Devise du Dauphin.—On l'habitue au bruit des armes à
feu.—Lettre à la Reine.—Les figures de la Bible.—Les
portraits du Roi et de la Reine.—Le livre de M. de La
Capelle.—Antipathie naissante pour les femmes.—Le valet du
serrurier.—La comtesse de Moret.—Présent de la Reine.—Henri
IV et ses enfants.—Le serment de fidélité.—L'ambassadeur
d'Angleterre.—M. d'Harambure.—Le pied du cerf et le pied
de la perdrix.—Les emblèmes d'Alciat.—La duchesse des
Deux-Ponts.—Le valet du bourreau.—Jouets de poterie.—Les
danses du Dauphin.—Entretien sur l'Infante.—Le peintre
Martin.—Jouets d'argent.—Premier page.—Le jeu du
corbillon.—Le baron de Donaw.—Modèle en cire d'une statue
du Dauphin, le sculpteur Després ou Dupré.—La chanson de
Robin.—Jouets de carton peint.—Le Dauphin logé au château
neuf de Saint-Germain.—La comtesse de Moret.—Lettre au
Roi.—Goût naissant pour le dessin.—Les fontaines et les
orgues de Saint-Germain.—Instincts du commandement.—Chanson
du Dauphin.—Les Espagnols et l'Infante.—Les outils du
menuisier.—L'esprit de la galerie rouge.—Danger que
court Héroard.—Conversation sur la chasse, le Louvre,
etc.—La paye des soldats du Roi.—Le brave Crillon.—Le
chien _Favori_.—Caractère du Dauphin.—Discours des
députés suisses.—La statue d'Orphée.—Les forçats.—_La
belle Corisande_ et son petit-fils.—Les Gascons.—M. de
Favas.—Jouets de plomb.—Mme de la Trimouille.—Amour
du Dauphin pour sa nourrice.—Retour au vieux château de
Saint-Germain.—Mlle Prévost des Yveteaux.—Le comte de
Saure.—Lettre au Roi.—Les prières du Dauphin.—Chanson
gasconne.—Henri IV couché avec ses enfants; mœurs et
conversations singulières.—Fiançailles du prince de
Conty.—Enseigne de diamants donnée par la Reine.—La musique
de la Reine.—Le fossé et le pont-levis.—Le Dauphin fouetté
par le Roi.—Un coffret flamand.—Le comte de Soissons, M.
de Rosny et M. de Montbazon.—Batteries des tambours.—Le
Jaquemard de Fontainebleau.—La famille de Montmorency.—Le
grand maréchal de Lorraine.—Goût pour la musique.—Don
Juan de Médicis.—Anniversaire de la mort de Henri III,
usage pour les Dauphins.—Familiarité d'un cul-de-jatte.—Le
sculpteur Francisco, le peintre Martin.—Entrevue avec la
reine Marguerite; présents qu'elle fait au Dauphin et à
sa sœur.—Le galimatias de Nervèze.—Le Saint-Thomas de
Poissy.—Ouvrages de la Chine et joujoux d'Allemagne.—Lettre
à la reine Marguerite.—Proverbe de Salomon.—Le président
du Vair.—Le ballet du Combat.—Députés de l'assemblée
de Châtellerault.—Joujoux de Nevers.—Présent du duc de
Lorraine.—Le chevalier d'Épernon.—Le Dauphin entre dans
sa cinquième année.—La reine Marguerite; les livres à
gravures.—Conversation sur le prince de Galles.—Le frère
bâtard de Henri IV.—Chapelets d'Italie.—Mot de l'ambassadeur
de Venise sur l'Italie.—L'éclipse de soleil.—Le nain de
la Reine.—La chambre de Charles IX.—Lettres au Roi et à
la Reine.—Mendiants irlandais.—Le livre d'Heures de Henri
III.—L'histoire de Matthieu.—Portrait en cire du Roi.—Le
sculpteur Jean Paulo.—Jouets de poterie.—Le Dauphin va
demeurer au château neuf.—La marquise de Verneuil.—Animal
et bateau rapportés du Canada.—Le sang royal et la fleur de
lys.—Captivité de Henri IV à Saint-Germain.—La duchesse
de Beaufort.—Scène avec le Roi.—Humanité du Dauphin.—La
carte gallicane de Thevet.—Sympathie entre le Dauphin et le
Roi.—Henri IV et ses enfants.
_Le 1er janvier, samedi, à Saint-Germain._—Il se promène avec sa
harquebuse et sa fourchette, est mené ainsi à la messe, M. le Chevalier
portant l'enseigne bleue où étoit l'aigle avec cette devise: _Genus
insuperabile bello_, qui lui fut donnée par M. Arnaud, trésorier de
France à Paris et secrétaire de M. de Rosny, M. le Dauphin étant à
Villejuif, à dîner, s'en allant à Fontainebleau[156]. M. de Verneuil
avoit son chapeau sur la tête: _Otez_, dit-il, _votre chapeau, il faut
pas que vous ayez votre chapeau sur la tête devant moi_. On lui dit
que papa vouloit qu'il (M. de Verneuil) eût son chapeau sur la tête:
_Mettez, mettez-le_, dit-il soudain. Il tire son épée rabattue, qu'il
appeloit son épée rouge; M. de Cressy, enseigne de M. de Mansan, lui
dit: «Monsieur, voilà une belle épée! Elle ne coupe point!»—_Ho! je la
ferai bien couper pour le service de papa._
[156] _Voy._ au 29 août 1604.
_Le 2, dimanche._—Il fait un peu le fâcheux. M. de La Court lui dit
que le tonnerre viendra qui l'emportera; il s'arrête, et demande: _Que
c'est?_ M. de La Court lui répond: «Monsieur, ne vous souvient-il pas
que vous l'appeliez le tambour de Dieu?» Il écoute avec admiration,
puis demande à Mme de Montglat: _Mamanga, qu'est que Dieu, de quoi
est-il fait?_ Elle lui dit qu'il n'étoit point fait, qu'il étoit un
esprit invisible. Peu de temps après elle lui demande que c'étoit que
Dieu; il lui répond: _C'est un esprit invisible._ On le rassure aux
arquebusades; le capitaine du Bouchage, archer des gardes du corps, et
en garde près de lui, tire sept coups; il disoit: _Je n'ai point peur_,
et les voyoit tirer assurément. Il en avoit été intimidé par ses femmes
et surtout par sa nourrice, quand la compagnie faisoit la monstre[157],
criant tout haut que l'on ne tirât point. Sept ou huit arquebusiers et
mousquetaires tirent sous le grand portail, il se retourne et crie tout
haut: _Je n'ai pas peur._
[157] La revue.
_Le 3, lundi._—Il veut écrire à papa et à maman, et écrit[158]: _Ma
bonne maman, je ne suis pus opiniâte, je n'ai pus peur du borgne; papa,
je n'ai pus peur des harquebusades, j'ai fait tuer une perdrix._—Il
a des jetons du palais dans une petite bourse d'Espagne, il en donne
à chacun.—Je lui montrois, en un livre de figures de taille-douce,
l'histoire de Goliath et de David; je lui montre la tête au bout d'une
lance, il voit David à cheval et dit: _Velà le petit Dauphin monté sur
son grand cheval._—On l'accoutume à aller seul dans la chambre. Mme de
Montglat lui donne un petit panier d'argent pour ses étrennes.
[158] Héroard lui tenait la main et lui faisait écrire les mots
tels qu'il les prononçait.
_Le 4, mardi._—Sa nourrice lui demande: «Monsieur, voulez-vous pas
aller à la messe, puis vous irez vous promener?» Il répond: _Ho!
non, j'irai premièrement à Ferme[159] me promener, puis j'irai à
la messe._—«Mais, Monsieur, vous trouverez la porte fermée».—_Je
l'ouvrirai avec mon harquebuse à rouet._
[159] Il appelle ainsi le château neuf de Saint-Germain.
_Le 6, jeudi._—Madame entroit en sa chambre, il la veut frapper de sa
pique. Madame de Montglat le tance, lui demande: «Monsieur, pourquoi
avez-vous voulu frapper Madame?»—_Je suis fâché contre elle pour ce
qu'elle a voulu manger ma poire._ C'étoient des excuses inventées. M.
l'aumônier lui en demandant autant à part, il répond: _Pource que j'ai
peur d'elle._—«Monsieur, pourquoi?»—_Pource qu'elle est fille._—L'on
tire des arquebusades dans la cour; il en a grand'peur.
_Le 7, vendredi, à Saint-Germain._—Il dit à sa nourrice: _Hé! ma
Doundoun, hé! ma belle Doundoun, baisez-moi!_ Puis regardant et faisant
la révérence aux portraits du Roi et de la Reine[160] il dit: _Papa
n'a point de chapeau._ Je lui demande pourquoi?—_Pource que c'est
une peinture._ Il s'amuse au livre de portraits en taille douce de M.
de la Capelle, assis dans sa petite chaise, attentivement, demande
l'interprétation des figures et s'en ressouvient.
[160] C'est une de ses habitudes le matin de leur dire bonjour.
_Le 10, lundi._—Devienne, son cuisinier, fut marié ce jourd'hui; il
dit: _Mon gros roti e-est marié; i-il a une femme, i-il couchera avec
elle_[161]. Il s'amuse avec le chevalier de Verneuil et MM. d'Épernon,
et dit, les faisant mettre autour de lui: _Nous tenons le conseil_;
Madame approche: _Ho! ho! voilà Madame qui écoute, allez-vous-en, il
faut pas que les filles soient au conseil._
[161] Héroard figure jusqu'au bégayement du Dauphin. On
comprendra que nous n'en donnions que quelques exemples.
_Le 13, vendredi._—Il s'amuse à tourner le rouet de la chambrière
de Mlle Piolant. M. de Frontenac lui dit qu'il deviendroit fille,
il quitte le rouet.—Il s'amuse au livre des figures du sieur de la
Capelle, reconnoît en un endroit les armoiries du roi d'Espagne, et
dit: _Velà celles de papa_, mettant le doigt sur les fleurs de lis. Je
lui demande: «Monsieur, qu'y a-il aux armoiries de papa?»—_Des fleurs
de lis._—«Et aux vôtres?»—_Des Dauphins._
_Le 18, mardi._—Il entre, le matin, en fâcheuse humeur, dit à chacun:
_Allez-vous-en, je vous battrai._ On fait entrer le valet du serrurier,
qui par rencontre revenoit de la chambre de sa nourrice, portant des
tenailles et une tringle: «Voilà, dit le serrurier, de quoi j'embroche
les opiniâtres.»—_Je ne suis point opiniâte, mousseu le serrurier._
_Le 19 janvier, mercredi, à Saint-Germain._—Il brûle de la poudre pour
la première fois.
_Le 20, jeudi._—A une heure arrive Mme la comtesse de Moret, elle
assiste à son goûter; comme elle partoit, il lui dit de son mouvement:
_Recommandez-moi bien à papa, et que je suis son serviteur._
_Le 25, mardi._—A cinq heures le Roi et la Reine arrivent de Paris;
la Reine lui apporte un petit pistolet que lui-même a voulu débander
devant le Roi. Le Roi commande à Mme de Montglat de faire manger
quelquefois M. de Verneuil avec lui; il l'entend et dit: _Ho! non, y ne
faut pas que les valets mangent avec leurs maîtres!_
_Le 26, mercredi._—M. et Mlle de Verneuil ont dîné avec lui et ce fut
la première fois; il ne le vouloit point; le Roi lui demanda pourquoi:
_Ho! il n'est pas fils de maman._
_Le 27, jeudi._—Mené au Roi, au château neuf, dîné avec le Roi et
tous les autres petits. A deux heures il va voir le Roi revenu de la
chasse, le trouve avec sa robe de nuit, lui dit par deux fois: _Papa,
venez-vous mettre au lit._
_Le 28, vendredi._—Mené chez la Reine, ramené à deux heures.
_Le 5 février, samedi, à Saint-Germain._—Il se fait mettre son
hausse-col, prend sa pique et s'en va à la basse-cour voir faire la
monstre à la compagnie de M. de Mansan qui lors étoit à Paris; il se
met à la tête, accompagné de M. le Chevalier et de M. de Verneuil,
fait marcher la compagnie après lui, marche comme le capitaine, porte
sa pique baissée; le tout fini il s'arrête, hausse sa pique, tourne
la face vers les soldats, les fait arrêter, fait cesser la batterie
du tambour, puis se retourne vers le sieur de Castillon, commissaire
et secrétaire de M. le connétable, et lève la main pour prêter le
serment. Le commissaire demeure en doute, Mme de Montglat lui dit
qu'il n'y avoit point danger de lui faire prêter le serment, et lui
ayant demandé s'il ne promettoit pas de bien servir papa, il répond:
_Oui_, et tout soudain appelle: _Féfé Chevalier, venez prêter serment
de bien servir papa._ Il en dit autant à M. de Verneuil, et cela fait,
crie aux soldats: _Tirez, tirez, je n'ai pas peur._ Ils tirent tous en
salve, il n'a point de peur ni aucun semblant d'en avoir et dit encore
à M. le Chevalier: _Féfé, promettez-vous de bien servir papa?_—«Oui,
Monsieur».—_Et moi aussi._
_Le 7, lundi, à Saint-Germain._—A douze heures et demie arrive le duc
de Lenos[162], ambassadeur du roi d'Angleterre, né en France, fils
d'une sœur de M. d'Antragues, cousin germain de Mme la marquise de
Verneuil; le Dauphin le reçoit fort bien.
[162] Edme Stuart, comte, puis duc de Lenox, avait épousé, en
1572, Catherine de Balsac, tante et non cousine germaine de la
marquise de Verneuil.
_Le 10, jeudi._—M. de Frontenac le vient voir avec M.
d'Harambure[163], portant un oiseau de poing.
[163] Jean, baron d'Harambure, _grand giboyeur_ de la maison du
Roi. Il était borgne, dit Tallemant des Réaux.
_Le 11, vendredi._—A onze heures il se met à la fenêtre attendant
impatiemment la venue du Roi; le voyant venir il crie à haute voix:
_Papa_; le Roi arrive, il le reçoit dans sa chambre puis le mène en la
sienne; dîné avec le Roi, il mange du beurre que le Roi lui-même lui
étend sur du pain. Le Roi parle d'aller à la chasse, disant qu'il se
faut dépêcher de dîner; il dit: _Et moi itou j'irai à la chasse avec
papa; j'ai envoyé quéri Cavalon_; c'étoit son chien. Madame lui dit
de prendre aussi le sien qui se nommoit _Amadis de Gaule_: _Ho! non_,
dit-il, _le cerf le blesseroit d'un coup de corne_. Le Roi lui dit
qu'il falloit dire de la tête, il reprit: _De la tête_, et n'y faillit
plus. A souper, le Roi lui envoie le pied du cerf par M. Praslin; il
fait couper le pied de sa perdrix et lui dit: _Tenez, portez cela à
papa._—Le Roi vient en sa chambre, y joue aux échecs.
_Le 12, samedi, à Saint-Germain._—A neuf heures mené au Roi qui étoit
encore au lit; il lui donne la chemise. Dîné avec le Roi; il danse
devant le Roi la bourrée où il compose des grimaces, la sarabande, la
gavotte, les remariés, et plusieurs autres danses; le Roi le baise,
l'embrasse, et à une heure part après midi pour retourner à Paris.—En
goûtant, il entend parler de M. Martin et dit: _C'est celui qui a
fait la peinture de Moucheu le Dauphin_, mémoire incroyable de s'en
ressouvenir[164].
[164] Il y avait deux ans. _Voy._ au 25 février 1603.
_Le 14, lundi._—L'on parloit d'une mariée qui devoit venir danser
au château. Mme de Montglat lui demande: «Monsieur, comment fera la
mariée?»—_Si Moucheu Heroua n'étoit là, je le dirois._—«Monsieur, lui
dis-je, il n'y a point de danger.» Il met sa pique entre ses jambes et
élevant un bout branloit les fesses.
