, je veux pas donner du plaisir_,

et ne voulut plus danser.

_Le 10, mardi._—Il vient des violons de la noce d'un de ses

cuisiniers; il leur commande de jouer, et les écoute si attentivement

qu'il demeuroit immobile. M. Birat, pour le faire jouer, lui dit:

«Monsieur, ce matin il est venu en ma chambre une bête si grande, si

grande.» Il lui demanda en souriant: _Étoit-elle plus grande que vous?_

A dîner on fait le conte ci-dessus mis de M. Birat; il se retourne en

souriant, et me demande: _L'avez-vous mis en votre registre?_

_Le 12, jeudi._—Le sieur Thomas Parry, ancien ambassadeur

d'Angleterre, lequel conduisoit le sieur Georges Kerry, ambassadeur

demeurant en sa place, présente à M. le Dauphin une lettre de la part

de M. le prince de Galles, disant, lui ayant tous deux baisé la main,

que, venant prendre congé de lui et lui amenant celui qui entroit en

sa place pour lui baiser bien humblement les mains, il avoit aussi

charge de lui présenter une lettre de M. le prince de Galles. Il la

prend, et ne voulut jamais entendre à autre chose qu'ayant lui-même

rompu le cachet, il n'eût vu ce qui étoit dedans. On lui demande qui

il vouloit qui lui lût la lettre, il répond: _Je veux que ce soit

moucheu Hérouard._ Il me la baille, et en présence des ambassadeurs,

de M. de Souvré, qui les étoit venu conduire, je la lus. En voici la

teneur, écrite et signée de sa main, et, ce dit-on, de sa façon, le

roi d'Angleterre n'ayant pas voulu qu'un autre que lui y mît la main,

disant qu'il avoit demeuré assez longtemps à l'école pour la savoir

faire, et toutefois que le Roi son frère et non autre repassât dessus

[_sic_]:

Monsieur et frère, ayant entendu que vous commenciez monter

à cheval, j'ai creu que vous auriez pour aggréable une meute

de petits chiens que je vous envoie pour tesmoigner le desir

que j'ay que nous puissions suyvre les traces des Rois noz

pères comme en entière et ferme amitié; aussi en ceste sorte

d'honneste et louable recreation j'ay supplié le comte de

Beaumont, qui retourne par delà, remercier en mon nom le

Roy vostre père, et vous aussi, de tant de courtoisies et

obligations dont je me sens surchargé, et vous déclarer combien

de pouuoir vous avés sur moy, et combien je suis desireux

rencontrer quelque bonne occasion pour monstrer la promptitude

de mon affection à vous seruir, et pour ce me remettant à luy,

je prie Dieu,

Monsieur et frère, vous donner en santé longue et heureuse vie.

Vostre très-affectionné frère et seruiteur,

HENRY.

A Richmond, le 25 d'octobre 1605.

A Monsieur et frère Monsieur le Dauphin.

_Le 13, vendredi, à Saint-Germain._—A deux heures la marquise de

Verneuil s'en retourne[262].

[262] _Voy._ la lettre de Henri IV à Mme de Montglat, du 4

janvier, dans laquelle il lui dit: «Madame de Verneuil fait état

de s'en aller demain coucher à Saint-Germain en Laye pour y voir

ses enfants. Faites-la loger au château, et les lui laissez

voir; elle ne verra point mon fils ni ma fille, si ce n'est par

occasion.» (_Lettres missives_, VI, 573.)

_Le 16, lundi._—Il s'amuse à voir travailler les maçons qui

raccoustroient son âtre, est toujours parmi eux; il arrive un joueur de

musette poitevin; il l'écoute assez longtemps, attentivement et comme

immobile, puis dit tout à coup: _Qu'il s'en aille, allez jouer à la

grande salle._

_Le 17, mardi._—Il vient en ma chambre, où il demande le livre des

oiseaux, puis me demande son livre rouge; c'étoit l'histoire de la paix

de Matthieu, donné par M. de Vic, ambassadeur, de la part de l'auteur;

il le remporte lui-même en sa chambre.

