[261] On verra Louis XIII conserver cette habitude dans un âge
beaucoup plus avancé.
_Le 9, lundi._—Il va à la salle du bal, danse toutes sortes de danses;
on en rit de le voir si joliment faire, il cesse la danse incontinent,
fâché, et dit: _Je veux pas qu'on rie, je veux pas donner du plaisir_,
et ne voulut plus danser.
_Le 10, mardi._—Il vient des violons de la noce d'un de ses
cuisiniers; il leur commande de jouer, et les écoute si attentivement
qu'il demeuroit immobile. M. Birat, pour le faire jouer, lui dit:
«Monsieur, ce matin il est venu en ma chambre une bête si grande, si
grande.» Il lui demanda en souriant: _Étoit-elle plus grande que vous?_
A dîner on fait le conte ci-dessus mis de M. Birat; il se retourne en
souriant, et me demande: _L'avez-vous mis en votre registre?_
_Le 12, jeudi._—Le sieur Thomas Parry, ancien ambassadeur
d'Angleterre, lequel conduisoit le sieur Georges Kerry, ambassadeur
demeurant en sa place, présente à M. le Dauphin une lettre de la part
de M. le prince de Galles, disant, lui ayant tous deux baisé la main,
que, venant prendre congé de lui et lui amenant celui qui entroit en
sa place pour lui baiser bien humblement les mains, il avoit aussi
charge de lui présenter une lettre de M. le prince de Galles. Il la
prend, et ne voulut jamais entendre à autre chose qu'ayant lui-même
rompu le cachet, il n'eût vu ce qui étoit dedans. On lui demande qui
il vouloit qui lui lût la lettre, il répond: _Je veux que ce soit
moucheu Hérouard._ Il me la baille, et en présence des ambassadeurs,
de M. de Souvré, qui les étoit venu conduire, je la lus. En voici la
teneur, écrite et signée de sa main, et, ce dit-on, de sa façon, le
roi d'Angleterre n'ayant pas voulu qu'un autre que lui y mît la main,
disant qu'il avoit demeuré assez longtemps à l'école pour la savoir
faire, et toutefois que le Roi son frère et non autre repassât dessus
[_sic_]:
Monsieur et frère, ayant entendu que vous commenciez monter
à cheval, j'ai creu que vous auriez pour aggréable une meute
de petits chiens que je vous envoie pour tesmoigner le desir
que j'ay que nous puissions suyvre les traces des Rois noz
pères comme en entière et ferme amitié; aussi en ceste sorte
d'honneste et louable recreation j'ay supplié le comte de
Beaumont, qui retourne par delà, remercier en mon nom le
Roy vostre père, et vous aussi, de tant de courtoisies et
obligations dont je me sens surchargé, et vous déclarer combien
de pouuoir vous avés sur moy, et combien je suis desireux
rencontrer quelque bonne occasion pour monstrer la promptitude
de mon affection à vous seruir, et pour ce me remettant à luy,
je prie Dieu,
Monsieur et frère, vous donner en santé longue et heureuse vie.
Vostre très-affectionné frère et seruiteur,
HENRY.
A Richmond, le 25 d'octobre 1605.
A Monsieur et frère Monsieur le Dauphin.
_Le 13, vendredi, à Saint-Germain._—A deux heures la marquise de
Verneuil s'en retourne[262].
[262] _Voy._ la lettre de Henri IV à Mme de Montglat, du 4
janvier, dans laquelle il lui dit: «Madame de Verneuil fait état
de s'en aller demain coucher à Saint-Germain en Laye pour y voir
ses enfants. Faites-la loger au château, et les lui laissez
voir; elle ne verra point mon fils ni ma fille, si ce n'est par
occasion.» (_Lettres missives_, VI, 573.)
_Le 16, lundi._—Il s'amuse à voir travailler les maçons qui
raccoustroient son âtre, est toujours parmi eux; il arrive un joueur de
musette poitevin; il l'écoute assez longtemps, attentivement et comme
immobile, puis dit tout à coup: _Qu'il s'en aille, allez jouer à la
grande salle._
_Le 17, mardi._—Il vient en ma chambre, où il demande le livre des
oiseaux, puis me demande son livre rouge; c'étoit l'histoire de la paix
de Matthieu, donné par M. de Vic, ambassadeur, de la part de l'auteur;
il le remporte lui-même en sa chambre.