_Le 15, mardi._—Il se joue avec un lévrier nain noir, que M. de
Longueville lui avoit envoyé, nommé _Charbon_. Il cause étrangement,
se ressouvient d'un ballet fait il y avoit un an et demande: _Pourquoi
est-ce que le petit Bélier étoit tout nu?_ Il faisoit le Cupidon tout
nu.
_Le 16, mercredi._—Il s'amuse dans son lit aux emblèmes d'Alciat, il
en reconnoissoit beaucoup. A une heure et demie vient Mme la duchesse
de Deux-Ponts, qui, le soir auparavant, étoit arrivée à dix heures; il
danse la gaillarde, la sarabande, la vieille bourrée.
_Le 19, samedi._—Pendant son lever, le charbonnier vient, qui lui
dit: «Bonjour, mon maître.» Il demande à M. l'aumônier: _Qui est son
maître?_—«C'est le Roi et vous.»—_Qui est le plus grand?_—«C'est
papa et vous après,» répond l'aumônier.—_Non, c'est Dieu qui est le
plus grand?_
_Le 20, dimanche._—L'on parloit d'un homme condamné à être pendu,
il demande: _Qui le pendra?_ l'on répond que ce seroit le valet du
bourreau, il dit: _Je ne veux donc point avoir un valet._ Peu après
il appelle M. Birat, lequel il souloit appeler son valet, pour lui
commander quelque chose, et l'ayant appelé par son nom: «Quoi! dit-il,
Monsieur, vous ne m'appelez pas votre valet?»—_Hé! c'est le bourreau
qui a un valet._
_Le 22 février, mardi._—Il reconnoît beaucoup de lettres de
l'alphabet; il se fait habiller en mascarade.
_Le 1er mars, mardi, à Saint-Germain._—Il demande un marmouset qui
joue de deux épées et le nomme Salomon, du nom du tireur d'armes de MM.
d'Épernon. Je lui donne un cheval et un marmouset de Flandres, fait de
poterie. _Où est_, dit-il, _son corps?_ pource qu'il n'étoit fait que
jusques à la poitrine.
_Le 2, mercredi._—Le Roi arrive, il va à la porte, courant au devant
de lui l'embrasser; le Roi le mène dîner avec lui, puis va à la chasse.
A cinq heures, la Reine arrive de Paris, il est mené au devant d'elle
presque hors la porte de l'escalier, remonte avec elle en sa petite
chambre, danse sarabande, bourrée, le branle simple, la saugrenée,
_Comment, ce moine trotte_, puis dit: _Maman, ai-je pas bien dansé?_ Il
s'amuse à un chien d'Ostreland; il aimoit fort les chiens.—Mené à sept
heures en la chambre de la Reine, il s'amuse à voir des personnages à
la tapisserie où il y avoit des petits enfants. Le Roi lui dit: «Mon
fils, je veux que vous fassiez un petit enfant à l'Infante.»—_Ho!
ho! non, papa._—«Je veux que vous lui fassiez un petit dauphin comme
vous.»—_Non pas, s'il vous plaît, papa_, dit-il, en mettant sa main au
chapeau et en faisant la révérence. Mme de Montglat lui dit: «Monsieur,
dites à papa qu'il fasse donner des hoquetons neufs aux archers qui
vous gardent, comme aux autres.»—_Ho! ho! non, dites-l'y vous-même_,
et il lui fait par plusieurs fois la pareille réponse, sans le pouvoir
persuader de le faire.
_Le 3, jeudi._—Il s'amuse seul, sans dire mot, avec un petit puits
d'argent que lui avoit donné M. de Candale, donnant une extrême
patience à se laisser peindre par maître Jehan Martin[165]. Mené
au Roi, au cabinet de la Reine, laquelle lui donne un petit ménage
d'argent.
[165] Héroard le nomme Charles le 25 février 1603, et ce peintre
paraît pourtant être le même. _Voy._ plus haut, à la date du 12
février et au 15 juin 1604.
_Le 4, vendredi._—Mené au Roi, qui étoit à table; cela le mit un peu
en mauvaise humeur de n'avoir point dîné avec le Roi; il baise LL. MM.
qui s'en retournent à Paris à deux heures. Charles de Bompar lui a été
donné pour page par le Roi; ç'a été son premier page.
_Le 6, dimanche, à Saint-Germain._—Il ne se veut lever, l'on fait
venir Pierre Cabaret, maréchal de forge du village, et Bongars, maître
maçon qu'il craignoit.
_Le 7, lundi._—Il joue au jeu: _Que met-on au corbillon?_ Il invente
des mots pour rimer: _Dauphillon_, _damoisillon_.
_Le 8, mardi._—Le baron d'Aune, Allemand, neveu de celui qui, du temps
du feu Roi, fut défait à Auneau[166], lui baise la main en arrivant et
en s'en allant.
[166] Le 24 novembre 1587 le duc de Guise avait battu à Auneau
dans la Beauce, une armée de Suisses et d'Allemands qui allaient
joindre le roi de Navarre: elle était commandée par le baron de
Donaw.
_Le 10, jeudi._—A une heure arrive un sculpteur envoyé de la Reine; le
Dauphin lui demande: _Peintre, comment vous appelez-vous?_ il répond:
Després[167]. Il est tiré en bosse de cire pour jeter en fonte par
Després. Amusé à chanter le pot pourri des chansons; quand il étoit à
la meunière de Vernon, il disoit: _de Candale_, changeant le nom de
d'Épernon.
[167] Le 15 mars suivant, Héroard laisse en blanc le nom de ce
sculpteur, mais il le dit Flamand et retiré à Florence; puis
le 17 il le nomme Du Pré, en ménageant la place de son prénom.
Il s'agit certainement d'un autre artiste que Guillaume Dupré,
dont Héroard parle le 21 septembre 1604, en le disant natif
de Sissonne, près de Laon. Dans ce statuaire flamand, retiré
à Florence, on serait tenté de reconnaître le célèbre Jean
de Bologne, né à Douai en 1524 suivant Baldinucci, en 1529
suivant Mariette, et dont le nom de famille est resté inconnu.
On sait que Jean de Bologne commença en 1604, pour la France,
le cheval de bronze destiné à la statue de Henri IV; qu'après
la mort de cet artiste, en 1608, Pierre Tacca, son élève, fut
chargé d'achever ce travail; que la figure équestre de Henri IV,
terminée en 1611, fut placée sur le Pont-Neuf à Paris, en 1614,
et qu'elle fut détruite en 1792. Jean de Bologne, âgé en 1605
d'au moins soixante-seize ans, aurait-il fait à cette époque un
voyage en France ignoré de ses biographes, et son nom de famille
serait-il Dupré ou Desprès? Cela ne nous paraît pas probable, et
il s'agit sans doute d'un de ses élèves et compatriotes.
_Le 13, dimanche._—Mme la princesse de Condé et Mlle de Bourbon le
viennent voir. Il se joue avec sa nourrice, dit qu'il est l'Infante et
parle des mots de jargon; puis il cause avec sa nourrice, dit qu'il est
_moucheu Dauphin_ et que l'Infante a un petit conin comme Madame; il le
dit tout bas à Mlle de Ventelet, de honte de le dire tout haut, et me
le dit tout bas à l'oreille. Il se joue avec Madame, mais il ne veut
point que l'on dise qu'il est le prince de Galles: _Ho! non, je suis
Dauphin_, dit-il.
_Le 14, lundi._—Il s'amuse à un livre des figures de la Bible, sa
nourrice lui nomme les figures et les lettres, puis après il nomme
les lettres et les connoît toutes. Il se meurtrit en jouant, se fait
prendre par sa nourrice qui le met en son giron et s'amuse à chanter et
à jouer sur la mandore de Boileau, qui en jouoit; il chante la chanson
de Robin:
Robin s'en va à Tours.
Acheter du velours
Pour faire un casaquin:
Ma mère je veux Robin.
_Le 15, mardi._—Le sieur...., Flamand, statuaire, retiré à Florence,
le retiroit en cire de la hauteur d'un pied et demi par le commandement
de la Reine. Le Dauphin dit: _C'est mon frère de cire_ (c'étoit pour le
jeter en or, pour l'envoyer à l'Annonciade de Florence). Il s'amuse à
son petit ménage d'argent, dit à M. de Vendôme: _Allez vous-en_. Mme
de Montglat l'en reprend, il répond: _Ce n'est pas moi, c'est mon petit
frère de cire qui l'a dit._
_Le 16, mercredi._—Il se joue avec un petit marmouset de Cupidon, fait
de carte et de plâtre peint, et avec un petit bœuf de carte plâtrée et
peinte sur lequel il monte son Cupidon. Il vient en ma chambre, demande
à voir les oiseaux; c'étoit le livre de Gesner.
_Le 17, jeudi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à son petit ménage plus de
deux heures continuelles, donnant la patience à..... du Pré de tirer sa
figure de cire.
_Le 18, vendredi._—M. de Belmont arrive, portant un beau pistolet
de Metz; il quitte tout soudain son petit ménage: _Eh! donnez-moi ce
beau pistolet!_ M. de Belmont lui dit: «Monsieur, donnez-moi donc ce
ménage;» il l'avance soudain pour le bailler, et le retire de même
disant: _Ho! non, c'est maman qui me l'a donné._ Il s'amuse à tirer du
pistolet de M. de Belmont fort dextrement.
_Le 21, lundi._—Il s'amuse à un petit homme de carte plâtrée, à
cheval, que ma femme arrivant de Paris lui donne; il voit M. Donon,
contrôleur des bâtiments, et lui dit: _Faites accommoder le palemail
pour l'amour que j'y joue._
_Le 22, mardi._—Mené au bâtiment neuf où, à onze heures trois quarts,
le Roi arrive et le reçoit au haut de la montée de Mercure, le mène en
la galerie, en la chapelle et à la salle où il a dîné avec le Roi, M.
d'Angoulême et M. de Montpensier. Le Roi le fait danser la sarabande,
la bourrée, les branles, le mène à la galerie, se fait botter, et
à deux heures et demie l'ayant embrassé et baisé, part pour s'en
retourner à Paris.
_Le 23, mercredi._—Il vient, par le village et le préau, loger au
bâtiment neuf à cause que ce jour-là, au matin, la petite vérole
apparut à M. de Verneuil.
_Le 26, samedi._—Mme la comtesse de Moret le vient voir; il danse
la sarabande, la bourrée, puis dit à Boileau, son joueur de violon:
_Ne jouez plus, je ne veux plus danser_; il court au cabinet pour y
prendre ses armes, y appelle M. le Chevalier, revient, son épée au
côté, portant son arquebuse à mèche et fait marcher devant lui M. de
Belmont. A goûter, on lui demande de Mme de Moret: «Monsieur, qui est
cette dame-là?» il répond en souriant: _Madame de foire._
_Le 27, dimanche._—Après déjeûner il fait trois sauts, un pour papa,
un pour maman et un petit pour Madame. Mené aux grottes, il fait grande
difficulté d'y entrer; on lui promet de lui faire tourner le robinet,
il y entre et prend plaisir de faire mouiller ceux qui y étoient.
_Le 29, mardi, à Saint-Germain._—Il écrit une lettre portée par M. de
Mansan, moi lui tenant la main[168]. Il s'amuse après à crayonner[169].
[168] Héroard fait écrire au Dauphin les mots à mesure qu'il les
dit et figure la prononciation de l'enfant dans cette lettre
comme dans son journal:
«Papa je pie Dieu qu'i vou donne le bon jou et à maman. Je me
pote bien tout pest à faire un peti sau pou vote seuice. Fefé
Vaneuil est en pison pouce qu'il a fait l'opiniate et moi je ne
le sui pu. J'ay bien touné le robiné j'ay fai mouillé lé dame
bien for. Adieu papa maman je sui vote tesumble et tes obeissan
fi et seuiteu.—DAULPHIN.»
[169] Héroard a conservé ces griffonnages qui n'ont encore aucune
forme; ils sont reliés avec son Journal, dans le manuscrit de la
Bibliothèque impériale.
_Le 31, jeudi._—Mené aux fontaines, il entre aux orgues[170], ouvre
et ferme le robinet, puis va à celle de Neptune. M. de Cressy avoit
blessé, d'un coup d'épée en la tête, un soldat nommé Delor; le sang
lui couloit par tout le côté et il ne s'en vouloit point aller pour se
faire panser; je dis à M. le Dauphin qu'il lui commandât d'y aller, et
il lui dit avec gravité: _Delor, allez vous faire panser, allez, je le
veux._ M. de Cressy contestant avec Delor, lui parle rudement et le
menace de la prison; M. le Dauphin tenoit des petits ciseaux, il se
retourne en colère, grossissant les yeux et représentant la face d'un
homme ardent de colère, et lui dit: _Je vous tuerai, voyez-vous bien
avec mes ciseaux!_ puis se repentant du mot tuer dont on le reprenoit:
_Je vous donnerai dans les yeux, voyez-vous bien!_ Il étoit bouffi
de colère; je ne lui avois jamais vu faire une pareille action pour
témoigner sa colère.
[170] Ces fontaines, construites par Francine, étaient
accompagnées d'orgues hydrauliques; cette mode durait encore au
commencement du règne de Louis XIV, et la grotte de Versailles
avait aussi des orgues hydrauliques.
_Le 2 avril, samedi, à Saint-Germain._—Il se prend à chanter de son
invention:
Amour a prins Mansan
Pour faire un capitan
Pour me servir quand serai grand.
Il en avoit autant dit après dîner, l'inventant et chantant sur le son
d'une autre chanson, chantée par sa nourrice et Mlle de Ventelet.
_Le 4, lundi._—M. de Ventelet lui demande: «Monsieur, n'aimez-vous
pas les Espagnols?» il répond: _Non._—«Pourquoi, Monsieur?»—_Pource
qu'ils sont ennemis de papa._—«Monsieur, aimez-vous bien
l'Infante?»—_Non._—«Monsieur, pourquoi?»—_Pour l'amour qu'elle
est Espagnole, je n'en veux point._ Je lui dis: «Monsieur, elle vous
fera roi d'Espagne et vous la ferez reine de France;» il répond en se
souriant, comme de chose où il eût pris plaisir: _Elle couchera donc
avec moi et je lui ferai un petit enfant._—«Monsieur, comment le
ferez-vous?»—_Avec ma guillery_, dit-il bas et avec honte.—«Monsieur,
la baiserez-vous bien?»—_Oui, comme cela_, dit-il, en se jetant à
corps perdu la face contre le traversin. Il va à la galerie, s'amuse
aux outils du menuisier qui posoit les châssis de verre; on lui en
nomme quelques-uns, je lui demandai: «Monsieur, comment s'appelle
cela?»—_Une varloppe._—«Et cela?»—_C'est un Guillaume[171]._ Il
retenoit extrêmement bien les noms propres des choses.
[171] Sorte de rabot.
_Le 5, mardi._—Mme de Montglat lui apprend: _Je crois en Dieu le
père tout-puissant, etc._, qu'il retient fort bien, puis lui apprend
ces mots qu'il prononce après elle: _Dieu est un esprit_, et il ajoute
du sien: _Et gage que ce n'est pas celui de la galerie rouge_, se
ressouvenant avoir autrefois ouï dire qu'il y en revenoit un; il avoit
l'œil et l'oreille à tout, sans en faire semblant, retenoit tout, s'en
ressouvenoit et accommodoit les choses passées à celles qu'il voyoit ou
dont il avoit ouï parler.
_Le 6, mercredi._—Je lui dis: «Monsieur, nous donnez-vous votre
congé pour aller à Paris?»—_Oui._ Ma femme lui demande: «Monsieur,
si nous revenions, en seriez-vous bien aise?»—_Non._—«Monsieur,
dis-je, pour combien de temps nous donnez-vous congé?»—_Pour
trois mois._—«Monsieur, si nous nous noyons, nous ferez-vous
pêcher?»—_Oui._—«Monsieur, avec quoi?»—_Avec un filet._ Notre coche
faillit à tomber dans la rivière au port de Neuilly; nous y courûmes
grande fortune[172].