_Le 18, mercredi._—Je lui dis qu'il iroit au-devant de papa, au

bâtiment neuf; il répond: _Ho! ho! je veux pas aller au bâtiment neuf,

il tombe tout; quand la gelée viendra tout tombera_; il en avoit ouï

parler entre nous; il écoutoit tout, et tout ce qu'il entendoit lui

demeuroit en l'entendement. A onze heures mené au-devant du Roi sur

les terrasses, il le rencontre à la descente qui va au Neptune; le

Roi descend de cheval, le baise, l'embrasse. Ramené au vieux château

et dîné avec le Roi, à midi.—M. de Lorme, premier médecin de la

Reine, baise les mains au Dauphin de la part de M. de Lorraine, avec

commandement de lui dire qu'il lui faisoit faire deux canons; il

demande: _Sont-ils grands?_

_Le 19, jeudi, à Saint-Germain._—Il va chez le Roi, qui le mène au

jardin; dîné avec le Roi.—M. de Loménie lui donne un petit gentilhomme

fort bien habillé d'un collet parfumé, enrichi de broderie d'or, les

chausses à bande de même; il le peigne, et dit: _Je le veux marier à la

poupée de Madame._—Mené chez Mme la comtesse de Moret, où il se piqua

un peu au bout du doigt, en coupant des cartes avec les ciseaux de Mme

de Montglat.

_Le 20, vendredi._—Mené au Roi, et, à neuf heures, déjeûné avec lui;

il se fait porter aux fenêtres où le Roi étoit allé pour voir courir

un lièvre devant la meute des chiens courants que le prince de Galles

avoit envoyée à M. le Dauphin. Le Roi part pour aller à la chasse.—Un

honnête homme donna quatre piques de Biscaye, non ferrées, au Roi; le

Roi en donne trois à M. le Dauphin, lui disant: «Il y en a une pour

vous, donnez-en une à féfé Chevalier et l'autre à féfé Verneuil.» Étant

en sa chambre, M. de Souvré lui dit: «Monsieur, je m'en vais à Paris;

me voulez-vous commander quelque chose?»—_Faites-moi accommoder ma

pique._—«Monsieur, comment? Voulez-vous qu'elle pique, qu'elle tue,

qu'elle égratigne? Comment la voulez-vous?»—_Je veux pas que la mienne

tue, mais je veux qu'elle pique, et je veux pas que celles de féfé

Chevalier et de féfé Vaneuil tuent, et qu'elles ne piquent, et qu'elles

n'égratignent; mettez y un clou au bout._—Le Roi revient de la chasse,

le Dauphin se trouve à son dîner, fort gentil, obéissant, craignant

et respectueux du Roi. Le Roi part pour s'en retourner à Paris à deux

heures trois quarts.

_Le 22, dimanche._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, voyez que

Madame a les cheveux beaux et blonds pour ce qu'elle se laisse bien

peigner;» il répond: _Les noirs sont les plus beaux_, puis me dit:

_Allez, allez écrire en votre registre ce que j'ai dit de mes cheveux._

_Le 23, lundi._—Il me demande: _D'où venez-vous?_—«Monsieur, je

viens de mon étude.»—_Quoi faire?_—«Monsieur, je viens d'écrire

en mon registre.»—_Quoi?_—«Monsieur, j'étois prêt à écrire que

vous avez été opiniâtre.» Il me dit, à demi pleurant: _Ne l'écrivez

pas_.—On le divertit avec son petit ménage d'argent; il y avoit deux

petits chandeliers et de la petite bougie blanche dont on se sert

aux offrandes; ma femme l'alluma. Il la prend soudain, la souffle,

l'éteint, disant: _Ho! non, elle s'useroit_, faisant en cela ce qu'il

voyoit faire et oyoit dire[263].

[263] Mme de Montglat apportait une grande parcimonie dans les

dépenses de la maison du Dauphin.

_Le 24, mardi, à Saint-Germain._—Il dit des proverbes de Salomon

abrégés, entre autres _celui_, dit-il, _que j'aime tant: L'homme est

heureux qui rencontre une femme vertueuse_; il dit trois quatrains de

Pibrac.

_Le 25, mercredi._—Le savoyard[264] de M. de Verneuil traversoit

sa chambre d'une porte à l'autre; il lui demande: _Où allez-vous?_

—«Monsieur, à la chambre de M. de Verneuil.»—_Retournez-vous-en

par là, ma chambre est pas un passage._

[264] Il était de Chambéry, et servait de page à M. de Verneuil.