_Le 18, mercredi._—Je lui dis qu'il iroit au-devant de papa, au
bâtiment neuf; il répond: _Ho! ho! je veux pas aller au bâtiment neuf,
il tombe tout; quand la gelée viendra tout tombera_; il en avoit ouï
parler entre nous; il écoutoit tout, et tout ce qu'il entendoit lui
demeuroit en l'entendement. A onze heures mené au-devant du Roi sur
les terrasses, il le rencontre à la descente qui va au Neptune; le
Roi descend de cheval, le baise, l'embrasse. Ramené au vieux château
et dîné avec le Roi, à midi.—M. de Lorme, premier médecin de la
Reine, baise les mains au Dauphin de la part de M. de Lorraine, avec
commandement de lui dire qu'il lui faisoit faire deux canons; il
demande: _Sont-ils grands?_
_Le 19, jeudi, à Saint-Germain._—Il va chez le Roi, qui le mène au
jardin; dîné avec le Roi.—M. de Loménie lui donne un petit gentilhomme
fort bien habillé d'un collet parfumé, enrichi de broderie d'or, les
chausses à bande de même; il le peigne, et dit: _Je le veux marier à la
poupée de Madame._—Mené chez Mme la comtesse de Moret, où il se piqua
un peu au bout du doigt, en coupant des cartes avec les ciseaux de Mme
de Montglat.
_Le 20, vendredi._—Mené au Roi, et, à neuf heures, déjeûné avec lui;
il se fait porter aux fenêtres où le Roi étoit allé pour voir courir
un lièvre devant la meute des chiens courants que le prince de Galles
avoit envoyée à M. le Dauphin. Le Roi part pour aller à la chasse.—Un
honnête homme donna quatre piques de Biscaye, non ferrées, au Roi; le
Roi en donne trois à M. le Dauphin, lui disant: «Il y en a une pour
vous, donnez-en une à féfé Chevalier et l'autre à féfé Verneuil.» Étant
en sa chambre, M. de Souvré lui dit: «Monsieur, je m'en vais à Paris;
me voulez-vous commander quelque chose?»—_Faites-moi accommoder ma
pique._—«Monsieur, comment? Voulez-vous qu'elle pique, qu'elle tue,
qu'elle égratigne? Comment la voulez-vous?»—_Je veux pas que la mienne
tue, mais je veux qu'elle pique, et je veux pas que celles de féfé
Chevalier et de féfé Vaneuil tuent, et qu'elles ne piquent, et qu'elles
n'égratignent; mettez y un clou au bout._—Le Roi revient de la chasse,
le Dauphin se trouve à son dîner, fort gentil, obéissant, craignant
et respectueux du Roi. Le Roi part pour s'en retourner à Paris à deux
heures trois quarts.
_Le 22, dimanche._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, voyez que
Madame a les cheveux beaux et blonds pour ce qu'elle se laisse bien
peigner;» il répond: _Les noirs sont les plus beaux_, puis me dit:
_Allez, allez écrire en votre registre ce que j'ai dit de mes cheveux._
_Le 23, lundi._—Il me demande: _D'où venez-vous?_—«Monsieur, je
viens de mon étude.»—_Quoi faire?_—«Monsieur, je viens d'écrire
en mon registre.»—_Quoi?_—«Monsieur, j'étois prêt à écrire que
vous avez été opiniâtre.» Il me dit, à demi pleurant: _Ne l'écrivez
pas_.—On le divertit avec son petit ménage d'argent; il y avoit deux
petits chandeliers et de la petite bougie blanche dont on se sert
aux offrandes; ma femme l'alluma. Il la prend soudain, la souffle,
l'éteint, disant: _Ho! non, elle s'useroit_, faisant en cela ce qu'il
voyoit faire et oyoit dire[263].
[263] Mme de Montglat apportait une grande parcimonie dans les
dépenses de la maison du Dauphin.
_Le 24, mardi, à Saint-Germain._—Il dit des proverbes de Salomon
abrégés, entre autres _celui_, dit-il, _que j'aime tant: L'homme est
heureux qui rencontre une femme vertueuse_; il dit trois quatrains de
Pibrac.