[172] Le passage du bac de Neuilly était fort dangereux; le Roi
et la Reine faillirent s'y noyer l'année suivante, le 9 juin.
_Voy._ aussi le Journal d'Héroard au 31 mai 1602.
_Le 7, jeudi, à Saint-Germain._—M. et Mme de Rosny assistent à son
souper.
_Le 13, mercredi._—J'arrive à cinq heures avec mon beau-frère
Montfaulcon, il me fait bonne chère[173].
[173] Bon accueil.
_Le 16, samedi._—Éveillé à sept heures il se tourne et retourne
dans son lit en toutes façons, dit qu'il va aux fontaines tourner le
robinet, fait, _fss fss_, puis me dit: _Dites grand merci moucheu
Francino_[174]. Je lui réponds: «Grand merci, M. Francino; voulez-vous
de l'argent?»—_Oui._ Je lui mets en la main un quart d'écu.—_Ho! ho!
c'est tout à bon[175]._—«Je le donne au sieur Francino, non à M. le
Dauphin, car il ne faut pas que les princes prennent de l'argent.»
Il m'écoute et le met dans son lit: «Monsieur, lui dis-je, où est
l'écu que je vous ai baillé?»—_Il est dans mon lit_; il le prend et
me le rend, puis change de propos. _J'irai à la chasse, je tuerai
un sanglier avec mon épée._ Je lui dis: «Monsieur, vous irez à la
chasse et porterez votre épée, puis le sanglier qui viendra droit à
vous s'enferrera dedans, après vous lui donnerez un coup d'épée, il
mourra.»—_Puis je lui couperai le cou._—«Monsieur, non pas, vous lui
ferez couper par les veneurs.»—_Serai-je pas veneur?_—«Monsieur,
vous commanderez aux veneurs, qui couperont la hure, et vous la
porterez à papa, qui vous embrassera, il vous aimera tant; puis vous
irez prendre le cerf, lui donnerez un coup d'épée sur le jarret, il
tombera, vous lui ferez couper le pied, vous le porterez à papa, qui
vous caressera, vous appellera son mignon, vous mènera dans sa belle
galerie du Louvre.»—_Du Louvre! où est-il?_—«A Paris, c'est la
maison de papa; dans sa galerie il y a des corselets d'or, d'argent
(je lui nomme toutes sortes d'armes); il vous dira: mon fils, prenez
ce que vous voudrez, voilà une clef de ma galerie que je vous donne
puisque vous êtes bon fils et point opiniâtre, et que vous avez pris
le sanglier et le cerf.» Ce discours dura fort longtemps, tant il y
prenoit de plaisir; il dit encore: _Quand j'irai à Paris, je donnerai
un coup d'épée à un Irlandois!_—«Mais, Monsieur, il ne faut pas qu'un
prince fasse mal à personne ni qu'il frappe jamais; si vous rencontrez
des Irlandois qui fassent du mal[176] vous commanderez que l'on les
mette entre les mains de la justice de papa.»—_Oui, de la justice
qui les mettra en prison au vieux château._—«Oui, Monsieur, et si
vous en trouvez qui dérobent, qui volent les pauvres gens aussi.»—_Ce
voleur qui voloit sur la corde étoit Irlandois?_ Il étoit vrai; il
accommoda le mot de voleur à l'autre signification, il l'avoit vu voler
à Fontainebleau[177].—_Et puis s'ils sont voleurs il les faut mettre
entre les mains du grand prévôt._ Il m'étonna d'avoir nommé de son
mouvement cette qualité et en avoir su reconnoître la fonction.
[174] Les grottes et fontaines de Saint-Germain et celles de
Fontainebleau étaient, dit le P. Dan, «de l'invention et de la
conduite du sieur de Francine, que le roi Henri le Grand fit
venir de Florence pour les dresser.»
[175] C'est pour tout de bon.
[176] «Le samedi 20 (mai 1606), dit le Journal de Lestoile,
furent mis hors de Paris tous les Irlandois qui étoient en grand
nombre, gens experts en fait de gueuserie et excellens en cette
science, par-dessus tous ceux de cette profession, qui est de
ne rien faire et de vivre aux dépens du peuple et aux enseignes
du bonhomme Péto d'Orléans... On les chargea dans des bateaux
conduits des archers, pour les renvoyer par delà la mer d'où ils
étoient venus.»
[177] _Voy._ au 23 septembre 1604.
_Le 17, dimanche._—Il me fait redire les mêmes contes que je lui
avois faits le matin du jour précédent; il y prenoit un grand plaisir,
les écoutoit attentivement et il lui prenoit des tressaillements de
courage quand j'étois sur les combats. Il dit: _J'aurai mon grand
tambour bleu et puis le tambour de taine_[178].—«Oui, Monsieur,
c'est un tambour de guerre.»—_Oui, de guerre, il y va pour gagner sa
vie._—«Oui, Monsieur, papa lui donne six francs par mois.»—_Et à les
soldats?_—«Papa leur donne douze francs.» Il répète en soi-même douze
francs et dit: _Je leur veux donner six écus, moi._
[178] Du capitaine.
_Le 18, lundi, à Saint-Germain._—Il appelle M. le Chevalier: _Cadet
pisseux_, Mlle de Vendôme, _Cadette pisseuse_, et se nomme lui-même
_Cadet de haut appétit_, parce qu'autrefois il l'avoit ouï dire aux
soldats.
_Le 19, mardi._—Arrive M. de Crillon[179], mestre de camp du régiment
des gardes, qui ne l'avoit pas encore vu; le Dauphin lui ôte son
chapeau, lui donne sa main à baiser, disant: _Bonjou, moucheu de
Crillon._ M. de Crillon lui dit: «Monsieur, voulez-vous que je tue
cettui-ci, cettui-là?»—_Non._—«Qui donc?»—_Les ennemis de papa._
Le Roi et la Reine arrivent à une heure et demie venant de Paris
en carrosse, il va au devant en la cour, revient avec LL. MM. en la
galerie, s'asseoit à table avec eux, sert la serviette au Roi, puis
à la Reine. L'on met _Favori_, chien de la Reine, sur la table, il
demande: _Ho! ho! qui est stilà?_ lui tire l'oreille; le chien fault
à le mordre. Mis à bas il fait la révérence au Roi, qui le mène à la
galerie où il va à la guerre, tire des arquebusades[180]. Je crois
qu'il avoit la tête et le corps pleins de tambours, d'arquebuses, de
pistolets, de toutes sortes d'armes et de soldats. A quatre heures
trois quarts, le Roi et la Reine s'en retournent à Paris.
[179] Louis de Balbis-Bertons, seigneur de Crillon, avait alors
soixante deux ans. Il mourut en 1615.
[180] Il en imitait le bruit avec sa bouche.
_Le 20, mercredi, à Saint-Germain._—Parti en carrosse pour aller à
Carrière; il mène Madame pour tenir à baptême la fille de M. de la
Salle avec M. le Chevalier; il voit paisiblement faire le baptême où
Madame tenoit les pieds de la petite fille.
_Le 21, jeudi._—Il se joue à coigner des clous à un vieux placet[181].
Mlle Piolant lui dit qu'il se donnât de garde de se blesser, il s'en
fâche et lui jette son marteau; Mme de Montglat l'en tance et lui dit:
«Monsieur, faites-lui baiser votre main.» Il la tend et l'approchant
de sa bouche lui donne un petit soufflet et s'en va; peu après s'en
repentant, mais non à l'heure, il va où étoit Mlle Piolant, l'embrasse
et lui demande pardon. Sur l'heure il ne pardonnoit point; il falloit
lui en parler, il songeoit, puis il y venoit de lui-même avec
contenance de déplaisir d'avoir offensé.
[181] Un tabouret.
_Le 25, lundi._—Il fait danser, à la salle, des Limousins, maçons
qui travailloient à la muraille du parc. Mené chez M. de Frontenac,
qui fiançoit Mlle sa fille à M. de Carbonnière, Mme de Montglat lui
dit qu'il prît la damoiselle par la main pour la mener fiancer; il
la prend, la mène au devant du curé, se fait prendre aux bras par
M. Birat et écouta attentivement toutes les paroles du curé, ayant
toujours la vue arrêtée sur lui.
_Le 26, mardi._—Mené au vieux château, où il prend par la main Mlle
de Frontenac, la conduit dans la chapelle, la mène à l'offrande après
avoir attentivement regardé et écouté tout ce qui s'étoit passé aux
cérémonies d'épousailles, et la ramène en son logis. A une heure
arrivent les députés de Zurich, Bâle et Schaffouse; celui de Zurich,
chancelier, porta la parole, disant: «Monseigneur, Messieurs des Quatre
Cantons, vos serviteurs et bons amis, alliés et confédérés, nous ont
envoyés devers le Roi pour quelques affaires, desquelles nous lui avons
parlé ces jours passés, et nous sommes venus ici, Monseigneur, pour
vous voir et vous supplier de les tenir pour vos serviteurs, bons amis,
alliés et confédérés. Aimez et assistez notre nation quand elle en aura
besoin, espérant qu'avec le temps, vous serez roi de France; et pour
notre particulier, Monseigneur, nous vous supplions de nous tenir pour
vos très-humbles et affectionnés serviteurs, et prions Dieu qu'il vous
accroisse en vertu comme en âge.» Le Dauphin répond: _Messieurs, je
vous remercie._—Il soupe à la noce de Mlle de Frontenac, ayant en sa
table toute la compagnie.
_Le 27, mercredi._—Il demande d'aller à la garenne; en approchant du
bac il voit sept ou huit hommes delà l'eau et dit: _Hé! je gage que
velà la drôlerie du Pecq_; c'étoient les gens du Pecq qu'à la mi-carême
il avoit ouï nommer ainsi. Passé, mené le long de l'eau, il voit courir
quelques lapins. Ramené au bac il s'amuse à jeter du papier dans l'eau
en guise de bateaux.
_Le 28, jeudi._—Il va en la galerie, s'amuse à voir planter des
châssis aux fenêtres, considère les fruits des vases peints au lambris,
les nomme.
_Le 29, vendredi._—Mené à la grotte d'Orphée, où l'on le fait enfin
entrer, suivant Mme de Montglat, qui lui tendoit des pois sucrés dans
sa main; mais avant il fallut faire couvrir l'effigie[182] avec un
linge; il voulut avoir les clefs de peur que l'on ne le fît jouer.
[182] La statue d'Orphée.
_Le 30 avril, samedi._—Il s'amuse à peindre sur du papier, imitoit
les peintres, soutenant sa main droite, dont il tenoit la plume comme
un pinceau par-dessus le bras gauche, comme font les peintres sur la
verge[183], et conduisoit sa main et la plume aussi artistement qu'eût
fait le peintre son pinceau.
[183] L'appuie-main.
_Le 1er mai, dimanche, à Saint-Germain._—Le tambour de M. de Mansan
lui apporte des bouquets; il va à Mme de Montglat: _Hé! Mamanga, donnez
un écu au tambour._—«Monsieur, votre trésorier n'est pas ici».—_Hé!
Mamanga, donnez-lui, je vous rendrai tout, mais que je sois grand._
_Le 2, lundi._—Je pars pour aller à Paris[184].
[184] Pendant l'absence d'Héroard l'apothicaire Guérin le
remplace, et le Journal est beaucoup plus succinct jusqu'au 18
mai, jour du retour d'Héroard. Une lettre de Henri IV à Mme de
Montglat, datée du 3 mai, et que M. Berger de Xivrey a classée à
l'année 1607, se rapporte évidemment à l'année 1605; la voici:
«Madame de Montglat, j'ai été bien aise d'apprendre par votre
lettre du 1er de ce mois que mon fils et ma fille se portent
bien, comme aussi mes autres enfants. Je trouve bon que vous
demeuriez au château neuf, et que vous y fassiez venir mon
fils de Verneuil, lui faisant bailler une chambre.» (_Lettres
missives_, VII, 229.)
_Le 7, samedi._—M. de Guise le vient voir; il lui demande: «Monsieur,
aimez-vous bien les Espagnols?»—_Non_, répond le Dauphin.
_Le 9, lundi._—Mené promener aux grottes, il voit des forçats qu'on
menoit à la galère, et se prend à pleurer, disant: _Mamanga, je veux
qu'on les laisse aller._
_Le 13, vendredi._—Mme la comtesse de Guichen le vient voir; il tire
d'une petite arbalète que la comtesse lui avoit donnée, monte sur le
cheval du petit Lauzun, petit-fils de la comtesse[185].
[185] Gabriel Nompar de Caumont, comte de Lauzun, fils de
François Nompar de Caumont et de Catherine de Gramont, fille de
_la belle Corisande_. Il mourut en 1660, et fut père du fameux
duc de Lauzun.
_Le 14, samedi._—Il va jouer en la cour, dit aux soldats qu'il aimoit
les Gascons; on lui demande: «Pourquoi?»—_Pour ce que je suis de leur
pays._
_Le 18, mercredi, à Saint-Germain._—Il voit plusieurs sortes de satin
de couleur, à doubler l'armoire de ses armes, choisit le bleu. J'arrive
de Paris; il vient au devant en la cour: _Que m'apportez-vous?_ Je lui
baille un marmouset à cheval tenant une laisse de lévriers. Le soir,
un peu avant de se coucher, il donne le mot au sieur de la Perrière,
exempt; M. l'aumônier le lui demande, il lui répond: _Il ne faut pas
donner le mot au prêtre._
_Le 24, mardi._—Mené au logis du sieur Francino, qui lui faisoit une
petite fontaine.
_Le 25, mercredi._—Il se joue en la galerie; M. de Favas[186] y vient,
il lui baille son épieu de fer, son épieu de bois à M. de Belmont,
et, à M. de Mansan, sa fourchette[187]; lui porte sa arquebuse, fait
marcher M. de Favas à la tête, et va ainsi à la guerre. Il va chez
Francino, en son cabinet, où il s'informe du nom de tout ce qu'il y
voit.
[186] Jean de Fabas, vicomte de Castet, un des principaux chefs
royalistes de l'époque de la Ligue, ou peut-être son fils, qui
mourut en 1654, après avoir pris parti contre le Roi.—_Voy._ une
Étude publiée sur Fabas par M. Anatole de Barthélemy, dans la
_Bibliothèque de l'École des Chartes_.
[187] Instrument que l'on plantait en terre pour appuyer
l'arquebuse.
_Le 26, jeudi._—Sa remueuse lui donne un petit ménage de plomb, un
calice, un encensoir, un coq et une femme, le tout dans une boîte;
il range ces petites besognes. Mme de la Trimouille, fille de feu M.
le prince d'Orange et de Mme de Jouarre, Mme la marquise de Royan,
fille de feu M. le chancelier, vont à la chambre de M. de Verneuil; le
Dauphin fut fâché que quelqu'un de ceux de Mme de la Trimouille lui
avoit relevé de terre une petite balle; elle s'approche de lui, disant
qu'elle le tanceroit bien: il lui donne un soufflet.
_Le 30 mai, lundi._—Il écoutoit sa nourrice se plaignant de ce que
l'on avoit renvoyé de ses amis qui étoient venus pour voir le Dauphin;
il se prend à pleurer, disant: _Je veux qu'on les aille querir._ Il
s'étoit déchaussé étant à table, sa nourrice le veut chausser: _Non,
maman doundoun, je veux pas que vous me chaussiez._—«Pourquoi,
Monsieur?»—_Pource que vous m'avez donné à teter quand j'étois petit._
Il va chez Francino, fait mettre un robinet à sa fontaine de bois, a la
patience de voir tout faire.