Héroard ne donne pas son nom.

_Le 26, jeudi._—Madame voulant dîner debout et ne s'asseoir pas, il

dit: _La velà qui veut dîner en laquais_.

_Le 27, vendredi._—Il se fait armer de ses armes dorées, vient à ma

chambre, demande à voir le lion; c'étoit au livre de Gesner.

_Le 28, samedi._—Il va en la chambre de Mlle de Vendôme, s'avise

qu'il n'y avoit point de poutres au plancher et demande: _Hé! pourquoi

n'y-a-t'il point de poutres comme à ma chambre?_ A dîner il mange une

côtelette rissolée. Il épluchoit le rissolé; je lui dis: «Monsieur,

vous ne mangez que ce qui vous fera devenir colère[265].»—_Papa le

mange bien._ Il disoit vrai, et étoit grand imitateur des actions du

Roi. Il nettoyoit ses gencives avec le doigt, je lui dis: «Monsieur,

il les faut nettoyer avec la langue.»—_Mais ma langue n'est pas assez

longue, j'y tâche, mais je ne saurois._

[265] Héroard dit au Dauphin quelques jours après que la viande

grillée engendre la colère.

_Le 29 janvier, dimanche._—Il chante:

Guillaume, Guillaume.

Ho! pauvre Guillaume,

Te lairras-tu mourir?

puis ce qu'il avoit appris il y avoit plus d'un an du petit Turc de M.

de Vendôme; _Houja Criaqué, Chinchin Criaqué, Pista, christa Criaqué_.

_Le 30, lundi._—Sa nourrice regardant à sa bouche la dent vingt et

unième qui lui étoit percée, il lui fut avis que sa nourrice lui

vouloit faire mal, et, voulant frapper sur elle, frappa sur Madame,

dont il fut si fâché que soudain il s'en prit à pleurer et à frapper

fort sur sa nourrice, puis va baiser et accoler Madame, puis va accoler

sa nourrice, qui en faisoit la courroucée.—L'on parloit qu'il le

falloit apprendre à être libéral, et que l'on n'en faisoit rien; il

écoutoit tout ce qui s'en disoit, sans faire paroître qu'il y prêtât

l'oreille, et tout à coup et par boutade il se prend à faire ses

libéralités, disant: _Je vous donne ceci, etc._

_Le 10 février, vendredi, à Saint-Germain._—Mme de Montglat part

à onze heures et demie pour aller au travail de la Reine, laquelle

accoucha entre midi et une heure de Madame[266].

[266] Chrétienne ou Christine de France, née au Louvre, mariée en

1619 à Victor-Amédée, duc de Savoie, morte en 1663.

_Le 11, samedi._—Mlle de Ventelet lui dit que maman étoit accouchée;

il demande: _A-t-on ouï le canon?_—«Non, Monsieur.»—_C'est donc une

fille?_

_Le 12, dimanche._—Il vient deux minimes pour le voir;

M. de Franchemont, archer du corps, les conduisoit portant

sa hallebarde; il lui demande: _Pourquoi portez-vous votre

hallebarde?_—«Monsieur, pource que je n'ai pas voulu venir avec

eux sans la porter.»—_Pourquoi?_—«Monsieur, pource qu'il y eut un

moine qui tua le feu Roi.»—_Que lui fit-on?_—«Monsieur le Grand le

tua[267].» Il demeure froid, et n'en dit plus mot.—J'arrive[268]

en la cour à cinq heures; il descendoit en sa chambre; je le

rencontre entre deux portes; il me saute au col, me demande: _Que

m'apportez-vous?_—«Monsieur, je vous apporte un petit arc et des

flèches.» Il en tressault de joie; ma femme lui apporta un petit

réchaud et une petite écuelle de fayence[269].