_Le 25, mercredi._—Le savoyard[264] de M. de Verneuil traversoit
sa chambre d'une porte à l'autre; il lui demande: _Où allez-vous?_
—«Monsieur, à la chambre de M. de Verneuil.»—_Retournez-vous-en
par là, ma chambre est pas un passage._
[264] Il était de Chambéry, et servait de page à M. de Verneuil.
Héroard ne donne pas son nom.
_Le 26, jeudi._—Madame voulant dîner debout et ne s'asseoir pas, il
dit: _La velà qui veut dîner en laquais_.
_Le 27, vendredi._—Il se fait armer de ses armes dorées, vient à ma
chambre, demande à voir le lion; c'étoit au livre de Gesner.
_Le 28, samedi._—Il va en la chambre de Mlle de Vendôme, s'avise
qu'il n'y avoit point de poutres au plancher et demande: _Hé! pourquoi
n'y-a-t'il point de poutres comme à ma chambre?_ A dîner il mange une
côtelette rissolée. Il épluchoit le rissolé; je lui dis: «Monsieur,
vous ne mangez que ce qui vous fera devenir colère[265].»—_Papa le
mange bien._ Il disoit vrai, et étoit grand imitateur des actions du
Roi. Il nettoyoit ses gencives avec le doigt, je lui dis: «Monsieur,
il les faut nettoyer avec la langue.»—_Mais ma langue n'est pas assez
longue, j'y tâche, mais je ne saurois._
[265] Héroard dit au Dauphin quelques jours après que la viande
grillée engendre la colère.
_Le 29 janvier, dimanche._—Il chante:
Guillaume, Guillaume.
Ho! pauvre Guillaume,
Te lairras-tu mourir?
puis ce qu'il avoit appris il y avoit plus d'un an du petit Turc de M.
de Vendôme; _Houja Criaqué, Chinchin Criaqué, Pista, christa Criaqué_.
_Le 30, lundi._—Sa nourrice regardant à sa bouche la dent vingt et
unième qui lui étoit percée, il lui fut avis que sa nourrice lui
vouloit faire mal, et, voulant frapper sur elle, frappa sur Madame,
dont il fut si fâché que soudain il s'en prit à pleurer et à frapper
fort sur sa nourrice, puis va baiser et accoler Madame, puis va accoler
sa nourrice, qui en faisoit la courroucée.—L'on parloit qu'il le
falloit apprendre à être libéral, et que l'on n'en faisoit rien; il
écoutoit tout ce qui s'en disoit, sans faire paroître qu'il y prêtât
l'oreille, et tout à coup et par boutade il se prend à faire ses
libéralités, disant: _Je vous donne ceci, etc._
_Le 10 février, vendredi, à Saint-Germain._—Mme de Montglat part
à onze heures et demie pour aller au travail de la Reine, laquelle
accoucha entre midi et une heure de Madame[266].
[266] Chrétienne ou Christine de France, née au Louvre, mariée en
1619 à Victor-Amédée, duc de Savoie, morte en 1663.
_Le 11, samedi._—Mlle de Ventelet lui dit que maman étoit accouchée;
il demande: _A-t-on ouï le canon?_—«Non, Monsieur.»—_C'est donc une
fille?_
_Le 12, dimanche._—Il vient deux minimes pour le voir;
M. de Franchemont, archer du corps, les conduisoit portant
sa hallebarde; il lui demande: _Pourquoi portez-vous votre
hallebarde?_—«Monsieur, pource que je n'ai pas voulu venir avec
eux sans la porter.»—_Pourquoi?_—«Monsieur, pource qu'il y eut un
moine qui tua le feu Roi.»—_Que lui fit-on?_—«Monsieur le Grand le
tua[267].» Il demeure froid, et n'en dit plus mot.—J'arrive[268]
en la cour à cinq heures; il descendoit en sa chambre; je le
rencontre entre deux portes; il me saute au col, me demande: _Que
m'apportez-vous?_—«Monsieur, je vous apporte un petit arc et des
flèches.» Il en tressault de joie; ma femme lui apporta un petit
réchaud et une petite écuelle de fayence[269].