_Le 31, mardi._—Parti pour retourner au vieux château, à cause de la
venue du Roi.[188]
[188] Le Roi n'arriva que le 8 juin.
_Le 1er juin, mercredi, à Saint-Germain._—Mlle Prévost des
Yveteaux[189] et Mlle Morin, de Chartres, assistent à son souper; il
regarde attentivement Mlle Prévost, je lui dis que je vois bien qu'il
est amoureux; il en sourit, puis feint de regarder ailleurs et la
guigne du coin de l'œil. Mené au jardin, il entend deux soldats qui
étoient à la prison de l'horloge, et dit: _Je veux qu'ils sortent,
Mamanga._ Elle lui dit qu'il le falloit demander à M. de Mansan; il se
retourne soudain pour aller à lui, qui étoit demeuré derrière, et lui
dit: _Taine[190], je veux, s'il vous plaît, que vous fassiez sortir ces
soldats._
[189] Dans son historiette sur des Yveteaux, Tallemant des Réaux
dit: «Mme de Saint-Germain-Prévost, dont le fils se vantoit
d'être fils du maréchal de Biron, est celle de qui on a le plus
parlé avec le bonhomme.» Y avait-il parenté entre des Yveteaux et
cette famille Prévost? Ce passage d'Héroard tendrait à le faire
supposer.
[190] Abréviation de capitaine.
_Le 2, jeudi._—Le comte de Saure, grand écuyer de l'Archiduc,
revenant d'Espagne, lui baise la main, lui fait les recommandations de
l'Infante, et dit qu'elle parle souvent de lui et que l'on désire en ce
pays là bien fort de le y voir. A dîner on lui dit: «Monsieur, buvez à
la santé de l'Infante,» il répond: _Je m'en vas boire à ma maîtresse._
_Le 3, vendredi, à Saint-Germain._—Il vient en ma chambre, demande:
_Où est le lion?_ C'étoit le livre des animaux de Gesner; il les
reconnoît, puis les oiseaux.
_Le 4, samedi._—Il s'amuse dans son lit à une boîte de petites quilles
à pirouette; je lui baille un petit singe de poterie qui avait le
col cassé jusqu'aux épaules.—Il va sur les terrasses, se raille de
Montméjan, soldat et gentilhomme gascon, en disant: _Ce Montméjan qui
dit: lou castel de mon païre, c'est-à-dire le château de mon père_,
s'en rendant lui-même l'interprète. Il monte en ma chambre, demande à
voir les livres des oiseaux et des quadrupèdes de Gesner, puis: _Où est
celui des bâtiments?_ C'étoit celui de Vitruve, qu'il n'avoit vu il y
avoit plus d'un an.
_Le 6, lundi._—Il va en la chambre de Mme de Montglat. Je lui tiens la
main pour écrire au Roi en cette sorte:
Papa, j'ay su que vous avez esté malade, j'en ay esté bien
marry, mais j'ay tant prié Dieu qu'il vous a rendu vostre
santé. J'en ai fait trois petits sauts. J'ay bien envie de vous
voir, car je suis bien sage, plus opiniastre, et feray tout ce
que vous me commanderez, et seray toute ma vie, Papa, votre
très humble et très obéissant fils et petit valet.—DAULPHIN.
Deux soldats de la compagnie, pour s'être battus au corps de
garde, étoient prisonniers; M. de Verneuil lui dit: «Mon maître,
dites, s'il vous plaît, à M. de Belmont qu'il fasse sortir les
prisonniers.»—_Qu'ont-ils fait?_ dit-il brusquement et de lui-même;
on lui dit qu'ils s'étoient battus; il va froidement à M. de Belmont:
_Belmont, faites sortir les prisonniers, faites, faites._ Les deux
soldats arrivent, il leur dit de son mouvement: _Soyez sages, ne vous
battez plus_, et, peu après, les voyant encore là: _Allez vous-en au
corps de garde._
_Le 7, mardi._—Il va au bâtiment neuf, chez le menuisier, pour voir
faire son jardin de bois, puis chez le sieur Francino pour y voir la
fontaine qu'il lui faisoit. Le soir il dit à Mme de Montglat: _Mamanga,
faites pas dire Pater, faites dire notre Père_. Étant à ces mots: Ton
règne advienne: _Mamanga, qu'est-ce à dire ton règne advienne?_ Mme
de Montglat lui en donne raison, et il continue: _Mamanga, qu'est-ce
à dire: et nous pardonnez nos offenses?_—«Monsieur, c'est que nous
offensons le bon Dieu tous les jours, nous le prions qu'il nous
pardonne;» à ces mots: Et nous garde du malin: _Mamanga, qu'est-ce
à dire malin?_—«Monsieur, c'est le mauvais ange qui vous fait
dire: _Allez-vous-en! Parlez plus haut!_» et autres traits de son
opiniâtreté. Il dit encore à Mme de Montglat: _Le bon Dieu a été sur
la croix, Mamanga._ Je lui demande: «Monsieur, pourquoi?»—_Pour ce
que nous avions tous été opiniâtres, vous, Mamanga, moi aussi, maman
doundoun et mademoiselle Héouard._
_Le 8, mercredi._—Éveillé il chante dans son lit:
Miquele se veut marida
A un brave capitaine, hélas[191]!
[191] Le Dauphin chante souvent cet air. _Voy._ au 18 juin
suivant.
Le Roi arrive au bâtiment neuf; il part avec une extrême impatience
de le voir, court au Roi, qui l'attendoit sur la porte de la salle du
bâtiment neuf, le baise, l'accole; à une heure dîné avec le Roi. La
Reine arrive à une heure et demie; il la va recevoir à la descente de
son carrosse, à la porte de la salle; elle le baise par-dessous le
masque. Il va en la galerie avec LL. MM., puis suit la Reine, qui s'en
alloit dîner, lui donne la serviette. Il s'en va avec la Reine en la
chambre, voit un homme qu'il n'avoit point vu il y avoit un an, qui
faisoit des fusées, s'en va au Roi: _Papa, velà celui qui fait des
fusées_, ce qui étonna tout le monde pour sa mémoire.
_Le 9, jeudi._—MM. de Crillon et de Favas assistent à son lever. Le
Roi le promène, puis le mène en la chapelle, après le ramène à pied à
la procession, portant aussi son cierge, puis le ramène à la chapelle.
Le Roi se voulant jouer à lui l'appelle vilain, et lui dit qu'il n'est
pas gentilhomme; le voilà en colère extrême; le Roi en fut fâché, et
lui dit qu'il étoit gentilhomme: il ne s'apaise aucunement, et fut mené
dehors et porté en sa chambre. Le Roi sortant de la messe, il entend
le tambour et dit: _Je veux aller dîner avec papa_; il y va et dîne à
douze heures et demie. Mené en la chambre du Roi, il est ensuite ramené
en la carrosse[192] avec LL. MM. au château vieux. M. d'Alincourt
prend congé de lui, allant partir à l'heure pour aller à Rome. Il se
joue avec M. de Courtenvaux, pour lequel il avoit une merveilleuse
inclination.
[192] C'est la première fois qu'Héroard emploie ce mot au féminin.
_Le 10, vendredi, à Saint-Germain._—Mené chez le Roi au bâtiment neuf;
le Roi, qui étoit dans le lit pour un peu de goutte, le fait mettre,
lui et Madame, dans le lit auprès de lui, tout nus. Madame cause, M. le
Dauphin en est l'interprète[193] et le rapporte en souriant au Roi.
[193] Il explique au Roi le jargon de Madame, qui avait un an de
moins que lui.
_Le 11, samedi._—A neuf heures mené chez le Roi, qui étoit au lit; il
va chez la Reine, prend sa petite boîte ronde d'argent et une aiguille
d'argent, en fait un tambourin, retourne chez le Roi, puis en la
galerie. Dîné avec la Reine. Dépouillé et Madame aussi, ils sont mis
nus dans le lit avec le Roi, où ils se baisent, gazouillent et donnent
beaucoup de plaisir au Roi. Le Roi lui demande: «Mon fils, où est le
paquet de l'Infante?» Il le montre, disant: _Il n'y a point d'os,
papa_; puis comme il fut un peu tendu: _Il y en a astheure, il y en a
quelquefois._ Il assiste aux fiançailles de M. le prince de Conty avec
Mlle de Guise[194], à huit heures.
[194] Louise-Marguerite de Lorraine, fille de Henri, duc de
Guise, dit le Balafré.
_Le 12, dimanche._—Mené par le pont du Roi au bâtiment neuf, au Roi,
encore au lit pour sa goutte; la Reine lui donne une enseigne de
diamants avec un bouquet de plumes d'argent. Ramené à cinq heures au
vieux château, il va en sa chambre, où il fait jouer et chanter la
musique de la Reine (quatre luths et deux voix de petits enfants),
l'écoute avec ravissement.
_Le 13, lundi, à Saint-Germain._—Il va chez Mlle de Guise, qui le
matin, à six heures, avoit été épousée; mené au Roi en carrosse au
bâtiment neuf. Le Roi le fait mettre nu avec lui dans le lit; revêtu,
il descend à la grotte sèche avec LL. MM., qui y font collation.
_Le 14, mardi._—Mené à la chambre de la mariée (c'étoit Mlle de Guise,
qui avoit été le soir précédent mariée), puis à la chapelle, où en
allant il trouve une pauvre femme qui prioit pour son mari, à qui l'on
avoit confisqué le bien: _Mamanga, donnez de l'argent à cette femme._
M. de la Noue[195] le vient voir. Mené au Roi au bâtiment neuf; le Roi
et la Reine sont partis pour retourner à Paris, à trois heures.
[195] Probablement Odet de la Noue, que fut employé avec
distinction au service de Henri IV; il était fils du fameux _Bras
de Fer_, mort en 1591.
_Le 15, mercredi._—Il monte en la chambre de sa nourrice, lui
demande ses ciseaux; elle les lui baille, il les jette dans le fossé,
puis veut aller dans le fossé pour les querir, va tout plein de feu
jusqu'au dessous du pont-levis; on le lui fait regarder: _Qu'est cela?_
demande-t-il.—«Monsieur, c'est le pont-levis qui vous tombera dessus
la tête»; il tourne court, et remonte.
_Le 17, vendredi._—Mené au Roi et à la Reine revenant de Paris. Mis au
lit, on lui demande la différence qu'il y avoit d'un fils à une fille,
il songe, puis dit: _Je le dirai demain, je sais pas, je veux songer en
mon lit._
_Le 18, samedi._—Il se fait mettre au lit avec sa nourrice; le Roi
y vient à huit heures, et l'y trouve; il chante: _Miquele se veut
marida, papa._ A neuf heures, il s'en va avec le Roi en carrosse, va
voir la Reine, encore au lit, se joue, va prendre un placet[196] pour
en faire des fontaines. Mme de Montglat en veut apporter un autre, il
entre soudain en colère: _Je vous battrai, Mamanga_, et va sur elle,
la frappe: _Je vous tuerai, maman._ Le Roi le fouette sur les fesses
avec la main; ne se taisant point, le refouette encore, puis s'en va;
il se jette à terre, puis feint de ne pouvoir cheminer, va clopinant,
pleurant, criant: _Hé! Mamanga, papa m'a rompu la cuisse, mettez-moi de
l'onguent._ A trois heures mené en litière, avec Madame, chez le Roi,
qui le mène voir la chasse aux toiles, aux Loges.
[196] Un tabouret.
_Le 20, lundi, à Saint-Germain._—Il se joue dans le cabinet du Roi
avec des petites tenailles dont il pinçoit le couvercle, peint de
personnages, d'une boîte de Flandres.
_Le 21, mardi._—Il vient en ma chambre, s'amuse aux oiseaux[197], au
siége d'Ostende et à la carte de Flandres.
[197] Dans le livre de Gesner.
_Le 23, jeudi._—Mené chez M. de Frontenac, d'où il voit mettre le feu
au bûcher de la Saint-Jean.
_Le 24, vendredi._—M. le comte de Soissons le vient voir, il entre en
mauvaise humeur, ne le veut point accoler ni saluer; on lui apporte
une pièce du biscuit du Roi, on lui dit que c'est M. le comte de
Soissons qui l'a envoyée querir; il le va accoler et l'en remercie.
A deux heures et demie goûté sur le haut de l'escalier, assis sur le
premier degré; M. de Montbazon et M. de Rosny y étoient. M. de Rosny
lui demande: «Monsieur, qui est le plus enfant de nous deux?»—_C'est
moucheu de Montbazon._ Il va en bas, à la chambre de M. de Souvré; M.
de Rosny y va, lui porte une bourse.—_Je n'en veux point, elle est pas
belle._—«Mais, Monsieur, vous voyez qu'elle est si belle! il y a de si
beaux dauphins!»—_Non, alle est vilaine; si vous me la baillez, je la
jetterai dans le fossé._—«Mais, Monsieur, voyez! il y a de si beaux
demi-écus dedans,» et on les vide dans un tablier. Il les prend, les
remet dans la bourse, la jette en disant: _Allez, vilaine._—«Monsieur,
dit M. de Rosny, que vous plaît-il donc que je vous donne?»—_Un petit
carrosse._ Mené au bâtiment neuf, il court après le Roi et la Reine,
ores à l'un puis à l'autre, se jouant à eux; le Roi le fait décoiffer
et aller tête nue; la Reine mettant la main à sa guillery dit: «Mon
fils, j'ai pris votre bec.»
_Le 25, samedi._—En dînant Mme de Montglat parloit d'aller voir M. de
Rosny pour lui parler d'affaires; M. le Dauphin, se retournant soudain
vers elle, dit: _Et du lit de maman doundoun._ Il s'amuse à la fenêtre
du passage entrant au petit cabinet, à faire battre le tambour du sieur
de Mainville, capitaine aux gardes, lui fait battre les batteries
espagnole, angloise, wallone, italienne, piémontoise, moresque,
écossoise, lombarde, allemande, turque, puis la françoise, une chamade,
un assaut, puis lui dit: _C'est assez! battez au champ vous en allant._
A cinq heures il va au bâtiment neuf voir la Reine, qui étoit prête à
se lever du lit; le Roi le fait mettre tête nue.
_Le 26, dimanche._—Le Roi l'envoie querir à dix heures et demie; il se
y en va, tabourin battant, trouve le Roi écrivant, cesse son tambour,
et jamais ne voulut battre. Ayant salué le Roi, il va chez la Reine,
puis en la galerie pour battre son tambour; le Roi y vient: «Mon fils,
ne battez plus»; il cesse aussitôt, et baille à garder son tambour à M.
le Chevalier. Il va chez la Reine, où il se met en mauvaise humeur pour
ce qu'il vouloit et jetoit la poudre de la Reine avec la houppe; la
Reine envoye querir des verges par le nain Camille; aussitôt qu'il les
voit entrer, sans dire mot il s'encourt à la Reine l'embrasser.
_Le 27, lundi._—Le Roi part à quatre heures du matin pour aller à
Paris. Mené chez la Reine, le Dauphin la rencontre dans la galerie
revenant de la messe, va dîner avec elle. Il s'en va avec la Reine;
elle lui coupe les cheveux sur le front et les tempes; il est tout
changé, semble un de ces gros visages de moines. La Reine s'en va en
litière[198] par Saint-Cloud à Paris.
[198] La Reine était grosse.
_Le 30 juin, jeudi, à Saint-Germain._—On lui demande: «Monsieur,
quand vous serez baptisé, comment aurez-vous nom?»—_Henry._ Il
battoit de sa cuiller sur le bord du plat qu'il tenoit d'une main,
disant: _Mamanga, je sonne les heures comme le Jacquemard qui frappe
sur l'enclume._ Je lui demande: «Monsieur, où est ce Jacquemard?»—_A
Fontainebleau[199]._—Il s'amuse à monter la montre triangulaire de Mme
de Montglat, la monte fort bien.