[267] Il s'agit probablement du grand prévôt de l'hôtel, car au

moment de l'assassinat de Henri III celui des hauts dignitaires

que l'on appelait M. le Grand, c'est-à-dire le grand écuyer, le

duc d'Elbeuf, était arrêté depuis quelques mois comme favorable

aux Guises et ne devait être rendu à la liberté qu'en 1591. Ce

passage est assez curieux, puisqu'il y est dit que c'est le grand

prévôt qui tua Jacques Clément, tandis que Mézerai et les autres

historiens disent que le Roi lui ayant lui-même porté deux coups

avec le couteau qu'il retira de la blessure, M. de la Guesle

le frappa du pommeau de son épée et que deux ou trois autres

personnes, encore plus imprudentes, le tuèrent sur place. Quand

on eut reconnu qui il était, le grand prévôt fit tirer son corps

à quatre chevaux, brûler les quartiers et jeter les cendres au

vent.

[268] Héroard était absent depuis le 30 janvier.

[269] Le Dauphin s'amusait souvent à faire la cuisine.

_Le 13, lundi, à Saint-Germain._—Il vient en ma chambre, demande

à voir le livre des oiseaux, puis je lui montre les figures de la

géographie de Merula[270].

[270] Paul Merula, de Dordrecht, mort en 1607.

_Le 14, mardi._—Mené chez M. de Frontenac, il y joue du clavecin.

_Le 15, mercredi._—A cinq heures le Roi arrive, lequel il attend

avec extrême impatience, s'amuse à l'entretenir à la chambre, dit

qu'il veut souper avec papa, qu'il attendra que son souper soit prêt.

Le Roi, qui mangeoit maigre, se plaignoit d'un peu de douleur à une

amygdale.—_Papa, mangez de la viande, vous êtes malade._ Le Roi lui

demande s'il veut aller à la guerre.—_Non, papa._—«Pourquoi?»—_Je

suis trop petit._—«Quand est-ce que vous y irez?»—_Mais que je sois

grand._—«Quand serez-vous grand?»—_A Pâques._ Le Roi va en sa chambre.

_Le 16, jeudi, à Saint-Germain._—Éveillé à cinq heures après minuit,

il se fait coucher auprès de Mme de Montglat, lui frappe sur la tête

chantant:

Baume sur baume,

L'abbé de Vendôme,

La Castaigne et le merlus

Combien de cornes portes-tu?

puis, se souriant et battant doucement de sa main sur la tête de Mme de

Montglat, il dit: _Velà la mère aux cornes_.—Mené au jardin; le Roi

revenant de la chasse, met pied à terre, va à lui. Ramené au château,

il se fait habiller en masque, va chez le Roi danser un ballet, ne veut

point se démasquer, ne voulant être reconnu.

_Le 17, vendredi._—Il se joue avec ses animaux de poterie (un cheval

et un bœuf).—L'on parloit de la guerre de Sedan, du canon que l'on y

menoit, il demande: _Comment le mène-t-on?_—Mené au jardin, il tire

de l'arc; le Roi le prend pour tirer. _Papa, voulez-vous que je vous

montre?_ le Roi lui dit: «Je sais mieux tirer que vous.»—_Excusez-moi,

papa_, répond-il doucement et froidement. Après dîner il va chez le

Roi, le voit partir pour aller à la chasse; à cinq heures mené au Roi

revenant de la chasse, il aide à le détacher; le Roi se couche.

_Le 18, samedi._—Dîné avec le Roi; à quatre heures et demie il va chez

le Roi, qui revenoit de la chasse, lui détache ses aiguillettes, lui

sert à boire, puis s'en retourne en sa chambre; à sept heures et un

quart dévêtu, le Roi y arrive; M. le duc de Montbazon[271] déchausse

le Dauphin, le Roi le baise dormant, lui disant adieu. Le Roi s'en

retourna à Paris à cinq heures après minuit.

[271] Hercule de Rohan, grand veneur de France, mort en 1654.

_Le 19 février, dimanche._—Mme de Montglat parloit de M.

de Bouillon[272], disant qu'il étoit bien mauvais.—_Qui,

Mamanga?_—«Monsieur, c'est un bouillon qui est fâcheux à

prendre.»—_Oui, Mamanga, il faut du canon._—Mené à la chapelle, il

tient à baptême la fille de sa nourrice; c'est le premier enfant qu'il

a porté à baptême; il lui donne nom Henriette.

[272] Henri de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon, maréchal de

France, mort en 1623. Il tenait alors à Sedan contre les troupes

du Roi.

_Le 28, mardi._—M. de Montpensier vient à son lever; il lui fait bonne

chère.

_Le 4 mars, samedi, à Saint-Germain._—Les ambassadeurs d'Angleterre le

viennent voir, il leur fait bonne chère.

_Le 11, samedi._—J'arrive à trois heures et demie[273]; je lui

apporte un bracelet d'ivoire pour mettre au bras, à tirer de l'arc;

il le met au bras gauche de la façon qu'il le falloit; il n'en avoit

jamais vu, ni su comme il le falloit mettre que par ouï-dire.—A cinq

heures, Madame la petite arrive; il la reçoit en la cour, au pied de

la petite montée.—En soupant, je lui dis: «Monsieur, papa vous mande

à Paris pour remercier la reine Marguerite du présent qu'elle vous a

fait.»—_Quel?_ Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, elle vous a donné

tout son bien.»—_Comment dit-on quand on donne tout son bien?_ Je

lui dis: «Monsieur, elle vous a donné le duché de Valois, le comté

de Lauraguais et le comté d'Auvergne.»—_Faudra-t-il que je sois

prisonnier comme le comte d'Auvergne?_

[273] Héroard était absent depuis le 19 février.

_Le 12, dimanche._—A sept heures levé, vêtu, il aide lui-même à

démonter son lit. A une heure il part pour aller à Paris dans la

litière de la Reine, va par les bacs, trouve M. de Souvré au Pecq.

Goûté à Chatou. Passant le bac de Neuilly il voyoit Madrid: _Hé!_

dit-il, _velà une grande maison qui chemine?_ M. le prince de Condé, M.

de Vendôme, M. le connétable, M. le Grand et grand nombre de noblesse

lui viennent au-devant jusque près du port de Neuilly. A quatre heures

trois quarts il arrive aux Tuileries, où le Roi l'attendoit qui,

l'ayant promené jusques à cinq heures et demie, le mène, par la porte

du jardin et la grande galerie, au Louvre. Il va voir la Reine, court à

elle qui s'essaye de l'élever pour le baiser[274]; ne pouvant, le Roi

l'élève; mené au grand cabinet, où il se joue avec des volants que la

Reine lui avoit donnés. Soupé avec le Roi au petit cabinet de la Reine,

il s'endormoit, demande congé d'aller en sa chambre, où il est mené à

sept heures et demie, sous le cabinet de la Reine.

[274] La Reine n'était pas encore relevée de couches.

_Le 13, lundi, au Louvre._—A une heure et demie mené par la galerie

aux Tuileries, au Roi, qui lui fait voir piquer des chevaux; ramené

par le même chemin en sa chambre. Mené chez la Reine à douze heures

et un quart, et à deux heures et demie le Roi le fait mettre avec lui

en carrosse, à la portière, assis sur un carreau, pour aller vers

la reine Marguerite, logée à l'hôtel de Sens, pour la remercier du

don qu'elle lui avoit fait. En chemin le Roi lui demande: «Mon fils,

aurez-vous pas froid?»—_Ho! non, papa, je ne crains point le soleil

ni la pluie._ Il dit à la reine Marguerite: _Maman ma fille, je vous

remercie très-humblement du présent que vous m'avez fait, je suis votre

très-humble serviteur_. Ramené au Louvre à six heures et demie.

_Le 14, mardi, au Louvre._—Mené par la galerie au jardin, aux

Tuileries, il va à la messe aux Capucins[275]; ramené par le même

chemin en la chambre de la Reine, puis en la sienne. A huit heures mené

chez le Roi et la Reine, il leur donne le bonsoir.

[275] Le couvent des Capucins se trouvait dans la rue

Saint-Honoré.

_Le 15, mercredi, au Louvre._—A sept heures et demie, le Roi vient

lui dire adieu, s'en allant assiéger Sedan, y est fort peu, le baise,

l'embrasse, lui disant ces mots: «Adieu, mon fils, priez Dieu pour moi,

adieu, mon fils, je vous donne ma bénédiction.»—_Adieu, papa_, répond

le Dauphin; il étoit tout étonné et comme interdit de paroles. Soudain

Mme de Montglat lui dit s'il veut pas prier Dieu: _Oui, Mamanga_, et

il prie Dieu soudain.—Mené par la galerie aux Tuileries, il joue du

palemail sur la terrasse, ne veut point aller à la messe aux Capucins.

Mme de Montglat lui dit à l'oreille que le Roi lui a commandé de le

mener ouïr la messe aux Capucins; il y va soudain.—Mené chez la Reine,

il est logé à la chambre du Roi, aide à porter son bois de lit à la

vue de la Reine; Mme de Montglat y fait mettre son lit pour y coucher.

Il va seul en la ruelle de la Reine, y voit Mlle de Renouillère qui y

dormoit, s'en vient doucement à la Reine, et lui demande: _Maman, qui

est cette bête-là?_

_Le 16, jeudi, au Louvre._—Mené jusques à la chapelle de Bourbon[276]

pour ouïr la messe, il n'y veut point entrer: _Il y fait noir, on n'y

voit goutte! Hé! Mamanga, que j'entre pas là dedans!_ Mené au jardin

du Louvre, ramené en sa chambre. A une heure trois quarts mené en la

litière de la Reine à l'Arsenal; il ne veut descendre de la litière que

M. de Rosny ne y fût arrivé; mené par les galeries des armes sur le

rempart, et de là à la Bastille, en la cour, d'où il est salué du haut

des tours par M. le comte d'Auvergne, qui lui dit: «Bonsoir, Monsieur,

je suis votre très-humble serviteur»; il lui répond: _Dieu vous garde,

moucheu le comte_. Il étoit accompagné de Mme de Montglat, de MM. de

Souvré, de Châteauvieux; je y étois. Ramené par le jardin en la salle

et au cabinet où, à trois heures et un quart, il fait collation; M.

de Rosny lui donne un canon d'argent. Il demande le nom et l'usage

des outils et des parties, s'en veut aller et par le même chemin qu'il

étoit entré, ne voulut jamais passer par autre chemin. Ramené à quatre

heures et demie, mené à la Reine, puis en sa chambre.

[276] L'hôtel du Petit-Bourbon, démoli sous Louis XIV lors des

travaux de la colonnade du Louvre.

_Le 17, vendredi, au Louvre._—Il part en litière à dix heures,

accompagné de MM. de Souvré, de Châteauvieux, de Liancourt, va au

jardin du Palais par le Pont-Neuf, où il est reçu par M. le premier

président, messire Achille de Harlay; il le prie pour une affaire de sa

_maman Doundoun_; M. de Harlay lui promet de n'oublier à le servir, au

premier commandement qu'il lui a fait. Monté par le logis dudit sieur

président, il est allé à la Sainte-Chapelle, où il entend la messe,

baise la vraie croix, demande les noms et les usages de tout ce qu'il

voit, passe et repasse porté par le sieur Birat, regarde deçà delà avec

gravité et allégresse de tout le monde. Il se trouva des femmes qui

se portoient à sa robe pour la baiser. Ramené par le même chemin au

Louvre, et à onze heures et demie dîné. Il va chez la Reine, va en la

galerie, où il court un renard avec les chiens du Roi.

_Le 20, lundi, au Louvre._—Il va chez la Reine, qui partoit pour

conduire Mlle Straler, damoiselle flamande, et Gratienne, l'une de ses

femmes de chambre, aux Carmélines, où elles s'alloient rendre.—Il

écrit au Roi par M. de Vendôme:

Papa, depuis que vous êtes parti, j'ai bien donné du plaisir

à maman. J'ai été à la guerre dans sa chambre: Je suis allé

reconnoître les ennemis: ils étoient tous en un tas dans la

ruelle du lit à maman, où ils dormoient[277]. Je les ai bien

éveillés avec mon tambour: J'ai été à votre arsenal, papa: M.

de Rosny m'a montré tout plein de belles armes, et tant, tant

de gros canons, et puis il m'a donné de bonnes confitures et un

petit canon d'argent; il ne me faut qu'un petit cheval pour le

tirer. Maman me renvoie demain à Saint-Germain, où je prierai

bien Dieu pour vous, papa, afin qu'il vous garde de tout

danger et qu'il me fasse bien sage et la grâce de vous pouvoir

bientôt faire très humble service. J'ai fort envie de dormir,

papa: Féfé Vendôme vous dira le demeurant, et moi que je suis

votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur,

Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610) · 第 28 / 51 题