[267] Il s'agit probablement du grand prévôt de l'hôtel, car au
moment de l'assassinat de Henri III celui des hauts dignitaires
que l'on appelait M. le Grand, c'est-à-dire le grand écuyer, le
duc d'Elbeuf, était arrêté depuis quelques mois comme favorable
aux Guises et ne devait être rendu à la liberté qu'en 1591. Ce
passage est assez curieux, puisqu'il y est dit que c'est le grand
prévôt qui tua Jacques Clément, tandis que Mézerai et les autres
historiens disent que le Roi lui ayant lui-même porté deux coups
avec le couteau qu'il retira de la blessure, M. de la Guesle
le frappa du pommeau de son épée et que deux ou trois autres
personnes, encore plus imprudentes, le tuèrent sur place. Quand
on eut reconnu qui il était, le grand prévôt fit tirer son corps
à quatre chevaux, brûler les quartiers et jeter les cendres au
vent.
[268] Héroard était absent depuis le 30 janvier.
[269] Le Dauphin s'amusait souvent à faire la cuisine.
_Le 13, lundi, à Saint-Germain._—Il vient en ma chambre, demande
à voir le livre des oiseaux, puis je lui montre les figures de la
géographie de Merula[270].
[270] Paul Merula, de Dordrecht, mort en 1607.
_Le 14, mardi._—Mené chez M. de Frontenac, il y joue du clavecin.
_Le 15, mercredi._—A cinq heures le Roi arrive, lequel il attend
avec extrême impatience, s'amuse à l'entretenir à la chambre, dit
qu'il veut souper avec papa, qu'il attendra que son souper soit prêt.
Le Roi, qui mangeoit maigre, se plaignoit d'un peu de douleur à une
amygdale.—_Papa, mangez de la viande, vous êtes malade._ Le Roi lui
demande s'il veut aller à la guerre.—_Non, papa._—«Pourquoi?»—_Je
suis trop petit._—«Quand est-ce que vous y irez?»—_Mais que je sois
grand._—«Quand serez-vous grand?»—_A Pâques._ Le Roi va en sa chambre.
_Le 16, jeudi, à Saint-Germain._—Éveillé à cinq heures après minuit,
il se fait coucher auprès de Mme de Montglat, lui frappe sur la tête
chantant:
Baume sur baume,
L'abbé de Vendôme,
La Castaigne et le merlus
Combien de cornes portes-tu?
puis, se souriant et battant doucement de sa main sur la tête de Mme de
Montglat, il dit: _Velà la mère aux cornes_.—Mené au jardin; le Roi
revenant de la chasse, met pied à terre, va à lui. Ramené au château,
il se fait habiller en masque, va chez le Roi danser un ballet, ne veut
point se démasquer, ne voulant être reconnu.
_Le 17, vendredi._—Il se joue avec ses animaux de poterie (un cheval
et un bœuf).—L'on parloit de la guerre de Sedan, du canon que l'on y
menoit, il demande: _Comment le mène-t-on?_—Mené au jardin, il tire
de l'arc; le Roi le prend pour tirer. _Papa, voulez-vous que je vous
montre?_ le Roi lui dit: «Je sais mieux tirer que vous.»—_Excusez-moi,
papa_, répond-il doucement et froidement. Après dîner il va chez le
Roi, le voit partir pour aller à la chasse; à cinq heures mené au Roi
revenant de la chasse, il aide à le détacher; le Roi se couche.
_Le 18, samedi._—Dîné avec le Roi; à quatre heures et demie il va chez
le Roi, qui revenoit de la chasse, lui détache ses aiguillettes, lui
sert à boire, puis s'en retourne en sa chambre; à sept heures et un
quart dévêtu, le Roi y arrive; M. le duc de Montbazon[271] déchausse
le Dauphin, le Roi le baise dormant, lui disant adieu. Le Roi s'en
retourna à Paris à cinq heures après minuit.
[271] Hercule de Rohan, grand veneur de France, mort en 1654.
_Le 19 février, dimanche._—Mme de Montglat parloit de M.
de Bouillon[272], disant qu'il étoit bien mauvais.—_Qui,
Mamanga?_—«Monsieur, c'est un bouillon qui est fâcheux à
prendre.»—_Oui, Mamanga, il faut du canon._—Mené à la chapelle, il
tient à baptême la fille de sa nourrice; c'est le premier enfant qu'il
a porté à baptême; il lui donne nom Henriette.
[272] Henri de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon, maréchal de
France, mort en 1623. Il tenait alors à Sedan contre les troupes
du Roi.