[199] Cette horloge, qui datait de François Ier, représentait la
statue du Soleil «qui tenoit un sceptre duquel il montroit les
heures qui sonnoient par le moyen de certaines grandes statues
représentant des cyclopes et forgerons frappant sur une enclume
autant de coups qu'il étoit d'heures.» (_Le Trésor des merveilles
de Fontainebleau_, par le P. Dan, page 54.)
_Le 1er juillet, vendredi, à Saint-Germain._—Il développe les
portraits du Roi et de la Reine, les baise disant en se jouant: _Velà
moucheu papa et velà madame maman._ Je pars pour aller à Paris[200].
[200] Pendant l'absence d'Héroard, Dumont, clerc de la chapelle
du Dauphin, et Guérin, son apothicaire, continuent le Journal.
_Le 7, jeudi._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, vous courez trop!
papa ne fait pas comme cela.»—_Non, Mamanga, mais quand il étoit petit
comme moi il couroit comme ça._
_Le 9, samedi._—M. de Montmorency, fils de M. le connétable[201], M.
le comte d'Alès, fils de M. le comte d'Auvergne[202], M. le comte de
la Voulte, fils de M. de Ventadour[203], M. de Précy, fils de M. de
Bouteville-Montmorency[204], et Mlle de Montmorency[205] arrivent; le
Dauphin va à la chapelle, où il a fort crié; il faut envoyer querir
Thomas, le maçon, il s'apaise. A dîner M. de Montmorency lui sert à
boire; il écrit au Roi par un nommé Nervèze[206], qui lui avoit donné
un petit livre. A souper M. de Montmorency lui sert la serviette à
laver[207]; le Dauphin, la prenant, dit: _Or ça, je m'en vas laver à la
françoise_, et prenant la serviette, la toupillant: _Voyez, velà comme
on se lave à la françoise._
[201] _Voy._ page 47, note 70.
[202] François de Valois, comte d'Alais, fils du bâtard de
Charles IX, mort à Pézénas, en 1622.
[203] Henri de Lévis, depuis duc de Ventadour, puis chanoine de
Notre Dame, mort en 1680.
[204] François de Montmorency, depuis seigneur de Bouteville,
exécuté en 1627, pour s'être battu en duel.
[205] Charlotte-Marguerite de Montmorency, fille du connétable,
mariée en 1609 à Henri II, prince de Condé; elle fut mère du
grand Condé, et mourut en 1650.
[206] Antoine de Nervèse, dont le style ridicule avait passé en
proverbe: «Jamais, dit Tallemant des Réaux, on n'a mieux débité
le galimatias, ni parlé si bien Nervèse.»—(_Les Historiettes_,
3e édit., tome I, p. 207 et IV, 321.)
[207] Après le repas il se nettoyait les mains avec une serviette
mouillée.
_Le 10, dimanche, à Saint-Germain._—J'arrive de Paris avec M. de
Souvré; il me voit du dessus de la terrasse de la salle du bal,
m'appelle et me demande: _Que m'apportez-vous?_ Je lui montre un papier
sous le bras où il y avoit un cheval et un gendarme enveloppés; il se
prend à tressaillir de joie et à courir pour venir à bas, vient à moi à
sauts. Après dîner il va à la guerre, fait tirer son petit carrosse par
MM. de Montmorency, de Ventadour, comte d'Alès et de Bouteville.
_Le 11, lundi._—Il rencontre deux demoiselles, pas trop mal vêtues,
qui ne demandoient encore rien; il reconnoît qu'elles avoient besoin,
et leur donne un quart d'écu. A souper il se fait donner à boire par
Mlle de Montmorency, ayant vu qu'elle en donnoit à Madame.
_Le 12, mardi._—En passant par la salle il voit M. du Servon-Mailler
assis dans une chaise, à cause de sa goutte; il va à lui, lui tend la
main à baiser, et voyant qu'il avoit peine à se tenir: _Seyez-vous,
seyez-vous_, lui dit-il, avec compassion et respect pour son âge.
_Le 13, mercredi._—Il reprend M. de Ventelet, qui disoit: Celui-ci.
Je lui demande: «Monsieur, comment faut-il donc dire?»—_Cettui-ci._
L'on parloit de la reine Marguerite et on demandoit comment il
l'appelleroit[208]; quelqu'un dit qu'il l'appelleroit sa tante.—_Non,
je l'appellerai ma sœur, ce sera Madame qui l'appellera sa
tante._—«Monsieur, lui dit quelqu'un, ç'a été la femme à papa.»—_Non,
c'est maman_, dit-il brusquement.
[208] Marguerite de France, fille de Henri II, première femme de
Henri IV, séparée en 1599, morte en 1615. Le Dauphin la vit pour
la première fois le 6 août suivant, et il fut décidé qu'il la
nommerait _Maman ma fille_.
_Le 14, jeudi, à Saint-Germain._—Mené au jardin, il rencontre en
allant Mme la comtesse de Moret.
_Le 15, vendredi._—Se jouant avec M. de Montmorency et M. le comte de
la Voulte, qui lui demandoient congé de s'en retourner le lendemain:
_Non_, dit-il, _je veux que vous demeuriez avec moi_.—«Monsieur, dit
Birat, quelle charge lui donnerez-vous quand vous serez grand?»—_Je le
fairai mon connétable._—«Et à M. de la Voulte?»—_Amiral._ Mis au lit,
il embrasse M. de Montmorency, qui lui disoit adieu pour s'en retourner
à Chantilly, en fait autant aux sieurs comte de la Voulte, comte d'Alès
et de Pressy; puis à Mlle de Montmorency il fait le honteux, ne la
veut point embrasser, prend courage et l'embrasse avec honte, sans la
baiser, donne la main à baiser à leur suite.
_Le 19, mardi._—M. le baron de Toun, grand maréchal de Lorraine, le
vient visiter de la part de Son Altesse et assiste à son souper; ce
baron voulant prendre congé de lui, le Dauphin ne voulut jamais dire
qu'il fut le serviteur de M. de Lorraine, comme Mme de Montglat le lui
vouloit faire dire; il dit seulement entre ses dents: _Je lui baise
les mains._ Quand il fut parti, Mme de Montglat lui dit: «Monsieur,
pourquoi n'avez-vous voulu dire à ce gentilhomme que vous étiez
serviteur de M. de Lorraine, votre oncle?» Il songe, et puis répond:
_Pource que je suis trop petit._
_Le 21, jeudi, à Saint-Germain._—On lui dit qu'il falloit qu'il
appelât la reine Marguerite: Maman.—_Pourquoi?_—Mme de Montglat lui
dit: «Pource que maman le veut.» La Reine l'avoit ainsi commandé par
lettre expresse, que Mme de Montglat venoit de recevoir.
_Le 23, samedi._—Le sieur de la Lane, maître d'hôtel de la reine
Marguerite, arrivée à Madrid depuis trois jours, vient pour visiter
le Dauphin de sa part et lui dire qu'elle lui baisoit les mains et
pour s'excuser si elle n'étoit venue pour le voir, ce qu'elle feroit
se trouvant délassée du travail du chemin et lorsqu'elle auroit eu
l'honneur de voir le Roi. Le Dauphin lui répond: _Je la remercie bien
humblement, je suis son serviteur. Comment se porte maman?_—M. de
Longueville, Mme de la Trimouille arrivent; Mme de Montglat lui ayant
dit que Mme de la Trimouille le venoit voir et qu'il eût à lui dire
qu'il étoit petit quand il lui donna le soufflet au bâtiment[209]:
_Mais, mamanga, elle est aveugle qu'elle porte cela si longtemps sur le
nez?_ se ressouvenant que le bout de sa coiffure y étoit avancé fort
bas. Il observoit tout, jusques aux plus petites choses.
[209] _Voy._ au 26 mai précédent.
_Le 24, dimanche._—Tout le long du dîner il est transporté et comme
ravi de la musique des violons du Roi, qui étoient quinze, auxquels,
pour la fin, il commanda de jouer _la guerre_, n'ayant dit que ce mot
durant tout le dîner; ils ne la surent jouer.
_Le 25, lundi._—Étant au droit de la chapelle, Madame se trouva dans
l'allée qui est vis-à-vis; on les fait avancer, ils s'entre saluent,
et comme il fut à six pas près, sa nourrice lui dit: «Monsieur, il ne
faut pas approcher de Madame davantage que cela[210]»; il s'arrête,
faisant sa petite lippe assez longue, et à la fin il lui en tombe des
larmes des yeux et à Madame aussi, qui en firent faire autant à toute
la troupe.
[210] Elle venait d'avoir la rougeole.
_Le 26 juillet, mardi._—Cejourd'hui le Roi a vu, au château de Madrid,
la reine Marguerite.
_Le 27, mercredi._—Il vient en mon étude, veut voir le livre de
Mathiole[211], où il avoit autrefois vu des poissons.
[211] Pierre-André Mathiole, médecin, mort en 1577, auteur de
plusieurs ouvrages sur l'histoire naturelle.
_Le 28, jeudi._—J'eus l'honneur de lui donner sa chemise, Mme de
Montglat n'y étoit pas.
_Le 29, vendredi._—Le Roi arrive au bâtiment neuf, accompagné de Don
Juan de Médicis[212], oncle bâtard de la Reine; mené par le pont du Roi
à S. M., il lui court, lui saute au col, le mène à la galerie, où il
joue au palemail. Dîné avec le Roi.
[212] Fils naturel de Côme Ier, grand-duc de Toscane.
_Le 30, dimanche._—Mené au bâtiment neuf au Roi et à la Reine; il se
joue au Roi, ayant respect et crainte de le blesser sur le lit, où il
étoit, ayant mal aux dents et le visage enflé.
_Le 1er août, lundi, à Saint-Germain._—Mené à quatre heures au
bâtiment neuf, le Roi se reposoit sur son lit; il dresse en la ruelle
tout son petit ménage de poterie verte; M. de Verneuil étoit un des
cuisiniers. A six heures il donne le bonjour au Roi et à la Reine,
prend le mot du Roi et le baille à M. de Créquy, mestre de camp du
régiment des gardes.
_Le 2, mardi._—Mené à la chapelle, où il voit tout le préparatif pour
faire le service pour le feu Roi[213]; il s'informe de toutes les
pièces: Pourquoi ceci? pourquoi cela? puis s'en va ne y étant point
demeuré, les Dauphins n'assistant jamais aux services des funérailles.
[213] Henri III, assassiné à Saint-Cloud le 1er août 1589, mort
le lendemain.
_Le 3, mercredi._—A dîner il mange sans dire mot et comme transporté
de joie d'ouïr jouer un flageolet d'un estropié que l'on nommoit
cul-de-jatte, lequel après avoir joué longtemps et deux violons
avec lui, lui va dire d'une voix rude: «Monsieur, buvez à nous.» Il
devient rouge, disant soudain: _Je veux qu'il s'en aille, je veux
qu'il s'en aille, maman._ Je lui dis: «Monsieur, il est un pauvre, il
ne les faut pas chasser».—_Il ne faut pas que les pauvres viennent
ici._—«Monsieur, non pas tous, ou bien ceux qui vous font jouer comme
lui».—_Qu'il aille donc jouer là-bas._—Mme de Montglat l'en veut
aussi distraire, il lui répond: _Mamanga, il m'étourdit_, et puis après
dit: _Je ne bois qu'à papa et à maman._—Il s'amuse sur une petite
planche à imiter le sieur Francisco, que le jour précédent il avoit vu
travailler en cire, à faire des modèles de figures, et dit: _Je fais le
modèle d'une fontaine, je fais le modèle d'un singe_; il l'avoit vu le
jour précédent à la galerie où travailloit Francisco.
_Le 4, jeudi, à Saint-Germain._—A dix heures mené par le petit pont
au bâtiment neuf, au Roi, en la galerie; M. de Béthune y arrive,
revenant ambassadeur de Rome; sur ce sujet le Roi lui demande: «Mon
fils, voulez-vous aller à Rome?»—_Non, papa._—«Où voulez-vous donc
aller?»—_Je veux demeurer auprès de vous, papa._
_Le 5, vendredi._—Il va en la chambre de Madame, où étoit son peintre,
maître Martin, qui la peignoit; il se fait donner un pinceau, demande
de la peinture. «Monsieur, dis-je, de laquelle voulez-vous?»—_De la
bleue._ C'étoit une couleur qu'il aimoit naturellement et qu'il avoit
toujours aimée.
_Le 6, samedi._—Je lui dis: «Monsieur, habillez-vous vîtement; vous
irez au parc voir papa, qui vous donnera un beau canon qu'il fait
promener avec des chevaux, ou bien M. de Verneuil ira le premier,
et il l'aura.—_Féfé Vaneuil dort encore._—«Monsieur, vous me
pardonnerez, il est levé et est allé trouver papa».—_Ho! non; papa
veut pas qu'il aille qu'avec moi!_ Mené à LL. MM. Ramené, appelant:
_Allons, féfé Vendôme, féfé Chevalier, allons féfé Vaneuil!_ Il ne y
vouloit laisser personne de ces Messieurs après lui.—L'après-dînée il
demanda à Mlle de Ventelet: _Tetai, où a-t-on porté cette messe noire
qui étoit à la chapelle?_ (c'étoient les meubles pour le service du
feu Roi).—«Monsieur on l'a rapportée à Paris».—_Pourquoi est-elle
noire?_—«Monsieur, c'est pour prier Dieu pour le feu Roi, vous devez
bien prier Dieu pour lui.»—_Pourquoi?_—«Monsieur, pource que vous ne
seriez pas ce que vous êtes.»—A quatre heures et demie mis dans le
carrosse de la Reine pour aller au-devant de la reine Marguerite; il
est accompagné de Madame, de MM. de Vendôme, de Verneuil, de Souvré.
Il va par la levée près de Ruel et, la Reine ne venant point encore,
il revient en l'hôtellerie qui est sur la levée, où il a soupé. Remis
en carrosse, il va au-devant de la reine Marguerite, et étant environ
le milieu de la muraille du clos de M. le président Chevalier, qui
est sur le chemin de la levée, il met pied à terre. Elle, le voyant
aussi, descend de la litière que la Reine lui avoit envoyée, et ils
se rencontrent au droit du bout de la muraille du clos, à gauche en
allant. M. le Dauphin de dix pas ôte son chapeau, va à elle; on le
lève, il la baise et l'embrasse: _Vous, soyez la bien-venue, maman ma
fille._—«Monsieur, lui dit la Reine, je vous remercie, il y a fort
longtemps que j'avois desir de vous voir.» Elle le baise de rechef;
l'on le reprend au bras (c'étoit Birat) et, faisant le honteux et le
vieux, il se cachoit de son chapeau. «Mon Dieu, reprend la Reine, que
vous êtes beau! vous avez bien la mine royale pour commander comme
vous ferez un jour.» Elle baise Madame et puis les autres Messieurs;
il rentre en carrosse et elle en litière. M. le Dauphin s'endort à
demi-chemin, et arrive en sa chambre tout endormi, à huit heures trois
quarts. La reine Marguerite arrive aussi à cette heure.
_Le 7, dimanche._—A dix heures mené au bâtiment neuf, il salue la
Reine, et puis va en la galerie trouver le Roi et la reine Marguerite,
qui se promenoient il y avoit plus d'une heure; il court, se promène
tête nue; la reine Marguerite lui fait de grandes caresses, et quitte
le Roi pour l'aller trouver. Le Roi la mène et lui aussi à la messe.
A deux heures la reine Marguerite lui envoie un présent par Mme de
Lansac, sa dame d'honneur; ce fut un Cupidon parsemé de diamants, assis
sur un dauphin, et tenant un arc d'une main et un brandon de l'autre,
parsemé de diamants; au ventre du dauphin il y avoit une émeraude
gravée d'un dauphin couronné et entouré de petits diamants, et un petit
cimeterre parsemé de diamants; elle envoya à Madame un serre-tête de
diamants.—Les députés du Clergé, de l'assemblée générale séant à
Paris, viennent saluer le Dauphin. La reine Marguerite le vient voir,
il s'en va au devant jusques à l'entrée du pied de l'escalier; remonté
en sa chambre, où il a goûté devant elle, il va avec elle, dans le
carrosse, au bâtiment neuf. Le soir la reine Marguerite envoie à sa
nourrice un bassin doré et un vase de même; il en fait le remerciement:
_Je remercie maman ma fille pour maman doundoun._
_Le 8, lundi, à Saint-Germain._—Il entend lire des vers faits en
l'honneur du Roi et du sien par M. Nervèze, passe sa main devant
le visage, sur le front comme ceux qui y ont de la pesanteur, et
bâille[214].
[214] Héroard a écrit en marge: _Nota pour son entendement_.
_Voy._ la note du 9 juillet précédent.
_Le 9, mardi._—Il donne la chemise au Roi revenant de la chasse; dîné
avec le Roi.
_Le 11, jeudi._—Mené à neuf heures trois quarts au bâtiment neuf,
trouver le Roi et la Reine; la Reine étoit au lit, le Roi assis dessus
et la reine Marguerite à genoux, appuyée contre le lit[215]. M. le
Dauphin mis sur le lit se joue à un petit chien que le Roi lui avoit
prêté; il dit adieu à la reine Marguerite, qui s'en retournoit à
Madrid, l'embrasse et la conduit jusques en sa chambre.
[215] Le Roi écrivait la veille à M. de la Force: «J'ai ici près
de moi ma sœur la reine Marguerite, qui se gouverne de façon que
j'en ai beaucoup de contentement.» (_Lettres missives_, VI, 500.)
_Le 12, vendredi, à Saint-Germain._—Comme il étoit en la cour, il voit
le Roi revenant de la chasse, se prend de lui-même à courir au-devant
de lui si dispostement qu'il sembloit voler. On le hausse, le Roi, qui
étoit à cheval, le baise; il retourne avec le Roi à la chambre de la
Reine, puis le suit au cabinet; en voyant donner les souliers au Roi,
il court de lui-même pour soutenir la jambe du Roi.—En soupant, ayant
été quelque temps sans dire mot, comme il étoit aucunes fois réservé
et tout ainsi que s'il eût songé à de grandes affaires, il dit: _Mais
c'est Thomas_; voyant qu'il ne disoit plus mot: «Monsieur, dis-je, qui
est ce Thomas?»—_C'est un homme de pierre; je l'ai vu à Poissy dans
une chapelle, rangé là, à un petit coin._ Il y avoit environ quatorze
mois qu'il fut à Poissy[216], où il vit et entendit nommer cette image
du nom de Saint-Thomas et au lieu où il la représentoit.
[216] Le 12 mai 1604.
_Le 13, samedi._—Mené chez la Reine, sa nourrice lui dit qu'il aille
demander à la Reine l'aumône pour une femme qui étoit en prison;
il part, puis revient: _Maman doundoun, venez, demandez-lui?_ Il
en faisoit difficulté. Enfin, après plusieurs remises il y va, et,
s'amusant à se jouer à des soies sans regarder la Reine: _Maman,
donnez-moi quelque chose pour une pauvre femme qui est en prison?_ La
Reine lui en promet, n'en ayant point sur elle; Mme la princesse de
Conty lui présente un sol, il n'en veut point; elle lui présente un
écu, il le prend; Mme de Longueville lui en donne deux, il porte tout
gaiement à sa remueuse, qui en faisoit la quête.
_Le 14, dimanche._—Éveillé à deux heures et demie après minuit en
sursaut, il se lève hors du lit, debout, disant: _Où me faut-il
aller!_ Sa nourrice le prend, le recouche[217], et il se rendort
jusqu'à six heures et demie. Il se fait mettre au lit de sa nourrice,
et, se jouant à elle: _Bonjour, ma garce, baise-moi, ma garce, hé!
ma folle, baise-moi!_—«Monsieur, lui demande sa nourrice, pourquoi
m'appelez-vous ainsi?»—_Pource que vous êtes couchée avec moi._ Mlle
Lecœur, femme de chambre, lui demanda: «Monsieur, vous savez donc bien
ce que c'est que des garces?»—_Oui._—«Et qui, Monsieur?»—_Celles qui
couchent avec les hommes._—Mené à la chapelle avec le Roi, comme le
Roi battoit sa poitrine sur le _Domine non sum dignus_, il demande à M.
Birat, qui le tenoit: _Mon valet, pourquoi papa fait cela!_—«Monsieur,
pource qu'il s'étoit courroucé et avoit battu quelqu'un; il avoit
offensé Dieu, il lui en demande pardon.» Il joint soudain les mains, et
puis bat sa poitrine, disant: _J'ai offensé bon Dieu, pardonnez-moi._
Après la messe il dit au Roi: _Papa, vous plaît il que votre musique
vienne chanter à ma chambre?_—«Oui, mon fils».—_Venez chanter grâces
à mon dîner, papa le veut._ Il va en sa salle; à midi, dîné; la musique
du Roi chanta _Laudate_; il l'écouta avec transport, tant il aimoit la
musique. A deux heures le Roi l'envoie querir pour le faire voir au
nonce. A souper l'on disoit que M. de Saint-Germain, prédicateur[218],
étoit fort malade; il demande: _Pourquoi n'est-il pas mort?_ L'on le
loua d'avoir demandé cela: il se retourne à moi, et me dit: _Écrivez
cela_[219].
[217] Le Dauphin a souvent de ces cauchemars.
[218] Matthieu de Morgues, abbé de Saint-Germain, depuis
prédicateur du Roi et premier aumônier de Marie de Médicis,
n'était alors âgé que de vingt-cinq ans; il mourut en 1670, âgé
de quatre-vingt-huit ans. Il est l'auteur de plusieurs pamphlets
contre le cardinal de Richelieu, et se distinguait peut-être déjà
par la violence de ses prédications.
[219] Le Dauphin savait qu'Héroard tenait un journal de ses
paroles et actions.
_Le 15, lundi._—Mme la princesse d'Orange, fille de feu M. l'amiral
de Châtillon[220], revenant de Flandre, lui apporte des ouvrages de
la Chine, à savoir: Un parquet de bois peint et doré par dedans, peint
des feuillages, arbres, fruits et oiseaux du pays, sur de la toile qui
lioit les ais de demi-pied; l'on s'en servoit comme de cabinet; elle
donne à Madame de la vaisselle tissue de jonc et crépie par le dedans
de laque, comme cire d'Espagne. Mme de Montglat lui demande: «Monsieur,
aimez-vous bien Mme la princesse d'Orange?»—_Oui._—Je lui demande:
«Comment l'aimez-vous?»—_De tout mon cœur._ Mme la princesse d'Orange
en rougit et en pleura de joie. Je lui dis: «Monsieur, vous plaît-il
que je l'écrive.»—_Oui._—Mme de Brezolles lui avoit donné le matin de
petites besognes de bois qui se font en Allemagne. A deux heures mené à
la chapelle, au sermon du P. Coton, il écouta jusqu'à deux heures trois
quarts; il s'ennuyoit sans dire mot, le Roi le fait emporter.
[220] _Voy._ page 31, note 48.
_Le 16, mardi, à Saint-Germain._—Il fait porter son petit cabinet de
la Chine, se met dedans; il se joue avec ses petits jouets d'Allemagne
et d'argent. Mme de Montglat lui dit s'il vouloit pas écrire à Maman
sa fille[221] pour M. de Mansan; il répond soudain, gaiement: _Oui,
Mamanga, allons équire; Taine[222], venez; moucheu Heoua, allons
équire._ Il s'assied en la tourelle, et a la patience entière d'écrire;
je lui conduisois la main:
Maman ma fille, je vou pie de tou mon cœu de vouloi doné à
Teine, que papa m'a preté pou me gadé, le droi seigneuriau de
la terre de Morcourt; je vous en pie encore tes humblemen,
et je vous feré seuice tes humble et toi peti sault de joie
que j'en aurai, comme pou la pemiere chose don je vous ai
piée. Je suis la dessu, Maman ma fille, vote tes humble
seuiteu.—DAULPHIN.
[221] La reine Marguerite.
[222] C'est ainsi que le Dauphin appelle le capitaine de Mansan.
_Le 17, mercredi._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, dites au
P. Coton, je vous prie, de faire quelque chose pour le fils du
grand Tetai[223]»—_Non._ Il refusoit de dire _je vous prie_, et
après plusieurs refus il dit: _Faites quelque chose pour le fils de
grand Tetai, père Coton, s'il vous plaît_; il avoit naturellement
ces discrétions de parler et de commander à chacun des choses selon
sa qualité. Mené à LL. MM., dîné avec eux; la Reine part pour s'en
retourner à Paris; à six heures le Roi est parti. Il s'amuse à
travailler avec un pinceau sur de la cire de Francisque, dit qu'il
fait un modèle imitant ledit sieur Francisque[224], qu'il avoit vu
travailler aux figures de cire qu'il faisoit pour jeter en fonte.
[223] M. de Ventelet.
[224] Ou Francisco. _Voy._ au 3 août précédent.
_Le 18, jeudi, à Saint-Germain._—Mme de Montglat me dit: «Je gage que
Monsieur est plus savant que vous, qui ne savez pas des proverbes de
Salomon.» Je dis qu'il n'en savoit point; soudain il va dire ce que Mme
de Montglat lui avoit appris depuis son réveil: _L'aumône préserve de
la mort_ (premier proverbe de Salomon qu'il sut). M. Danorville, mon
beau-frère, lui fait la révérence, lui demande s'il y a des tambours à
sa compagnie, ayant su qu'il étoit gendarme.
_Le 19, vendredi._—Il apprend un autre proverbe de Salomon: _L'enfant
sage réjouit le père_; il s'amuse à crayonner de rouge, fait des
figures d'oiseaux[225].
[225] Héroard a conservé ces griffonnages, qui n'ont encore
aucune forme, mais dans lesquels il voit déjà «une merveilleuse
inclination à la peinture.»
_Le 22, lundi._—M. du Vair, premier président en Provence, le vient
voir; il fait deux oiseaux fort reconnoissables, qui avoient le bec
l'un contre l'autre; M. le président du Vair prit le papier pour le
faire voir au Roi.
_Le 23, mardi._—A souper il commande à Boileau et à Indret, qui
jouoient entre la porte de la chambre et de la salle: _Jouez le
combat_; c'étoit un ballet où il y avoit à darder les uns contre les
autres, qu'il avoit autrefois vu danser à sa nourrice; il étoit comme
transporté pour aller à cette danse.
_Le 24 août, mercredi, à Saint-Germain._—MM. du Pons, premier consul
de Montpellier, de Gasques et de Ferrier, députés vers le Roi par
l'assemblée tenue à Châtellerault, le baron de Courtomer (de Normandie)
portant la parole, viennent, avec lettre de M. de Rosny à Mme de
Montglat, offrir leur service au Dauphin et donner assurance de leur
fidélité.
_Le 13 septembre, mardi, à Saint-Germain._—J'arrive de Paris[226]; ma
femme lui donne des petits chiens de verre et autres animaux faits à
Nevers; je lui donne un suisse fait de poterie. A souper ma femme lui
dit: «Monsieur, vous êtes friand, il pleuvra le jour de vos noces!» Il
lui répond: _Ho! je serai à couvert._
[226] Héroard était absent depuis le 29 août.
_Le 15, jeudi._—Les milords North et Noris, anglois, jeunes, le
viennent voir; il leur donne sa main à baiser; le milord North lui
dit: «Monsieur, tous vos gendarmes sont allés en Périgord avec le Roi
votre père à la guerre; quand vous y voudrez aller, nous serons vos
gendarmes, nous irons devant vous;» ils lui baisent la main, et s'en
vont.—Il se met à écrire avec son crayon, puis plie la lettre, me fait
entortiller la soie; Mme de Montglat met la cire, lui le cachet, et il
dit à M. Boquet: _Boquet, allez-vous-en porter cette lettre à papa, à
Orléans_.—«Monsieur, dis-je, qu'y a-t-il dans la lettre?»—_J'écris à
papa qui me vienne voir bientôt._
_Le 16, vendredi._—Il chante tout bas:
Bergeronette mamiette,
Bergeronette mon souci,
et montrant ma femme, qui étoit habillée d'un manteau de chambre, dit:
_La velà_.
_Le 17, samedi._—Il dit qu'il n'est pas puceau, _pource qu'il a
couché avec doundoun quand Boquet[227] n'y étoit pas_.—Il donne de
soi-même le mot à M. de Mansan: _Saint Paul_, après avoir été enhardi
de ce faire par Mme de Montglat.
[227] Mari de sa nourrice.
_Le 18, dimanche, à Saint-Germain._—M. de Champvallon lui apporte, de
la part de M. de Lorraine, un mousquet dans un fourreau de velours vert
et une bandoulière brodée d'or et d'argent, les charges d'or émaillé et
la fourchette, qui étoit un dauphin; il en est tout transporté de joie.
Là-dessus MM. d'Épernon viennent de Paris pour le voir; il leur montre
son mousquet, les mène au cabinet de ses armes, les arme tous, les met
en garde. Il étoit tout né aux fonctions de la guerre, tout viril, et
je n'ai jamais reconnu en lui, pour si petit qu'il ait été, aucune
foible et féminine action. M. le Chevalier lui dit, en lui montrant le
chevalier d'Épernon[228], fils bâtard de M. d'Épernon: «Monsieur, voici
le fils bâtard de M. d'Épernon, qui vient pour être votre page.»—_Un
bâtard, un bâtard être mon page!_ répète-t-il plusieurs fois avec
véhémence et abomination. L'après-dînée je racontois ce qu'il avoit dit
du chevalier bâtard de M. d'Épernon; il m'écoutoit froidement et sans
en faire semblant, et tout à coup il me demande: _Avez-vous écrit cela?_
[228] Il devint lieutenant général des armées du Roi, et mourut
en 1650.
_Le 19, lundi._—Il va en carrosse se promener sur la côte du Pecq, aux
vignes d'un nommé La Fontaine, archer du corps, qui étoit en garde près
de lui; il y apporte une petite serpe et un petit panier, se coupe deux
grappes, les met en son panier. Il mange un gros morceau de pain bis;
envoyé querir par Mlle de Vendôme chez le gros Maurice, au Pecq. Mme
de Montglat me racontoit comme il avoit mangé du pain de M. Maurice;
lui, qui écoutoit tout et faisoit profit de tout, l'accommodant aux
occasions, dit: _Il a de bon pain bis, Maurice; ce n'est pas le comte
Maurice, qui garde les Espagnols; c'est pas Flandres, c'est le Pecq._
_Le 20 septembre, mardi._—Il se joue du bout des doigts sur les
lèvres disant: _Velà la basse_; puis, élevant la voix, je dis: «Voilà
la chanterelle.»—_Non, c'est la moyenne._ Il étoit vrai; chose
merveilleuse d'avoir su reconnoître le ton et le nom de la corde; il
pouvoit l'avoir appris, l'ayant ouï dire à Boileau ou Indret, ses
joueurs de luth.
_Le 27, mardi, à Saint-Germain._—Il se joue à jouer du bonnet de toile
d'argent de Madame, le poussant comme un ballon. Il entend parler de
faire chanter le _Te Deum_ pour le jour de sa nativité[229], il le
presse avec extrême impatience; il va à la chapelle, où il fut chanté
par le curé et prêtres du village. Ramené, il voit tirer dans la cour
des arquebusades et mousquetades, et dit, sans ciller la paupière, à M.
de Mansan: «_Taine, commandez-leur de tirer encore._ A souper, il dit
tout bas à Mme de Montglat: _Mamanga, faites ôter la brayette qui est à
mes chausses, maman me prendroit pour un suisse, maman penseroit que je
n'aurois pas quatre ans_.
[229] Le Dauphin entrait dans sa cinquième année.
_Le 28, mercredi._—Mené à la chapelle où l'on porte le pain bénit
pour le jour de sa nativité, il va à l'offrande, donne un demi-écu à
son aumônier. M. l'abbé de Saint-Denis, Mme de Soisy assistent à son
goûter; il danse la sarabande et la danse qu'il appelle _le combat_. La
fille de Mme de Soisy dansoit la sarabande à la mode d'Espagne, il dit:
_Elle danse pas bien_.
_Le 29, jeudi._—Il caresse sa nourrice, la baise, se pend à son
col; elle lui dit: «Monsieur, gardez de faire mal au petit enfant;»
elle étoit enceinte. Le Dauphin demande: _Est-il au col?_—«Non,
Monsieur, lui répond sa nourrice.» Je lui demande: «Monsieur, où
est-il?»—_Il est dans votre ventre_, dit-il tout bas à l'oreille de
sa nourrice.—«Monsieur, lui dis-je, par où est-il entré?»—_Par
l'oreille._—«Par où sortira-t-il?»—_Par l'oreille[230]._
[230] Dans _l'École des femmes_ Agnès demande à Arnolphe:
«Avec une innocence à nulle autre pareille,
Si les enfants qu'on fait se faisoient par l'oreille.»
_Le 2 octobre, dimanche, à Saint-Germain._—Il descend à sept heures
pour aller au-devant de la reine Marguerite, y va en la cour, puis elle
le reconduit en haut jusques en sa chambre, où elle lui fait présent de
deux livres de tailles-douces; il en étoit extrêmement amoureux[231]. A
sept heures et demie elle s'en va pour aller coucher à Argenteuil; il
la reconduit jusques à la porte de la salle, et, voyant qu'on portoit
ses flambeaux plus outre pour lui éclairer, il se prend à crier: _Je
veux pas qu'on emporte mes flambeaux._
[231] Dans la journée le Dauphin s'était encore amusé pendant
deux heures dans la chambre d'Héroard à regarder les estampes du
livre de Vitruve.
_Le 4, mardi._—Il s'amuse à son livre des chasses; je lui montre[232]
un cerf qui se grattoit l'oreille et un chasseur qui le tiroit de
l'arc. M. de Gondi vient pour le voir; il lui montre son livre des
chasses où étoient des chevaux tirés en taille-douce.
[232] Le Dauphin était au lit, un peu malade.
_Le 6, jeudi._—Il vient à mon étude, et faisant apporter son livre des
chasses, dit: _Moucheu Heoua, montrez-moi ceux qui ont des lunettes_,
qui étoient dans son livre de tailles-douces, puis les faiseurs
d'horloges, puis les distillateurs, s'informe de tout, des noms et de
l'usage des choses, demande jusqu'à ce qu'il soit satisfait et ait
appris. Je lui montre la planche où sont les vers à soie, celle où il y
a l'empereur Justinien assis dans une chaise.—Mme de Montglat voyoit
plusieurs pièces de drap de soie pour lui faire des habits, et lui
demande: «Monsieur, laquelle est-ce que vous aimez le mieux?» Voyant la
pièce de velours violet à fond d'or, il s'écrie: _Ha! je veux celle-là,
ce sont mes couleurs, il y a du bleu!_
_Le 8, samedi, à Saint-Germain._—La remueuse du Dauphin racontoit du
prince de Galles[233] qu'il aimoit Madame et qu'il avoit répondu au
Roi son père que si on ne la lui vouloit pas donner qu'il feroit la
guerre en France, en prendroit une partie et que pour avoir la paix
on la lui donneroit; que le Roi répliquant qu'il vaudroit bien mieux
l'avoir paisiblement, qu'il repartit qu'il vouloit premièrement faire
parler de lui. Ceci avoit été raconté le soir précédent par Mlle de
Villiers-Hotman, qui avoit soupé avec Mme de Montglat, comme l'ayant
ouï dire elle-même en Angleterre, au roi d'Angleterre et au prince, et
d'où elle étoit revenue depuis peu de jours. M. le Dauphin écoutoit
tout ce que nous en disions sans en faire le semblant, comme il faisoit
le plus souvent, et entendant parler que le prince de Galles vouloit
faire la guerre, il dit: _Hé! j'irai devant pour l'empêcher_; puis il
me demande froidement: _Est-il seigneur, le prince de Galles?_—«Oui,
Monsieur, c'est le dauphin d'Angleterre qui aime Madame, et son papa
envoyera vers le Roi votre papa pour le supplier de la lui donner
en mariage; le voulez-vous pas bien?»—_Non._—«Mais si papa le
veut?»—_Si papa le veut, je le veux bien; mais c'est le prince de
Galles, il est donc galeux?_—«Non, Monsieur, c'est le nom de sa
qualité; Galles c'est un pays.»
[233] Henri-Frédéric, fils aîné de Jacques Ier, roi d'Angleterre;
il avait alors neuf ans, et mourut en 1612.
_Le 9, dimanche._—M. de Rouen[234], frère bâtard du Roi, porté en
chaise à cause de sa goutte, le vient voir; il se joue aux bras de sa
chaise à les faire branler.
[234] Charles de Bourbon, fils naturel d'Antoine, roi de Navarre,
et de Louise de la Béraudière; archevêque de Rouen en 1594, mort
à Marmoutier, en 1610, peu après l'assassinat de Henri IV.
_Le 10, lundi._—Mme de Guise et Mme de Prouilly, sa fille, le viennent
voir; il se joue à deux chapelets de corail de Mme de Guise: _Velà_,
dit-il, _des chapelets faits à la nouvelle façon_; elle portoit un
chapelet d'Italie à grains carrés; il y avoit des peintures dedans.
_Le 11, mardi, à Saint-Germain._—Indret, son joueur de luth, revenoit
de la foire de Saint-Denis et racontoit qu'il y avoit vu Mme Briant,
marchande de draps de soie; il demande: _Est-elle mercière?_—«Non,
Monsieur, elle est marchande de draps de soie, qui vous baille ces
belles étoffes qu'il vous faut pour vous habiller.»—_Pourquoi
l'appelle-t-on Madame?_—«Monsieur, on les appelle ainsi à Paris[235].»
Il s'amuse à des petites pièces de ménage de plomb portées de
Saint-Denis.
[235] A la Cour on appelait mademoiselle les femmes mariées qui
n'étaient pas nobles; le Dauphin nomme toujours la femme de son
médecin: mademoiselle Héroard.
_Le 12, mercredi._—Il se joue à des petits jouets et à un petit
cabinet d'Allemagne, fait d'ébène, baisse et rebaisse le couvercle,
l'ouvre et le ferme à la clef.—A une heure arrive l'ambassadeur de
Venise, qui s'en retournoit; il lui souhaite que l'on puisse le voir
un jour en Italie, la lance sur la cuisse, avec une armée de cinquante
mille hommes. Le Dauphin va sur la terrasse de la salle, pour voir
l'éclipse de soleil dans une chaudière pleine d'eau; l'ambassadeur y
étoit présent.
_Le 13, jeudi._—Marin, nain de la Reine, arrive; le Dauphin danse,
joue du violon et chante tout à la fois, se jouant à Marin et courant
après lui.
_Le 14, vendredi._—Le P. Gontier, jésuite, revenant du Caire, assiste
à son dîner; il écoute en s'amusant l'exhortation du P. Gontier sur le
_Domine, da judicium Regi et filio Regis justitiam_.
_Le 17, lundi._—Il voit M. Guérin qui avoit pris du tour d'une
boîte de sapin et en avoit fait deux cercles mis en croix: _Velà_,
dit-il, _le monde_. Je lui demande: «Monsieur, qui vous a dit
cela?»—_Personne._—«Monsieur, le monde est-il pas quarré?»—_Non, il
est rond._—«Qui le vous a dit?»—_Personne._ Il vient en ma chambre,
puis en mon étude, où il écrit au Roi pour le supplier de faire donner
à sa compagnie une autre garnison que Provins:
Papa, tous les apothécaires de Provins sont venus à moi pour
me prier de vous supplier très-humblement, comme je fais, de
donner à ma compagnie une autre garnison, car mes gendarmes
aiment bien la conserve de roses, et j'ai peur qu'ils ne la
mangent toute, et je n'en aurois plus. J'en mange tous les
soirs quand je me couche, et je prie bien Dieu pour vous et
qu'il vous fasse venir bientôt, et à moi la grâce de vous
pouvoir faire très-humble service. Je suis, papa, votre
très-humble et très-obéissant fils et serviteur.—DAULPHIN.
Quand il eut écrit la lettre du Roi, moi lui tenant la main[236], il
me commanda de la lire, et l'ayant lue: «Monsieur, dis-je, est-elle
bien?»—_Oui._—Il va en la chambre où est né le feu roi Charles[237],
où Mme de Montglat faisoit de la confiture de coings.
[236] Nous ne reproduisons pas l'orthographe de cette lettre et
de la suivante.
[237] Charles IX, né à Saint-Germain, en 1550.
_Le 19, mercredi._—Il vient en ma chambre et à mon étude; je lui
conduis la main pour écrire à la Reine cette lettre, portée le
lendemain par M. de Mansan:
Maman, j'ai bien envie de vous voir et de baiser mon petit
frère d'Orléans[238], et si vous ne venez bientôt, je prendrai
mon pourpoint blanc et mes chausses et mes bottes, puis je
monterai sur mon petit chevau, et je m'en irai, patata, patata.
Maman, je partirai demain bon matin, de peur des mouches;
maman, l'on m'a dit que vous m'avez apporté queuque chose de
beau, je le voudrois bien voir. Venez donc, ma bonne maman, il
fait si beau, et vous me trouverez bien gentil, et ce pendant
je suis, maman, votre très-humble et très-obéissant fils et
serviteur.—DAULPHIN.
[238] La Reine était grosse, et accoucha d'une fille le 10
février suivant.
Mené au Pecq, passé le bac, mené à la garenne. Il y avoit trois ou
quatre pauvres Irlandois et Irlandoises mendiants; on le lui dit, il
les voit; le voilà le visage tout de feu de colère: _Qu'on les fasse
sortir._ Ils sortent; on lui dit: «Monsieur, ce sont de pauvres petits
Irlandois qui demandent l'aumône»; il revient à soi, et la leur fait
donner.
_Le 20, jeudi, à Saint-Germain._—Il me dit: _Allez querir votre
livre jaune._ Je lui demande: Est-ce celui où il y a un Roi qui
prie Dieu».—_Oui._—«C'est un livre qui a été au feu Roi[239], où
il prioit Dieu.»—_Au feu Roi?_—«Oui, Monsieur.»—_Où l'avez-vous
eu?_—«Monsieur, je l'ai eu à Tours.»
[239] Henri III.
_Le 21, vendredi._—Il vient en ma chambre, et dit: _Je veux écrire
à papa_; c'étoit par M. le baron du Tour[240]; Madame aussi écrit sa
première lettre à la Reine.
[240] Héroard se contente d'analyser cette lettre.
_Le 23, dimanche._—Mené au bâtiment neuf y attendre la Reine, il court
en la galerie, aide à faire le lit de la Reine; la Reine ne venant
point, il est ramené en sa chambre, où M. de Châteauvieux[241] lui
baise les mains; et comme il s'en retournoit, Mme de Montglat le fait
conduire et éclairer avec un flambeau; il court après, et crie: _Mon
flambeau, qu'on le rapporte?_ La Reine arrive à six heures et demie.
[241] Chevalier d'honneur de la Reine.
_Le 24, lundi._—M. de Vic, l'ambassadeur, lui donne l'histoire de
Matthieu[242], de la part de l'auteur. A dix heures, mené au bâtiment
neuf, à la Reine, qui étoit encore au lit; il s'amuse près de la Reine
à son habiller, puis à onze heures et demie va à la messe avec elle;
dîné avec la Reine.
[242] _Histoire de France et des choses mémorables advenues
ès provinces étrangères durant sept années de paix du règne
de Henri IV, depuis 1598 jusqu'en 1604_, par Pierre Matthieu,
historiographe de France;—Paris, 1604, in-4º.
_Le 25, mardi._—Mené à la Reine au bâtiment neuf, il court en la
galerie, va le long des lambris, feignant de cueillir des raisins qui
y sont en peinture. Le sieur Alphonso Taxis, revenant d'Angleterre
ambassadeur, baise la robe de la Reine et se couvre, puis baise la
main de M. le Dauphin, qui lui demande des nouvelles de l'Infante
et dit: _Apportez-moi son portrait._—L'on parloit que son baptême
se feroit au mois de mai; Mme de Montglat lui demande: «Monsieur,
comment voulez-vous que l'on vous nomme?»—_Henry._ Je lui demande
pourquoi.—_Papa s'appelle ainsi; je ne veux pas avoir nom Louis._
_Le 26 octobre, mercredi._—La Reine lui donne son petit coffret
d'argent, où elle mettoit ses pendants d'oreille; M. de Courtenvaux,
revenant de Flandres, lui donne un pistolet. Il se joue, tenant un
portrait du Roi fait en cire, dans une boîte d'ivoire, et dit: _C'est
papa._ Mlle de Vendôme lui dit: «C'est aussi mon papa.»—_Non, c'est
pas votre papa._ Il va en la chambre de Madame, où il écoute fort
attentivement M. de Cressy lisant l'histoire de Matthieu, fait taire
ceux qui faisoient du bruit.
_Le 27, jeudi._—La Reine part à deux heures et demie; il va sur la
terrasse de Neptune, d'où il lui voit passer le bac.
_Le 28, vendredi._—Il s'amuse à travailler sur de la cire comme il
avoit vu faire au sieur Jehan Paulo[243].
[243] _Voy._ au 20 août 1604.
_Le 3 novembre, jeudi, à Saint-Germain._—J'arrive de Paris[244], il
court au-devant de moi, me saute au collet, m'embrasse par deux fois;
je lui donne un petit lion de poterie et ma femme un homme de poterie.
[244] Héroard était absent depuis le 29 octobre.
_Le 5, samedi._—Montaigne, chevaucheur d'écurie, arrive de la part du
Roi, avec lettre portant commandement exprès de faire, la lettre vue,
loger M. le Dauphin au bâtiment neuf pour causes contenues dans la
lettre[245]; il en est si aise qu'il fait lui-même déménager, trousser
son lit; il commande et a le soin de tout.
[245] Voici cette lettre, que M. Berger de Xivrey a classée par
erreur à l'année 1608: «Mme de Montglat, je vous fais ce mot
et vous dépêche ce courrier exprès afin qu'il me rapporte des
nouvelles de la santé de ma fille de Verneuil et de celle de mon
fils, et de mes autres enfants. Au demeurant, si Mme de Verneuil
va pour la voir, vous la lui lairrez voir et l'irez voir si elle
vous en prie et le désire, lui disant comme de vous-même, si vous
voyiez qu'elle voulût voir mon fils, que vous la priez de ne
le faire à cause de la maladie de sa fille; et incontinent que
vous recevrez cette-ci ferez mener mon fils avec tout le reste
de mes autres enfants loger au château neuf. Bonjour, Madame de
Montglat. Ce ve novembre, à Fontainebleau. (_Lettres missives_,
VII, 642.)
_Le 9, mercredi, à Saint-Germain._—Mme la marquise de Verneuil arrive
au vieux château[246].
[246] Le Roi écrivait à Mme de Montglat le 6 novembre: «Pour
ce que vous mandez à Loménie touchant mon fils de Verneuil, je
désire que vous le fassiez mener au château neuf avec mes autres
enfants, et si Mme de Verneuil va à Saint-Germain et désire le
voir, que vous le lui envoyiez au vieil château, où j'entends
qu'elle loge pour assister ma fille.» Cette lettre est également
classée, par erreur, dans les _Lettres missives_, à l'année 1608.
_Le 10, jeudi._—Il se fait entretenir par Mlle Piolant de petits
contes.
_Le 12, samedi._—M. de Verneuil revenoit de voir Mme la marquise sa
mère au vieux château[247]; il lui demande: _D'où venez-vous?_—«Mon
maître, je viens de voir maman mignonne.»—_C'est la vôtre, pas la
mienne._
[247] _Voy._ encore la lettre du Roi du 10 novembre, dans
laquelle il dit à Mme de Montglat: «Si Mme de Verneuil est là et
qu'elle désire voir mon fils, envoyez le lui au vieil château, et
qu'il soit avec elle tant qu'elle voudra.» (_Lettres missives_,
VII, 644.)
_Le 13, dimanche._—Il faisoit le fâcheux; l'on fait abaisser une
poignée de verges attachée à une ficelle, sous la cheminée; l'on lui
faisoit croire que c'étoit un ange qui les portoit du ciel.
_Le 14, lundi._—Il va en la chambre de sa nourrice, où il épluche de
l'oseille et du persil pour le potage de M. Girard.
_Le 15, mardi._—Sa première nourrice le vient voir; il lui donne sa
main, ne la veut point baiser ne accoler.—Mené au Pecq et passé l'eau
pour voir dans un grand bateau un animal porté du Canada par M. de
Monts[248], de la grandeur d'un élan. Il y avoit une petite barque
faite à la mode du pays, avec du jonc, et couverte d'écorce d'arbre,
teinte de rouge, faite en façon de gondole et ayant les avirons du bois
du pays; trois mariniers la firent voguer devant lui d'une incroyable
vitesse.
[248] Gentilhomme de la chambre et gouverneur de la ville de
Paris. Il avait été envoyé au Canada comme commandant général
pour le Roi. Voy. _Histoire du Canada_, par Garneau; Québec,
1859, in-8º, tome 1er, pages 39 à 68.
_Le 17, jeudi._—Il écrit au Roi en ma chambre:
Papa, je suis bien aise de ce que M. de Saint-Aubin m'a dit
que vous vous portez bien et que vous êtes à Paris, pour ce
que je pense d'avoir bientôt l'honneur de vous voir et de
vous baiser la main. Si j'étois bien grand je vous irois voir
à Paris, car j'en ai bien envie. Hé! papa, je vous supplie
très-humblement, venez me voir, et vous verrez que je suis
bien sage. Il n'y a que Madame d'opiniâtre, je le suis plus.
Ma plume est bien pesante. Je vous baise très-humblement les
mains. Je suis, papa, votre très-humble et très-obeissant fils
et serviteur.—DAULPHIN.
_Le 18, vendredi._—Il retourne au château vieux.
_Le 19, samedi._—Il se prend à chanter la chanson dont il se faisoit
endormir:
Bourbon l'a tant aimée
Qu'à la fin l'engrossa,
Vive la fleur de lis....[249]
[249] _Voy._ plus loin une variante de cette chanson.
A la chanson il y a le sang royal, mais il ne vouloit pas que l'on dît
ainsi, oui bien la fleur de lis. On lui demande: «Pourquoi voulez-vous
que l'on dise la fleur de lis et non pas le sang royal?» Il répond
soudain: _Pour ce que ce sont les armoiries à papa, mon frère d'Orléans
en aura des fleurs de lis._—«Oui, dis-je, Monsieur, mais il y aura
des lambeaux[250].» Il fait dire à Mme de Montglat des proverbes de
Salomon, elle en dit plusieurs; entre tous il trouva celui-ci le plus
beau: «L'homme est heureux qui a trouvé une femme vertueuse;» il le lui
fait redire souvent.
[250] C'est-à-dire un lambel, par lequel se distingue le blason
des ducs d'Orléans.
_Le 20, dimanche, à Saint-Germain._—Le Roi arrive au vieil château à
cinq heures et demie, revenant du Limousin; il fait tout ce qu'il peut
pour donner plaisir au Roi. Le Roi va voir Mlle de Vendôme, puis Mlle
de Verneuil.
_Le 21, lundi._—A dix heures mené au bâtiment neuf, au lever de la
Reine. Mené au jardin où étoit le Roi, le Roi lui dit qu'il avoit été
prisonnier dans le château il y avoit plus de vingt-cinq ans[251], et
ajoute: «Je vous veux faire mettre en prison là dedans.»—_Ho!_ dit le
Dauphin, _je romprai la porte_. Le Roi lui demande: «Que ferez-vous
après?»—_Je passerai_, dit-il, _par la cheminée, je me sauverai sans
me blesser_, et il se met entre les jambes de Mme de Montglat. Le Roi
lui dit: «Voilà le fils de Mme de Montglat, la voilà qui en accouche»;
il part soudain, et se va mettre entre les jambes de la Reine et
s'enveloppe de son manteau si fort qu'il ne montroit que la plume de
son chapeau.—Après souper il se joue avec M. de Vendôme et M. le
Chevalier; M. le Dauphin dit qu'il étoit fils du Roi. «Et moi aussi,
dit M. de Vendôme.»—_Vous!_—«Oui, Monsieur, ne m'appelez-vous pas
votre féfé?»—_Ho! ho! mais vous n'avez pas été dans le ventre à maman
comme moi! Qui est votre maman?_—«Monsieur, c'étoit madame la duchesse
de Beaufort.»—_Duchesse de Beaufort, est-elle morte?_—«Elle est bien
loin si elle court toujours,» dit M. le Chevalier[252].
[251] Cette captivité ne peut qu'être antérieure au 3 février
1576, date à laquelle le roi de Navarre s'était évadé de la cour
de Henri III. En avril 1574 Henri IV avait subi une sorte de
captivité au château de Vincennes.
[252] Gabrielle d'Estrées était morte en 1599.
_Le 22, mardi._—A onze heures il se fait lever, les yeux pleurant de
rhume, entoussé; il est vêtu de sa robe de chambre fourrée, incarnat.
Le Roi l'envoie querir, il y est conduit avec sa robe. M. de Rosny le
vient voir, il l'embrasse, instruit[253].
[253] C'est-à-dire qu'on le lui avait recommandé.
_Le 23, mercredi._—Il chante avec sa nourrice:
Qui veut ouïr chanson:
La fille au roi Louis,
Bourbon l'a tant aimée
Qu'à la fin l'engrossit.
Vive la fleur de lis.
_Le 24, jeudi, à Saint-Germain._—A dix heures le Roi le vient voir, le
trouve bandant son pistolet; le Roi déjeûne auprès de lui, s'en va chez
Madame, et de là à la chasse. A deux heures mené chez la Reine.
_Le 25, vendredi._—Mené au château neuf, il s'amuse dans la chambre
de la Reine, puis va à la galerie, tire et puis se fait tirer dans
le petit carrosse; le bras du carrosse se rompt; il envoie querir le
menuisier, lui-même y travaille, puis il se fait remettre dedans et se
fait rouler. Il bâille plusieurs fois, le visage lui blêmit; il dit
à Mme de Montglat qu'il se trouve mal, se prend à pleurer[254]. L'on
le met à bas pour l'emmener; le Roi entre en la galerie pour le voir,
et dès qu'il le voit: «Vous avez pleuré, dit-il, je vois bien.» M. le
Dauphin s'arrête, s'étonne; toutefois, voyant M. de Verneuil être allé
au devant du Roi, il y court et l'embrasse. Le Roi le reprend sur ces
larmes, lui demande pourquoi il pleure et ce qu'il veut: _Je veux aller
en ma chambre, papa._ Le Roi se fâche de cette réponse, lui demande
pourquoi: _Pource que j'ai froid._—«Ha! voilà une menterie! vous
êtes un menteur! Que l'on le mène en sa chambre, vous verrez qu'il se
jouera.» Il s'en fâche, lui permet de s'en aller; le Dauphin, ramené,
ne veut point aller en carrosse; il étoit saisi de l'appréhension de
la colère du Roi. Mené en sa chambre, il ne fait que se plaindre et
pleurer; M. de Verneuil le vient voir et, raillant, lui dit qu'il
avoit dîné avec le Roi.—_C'est pource que papa vous l'a dit_, lui
répond-il brusquement.
[254] Le Dauphin était encore enrhumé.
_Le 27 novembre, dimanche._—Mené en carrosse chez le Roi, fort gentil.
Mme la princesse de Conty se jouoit à lui, l'appelant: «Mon père grand,
mon bisaïeul, mon cousin;» il disoit _Non_ à tout. «Comment voulez-vous
que je vous appelle?»—_Moucheu Dauphin._
_Le 28, lundi._—Mené en carrosse au Roi, qu'il rencontre sur le
pavé allant à la chasse; le Roi descend de cheval, le baise dans le
carrosse, et lui dit qu'il allât trouver maman pour la réjouir; il va
chez la Reine.
_Le 29, mardi._—A huit heures et demie le Roi arrive en sa chambre,
y déjeûne; le Dauphin se fait asseoir à table avec le Roi, qui lui
donne une petite beurrée puis une rôtie sèche, de celles qui avoient
été faites pour le Roi à prendre de l'hypocras. M. de Crillon arrive;
le Roi demande au Dauphin: «Qui est celui-là?»—_Le fou._—M.
de Crillon lui dit brusquement s'il vouloit qu'il battît M. de
Souvré.—_Non._—«Si je ne le bats point, m'aimerez-vous?»—_Oui._
Le Dauphin ne peut laisser aller le Roi, il le conduit de chambre en
chambre; le Roi s'en va à neuf heures et demie de la chambre de Mlle de
Vendôme.
_Le 30, mercredi._—Le Roi part à six heures pour aller à Paris; dîné
avec la Reine; à deux heures elle part pour s'en retourner à Paris.
_Le 3 décembre, samedi, à Saint-Germain._—La reine Marguerite le vient
voir; il se joue à elle, puis entre en mauvaise humeur, se va cacher à
la ruelle du lit, regardant Mme de Montglat, et disant tout bas: _C'est
pas une Reine_.
_Le 13, mardi._—En soupant, Mme de Montglat tançoit Saunier, cuisinier
de son commun[255], et, le menaçant de la prison, commandoit au sieur
Dupré, exempt, de le y mettre; ce pendant le Dauphin ne mangeoit point,
écoutoit; les grosses larmes lui sortent des yeux, tombant sur lui,
sans dire mot, ému de compassion. Mme de Montglat, l'apercevant, lui
dit: «Non, Monsieur, il ne y ira point en prison; qu'il vous demande
pardon.»—_Non, Mamanga, c'est à vous; dites à Dupré qu'il ne le mène
pas en prison, bien haut_; elle l'ayant dit: _Dupré, Mamanga l'a dit
bien haut._
[255] De la maison du Dauphin.
_Le 14, mercredi._—J'arrive[256], il court à moi, me saute au col,
me serre; il en fait autant à ma femme. Je lui apporte un cheval et
une carte gallicane de Thevet, il s'amuse à la carte avec transport.
«Voilà M. le Dauphin,» lui dit-on en lui montrant le côté des
Flandres.—_C'est moi qui bat les Espagnols_, répondit-il.
[256] Héroard était parti le 30 novembre, et pendant son
absence le Journal avait, comme d'habitude, été continué par
l'apothicaire Guérin.
_Le 15, jeudi._—Il se fait faire des contes du Compère Renard, du
mauvais riche et du Lazare par sa nourrice. Je lui attache la carte
gallicane de Thevet, que je lui avois apportée, contre la tapisserie;
on lui montre Provins; il y porte la main en disant: _Mangeons de la
conserve_[257].
[257] _Voy._ au 17 octobre précédent.
_Le 16, vendredi._—Il s'amuse à ouvrir et refermer un cadenas à
lettres[258].
[258] Ces cadenas étaient sans doute d'invention nouvelle.
Lestoile dit à la date du 6 septembre 1606 qu'on lui a donné «un
petit cadenas qui ne se peut ouvrir ni fermer que par quatre
lettres qui sont A, M, O, R, qui font _amor_, lesquelles sont
gravées avec plusieurs autres audit cadenas.» Le cadenas du
Dauphin lui avait été donné par Héroard; le mot était DIOGÈNE.
_Le 19, lundi._—Il fait chanter des Noëls à son huissier de salle, qui
les avoit faits, surtout celui où il y avoit: «Couronne de lauriers.»
L'huissier le lui donne par écrit; il ne veut plus manger, d'impatience
de le lire et de l'apprendre.
_Le 20, mardi._—Il se fait lever puis recoucher plein de mélancolie
et sans sujet, contre son naturel. Il sembloit avoir du ressentiment
du danger de la vie où, le jour précédent, le Roi se trouva,
environ les quatre heures, sur le Pont-Neuf, revenant de la chasse,
par...........[259] qui se jeta sur lui, l'assaillant d'un poignard.
Sur les dix à onze heures l'on en fut averti; on lui dit qu'une bête
avoit voulu faire du mal à papa étant à la chasse; les larmes lui en
vinrent aux yeux avec une grande tristesse. A huit heures et demie,
dévêtu, mis au lit; l'on parloit de celui qui le jour précédent avoit
voulu tuer le Roi; on disoit que c'étoit un fol; il dit: _On le fera
tourner sur une roue, puis par des chevaux qui tireront une charrette._
[259] Héroard laisse en blanc le nom de ce fou, qui s'appelait
Jacques des Isles.
_Le 25, dimanche, à Saint-Germain._—Il s'amuse à mettre un de ses
carreaux blancs dans une taie d'oreiller, le met sur son col, comme
son lavandier faisoit le linge sale, dit qu'il porte un opiniâtre
pour le mettre à la lessive, puis prend un carreau[260] et le porte
sur le bras, l'autre sur le col, disant: _J'en porte encore un autre,
c'est un opiniâtre qui est vert._—«Oui, Monsieur, lui dis-je, l'autre
est blême.»—_C'est pource qu'il est mort._ Il se fait, en goûtant,
entretenir par M. de Verneuil, qui avoit de jolies inventions pour le
faire rire; il en rioit, encore qu'il ne fût point rieur de son naturel.
[260] Un autre coussin de velours vert.
_Le 28, mercredi._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, papa vous
viendra voir aujourd'hui, l'embrasserez-vous pas bien en lui disant que
vous avez remercié Dieu de ce qu'il l'a gardé de ce méchant homme qui
l'a voulu tuer?»—_Oui, Mamanga, il est en prison; c'est qu'il est fou,
et papa lui a pardonné._ Il va sur la terrasse de sa chambre pour voir
décharger les mulets de la chambre du Roi; à quatre heures un quart, le
Roi, revenant de Paris, il lui saute au col, le serre, le conduit au
grand cabinet. Madame disoit ses quatrains au Roi et tout ce qu'elle
savoit; M. le Dauphin lui dit ses proverbes; MM. de Verneuil y étoient;
ils donnent le plaisir au Roi de ramasser des sols qu'il leur jetoit à
terre; M. le Dauphin rapportoit au Roi ceux qu'il avoit ramassés; il
n'aimoit point l'argent. Le Roi vient en sa chambre; il l'entretient
de tout ce qu'il peut; le Roi sommeilloit, et lui demande: «Mon fils,
voulez-vous bien que je me couche sur votre lit?»—_Oui, papa_, dit-il
gaiement; il conduit le Roi jusques au lit, et de soi-même tira le
rideau comme il fut couché.
_Le 29, jeudi._—Dîné avec le Roi; le Roi se joue avec lui, et, en
la chambre, le Roi demande à M. de Verneuil s'il vouloit pas aller
en poste à Paris avec lui.—_Non, je veux pas_, dit M. le Dauphin.
«—Comment, dit le Roi, savez-vous pas que suis le maître?»—_Oui,
papa, passez, allez_, dit-il à M. de Verneuil, le prenant par la
manche, _et moi aussi papa_. Il reconnoît et fait tout ce qu'il peut
pour complaire au Roi, et le va conduire jusques à la cour, d'où il
part à une heure après midi.
_Le 30 décembre, vendredi, à Saint-Germain._—Mme de Montglat le fait
jouer au hère; ce fut la première fois qu'il joua aux cartes.