_Le 28, mardi._—M. de Montpensier vient à son lever; il lui fait bonne
chère.
_Le 4 mars, samedi, à Saint-Germain._—Les ambassadeurs d'Angleterre le
viennent voir, il leur fait bonne chère.
_Le 11, samedi._—J'arrive à trois heures et demie[273]; je lui
apporte un bracelet d'ivoire pour mettre au bras, à tirer de l'arc;
il le met au bras gauche de la façon qu'il le falloit; il n'en avoit
jamais vu, ni su comme il le falloit mettre que par ouï-dire.—A cinq
heures, Madame la petite arrive; il la reçoit en la cour, au pied de
la petite montée.—En soupant, je lui dis: «Monsieur, papa vous mande
à Paris pour remercier la reine Marguerite du présent qu'elle vous a
fait.»—_Quel?_ Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, elle vous a donné
tout son bien.»—_Comment dit-on quand on donne tout son bien?_ Je
lui dis: «Monsieur, elle vous a donné le duché de Valois, le comté
de Lauraguais et le comté d'Auvergne.»—_Faudra-t-il que je sois
prisonnier comme le comte d'Auvergne?_
[273] Héroard était absent depuis le 19 février.
_Le 12, dimanche._—A sept heures levé, vêtu, il aide lui-même à
démonter son lit. A une heure il part pour aller à Paris dans la
litière de la Reine, va par les bacs, trouve M. de Souvré au Pecq.
Goûté à Chatou. Passant le bac de Neuilly il voyoit Madrid: _Hé!_
dit-il, _velà une grande maison qui chemine?_ M. le prince de Condé, M.
de Vendôme, M. le connétable, M. le Grand et grand nombre de noblesse
lui viennent au-devant jusque près du port de Neuilly. A quatre heures
trois quarts il arrive aux Tuileries, où le Roi l'attendoit qui,
l'ayant promené jusques à cinq heures et demie, le mène, par la porte
du jardin et la grande galerie, au Louvre. Il va voir la Reine, court à
elle qui s'essaye de l'élever pour le baiser[274]; ne pouvant, le Roi
l'élève; mené au grand cabinet, où il se joue avec des volants que la
Reine lui avoit donnés. Soupé avec le Roi au petit cabinet de la Reine,
il s'endormoit, demande congé d'aller en sa chambre, où il est mené à
sept heures et demie, sous le cabinet de la Reine.
[274] La Reine n'était pas encore relevée de couches.
_Le 13, lundi, au Louvre._—A une heure et demie mené par la galerie
aux Tuileries, au Roi, qui lui fait voir piquer des chevaux; ramené
par le même chemin en sa chambre. Mené chez la Reine à douze heures
et un quart, et à deux heures et demie le Roi le fait mettre avec lui
en carrosse, à la portière, assis sur un carreau, pour aller vers
la reine Marguerite, logée à l'hôtel de Sens, pour la remercier du
don qu'elle lui avoit fait. En chemin le Roi lui demande: «Mon fils,
aurez-vous pas froid?»—_Ho! non, papa, je ne crains point le soleil
ni la pluie._ Il dit à la reine Marguerite: _Maman ma fille, je vous
remercie très-humblement du présent que vous m'avez fait, je suis votre
très-humble serviteur_. Ramené au Louvre à six heures et demie.
_Le 14, mardi, au Louvre._—Mené par la galerie au jardin, aux
Tuileries, il va à la messe aux Capucins[275]; ramené par le même
chemin en la chambre de la Reine, puis en la sienne. A huit heures mené
chez le Roi et la Reine, il leur donne le bonsoir.
[275] Le couvent des Capucins se trouvait dans la rue
Saint-Honoré.
_Le 15, mercredi, au Louvre._—A sept heures et demie, le Roi vient
lui dire adieu, s'en allant assiéger Sedan, y est fort peu, le baise,
l'embrasse, lui disant ces mots: «Adieu, mon fils, priez Dieu pour moi,
adieu, mon fils, je vous donne ma bénédiction.»—_Adieu, papa_, répond
le Dauphin; il étoit tout étonné et comme interdit de paroles. Soudain
Mme de Montglat lui dit s'il veut pas prier Dieu: _Oui, Mamanga_, et
il prie Dieu soudain.—Mené par la galerie aux Tuileries, il joue du
palemail sur la terrasse, ne veut point aller à la messe aux Capucins.
Mme de Montglat lui dit à l'oreille que le Roi lui a commandé de le
mener ouïr la messe aux Capucins; il y va soudain.—Mené chez la Reine,
il est logé à la chambre du Roi, aide à porter son bois de lit à la
vue de la Reine; Mme de Montglat y fait mettre son lit pour y coucher.
Il va seul en la ruelle de la Reine, y voit Mlle de Renouillère qui y
dormoit, s'en vient doucement à la Reine, et lui demande: _Maman, qui
est cette bête-là?_
_Le 16, jeudi, au Louvre._—Mené jusques à la chapelle de Bourbon[276]
pour ouïr la messe, il n'y veut point entrer: _Il y fait noir, on n'y
voit goutte! Hé! Mamanga, que j'entre pas là dedans!_ Mené au jardin
du Louvre, ramené en sa chambre. A une heure trois quarts mené en la
litière de la Reine à l'Arsenal; il ne veut descendre de la litière que
M. de Rosny ne y fût arrivé; mené par les galeries des armes sur le
rempart, et de là à la Bastille, en la cour, d'où il est salué du haut
des tours par M. le comte d'Auvergne, qui lui dit: «Bonsoir, Monsieur,
je suis votre très-humble serviteur»; il lui répond: _Dieu vous garde,
moucheu le comte_. Il étoit accompagné de Mme de Montglat, de MM. de
Souvré, de Châteauvieux; je y étois. Ramené par le jardin en la salle
et au cabinet où, à trois heures et un quart, il fait collation; M.
de Rosny lui donne un canon d'argent. Il demande le nom et l'usage
des outils et des parties, s'en veut aller et par le même chemin qu'il
étoit entré, ne voulut jamais passer par autre chemin. Ramené à quatre
heures et demie, mené à la Reine, puis en sa chambre.
[276] L'hôtel du Petit-Bourbon, démoli sous Louis XIV lors des
travaux de la colonnade du Louvre.
_Le 17, vendredi, au Louvre._—Il part en litière à dix heures,
accompagné de MM. de Souvré, de Châteauvieux, de Liancourt, va au
jardin du Palais par le Pont-Neuf, où il est reçu par M. le premier
président, messire Achille de Harlay; il le prie pour une affaire de sa
_maman Doundoun_; M. de Harlay lui promet de n'oublier à le servir, au
premier commandement qu'il lui a fait. Monté par le logis dudit sieur
président, il est allé à la Sainte-Chapelle, où il entend la messe,
baise la vraie croix, demande les noms et les usages de tout ce qu'il
voit, passe et repasse porté par le sieur Birat, regarde deçà delà avec
gravité et allégresse de tout le monde. Il se trouva des femmes qui
se portoient à sa robe pour la baiser. Ramené par le même chemin au
Louvre, et à onze heures et demie dîné. Il va chez la Reine, va en la
galerie, où il court un renard avec les chiens du Roi.
_Le 20, lundi, au Louvre._—Il va chez la Reine, qui partoit pour
conduire Mlle Straler, damoiselle flamande, et Gratienne, l'une de ses
femmes de chambre, aux Carmélines, où elles s'alloient rendre.—Il
écrit au Roi par M. de Vendôme:
Papa, depuis que vous êtes parti, j'ai bien donné du plaisir
à maman. J'ai été à la guerre dans sa chambre: Je suis allé
reconnoître les ennemis: ils étoient tous en un tas dans la
ruelle du lit à maman, où ils dormoient[277]. Je les ai bien
éveillés avec mon tambour: J'ai été à votre arsenal, papa: M.
de Rosny m'a montré tout plein de belles armes, et tant, tant
de gros canons, et puis il m'a donné de bonnes confitures et un
petit canon d'argent; il ne me faut qu'un petit cheval pour le
tirer. Maman me renvoie demain à Saint-Germain, où je prierai
bien Dieu pour vous, papa, afin qu'il vous garde de tout
danger et qu'il me fasse bien sage et la grâce de vous pouvoir
bientôt faire très humble service. J'ai fort envie de dormir,
papa: Féfé Vendôme vous dira le demeurant, et moi que je suis
votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur,