Étrennes du Dauphin.—Visite du Roi; journée
orageuse.—Bégayement du Dauphin.—Chanson sur La Clavelle
et Engoulevent.—Chasse du Roi à Versailles.—Les musiciens
du Dauphin.—Il reçoit la croix du Saint-Esprit, premier
présent du Roi.—Curiosité et dissimulation du Dauphin.—Le
Roi le fait fouetter.—Le Dauphin fait l'essai des mets
destinés au Roi.—Opiniâtretés et corrections.—Il voit
danser un ballet.—Portrait fait au crayon par le fils de
Dumonstier.—Caractère et éducation du Dauphin.—Il va à la
Muette, à Croissy, à Poissy.—Singulier langage.—Accueil fait
à M. de Rosny, à son présent et à sa lettre.—Lettre du Dauphin
au Roi.—Jalousie envers les enfants naturels du Roi.—Dialogue
avec le page Labarge.—Scènes avec le Roi et la Reine.—Comment
on lui parle de son père; les fous de Cour.—Nouveau portrait
peint par Charles Martin.—Le journal d'Héroard.—Scène avec
le Roi.—Arrivée des enfants de Mme de Verneuil; dispositions
du Dauphin pour eux.—Scène avec le Roi et la Reine; page
fouetté à la place du Dauphin.—Les chats du feu de la
Saint-Jean.—Le cantique de Siméon.—Mme de Verneuil.—Visite
du duc de Lorraine et de ses fils.—Goût du Dauphin pour les
armes et les instruments militaires.—M. de Rosny.—Singulier
langage qu'on tient devant l'enfant, et ses résultats.—Nouveau
portrait fait au crayon par Decourt.—Le livre de Gesner
sur l'histoire naturelle; le siége d'Ostende.—Portraits en
cire de la Reine et du Dauphin faits par Paolo.—Le Dauphin
part de Saint-Germain; son passage à Paris, à Savigny, à
Villeroy, à Fleury; son arrivée à Fontainebleau.—Scènes avec
le Roi et la Reine.—La poterie de Fontainebleau.—Caractère
impressionnable de Henri IV; il _blémit_ d'aise en embrassant
son fils et le fouette lui-même.—Lit donné par M. de
Rosny.—Concini.—Le P. Coton.—Costume d'été.—Goût de plus
en plus développé pour la musique.—Le fou du Roi.—Tragédie
anglaise représentée à Fontainebleau.—Statue du Dauphin
faite par Guillaume Dupré.—Le danseur de corde.—Portrait au
crayon fait par Mallery.—Accès facile des pauvres dans les
cours du château.—M. de Favas et sa jambe de bois.—Scène
avec le Roi.—L'épinette de M. de Saint-Géran.—Envoi à
l'infante d'Espagne.—M. de Rosny et le service d'argent
doré.—Journée de colère et ses suites.—Mlle de Guise.—M.
de Vendôme indispose le Roi contre le Dauphin.—Singulières
conversations.—Continuation de la colère du Roi.—Le lit de la
Reine.—Le masque de Mme de Montglat.—Départ de Fontainebleau;
passage à Melun, retour à Saint-Germain.—Arrestation du
comte d'Auvergne.—La marquise de Verneuil et la comtesse de
Moret viennent l'une après l'autre à Saint-Germain.—Arrivée
du Roi; souvenir de la scène de Fontainebleau.—Le branle des
navets.—Le Dauphin recommence à bégayer.—Moyens dont on se
sert pour le faire obéir.—Lutte entre le Roi et son fils.—Le
Dauphin valet du Roi.—Historiette du fils de M. de la Fon.—Le
Dauphin quitte les lisières.—Remarques sur les antiquités de
Rome.—Joujoux de Noël.—Le mari de la nourrice.—Audience des
états généraux de Normandie.—Un joujou d'Italie.
_Le 2 janvier, vendredi, à Saint-Germain._—Il reçoit la bourse des
jetons du Roi apportée par M. Plassin.
_Le 7, mercredi._—Le Roi, le vient voir et se joue à lui gaiement. On
met le Dauphin en si mauvaise humeur qu'il fault de crever à force de
crier, et tout fut en si grande confusion jusques à six heures que je
n'eus point le courage de remarquer ce qu'il fit, sinon qu'il vouloit
battre tout le monde, criant à outrance; fouetté longtemps après.
_Le 8, jeudi._—Il va voir le Roi à dix heures et demie et va à la
chambre de la Reine; à douze heures et demie dîné avec la Reine.
_Le 9, vendredi._—A onze heures mené au Roi; dîné à deux heures[84]
debout sur un placet[85]. Le Roi l'envoye querir en la chambre de la
Reine pour voir Mme de Montpensier.
[84] On remarquera l'irrégularité de cette heure du dîner, qui
est la veille à midi et demi et plus haut à onze heures.
[85] Sorte de tabouret.
_Le 10, samedi._—Mené au Roi en son cabinet; soupé à six heures avec
le Roi.
_Le 11, dimanche._—A douze heures et demie mené en la chambre du Roi;
dîné avec le Roi et la Reine. A deux heures le Roi et la Reine s'en
vont. Le Dauphin n'est plus couché les après-dînées.
_Le 12, lundi._—Le Dauphin bégaye en parlant[86]; on remarque que
ce a été depuis deux jours auparavant, quand le Roi, couché dans le
lit, prenoit plaisir à le faire railler avec le petit Frontenac, qui
bégayoit. Il se fâche quand il ne peut prononcer promptement.
[86] Ce bégayement eut des suites; Héroard en parle à différentes
reprises.
_Le 14, mercredi, à Saint-Germain._—A une heure et demie arrive Juan
Hieronimo de Taxis, ambassadeur du roi d'Espagne qui vient prendre
congé de M. le Dauphin. A cinq heures le Roi arrive, revenant de la
chasse; il jette ses bras au col du Roi. A six heures et un quart,
soupé avec le Roi; à sept et demie, en sa chambre, il chante la chanson
qu'on lui avoit apprise:
La Clavelle[87] a deux laquais
Qui savent porter poulets
Aux dames et aux damoiselles.
Hélas! le pauvre La Clavelle
La Clavelle et Engoulevent[88].
[87] Secrétaire de Sully, dont parle Tallemant des Réaux dans
ses _Historiettes_, tome Ier, pages 116 et 124, de l'édition
donnée par M. Paulin Paris. _Voy._ le _Journal d'Héroard_, au 21
décembre 1609.
[88] Nicolas Joubert, sieur d'Engoulevent, _prince des sots_.
_Voy._ sur ce farceur l'introduction de M. Édouard Fournier aux
chansons de _Gaultier Garguille_, Paris, Jannet, 1858, pages
lxxix à lxxxv.
_Le 15, jeudi._—Le Roi le vient voir; il l'accole; le Roi part pour
aller à la chasse à Versailles[89].
[89] La terre et seigneurie de Versailles appartenait alors à
Henri de Gondi, évêque de Paris, fils d'Albert de Gondi, maréchal
de Retz, qui l'avait achetée en 1573 des enfants mineurs de
Martial de Loménie.
_Le 27, mardi._—Le Roi arrive à une heure, il accole le Roi, est porté
au cabinet de la Reine, où le Roi dîne. A six heures et demie soupé
avec le Roi.
_Le 28, mercredi._—A trois heures et demie mené à la chambre du Roi; à
six heures et demie soupé avec le Roi.
_Le 29, jeudi._—A onze heures et demie mené au Roi revenant de la
chasse; dîné avec le Roi; il donne la serviette au Roi, qui s'en va à
la chasse à une heure et demie.
_Le 30 janvier, vendredi._—Le Roi s'en retourne à Paris. Le Dauphin ne
veut point dire adieu à Alexandre Monsieur, qui part pour aller à Paris
recevoir la croix[90] le dimanche ensuivant.
[90] La croix de Malte. _Voy._ le Journal de Lestoile à la date
du 1er février.
_Le 3 février, mardi, à Saint-Germain._—Le Dauphin avoit pour violon
et joueur de mandore Boileau, et pour joueur de luth Florent Hindret,
d'Orléans, pour l'endormir.
_Le 4, mercredi._—M. de Beauclerc, premier secrétaire du Dauphin,
lui porte de la part du Roi, avec lettre, une croix du Saint-Esprit,
premier présent que le Roi lui a fait; la croix tenue par un dauphin
émaillé de bleu.
_Le 9, lundi._—A six heures la Reine arrive; le Dauphin, porté au
cabinet de la Reine, refuse de l'accoler; il le fait par crainte.
_Le 10, mardi._—A onze heures le Roi arrive, qui avoit couché à
Meudon; le Dauphin est porté en sa chambre, et dîne avec le Roi.
_Le 11, mercredi._—Il va à la chambre du Roi, tabourin battant; le
Roi étoit encore au lit. Le Roi et la Reine partent à deux heures pour
aller à Paris.
_Le 16, lundi._—Il fait tirer le capitaine Richard, qui, de son
arquebuse, tue un pigeon; il dit: «_A diré à papa_» (Je le dirai à
papa). M. de Mansan[91], oyant cela, dit que dorénavant il ne falloit
rien faire devant lui et qu'il diroit tout, et qu'il écoutoit tout sans
faire semblant de rien.
[91] Capitaine aux gardes.
_Le 18, mercredi._—A six heures et demie il va voir le Roi et la Reine
venant de Paris au château neuf; s'endort dans le carrosse.
_Le 19, jeudi._—A deux heures mené au château neuf, chez le Roi; il se
joue sur le lit du Roi; qui avoit la goutte.
_Le 20 février, vendredi, à Saint-Germain._—Mené au Roi, il revient à
onze heures et un quart; mené au dîner du Roi.
_Le 22, dimanche._—Mené en la chambre du Roi; le Roi le menace du
fouet, il s'opiniâtre, veut aller en sa chambre; mené en celle de la
Reine, il continue. Le Roi commande qu'il soit fouetté; il est fouetté
par Mme de Montglat, au cabinet. Il est apaisé par de la conserve
que la Reine lui donne, mais non autrement, ayant voulu battre et
égratigner la Reine. Mené à une heure au bâtiment neuf, il est malmené
du Roi.
_Le 23, lundi._—Mené à midi au Roi, au bâtiment neuf; il sert le Roi à
table.
_Le 24, mardi._—Mené au Roi, il le sert à son dîner, fort gentil; il
fait les essais sur toutes les viandes; leur dit adieu lorsque le Roi
et la Reine s'en sont retournés à Paris, fort contents de lui.
_Le 4 mars, jeudi, à Saint-Germain._—A onze heures il veut dîner; le
dîner porté il le fait ôter, puis rapporter. Fâcheux, fouetté fort
bien; apaisé, il crie après le dîner, et dîne.
_Le 5, vendredi._—A onze heures il est fouetté pour ne vouloir point
dîner.
_Le 7, dimanche._—Il va à la salle du Roi, voir danser le ballet.
_Le 18, jeudi._—La Reine arrive de Paris, on le lui dit; il va à la
chambre de la Reine, l'embrasse, la salue.
_Le 19, vendredi._—Parti avec la Reine, à onze heures, pour aller
trouver le Roi, qui dînoit à Laumosne, près de Maubuisson. Étant près
de la Muette, il veut aller en sa chambre; la Reine lui montre la
Muette, disant que c'étoit Saint-Germain; il répond: _Non pas, faut
tourner carrosse pour aller à Saint-Germain._ La Reine le renvoie; il
arrive à Saint-Germain à douze heures, est porté fort criant en sa
chambre et fouetté longtemps. Le Roi arrive, venant de Merlou, à trois
heures.
_Le 20 mars, samedi, à Saint-Germain._—Il voit le jeune Du Monstier,
peintre[92], et lui dit: _Équivé_ (écrivez). Je lui dis: «Monsieur,
il veut écrire votre visage, votre nez, vos yeux.» Il lui dit:
_Équivé-moi_; lui soutient doucement le portefeuille, et a peur de
l'empêcher. Il va à la chambre du Roi, qui étoit couché; ramené à dix
heures et demie, dîné; il se laisse peindre. Mené au dîner du Roi et de
la Reine, il sert le Roi, fait l'essai des viandes et du breuvage dans
le couvercle de verre. A cinq heures soupé; il sert le Roi à souper, à
l'accoutumée.
[92] Qui se préparait à faire son portrait aux trois crayons;
c'est sans doute Daniel Dumontier.
_Le 21, dimanche._—Mené au dîner du Roi, il le sert à l'accoutumée.
A une heure le Roi part pour retourner à Paris; à deux heures la
Reine part. Il s'amuse à ses échecs d'argent, pendant que le jeune Du
Monstier tire son crayon.
_Le 28, dimanche._—Il jure sa foi, je l'en reprends, lui disant:
«Monsieur, vous jurez votre foi.» Il s'en prend à pleurer, s'en met en
colère, s'en va à Mme de Montglat, et ne lui veut jamais dire pourquoi
il étoit fâché.
_Le 8 avril, jeudi, à Saint-Germain._—A onze heures dîné; fantasque,
crie, pleure; un coup de verge sur la main, colère, s'apaise.
_Le 21, mercredi._—En se promenant par la chambre, il s'arrête court,
voyant M. de la Valette sans manteau, se chauffant dans la balustre,
les mains derrière le dos, et lui dit: _Ho! la Valette, vous chauffez
comme moi, êtes-vous le Roi? ôtez de là, allez-vous-en._ Peu après Mlle
Bélier, sa remueuse, en l'entretenant lui dit: «Monsieur, quand vous
serez grand on vous fera un haut de chausses où il y aura une belle
petite brayette.» Il répond soudain: _Fi! braguette, c'est pour les
Suisses._ A deux heures trois quarts goûté debout, car il faut noter
que depuis le matin, qu'il étoit levé jusques à ce qu'il s'endormoit
pour être couché, il ne s'asseyoit qu'à dîner et à souper.
_Le 23, vendredi, à Saint-Germain._—Promené à Vésinet.
_Le 24, samedi._—Il se réjouit d'une robe neuve, la montre à chacun.
_Le 27, mardi._—A sept heures déjeuné, fort gai, contrefait souvent
l'ivrogne. A onze heures dîné; il lui prend humeur à contredire et de
crier; fouetté.
_Le 29, jeudi._—Éveillé à sept heures et demie, levé, déjeuné, colère
mal à propos, fouetté très-bien.
_Le 4 mai, mardi, à Saint-Germain._—Éveillé à sept heures et demie,
levé, il se met en mauvaise humeur, crie, fouetté, crie plus fort,
apaisé.
_Le 7, vendredi._—A quatre heures et demie mis dans la litière de la
Reine pour essayer; mené jusques auprès de la Muette[93], en revenant
il veut entrer en carrosse.
[93] Dans le bois de Boulogne.
_Le 8, samedi._—Éveillé à six heures, il demande son déjeuner, en
mauvaise humeur, chasse tous ceux qu'il voit. Levé, hoignard; à huit
heures et demie déjeûné; opiniâtre, fouetté, se dépite, apaisé. A onze
heures dîné. A trois heures il passe le bac au Pecq; mené à Croissy,
goûté à Croissy, gai, il demande où est la cuisine. Remis en litière,
il s'endort, arrive au château à cinq heures et demie.
_Le 11, mardi._—A dix heures le Roi arrive, il lui fait bonne chère;
dîné à onze heures trois quarts avec le Roi. A quatre heures le Roi
s'en retourne; il l'accole, il lui baise la main.
_Le 12, mercredi._—Mené à Poissy; le curé vient au-devant de lui
avec la croix et la bannière. Il est reçu par Mme de Retz, abbesse, à
l'entrée de la maison de l'abbaye.
_Le 13, jeudi._—Levé à huit heures, il entre en mauvaise humeur, crie,
est fouetté, porte la main au fessement, disant: _Chatouillez-moi,
chatouillez-moi_, crie par dépit, apaisé. A trois heures il entre en
carrosse, est mené à Forqueux.
_Le 15, samedi, à Saint-Germain._—A sept heures levé, déjeuné. J'avois
nommé potage son bouillon, il me dit: _Je pense vous rêvez, c'est pas
du potage._ A deux heures goûté; il se cache en mon étude, m'appelle:
_Moucheu Heoua, je suis en vote petite chambe._ Il ne brouilloit jamais
rien là où il alloit; s'il y a quelque désordre, il le fait remettre.
_Le 17, lundi._—Dîné, mené à la salle du bal, il s'opiniâtre, est
fouetté.
_Le 20, jeudi._—Mené au palemail, ramené à onze heures pour dîner, il
n'en veut point; fort crié, fouetté très-bien coup sur coup, par deux
fois, ne se rend point, enfin dîné.
_Le 23, dimanche._—A huit heures levé, bon visage, gai, vêtu; il
avale[94] ses bas de chausses disant: _Voyez la belle jambe._ Mlle
de Ventelet lui hausse le bas et l'attachoit d'un ruban bleu à son
cotillon; il voit que le ruban tournoit un peu sur le derrière, il se
prend à dire en souriant: _Ho! ho! je pense vous voulez fai mon cu
chevalier_, puis le voyant encore plus en arrière: _Ho! ho! mon cu est
chevalier_. A neuf heures et demie déjeuné sur la fenêtre du préau; il
voit des hommes qui passent, leur crie: _Bonjou, Messieurs, je m'en
vais boire à vous_. A six heures il voit en passant le petit Canada[95]
à la fenêtre, malade, il lui fait porter de son potage.
[94] Il met.
[95] C'était sans doute un jeune sauvage d'Amérique; il avait été
tenu sur les fonts de baptême, le 9 mai précédent, par Alexandre,
chevalier de Vendôme, et sa sœur; il mourut le mois suivant. Le
15 novembre 1605, le Dauphin se ressouvient, à propos d'objets
rapportés du Canada par M. de Monts, «du petit Canada mort il
y avoit dix-sept mois, le jour de la Fête-Dieu, de sa façon de
prononcer, de la couleur de son habit bleu, de la forme de son
bonnet, rond comme celui du feu Roi.»
_Le 24, lundi._—M. de Rosny le vient voir, il lui baille froidement
la main à baiser, joue au palemail à la salle du bal. M. de Rosny lui
veut baiser la main et s'en aller, il la refuse et ne le veut accoler;
M. de Rosny s'en va, il est marri de l'avoir refusé, le dit à Mme de
Montglat, lui donne la main.
_Le 26 mai, mercredi, à Saint-Germain._—Il ne veut point saluer M. de
la Chevalerie qui lui apporte un petit carrosse plein de poupées; il y
avoit une lettre de M. de Rosny; il tend la main, et pour la lettre,
dit: _Je la jetterai par la fenêtre_.
_Le 27, jeudi._—A une heure, dans la tourelle de la chambre du Roi, il
écrit, pour du sucre rosat, une lettre au Roi. Je lui tiens la main;
il se fâchoit sur la fin, disant: _Ma pume est to pesante_. Il nommoit
tous les mots après moi, qui lui conduisois la main:
Papa ie say ben equiué non pa enco lisé. Moucheu de Oni
m'a anuoié un home amé et un beau caoche ou é ma maitesse
l'infante, é une belle poupée à theu theu. I m'a pomi un beau
gan li pou couché, ie ne sui pu peti anfan, iay ben chau dan
mon bechau, iay beu a vote santé papa é a maman. Ma pume est fo
pesante, ie ne pui pu équiué, ie vous baise te humbeman lé main
papa é a ma bone maman é sui papa vote te humbe é te obéissan
fi é cheuiteu. DAUFIN[96].
[96] Papa, je sais bien écrire, mais pas encore lire. M. de Rosny
m'a envoyé un homme armé et un beau carrosse où est ma maîtresse
l'Infante, et une belle poupée à ma sœur. Il m'a promis un beau
grand lit pour coucher; je ne suis plus petit enfant; j'ai bien
chaud dans mon berceau. J'ai bu à votre santé, papa, et à maman.
Ma plume est fort pesante; je ne puis plus écrire. Je vous baise
très-humblement les mains, papa et à ma bonne maman, et suis,
papa, votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur.
_Le 31, lundi._—Levé contre son gré par Mme de Montglat; il tenoit des
verges, lui en donne un bon coup sur le visage, ne veut point de Mme de
Montglat, s'y opiniâtre, en est fouetté. Il envoie à dîner à Canada.
_Le 1er juin, mardi, à Saint-Germain._—Il se fait promener dans son
petit carrosse du comte de Permission[97].
[97] C'était, dit Lestoile, «un fol courant les rues, qui se
faisoit nommer le comte de Permission... Le métier de ce fol
étoit d'être charron, et montoit en Savoie l'artillerie du duc,
où on disoit qu'il se connoissoit fort bien.» (_Journal de Henri
IV_, tome Ier, 2e partie, p. 356, éd. Michaud et Poujoulat.)
_Le 3, jeudi, à Saint-Germain._—Éveillé à sept heures, levé; il prend
sa chemise par jalousie de Labarge, page de Mme de Montglat. Il frappe
à coups de pied M. le Chevalier et Mlle de Vendôme. Amusé, promené, il
est toujours avec les soldats, fait mettre le feu à un pétard. Il fait
fouetter Labarge, fait mettre le petit Frontenac à genoux, le fouette,
lui fait baiser les verges, lui pardonne.
_Le 4, vendredi._—Levé à neuf heures; le Roi arrive; fort gentil,
l'embrasse, entre en colère de ce que le Roi avoit baisé un peu serré
M. le Chevalier, en fait le dépité; diverti, fait bonne chère au Roi.
M. le Prince lui donne sa chemise. Déjeuné, il va à la messe avec le
Roi en la chapelle, veut faire ôter le Roi de sa place, s'y efforce,
et dit: _Il est en ma place, ôtez-vous de là_. Le Roi s'ôte et laisse
son chapeau: _Otez le chapeau_; il fut ôté. Mené partout avec le Roi.
A onze heures dîné avec le Roi. La Reine arrive à midi; il la sert, se
joue à elle. Mlle de Vendôme baise la main de la Reine; il s'en fâche,
y court pour la frapper, frappe la Reine. A trois heures goûté en sa
chambre, mené promener, il dit adieu au Roi et à la Reine; à six heures
soupé, il fait exercice de guerre; à huit heures s'endort.
_Le 5, samedi._—A huit heures et demie déjeuné; mené au Roi, il va
jouer au palemail, puis au lever de la Reine. A dix heures et demie
dîné en la salle avec le Roi; il ne veut point que M. le Chevalier et
Mlle de Vendôme prennent dans le plat du Roi. A six heures trois quarts
soupé; mené au Roi, il voit M. le Chevalier auprès du Roi, s'en va à la
charge, le fait mettre derrière.
_Le 6, dimanche._—A huit heures et demie déjeuné; le Roi y vient, le
voit déjeuner; il fait le fâcheux, fait taire Hindret, joueur de luth.
Promené au jardin, aux allées, il voit et regarde le Roi touchant les
malades.
_Le 8, mardi._—Levé, il ne veut point prendre sa chemise, et dit:
_Point ma chemise, je veux donner premièrement du lait de ma guilley_;
l'on tend la main, il fait comme s'il en tiroit, et de sa bouche fait:
_fsss, fsss_, nous en donne à tous, puis se laisse donner sa chemise.
Vêtu, il se joue en paroles avec Labarge; Labarge lui dit qu'il est
Monsieur le Dauphin; il lui répond: _Vous êtes Dauphin de mede_. Mené
au palemail, M. de Lorraine avec lui, ramené chez la Reine; dîné avec
la Reine à midi. «Mon fils, dit la Reine, où irons nous?» Il répond: _A
la chasse_. A trois heures la Reine le met en son carrosse, le mène à
la chasse aux toiles, au bois de Ponchi, près le parc de Sainte-Gemme.
A quatre heures et demie goûté d'une rôtie à l'accoutumée; le Roi
arrive de courir le cerf, prend de sa rôtie; il s'en met en colère. Le
Roi le pressa trop et lui jette au visage l'eau dont la rôtie étoit
trempée; il se met à pleurer, et eût été plus malmené sans M. de
Lorraine. Porté sur un chariot, dans les toiles, il voit passer devant
lui et s'en retourner le sanglier; le voyant, il remarque ses dents et
dit: _Il a de grandes dents_.
_Le 9, mercredi._—Mathurine[98] lui demande: «Viens çà; seras-tu aussi
ribaud que ton père?» Il répond froidement, y ayant songé: _Non_. Il
va chez la Reine à une heure et demie; à deux heures goûté; il entre
en mauvaise humeur contre la Reine, il la frappe, elle en rit. On veut
fouetter Labarge s'il ne demande pardon, il le demande. Madame le veut
baiser, il lui fait baiser son pied.
[98] Folle de la Reine. _Voy._ la note du 5 décembre 1603.
_Le 10, jeudi._—M. de Vendôme arrive, se met auprès de lui, à la main
gauche; il le repousse par deux diverses fois de la main, disant:
_Allez plus loin_. M. de Vendôme, de son mouvement, lui baise le
dessus de la main et à l'impourvû. Ha! dit-il en faisant le fâché,
_vous baisez ma main_, et la frotte contre sa robe. Promené au jardin,
dîné, amené à la Reine, mis en carrosse. A deux heures goûté, amusé,
ramené en la salle du Roi, il fait sortir un cul-de-jatte qui jouoit
du flageolet, disant: _Mettez dehors; qu'il joue, mais je ne le veux
pas voir_. Il ne veut point voir Olyvette, folle de feu Mme de Bar, ne
veut point voir maître Guillaume[99], n'aime point les fols de cette
sorte. Soupé; il fait porter de la gelée au petit Canada, malade;
s'amuse à voir les passants.
[99] Fou du Roi.
_Le 11, vendredi, à Saint-Germain._—Il se fâche, frappe Mme de
Montglat, fait ôter le bâton à M. de Courville, gouverneur des pages de
la chambre. Mené au jardin, on ne le peut contenter; on est contraint
de l'emporter; il crie, craignant le fouet; outré, un peu fouetté, il
égratigne bien fort Mme de Montglat à la joue de deux grandes raflades.
Apaisé, mené à la salle du Roi; à onze heures trois quarts dîné;
fâcheux, il fait ôter Madame de table. Mesuré, il a trois pieds de
long, moins demi-pouce[100].
[100] _Voy._ au 3 novembre 1603.
_Le 12, samedi._—A neuf heures déjeuné; il va à la chapelle, voit
M. le Chevalier et Mlle de Vendôme à genoux sur leurs carreaux; il
se prend à eux, disant: _Otez, ôtez de là; priez Dieu à terre_; ils
sont contraints de les ôter. Mené chez la Reine, il entre en fâcheuse
humeur, veut que la Reine ôte sa robe, qu'elle ôte sa chaîne. La Reine
le frappe, il lui rend, demande pardon. Il fait le fâcheux, ne veut
point dîner; enfin, sur la jalousie de Labarge, qui feignit vouloir
manger le dîner, il dîne à onze heures et demie. Il prend plaisir aux
discours de maître Guillaume, les redit. A deux heures et demie goûté;
il va en la chambre de Madame; Mme de Montglat veut donner la chemise à
Madame; il la prend, la jette à terre en colère. On la met à Madame, il
crie plus fort; fouetté, outré de colère. Porté au Roi à sept heures et
demie, ramené à huit.
_Le 13, dimanche._—A neuf heures déjeuné; mené chez le Roi; le Roi
lui veut faire prendre en la bouche, par force, une fraise; il entre
en mauvaise humeur, jette la serviette du Roi par terre; porté en la
chambre de la Reine, fouetté. Mené au dîner du Roi, il mange tout ce
que le Roi lui donne.
_Le 14, lundi._—Mené au palemail, il court de loin au Roi, l'embrasse;
le Roi le prend par la main. A onze heures mené en la salle du Roi;
dîné; mené au Roi à deux heures, il se joue en la galerie.
_Le 15, mardi._—A neuf heures déjeuné; peint par le sieur Martin[101].
Mené à la chapelle, M. le Chevalier et Mlle de Vendôme étoient sur
leurs carreaux, il les en fait ôter. Mené à la Reine à trois heures;
le Roi revient de la chasse; à trois heures trois quarts le Roi et la
Reine partent pour aller à Paris.
[101] Charles Martin, le même qui avait déjà fait son portrait,
le 25 février 1603.
_Le 16, mercredi._—Il se jouoit d'une petite clef attachée à un
cordon; je lui demande. «Monsieur, est-ce la clef de vos écus?» Il
répond: _Oui_.—«Et qui les garde?»—Il répond: _Moucheu de Rosny_.
A deux heures et demie goûté; il vient en ma chambre. Je tenois sur
ma table la liasse de mon journalier pour le montrer à Mme de Panjas,
qui étoit avec Mme de Montglat. «Ce livre, Monsieur, lui dis-je, c'est
votre histoire pisseuse.» Il répond: _Non_.—«C'est votre histoire
breneuse[102].» Il répond: _Non_.—«C'est l'histoire de vos armes.»
Il répond: _Oui_. A huit heures le Roi et la Reine reviennent; mené
vers LL. MM., il les embrasse, danse, court, va servir le Roi à table.
Il demande une guine, le Roi la lui refuse, il s'en fâche; le Roi la
lui veut donner, il n'en veut point, est en mauvaise humeur, continue
voyant que le Roi baisoit M. le Chevalier. Le Roi se lève de table, le
veut baiser, il ne veut pas; le Roi lui prend la tête et le baise,
et se sentant pressé, pour se défendre il rencontre la barbe du Roi
(_sic_).
[102] On sait que nous avons précisément retranché du Journal
d'Héroard tous les détails dont, on le voit, il est le premier à
plaisanter. Voici dans quels termes Héroard parle de son Journal,
dans son livre _De l'institution du Prince_: «Je lui fais offre
(au précepteur du Dauphin) d'un journal d'où il pourra tirer des
conjectures évidentes des complexions et des inclinations de
notre jeune prince, et, si l'affection se pouvoit transporter, je
lui en fournirois à suffisance et autant que nul autre, voire de
cette tendre et cordiale passion que naturellement les pères ont
pour leurs propres enfants.»
_Le 17, jeudi._—Mené à la messe du Roi, qui le mène à la procession,
ramené à la chapelle pour l'écu à l'offrande, qu'il ne vouloit point
lâcher[103]. A onze heures trois quarts, mené en la salle du Roi; dîné
en rêvant et battant le tambour de la voix, tirant des arquebusades. Il
ne songe point à boire; on lui en présente sans en demander; il n'en
fait compte, boit par coutume. Amusé jusques à trois heures, goûté;
mené au palemail au Roi et à la Reine, il court, joue au palemail,
frappe un coup en lieu plein, vers la chapelle, de quatre vingts pas,
mesurés par le Roi. A six heures et demie soupé; en mangeant on lui
dit: «Monsieur, voici un autre féfé qui vous vient voir.» Il répond:
_Enco un aute féfé! où est-i?_ M. et Mlle de Verneuil arrivent à sept
heures et un quart; il les regarde fixement à l'entrée. On le met
bas[104], il va au devant froidement pour recevoir M. de Verneuil,
lequel se retire contre celui qui le tenoit et se retourne, hoignant,
ne voulant point voir et approcher M. le Dauphin, qui suivoit
froidement, sans s'émouvoir, pour le caresser. M. de Verneuil résiste
à l'accoutumée; cependant M. le Dauphin se retourne, baise et accole
par deux fois Mlle de Verneuil. Voyant que M. de Verneuil ne se vouloit
point laisser accoler ni approcher, il retourne, court vers sa table et
achève de manger. Il regardoit M. de Verneuil, tenant la tête baissée
sur le côté droit et appuyé sur le bras de la chaise, du coude du
même côté. Mené au Roi en la cour, le Roi le mène au jardin; tous ses
enfants y étoient[105].
[103] Héroard a noté en marge ce passage, comme une première
indication de l'amour du Dauphin pour l'argent.
[104] C'est-à-dire qu'on le descend de la chaise sur laquelle il
était assis à table.
[105] Les enfants de Henri IV étaient alors au nombre de sept:
le Dauphin et sa sœur, nommée _Madame_; César, duc de Vendôme,
Alexandre, nommé _M. le Chevalier_, et Mlle de Vendôme, nés
tous trois de Gabrielle d'Estrées; Henri, duc de Verneuil, et
Gabrielle-Angélique, nommée Mlle de Verneuil, enfants du roi et
de la marquise de Verneuil.
_Le 18, vendredi, à Saint-Germain._—Mené à la Reine, M. de Verneuil
avec lui; la Reine leur fait bonne chère. A trois heures et un quart
goûté; il donne des confitures à M. de Verneuil.
_Le 19, samedi._—Il se joue à un petit canon qu'il dit lui avoir été
donné par le sieur Constance, écuyer du Roi. A onze heures et demie
dîné; il pousse son écuelle de cerises, et dit: _Velà pou le petit
Canada_, qui étoit décédé le jour précédent. A cinq heures et demie
mené au jardin, il se fait mettre dans le petit chariot vert avec Mme
de Montglat, et à son côté M. de Verneuil, disant: _Mettez, mettez-le
là_, après que M. de Verneuil lui eut demandé: «Mon maître, vous
plaît-il que je sois là?» Mené au Roi et à la Reine revenant de la
chasse.
_Le 20, dimanche._—M. de Vendôme entre en sa chambre fort accompagné;
il y avoit entre les autres un gentilhomme de Normandie, nommé le sieur
de la Valée, qui se mêloit de prédire par horoscopes et nativités. Il
s'adresse à lui parmi la troupe: _Allez vous-en_, et le presse si fort
qu'il fallut sortir. A dix heures et demie porté au Roi en la chapelle;
on lui demande: «Monsieur, qui est le papa de féfé Verneuil?» Il répond
un mot controuvé, de son invention, comme quand il ne vouloit pas dire
quelque chose. «Monsieur, lui dit-on, il est le fils du Roi.» Il répond
court et soudain: _C'est moi_, se montrant et ayant la main sur sa
poitrine.
_Le 21, lundi._—Mené à la chapelle; le Roi lui jette de l'eau bénite
au visage; il s'en met en colère, ne veut que personne sorte, fait
fermer les portes. A deux heures et demie goûté; il s'amuse aux
exercices de guerre. La Reine arrive, il se met en mauvaise humeur, ne
veut point baiser la Reine, la veut frapper. L'on feint de fouetter
Labarge comme faisant la faute; il s'apaise et fouette lui-même
Labarge. A six heures soupé; sa nourrice lui demande s'il veut teter,
et lui présente le teton; il lui tourne le dos, lui disant froidement:
_Faites teter mon cu_.
_Le 22, mardi._—Il entre en mauvaise humeur contre Mme de Montglat, en
fait autant à M. Concino, puis fait la paix moyennant un petit carrosse
et une charrette pour Labarge. Il va au jeu de paume, donne le bonjour
au Roi, se joue, et rit avec M. de Montigny, enseigne colonelle aux
gardes, qui avoit un grand nez, l'appelant _Janica_, pour Nasica.[106]
[106] _Voy._ au 8 septembre suivant.
_Le 23, mercredi._—Promené par la galerie; il donne le bonjour au Roi,
qui étoit en carrosse à cause de la pluie. Il donne un soufflet à la
petite Louise, parce qu'il ne vouloit pas qu'elle tînt par la main Mlle
de Verneuil; elle s'en va, il la suit pour la faire revenir, ne veut
point que Labarge y aille, et l'ayant attrapée: _Venez, venez, petite
Louise, je ne vous battai pus_.
_Le 24, jeudi._—Mené au Roi, qui le mène à la Reine; il obtient grâce
pour des chats que l'on vouloit mettre au bûcher de la Saint-Jean.
Mené au Roi et à la Reine, il est gentil et le Roi lui est fort doux.
Il s'amuse avec ses petits seigneurs à des actions de guerre; la Reine
arrive, il se met en colère contre elle, craignant que ce fût pour lui
empêcher son plaisir. La Reine le menace du fouet, la colère augmente;
le Roi l'apaise. Le Roi et la Reine partent à trois heures.
_Le 27, dimanche._—Il fait ôter de derrière lui M. de la Valette,
qui lui tenoit sa lisière; arrive un habitant de Rouen, âgé de
cinquante-cinq ans, qui se met à genoux, la larme à l'œil, disant le
cantique de Siméon.
_Le 28, lundi._—Mlle de Vendôme pour se jouer avec le Dauphin, comme
elle faisoit bien souvent, lui porte son doigt au visage; il s'élance
en colère sur elle comme un lion et lui arrache le masque du visage. Il
met le feu au bûcher de Saint-Pierre.
_Le 29 juin, mardi, à Saint-Germain._—Il fait de petites actions
militaires avec ses soldats; M. de Mansan lui met le hausse-col, le
premier qu'il ait mis; il en est ravi, se fait voir à tous ses soldats.
Il goûte avec son hausse-col, s'entretient avec tous ses soldats comme
s'il étoit en pleine guerre.
_Le 30, mercredi._—Il demande son hausse-col et toutes ses armes, les
prend, les considère, s'en joue, en est ravi, met ses gantelets en
mains, en gourme Labarge. Il ne peut laisser les armes. Mme de Vitry
appeloit M. de Verneuil son maître; il l'entend, et dit: _Non, c'est
moi._
_Le 2 juillet, vendredi, à Saint-Germain._—Mme sa nourrice demande à
M. de Verneuil ce qu'il avoit mangé à souper, il répond: «Du poulet, de
la panade, etc.» Elle demande après à M. le Dauphin: «Et vous, petit
bout de nez, petit galant, qu'avez-vous mangé à souper?» Il répond en
souriant, comme gaussant: _De la mede_.
_Le 3, samedi._—Il se fait mettre dans le chariot du comte de
Permission, fait asseoir M. de Verneuil sur le devant, se fait traîner.
_Le 4, dimanche._—Mené à dix heures à la chapelle, il entre en
colère contre M. l'aumônier, est fouetté; la colère lui augmente, il
en est diverti par Labarge, qui sonne les cloches. Le baron d'Ornh,
gentilhomme anglois, fils du grand fauconnier d'Angleterre, vient avec
le sieur de l'Isle, gentilhomme anglois, lequel, par transport, souleva
et baisa à l'oreille M. le Dauphin par permission; mais il avoit à demi
fait quand il la demanda.
_Le 5, lundi._—Promené en la basse-cour où il donne l'aumône à des
pauvres.
_Le 6, mardi._—Mme la marquise arrive en la salle du Roi, trouve M. le
Dauphin, qui lui donne la main à baiser; Mme de Verneuil se veut jouer
à lui, et lui prend ses tetons; il la repousse et lui dit: _Otez,
ôtez, laissez cela; allez-vous-en._
_Le 7, mercredi._—Botté pour la première fois par M. de Ventelet,
il en est ravi, montre ses bottes à chacun, dit qu'il va à Paris,
demande son cheval. Le capitaine Polet, gentilhomme gascon, revenant
de Hongrie, lui baise les mains. Le Dauphin ne veut point baiser Mme
la marquise de Verneuil, ne veut point approcher Mme la marquise,
la frappe de son palemail. Il se fait mettre son hausse-col, prend
sa pique, la branle contre M. de Belmont, se fait mettre son épée,
s'efforce de la tirer (elle étoit bridée). Mme la marquise lui dit:
«Monsieur, je vous la tirerai, et permettez que mon fils prenne votre
pique, le voulez-vous bien?» Elle la met hors du fourreau; il la
tient haut, élevée, pour un peu de temps. M. de Belmont la prend de
ses mains, la remet dans son fourreau et la bride, feignant de la lui
vouloir racoustrer. Il ne veut jamais permettre que la marquise lui
touche les tetons; sa nourrice l'avoit instruit, disant: «Monsieur, ne
laissez point toucher vos tetons à personne, ne votre guillery, on la
vous couperoit.» Il s'en ressouvenoit.
_Le 8, jeudi._—M. de Lorraine[107], qui le venoit voir avec MM. de
Bar[108] et de Vaudemont[109], arrive; il va à lui le chapeau au poing,
lui tend la main à baiser et à MM. ses enfants, se fait mettre l'épée
que le duc de Lorraine lui donne. Mme la marquise de Verneuil, qui
étoit revenue de Poissy à une heure, vient à deux heures; il ne tend
point la main. Elle essaye tous les moyens, point; Mme de Montglat lui
fait donner, mais avec peu de volonté, et lui fit dire: _Adieu, madame,
j'aimerai bien vote fils, mon féfé._ Elle répondit: «Et il sera votre
serviteur.» A quatre heures, le duc de Lorraine prend congé de lui.
[107] Charles II, dit _le Grand_, duc de Lorraine, mort en 1608.
[108] Henri de Lorraine, duc de Bar, puis de Lorraine, mort en
1624.
[109] François, comte de Vaudemont, puis duc de Lorraine, mort en
1670.
_Le 10, samedi, à Saint-Germain._—Il ordonne en paroles comme s'il
avoit déjà commandement, et dispose de l'ordre et devoir des soldats,
sait les noms et propriétés de toutes les armes. Il tire des armes,
fait ôter le plastron à M. de la Valette.
_Le 12, lundi._—Il fait venir une épousée de village, considère les
danseurs.
_Le 14, mercredi._—Éveillé à sept heures trois quarts, il s'entretient
tout seul, bat tout bas en soi-même la batterie des lansquenets, bat du
tambour contre sa poitrine avec le poing. _Çà_, dit-il, _venez souda_,
en fait autant faire par Mlle Beraud, lui dit: _Marchez, en garde_,
demande son corselet, disant: _J'ai astheure une grande chambre, et un
grand corcelet; il est là-haut à ma garde-robe._ Il en fut impatient
tant qu'il l'eût; il se laisse vêtir et coiffer patiemment, sous
l'espérance d'un casque qu'il voyoit devant lui; il le fait essayer,
il étoit trop étroit. M. de Belmont lui met son hausse-col; M. de
Ventelet tenoit le derrière du corcelet; M. de Belmont lui met le
derrière, qu'il empoigne lui-même et le serre comme sauroit faire le
plus accoutumé à porter cuirasse, a la patience, et soudain qu'il est
armé demande: _Ma pique_, et se prend à marcher parmi la chambre, si
gaiement et si à son aise qu'il sembloit n'avoir rien sur les épaules.
Jamais ne fut vu pareille chose en cet âge: la patience, l'adresse
et la facilité à porter et manier les armes. Il se prend à tirer et
branler des coups de pique contre Labarge et sur la balustre, comme
à la barrière; il va, il vient, il ne dit mot, transporté d'aise.
L'on lui porte un grand miroir, il se voit dedans, et tout soudain
se fait désarmer. Il joue, raille sur Marguerite Valon, descend chez
MM. d'Épernon, s'amuse à un livre de figures, en voit une où il y
avoit un hallebardier qui en détachoit un autre, lui avaloit les
chausses, et lui mettoit le doigt dans le fondement. _Hé_, dit-il,
_Velà Fanchemont_ (Franchemont, un hallebardier du corps, qui étoit
en quartier) _qui met le doigt au cu du capitaine Richard_. A trois
heures, comme il a entendu battre la garde, il a demandé soudain: _Je
veux mes armes, mon corcelet, mon casque, mon hausse-cou_, se fait
armer, et là-dessus les soldats viennent pour entrer en garde. Il se
fait désarmer et commande au baron de Montglat de porter ses armes au
corps de garde, au sieur de Saint-Martin, pour les mettre au râtelier
et les bien attacher. Elles y furent mises, les armes entières,
depuis le casque jusques aux pieds; il les alloit montrant à ceux qui
entroient en la salle; il me les montra par la fenêtre, me dit: _Voyez,
mes armes qui sont au corps de garde_, et me commanda de l'écrire.
_Le 16, vendredi, à Saint-Germain._—Mme de Montglat, par mégarde, lui
tournoit le dos; il lui a dit: _Il faut pas tourner le cu à moucheu le
Dauphin._
_Le 19, lundi._—Il voit dresser son lit avec une extrême allégresse,
est mis dans son lit pour la première fois[110].
[110] Le Dauphin avait été jusqu'alors couché dans un berceau.
_Le 24, samedi._—Étant à la messe, Mlle Bélier lui donne une image
d'un crucifix, lui disant que c'étoit le bon Dieu. M. l'aumônier
élevant l'hostie, elle lui dit: «Monsieur, regardez le bon Dieu.» Il
répond: _C'est encore le bon Dieu?_ L'aumônier élevant le calice, elle
lui en dit autant; il répond: _C'est le bon Dieu_, en montrant sa
figure, _et là?_ ajoute-t-il en montrant le calice. «Cela, dit-elle,
est le sang du bon Dieu»; il répond: _Buvons-nous du sang?_
_Le 27, mardi._—Il s'arme pour aller au devant de M. de Rosny avec sa
pique.
_Le 28, mercredi._—Éveillé à sept heures, il se met en mauvaise
humeur, égratigne Mme de Montglat, est fouetté. Labarge lui demande:
«Monsieur, vous plaît-il que je mette Marguerite en prison?» Il répond:
_Non._—«Pourquoi, Monsieur?»—_Vous êtes pas de mes archers de mes
gardes!_—«Que suis-je donc?»—_Archer de ma garde-robe._
_Le 31 juillet, samedi._—Il va chez M. de Frontenac, qui lui baille
une petite arquebuse et un petit fourniment, qu'il fait mettre sur soi,
et s'en transporte d'aise.
_Le 4 août, mercredi._—M. de Montglat lui demande: «Monsieur, me
donnez-vous rien à souper?» Il répond: _Mon reste_.—«Monsieur, voilà
maman dondon[111], qui a un cul de ménage où il y à boire et à manger.»
Il répond: _Et moi aussi_.
[111] Sa nourrice.
_Le 5, jeudi, à Saint-Germain._—A huit heures et demie dévêtu;
Mlle de Vendôme lui demande: «Monsieur, coucherai-je avec vous?».
Il répond brusquement: _Ho! ho! vous n'êtes pas l'Infante._ Mis au
lit, Mlle de...[112].... lui en demande autant: «Monsieur, vous
plaît-il que je couche là avec vous?» Il répond résolûment: _Êtes-vous
l'Infante?_—«Oui, monsieur,» dit-elle. Il répond: _Non, vous n'êtes
pas l'Infante._
[112] Ce nom est resté en blanc.
_Le 6, vendredi._—Il se joue dans son lit à ses petites armes, chante
une chanson qu'il avoit ouï chanter: _A Paris, su petit pont, le poil
du..._[113] s'étant failli pour dire _le coil du pont_. Levé à neuf
heures et demie, déjeuné, il mange assis, ayant devant lui ses petites
besognes d'armes, pendant que le sieur Decourt, peintre du Roi, en tire
le crayon. A neuf heures et un quart dévêtu, il chante: _Le coil du
pont, le pont du coil_, et se faut, disant: _le poil du..._; l'on en
rit.
[113] Ici et plus loin, une équivoque à la Rabelais.
_Le 10, mardi._—On parloit de deux Espagnols qui avoient tué une femme
à Paris; il écoutoit, et soudain va dire: _Il faut que le capitaine
Richard les prenne, il les fera fouetter et puis pendre_[114].
[114] «Le lundi 2 de ce mois, dit le supplément de Lestoile, se
voyoit en l'abbaye de Saint-Germain des Prés une belle jeune
femme morte et noyée, âgée de vingt-deux ans ou environ, laquelle
ayant été pêchée vers la Grenouillère y avoit été apportée le
matin; elle avoit une grosse pierre au col, une autre aux jambes,
un coup de poignard à la gorge et quelques autres coups. Chacun y
accouroit pour la voir et reconnoître, tant qu'enfin sur le soir
elle fut reconnue pour une Espagnole, comédienne, accoutrée de
cette façon par deux Espagnols, aussi comédiens, avec lesquels
elle avoit dès longtemps privée et familière connoissance et
auxquels elle s'étoit découverte de quelques bagues et argent
qu'elle avoit, ce qui fut cause de sa mort. Les meurtriers
enfin furent pris et, le fait avéré, le jeudi 12 de ce mois,
par arrêt de la Cour, confirmatif de la sentence du baillif de
Saint-Germain, furent lesdits deux Espagnols roués vis-à-vis
de la Grenouillère, où ils avoient noyé leur Espagnole, lequel
meurtre toutes fois il ne fut possible de leur faire confesser
qu'à la mort, et ce, sur la promesse qu'on leur fit qu'ils ne
seroient point roués vifs comme portoit leur arrêt, qui fut
exécuté.»
_Le 12, jeudi._—Éveillé à huit heures, il appelle Mlle Bethouzay, et
lui dit: _Zezai, ma guillery fait le pont levis; le velà levé, le velà
baissé_; c'est qu'il la levoit et la baissoit. Il vient en ma chambre
à quatre heures, s'amuse au livre des oiseaux de Gesner[115], en
mangeant un gros morceau de pain de Gonesse, que sa nourrice lui avoit
donné. Il s'amuse au plan du siége d'Ostende, s'informe de toutes les
particularités du siége, tant du dedans que du dehors[116]. Il s'en
va par le pont du Roi au palemail à cinq heures et demie, va jusques
au bout, jouant la plupart du temps au palemail; il frappe un coup de
septante-six pas. Quand il avoit mal frappé il disoit: _J'ai pas bien
joué_; si on lui vouloit dire le contraire, il s'en fâchoit, et disoit:
_Non, je n'ai pas bien joué._ «Monsieur, lui dis-je, vous n'avez plus
de guillery.»—_Eh! la velà-ti pas?_ dit-il en me montrant l'endroit;
il mettoit contre le manche du palemail, et je voulois lui en faire
peur.
[115] Conrad Gesner, de Zurich, auteur de plusieurs ouvrages sur
l'histoire naturelle et surnommé _le Pline de l'Allemagne_.
[116] La ville d'Ostende était assiégée par les Espagnols depuis
1601; Ambroise Spinola la prit en 1604, le 20 septembre, après
trois ans et soixante dix-huit jours de siége.
_Le 20, vendredi._—Il baise un portrait en cire de la Reine, assez mal
fait, qu'il reconnut; il est tiré en cire, avec sa nourrice, par le
sieur Paolo[117], pour être porté en Italie.
[117] A la date du 28 octobre 1605 Héroard donne à cet artiste le
prénom de Jean.
_Le 27, vendredi, à Saint-Germain._—Mme la marquise de Verneuil
arrive; il lui tend la main à baiser. «Monsieur, dit Mme de Montglat,
baisez-la.» Il répond: _Non_, brusquement, et la regarde de même. A
huit heures et demie, dévêtu, fort gai. «Monsieur, lui dis-je, vous
n'avez plus de guillery»; il répond: _Hé! la velà-ti pas_, gaiement, la
soulevant du doigt. Mis au lit, il s'assied sur son chevet et se joue à
sa guillery.
_Le 28, samedi._—A trois heures trois quarts il est entré en litière
pour le voyage de Fontainebleau[118]; il en faisoit difficulté,
mais lui ayant montré les cordons et lui ayant dit qu'il feroit le
pont-levis, il y est entré gaiement; il va par la levée, passe par
Buzenval, et arrive à Saint-Cloud chez M. de Gondi.
[118] Le Roi écrivait à Sully de Fontainebleau le 22 août: «Mon
amy, je vous depesche ce courrier exprès pour vous dire que je
trouve bon l'advis que vous m'avés donné par la Varenne de faire
passer mon fils par Paris; et de là je luy ai commandé de passer
jusqu'à madame de Montglat pour l'en advertir et luy escris le
chemin qu'elle aura à tenir, qui est de venir coucher demain à
Saint-Cloud chez Gondy, dimanche passer à travers de ma ville de
Paris et venir disner à Ville-Juifve et coucher à Savigny. Je
m'asseure que si cette nouvelle se sçait à Paris, qu'il y aura
bien du monde pour le voir passer.»
_Le 29, dimanche, voyage._—A neuf heures et demie, mis en litière
pour aller à Paris. M. de Rosny, accompagné de soixante chevaux, lui
vient au devant, à Chaillot. Entrant au faubourg Saint-Honoré, il sent
la puanteur du ruisseau et dit à Mme de Montglat: _Mamanga, que je
sens pas bon_; on lui fait sentir un mouchoir trempé au vinaigre. Il
arrive à la porte Saint-Honoré à onze heures et demie, trouve entre les
deux portes le prévôt des marchands et échevins, et autres officiers
de la Ville, qui firent une harangue prononcée par le prévôt des
marchands, M. Miron, et un chant de joie en musique; ils l'étoient
venus voir à Saint-Cloud. A l'entrée de la ville se trouvèrent MM. de
Nevers, d'Aiguillon, de Sommerive, de Joinville, accompagnés de sept
chevaux; ils mettent pied à terre avec M. de Longueville, qui l'avoit
accompagné depuis Saint-Cloud, où il étoit venu le jour précédent, et
Mme d'Angoulême aussi. La litière fut découverte avant que d'entrer
sur le pont-levis. Il passe la ville, tenant en sa main des tablettes,
regardant de çà, de là, en haut, tourne et prête son visage aucunes
fois à ceux qui prenoient plaisir de le voir; bref, il sembloit une
personne qui avoit composé sa façon avec jugement pour cette action;
résolu, ferme, grave, doux. Il ne s'étonne de rien. Il passe de la
rue Saint-Honoré en celle de Saint-Denis, devant la porte de Paris,
au pont Notre-Dame; et, devant les petites boutiques qui sont devant
Saint-Denis de la Chartre, le mulet de devant tombe tout à fait, et, se
voulant par trois diverses fois relever ne peut; se relève aidé à la
quatrième. Il faisoit grand chaud; sa nourrice étoit dans la litière
avec Mme de Montglat. Il ne s'étonna jamais et ne changea jamais de
contenance; ferme, assuré, sans s'ébranler en marchant, dit: _Maman,
fait bien chaud, allons à ma chambre_. En entrant dans la ville, comme
le peuple commença de crier Vive le Roi et Monsieur le Dauphin, il
crioit aussi: _Ah! ah!_ Mme de Montglat lui dit qu'il ne falloit pas
crier et que ces gens prioient Dieu pour papa, pour maman et pour lui;
il se tut. Il sort par la porte Saint-Victor et arrive à une heure
et demie à Villejuif (il est logé chez un apothicaire de Paris, et y
dîne); il bouffonne avec M. Arnauld, trésorier de France à Paris[119].
Parti à cinq heures et demie, il arrive à sept heures et trois quarts à
Savigny; mis sur le lit à huit heures et demie.
[119] Il était aussi secrétaire de Sully. _Voy._ au 1er janvier
1605.
_Le 30 août, lundi, à Savigny._—Mené à la chapelle, puis au jardin et
aux allées; parti à quatre heures, il arrive à six heures et demie à
Villeroy.
_Le 31, mardi._—Parti à neuf heures (de Villeroy) il arrive à midi à
Fleury. Le Roi y vient dîner; il le va recevoir par le parc. La Reine
arrive à douze heures et demie. Fort gentil, doux, baisé, embrassé,
dîné avec la Reine, mené à la chambre du Roi, qui se met sur son lit;
il le va éveiller, le tire, y envoie MM. de Vendôme et de Verneuil.
A deux heures il demande sa collation; le Roi lui dit: «Mon fils,
donnez-m'en?» Il répond: _Non, donnez-moi de la vôte._ La Reine lui
demande: «Mon fils, donnez-moi de votre soucre»[120]. Il la reprend, en
souriant et disant: _Du soucre! du sucre._ Le Roi et la Reine partent à
quatre heures et demie pour s'en retourner à Fontainebleau.
[120] Marie de Médicis prononce à l'italienne.
_Le 1er septembre, mercredi._—A huit heures trois quarts, parti de
Fleury et arrivé à Fontainebleau, en la basse-cour du Cheval[121],
à onze heures. En chemin ayant vu Fontainebleau, un valet de pied
de la Reine qui étoit à côté de la litière lui dit: «Monsieur,
voilà Fontainebleau.» Il répond: _Où est-i?_—«Le voilà.»—_Est-i à
moi?_-«Oui, Monsieur.»—_Et ce rouge aussi?_ en voyant les briques. Le
Roi le reçut, l'attendant au pied du pavillon du côté de la galerie,
l'embrasse, le baise, le mène au jardin de la Reine, en la galerie des
Cerfs. Ramené en la chambre de la Reine et de là en la grande galerie
où il a, avec le Roi et la Reine, dîné à douze heures et demie. Le Roi
lui fait tâter un peu de melon, il le mâche et le rejette incontinent,
disant: _Pas bon_; bu deux fois des restes du Roi fort trempé de vin
blanc, et avant boire il tourne sa tête vers moi, me demandant: _Est-i
bon?_ Mené en sa chambre au haut du pavillon qui joint la grande
galerie; à une heure et demie ramené en la galerie; à trois heures
goûté. Il prend la bourse de M. le comte de Sault qui jouoit, pleine
d'écus; il les épand par terre, court après la Reine se jouant à elle.
A cinq heures et demie descendu par le bout de la galerie avec le Roi
qui le mène au jardin des canaux, lui montre les truites, les canes
blanches et les cygnes. A sept heures ramené en sa chambre.
[121] La cour du Cheval-Blanc.
_Le 2, jeudi, à Fontainebleau._—Le Roi le mène éveiller la Reine, puis
de là en la cour de la Fontaine, lui fait voir les jardins et canaux,
carpes, leur donne du pain, canes, cygnes, faisans et l'autruche. A dix
heures à la messe, puis à la volière, aux galeries; dîné à onze heures
et demie. A cinq heures et demie le Roi le mène au jardin des canaux,
puis au jardin des faisans, où il mange un bon morceau de pain bis,
voyant en manger au Roi et à la Reine; il voit jeter la mangeaille aux
oiseaux. Je parlois assez bas du serein à Mme de Montglat pour l'en
faire retirer; il l'entend, et soudain va vers Leurs Majestés: _Adieu,
Mecheu, adieu, Mecheu, velà le serein, mama Doundoun[122], penez-moi._
A six heures trois quarts soupé.
[122] C'est ainsi qu'il appelle sa nourrice.
_Le 3, vendredi._—Éveillé à sept heures, le Roi se joue à lui; il ne
veut pas que Madame danse ni que le Roi la baise; en est fâché contre
le Roi, qui, pour l'apaiser, lui dit: «Baisez-moi, mon fils, je ne
la baiserai plus.» Il sort avec le Roi, qui le mène à la chambre de
la Reine, au jardin, à la volière; il ouvre et ferme le robinet des
fontaines, mouille le Roi. A douze heures et demie mené chez M. Zamet
au Roi et à la Reine, fort gentil jusques à ce que le Roi se voulut
coucher sur le lit vert. _Otez-vous de là, ôtez-vous de là_, dit-il,
et se met en fâcheuse humeur; menacé de verges, il n'en perd pas la
fantaisie; enfin un quart d'heure après le Roi se met en son séant:
_Ha! le velà ôté_, dit-il. La Reine s'en prend à rire.—_Mamanga[123],
fouettez maman, elle a ri._ Elle feint de la battre.—_Non, fouettez-la
tout à fait._
[123] Mme de Montglat.
_Le 4, samedi, à Fontainebleau._—Il s'amuse en déjeûnant à de petits
marmousets de poterie[124]. A cinq heures le Roi arrive de la chasse
en la grande galerie; il s'en va courant à bras ouverts au-devant du
Roi qui blémit de joie et d'aise, le baise et l'embrasse longuement,
le mène en son cabinet, le promène le tenant par la main, changeant
de main selon qu'il tournoit, sans dire mot, écoute M. de Villeroy
rapportant des affaires au Roi, ne peut laisser le Roi, ne le Roi lui.
Ramené en sa chambre; à six heures soupé. Il va en la galerie; LL.
MM. étoient à l'issue du fruit. Le Roi lui donne un peu de carottes
sauvages en compote, puis un peu de reste du vin clairet fort trempé.
A huit heures et demie mis au lit; le Roi arrive et le baise, le Roi
étant extrêmement content.
[124] Il y avait à cette époque, à Fontainebleau, une fabrique de
_rustiques figulines_ où se continuait la tradition de Bernard
Palissy et où l'on imitait même les ouvrages du célèbre potier.
_Le 5, dimanche._—A huit heures un quart le Roi arrive, qui le veut
forcer à le baiser; le voilà entré en si fâcheuse humeur qu'il en fut
fouetté par S. M. Il se défend, l'égratigne aux mains, le prend à la
barbe. Mme de Montglat le fouette aussi; il le fut cinq ou six fois.
Le Roi lui demande (en lui montrant des verges): «Mon fils, pour qui
est cela?» Il répond en colère: _Pou vous._ Le Roi fut contraint d'en
rire; cela dura plus de trois quarts d'heure, le Roi l'ayant prins et
laissé diverses fois. Le Roi s'en va.—_Je veux_, dit-il, _papa_; le
Roi revient, le baise. A dix heures le Roi et la Reine le mènent à la
messe. A quatre heures et demie goûté; le Roi le mande; il va trouver
le Roi au jardin des canaux, va voir courir le blaireau dans la cour de
la maison.
_Le 6, lundi._—Levé, vêtu en présence du Roi, il s'amuse à manger des
raisins de Damas que le Roi lui donne; déjeûné en présence du Roi. Mené
à la Reine, puis par la galerie au jardin des pins et des canaux; il
va au-devant de M. de Rosny, _qui_, dit-il, _m'a donné mon beau lit_.
A onze heures et demie dîné, il se fait mettre son épée bleue qu'il
appelle _françoise_.
_Le 7, mardi, à Fontainebleau._—Madame arrive qui avoit une robe de
même que la sienne, il la renvoie de jalousie; mené en la chambre de
la Reine, au jardin des cerfs, au Roi, il court au-devant, ôtant son
chapeau, et le va embrasser; à dix heures et demie le Roi le mène à la
messe. A midi dîné, ayant lui-même mis son couvert. A une heure et un
quart il va chez la Reine; en entrant il rencontre le sieur Conchino,
lui demande: _Où est maman?_ Entré au cabinet de la Reine. A trois
heures et demie goûté; il fait retrousser la barbe à M. de Rosny. A
cinq heures et demie mené par le Roi au jardin des pins et canaux.
_Le 8, mercredi._—A dix heures et demie mené au Roi et à la Reine, et
à la messe. A dîner il voit M. de Montigny, enseigne-colonelle, que
l'on appeloit au régiment _Nasica_; il le reconnoît, se prend à sourire
le regardant et montrant du doigt: _Velà Nasica_; il y avoit plus de
trois mois qu'il ne l'avoit vu[125]. A sept heures et demie la Reine
vient en sa chambre, puis le Roi; il danse au branle, puis voit danser;
à huit heures trois quarts LL. MM. s'en vont[126].
[125] _Voy._ au 22 juin précédent.
[126] Henri IV écrivait le même jour à M. de La Force: «Mon fils
est ici avec toute sa suite, qui me donne bien du plaisir.»
_Le 9, jeudi._—Éveillé à huit heures, il ne se veut point laisser
nettoyer les pieds avec un linge mouillé; à neuf heures levé, il
raille avec cinq ou six capitaines aux gardes, les appelle par leurs
sobriquets. A huit heures il va chez la Reine, lui donne le bonsoir,
puis chez le Roi, auquel le voulant mener par la terrasse, il dit: _Ne
sotez pas, papa, le serein vous fairoit mal_; le Roi le ramène par la
chambre de la Reine en haut, en la sienne, le voit coucher, lui fait
dire son _Pater_. Le Roi le baise et s'en va.
_Le 10, vendredi, à Fontainebleau._—Il donne le bonjour à LL. MM.,
descend aux étuves. A dîner il se raille à Labarge, va voir le Roi et
la Reine en la grande galerie, revient à trois heures en sa chambre.
A huit heures il va donner le bonsoir à LL. MM., revient incontinent,
dévêtu, mis au lit; le P. Coton lui fait prier Dieu.
_Le 11, samedi._—A neuf heures et demie déjeûné; mené au jardin de la
Reine, à la volière, il fait mouiller le Roi; le Roi le fait mouiller
aussi. On lui demande: «Monsieur, qu'aimez-vous mieux, Saint-Germain
ou Fontainebleau? Il répond: _Fontainebleau_, et l'avoit toujours dit
ainsi. A cinq heures il demande du pain bis de M. Zamet et en mange
un gros morceau, puis va chez le Roi, qui étoit sur la paillasse, au
cabinet. On lui dit: «Monsieur, papa dort.» Il réplique gravement:
_Dort-i?_ la Reine remarqua sa façon de parler: «Voyez, dit-elle, comme
il parle!»
_Le 12, dimanche._—Il ne veut point baiser Madame pource qu'elle étoit
morveuse et s'en reculoit en se gaussant. A neuf heures et demie mené
chez la Reine et au Roi, comme il prenoit sa chemise; il l'ôte pour
la bailler au Dauphin qui la prend et la lui donne fort gentiment. A
onze heures et demie dîné; MM. et Mlle de Vendôme dînent tous trois au
bout de sa table des restes qu'il leur donne. Avant souper il mit Mme
de Montglat en prison, c'est-à-dire dans un coin de fenêtre, pour ce
qu'elle avoit baisé M. de Vendôme, et fut long-temps à se remettre en
bonne humeur.
_Le 13, lundi._—A cinq heures mené par LL. MM. au jardin des canaux;
il mange beaucoup et de grand appétit du pain bis; fort gai, il saute
devant le Roi par-dessus un petit bâton mis à terre.
_Le 14, mardi, à Fontainebleau._—Il demande son luth; je lui dis:
«Monsieur, jouez et chantez Philis.» Il fait jouer et chanter une
chanson de guerre. Il a une chemise avec du passement devant la gorge,
comme on les souloit porter, et ouverte pour la chaleur; mené au Roi et
à la Reine, il sert la Reine.
_Le 15, mercredi._—Le Roi arrive qui lui demande: «Mon fils,
voulez-vous aller vous promener?» Il répond: _Non, car i pleut_; le
temps étoit fort couvert. Le Roi feint de s'en aller; il ne veut pas,
l'appelle, le suit. A dix heures mené à la messe; au sortir de là il
fait marcher devant lui deux petits pages de la Reine qui chantoient.
Il est ravi, ne disoit mot; en marchant il étoit si transporté de la
musique qu'il passa sans prendre garde à la fontaine où il souloit
prendre son plus grand plaisir.
_Le 16, jeudi._—Mené au Roi, qui le mène à la Reine, puis va avec
le Roi au jardin des canaux. A onze heures et demie dîné; maître
Guillaume[127] arrive, il le regarde, l'écoute, puis se prend à
sourire de ce qu'il disoit, comme ayant reconnu qu'il étoit fol. Il en
ricanoit, redisoit ses mots, s'en riant. A cinq heures mené au Roi et à
la Reine venant de la chasse.
[127] Fou du Roi.
_Le 17, vendredi._—A la fin de la messe on disoit l'évangile sur lui
et le Roi s'en alloit, il lui dit: _Attendez, papa, qu'on ait dit mon
évangile._
_Le 18, samedi._—A trois heures et demie goûté; mené en la grande
salle neuve ouïr une tragédie représentée par des Anglois[128]; il les
écoute avec froideur, gravité et patience jusques à ce qu'il fallut
couper la tête à un des personnages. Mené au jardin et de là au chenil
voir faire la curée du cerf que le Roi venoit de prendre; il oit les
cors sans s'étonner, voit venir la meute jusques à ses pieds où se
faisoit la curée, les voit sur le carnage avec une assurance étrange.
[128] Des comédiens anglais étaient déjà venus à Paris en 1598,
ainsi que le prouve l'inventaire des papiers de l'hôtel de
Bourgogne qui mentionne: 1º un bail de la grande salle et théâtre
dudit hôtel, passé le 25 mai 1598 devant Huart et Claude Nourel,
notaires à Paris, par Jehan Sehais, comédien anglais; 2º une
sentence du Châtelet, rendue le 4 juin 1598 à l'encontre desdits
comédiens anglais, tant pour raison du susdit bail que pour le
droit d'un écu par pour «jouant lesdits Anglois ailleurs qu'audit
hôtel.» (_Recherches sur Molière_ par Eud. Soulié; Paris, 1863,
in-8º, page 153.)
Voilà donc, du vivant de Shakespeare, des comédiens anglais
jouant à six ans de distance à Paris et à Fontainebleau; un
correspondant étranger, M. Henry Ch. Coote, nous fait remarquer
que les mots: _Tiph_, _toph_, _milord_, prononcés quelques jours
plus tard par le Dauphin, lorsqu'il veut imiter les comédiens
anglais, rappellent une apostrophe de Falstaff dans le drame de
_Henri IV_, acte II, scène II: «_This is the right fencing grace,
my lord, tap for tap, and so part fair._» (_L'Intermédiaire des
chercheurs et curieux_, tome II, page 105).
Vers l'année 1603, des comédiens anglais jouaient en
Allemagne _Fratricide punished, or Hamlet prince of Denmark_.
(_Shakspeare in Germany in the XVI and XVII centuries._ By
Albert Cohn. London 1865, part II.)
_Le 19, dimanche._—A six heures, le Roi passe par la galerie
lambrissée et le mène en la grande salle du bal; à six heures trois
quarts soupé avec le Roi, il mange de tout ce que le Roi lui donne,
sinon la salade, pour la force du vinaigre. Le Roi l'emmène par la main
à la chambre de M. le connétable, puis en celle de la Reine; LL. MM. le
baisent, il leur donne le bonsoir.
_Le 21, mardi._—Éveillé à huit heures, il s'entretient en la mémoire
de l'Infante, dit qu'il en a reçu lettres, lui veut écrire. A midi
dîné, M. le Chevalier avec lui pour la première fois à sa table;
en mangeant il considère l'enrichissement du plancher de la salle,
s'enquiert des histoires qui y sont dépeintes. Mené au Roi et à la
Reine qui alloient à la chasse; ramené en la salle pour être retiré
tout de son long, en terre de poterie, vêtu en enfant, les mains
jointes, l'épée au côté, par Guillaume Dupré, natif de Sissonne près
de Laon[129]. A trois heures et demie goûté; il donne la patience au
statuaire tout ce qui se peut. A six heures mené à LL. MM. revenant de
la chasse.
[129] Le célèbre graveur en médailles Guillaume Dupré passe pour
être né à Troyes en Champagne; est-ce de lui qu'il s'agit ici?
_Le 22, mercredi._—Il donne la main à baiser à M. de Favas le jeune
et à d'autres gentilshommes qu'il n'avoit point encore vus, la tend
volontairement à tous l'un après l'autre; il s'amuse à ranger ses
échecs. A quatre heures le Roi revient de la chasse, il le va voir au
cabinet, lui soutient la jambe quand le valet de chambre les frotte,
lui donne fort dextrement et de bonne grâce la chemise, l'ayant baisée,
lui sert et lui met l'Ordre[130].
[130] Le cordon de l'ordre du Saint-Esprit.
_Le 23, jeudi, à Fontainebleau._—Maître Gilles, son sommelier, parlant
de quelqu'un, dit: «J'ai vu qu'il étoit proculeur;» M. le Dauphin s'en
prend à rire: _Il a dit proculeu!_ «Monsieur, dis je, comment faut-il
dire? «Il répond: _Procureu._ Il regarde par la fenêtre de la salle
un Espagnol qui voloit[131] sur la corde; on lui dit que c'étoit un
Espagnol[132], il répond: _C'est donc un ennemi._ Mené au Roi et à la
Reine sur la terrasse pour voir ce voleur de corde. A trois heures et
demie goûté, mené au grand Ferrare[133], de là il veut venir en ma
chambre aux Mathurins, me fait l'honneur d'y venir à quatre heures et
demie, entre en mon étude, se fait mettre sur la chaise, s'amuse à
écrire, ne s'en peut aller; enfin ramené à cinq heures et un quart au
jeu de paume, au grand jardin, à la fontaine du Tibre.
[131] On a dit plus tard _voltiger_.
[132] Il était Irlandais. _Voy._ au 16 avril 1605. On trouve
sur les registres de l'hôpital général que le 11 janvier 1583
un Juan Ganasa touchait sa part dans les recettes d'une troupe
de sauteurs (_volteadors_), anglais. (_Chansons de Gautier
Garguille_, éd. Éd. Fournier; Janet, 1858, page lix.)
[133] Hôtel bâti par le cardinal de Ferrare et acquis du duc de
Guise par Henri IV en 1603. Voy. _le Trésor des merveilles de
Fontainebleau_, par le P. Dan, 1642, in-fol., p. 188.
_Le 24, vendredi._—Il voit les sieurs de Montigny et de Belmont, les
entretient de la fenêtre, eux étant en la cour, commande au sieur de
Belmont qui alloit sortir de garde, de faire passer la compagnie à
travers la cour, les voit passer, leur dit: _Adieu, capitaine Robert,
adieu sagean_ (sergent) _Beauchêne, adieu, mes souda, adieu, sagean
Lafontaine_, qui étoit à la queue; il veut aller sur la terrasse pour
les voir par la basse-cour, les conduit de la vue. A quatre heures
et demie mené au jardin de Ferrare et monté sur un chariot pour voir
courir des chiens terriers contre une laie à demi-morte; ramené en
l'allée des ormes, il rencontre le Roi et la Reine revenant de la
chasse.
_Le 26, dimanche, à Fontainebleau._—Mené à la Reine, laquelle le mène
à la messe le tenant par la main, puis au grand jardin trouver le
Roi; il voit entrer les gardes, demande qui est le capitaine de cette
compagnie; elle étoit à M. de Campagnols.
_Le 27, lundi._—Il s'amuse à ses échecs d'argent pendant que Mallery
en tire le crayon[134].
[134] Le Dauphin entrait ce jour-là dans sa quatrième année. Cl.
de Mallery avait déjà gravé en 1602 un portrait de Louis XIII à
l'âge de sept mois.
_Le 28, mardi._—Le Roi le vient voir et s'en va à Paris. Je l'ai
mesuré avec un pied et une ficelle de la hauteur de trois pieds et
environ demi-pouce. Il se fait habiller en masque, son tablier sur sa
tête et une écharpe de gaze blanche, imite les comédiens anglois qui
étoient à la Cour et qu'il avoit vu jouer.
_Le 29, mercredi._—Il dit qu'il veut jouer la comédie; «Monsieur,
dis-je, comment direz-vous?» Il répond: _Tiph_, _toph_, en grossissant
sa voix[135]. A six heures et demie, soupé; il va en sa chambre, se
fait habiller pour masquer et dit: _Allons voir maman, nous sommes des
comédiens._
[135] _Voy._ au 18 septembre précédent et au 3 octobre suivant.
_Le 30, jeudi._—Mené chez la Reine il est peint en crayon pour le
deuxième jour par Mallery, a patience, s'amuse à crayonner sur du
papier, voit son portrait. «Monsieur, lui dit-on, voilà votre frère.»
Il répond: _Non che n'est pas mon frère._—«Monsieur, lui dis-je,
voudriez pas avoir un frère?» Il répond _Ho! non_, avec une action
résolue.
_Le 2 octobre, samedi, à Fontainebleau._—Mené au jardin des canaux, à
la Reine, il voit pêcher des truites, ramené à la messe; au sortir il
s'arrête pour faire donner de l'argent aux pauvres.
_Le 3, dimanche._—Il dit: _Habillons-nous en comédiens_, on lui met
son tablier coiffé sur la tête; il se prend à parler, disant: _Tiph_,
_toph_, _milord_, et marchant à grands pas.
_Le 4, lundi._—Éveillé à six heures, il s'amuse en son séant à ses
échecs; il a le cœur à la chasse et aux armes, tous autres passe-temps
ne lui sont rien. Il veut un tablier tout blanc, sans ouvrage,
comme celui de M. de Verneuil et non comme le sien où il y avoit du
passement. A douze heures et un quart dîné; il dit _Bénédicité_ pour la
première fois. Il se rit de ce qu'il ne pouvoit prononcer la lettre _r_.
_Le 8, vendredi._—En sortant de la messe il voit des pauvres, ne veut
point passer qu'il n'ait, selon sa coutume, donné l'aumône. A quatre
heures il va au pied de la montée au-devant du Roi, qui arrive de
Paris, l'embrasse, a peur de M. de Favas à cause de sa jambe de bois.
_Le 9, samedi._—Le Roi lui mène M. de Favas, qui lui donne des cerises
afin qu'il n'aye plus peur de lui à cause de sa jambe de bois. Mené au
lever de la Reine il saute, fait des cabrioles; mené par la galerie
au jardin des canaux, où étoit le Roi, portant un bâton en mousquet
et une fourchette, il se campe, couche en joue, tire: _Pou! tou!_
avec une voix forte. Le Roi le fait tirer contre M. le Grand et M. de
Montpensier, mais il n'a jamais voulu tirer contre M. de Souvré[136].
Mené chez la Reine, il y trouve un maçon qui raccoustroit; il le suit
partout où il va, le regarde faire.
[136] Son gouverneur.
_Le 10, dimanche._—Mené au Roi en la chambre de la Reine; le Roi
dit. «Je m'en vais botter.»—_Et moi itou_, dit-il, _je me veux
botter_. On va quérir ses bottes, M. de Courtenvaux lui présente une
paire d'éperons; il se laisse botter, appelle M. de Vendôme, lui
dit: _Bottez-moi._ Étant botté il marchoit par la chambre avec une
extrême allégresse disant à chacun: _Je suis botté et éperonné_. Le
Roi lui demande: «Mon fils, que ferez-vous maintenant que vous êtes
botté et éperonné?» Il répond: _Je monterai à cheval._—«Où est votre
cheval?»—_A l'écuirie._—«Et quel cheval est-ce?»—_C'est mon cheval
bleu, puis je irai à la chasse._ Mené à la galerie pour ce qu'il ne
pouvoit laisser le Roi.
_Le 12, mardi._—A trois heures et demie il est mené par le bout de
la grande galerie au jardin des pins, où le Roi s'amusoit à ceux qui
dressoient les palissades et leur commandoit ce qui étoit de son
intention; il écoutoit attentivement et suivoit le Roi, les mains sur
le dos. Le Roi veut prendre sa main, il ne veut pas; le Roi prend son
chapeau sur sa tête et le lui jette en terre; le voilà en colère. Le
Roi lui fait peur de la bête, s'en va, le quitte; il s'apaise, va
trouver le Roi au jardin des canaux, et, sans dire mot, lui va prendre
la main.
_Le 13, mercredi._—Il se promène après le Roi et la Reine, fait autant
de tours comme eux, Mme de Montglat lui tenant la main. Le Roi lui
veut prendre la main, il ne le veut pas; le Roi s'en fâche, il entre
en mauvaise humeur et se y opiniâtre. Il demande pardon au Roi, il
l'embrasse, mais ne lui veut jamais donner la main.
_Le 15, vendredi._—A dîner il s'amuse, en mangeant, à faire jouer du
luth le sieur de Hauteribe; M. de Saint-Géran lui parle d'une épinette,
il n'a point patience tant que l'on l'aie apportée. M. de Saint-Géran
en fait jouer son page, Hauteribe joue du luth et Boileau du violon;
il les écoute avec ravissement. A sept heures trois quarts je lui dis:
«Monsieur, voilà le petit homme qui jette le sable.» Il répond: _Eh!
couchez-moi._
_Le 18, lundi, à Fontainebleau._—Il s'amuse à un petit mercier, fait
acheter des anneaux de paille. Le Roi le mène à son souper, où il lui
sert la serviette, deux fois à boire, et refuse à boire le reste, fait
l'essai, puis lui demande congé pour s'aller coucher.
_Le 19, mardi._—Il se fait botter et éperonner; on lui retrousse
la cotte en grègues et sa robe tout autour; en marchant il se fait
mettre en écharpe son épée de M. de Lorraine et puis sa trompe. En cet
équipage il marche en cavalier et, résolu, descend en la chambre de la
Reine où étoient les Princesses, MM. le grand écuyer et de Roquelaure,
qui se prirent tretous à s'écrier et rire. Il s'arrête court sans
s'étonner, les considère, puis dit froidement: _Je suis botté, moi_,
et prend sa trompe et se met à tromper, fait plusieurs tours dedans la
chambre. Il ne se vit jamais rien de plus gentil; il marchoit droit et
couroit sans s'entre-heurter des éperons.—A sept heures trois quarts
mis au lit; «Monsieur, lui dis-je, vous n'avez plus de guillery.» En se
découvrant il fait apporter et approcher la bougie et dit: _La velà t'i
pas._ M. le Grand dit à sa nourrice, de qui le mari étoit venu le jour
précédent: «Vous fîtes hier noce, madame la nourrice»; par rencontre il
va répondre: _C'est d'un flageolet._
_Le 20, mercredi._—Mené au roi sous le portique de l'étang où étoit
M. le comte de Sore, grand écuyer de l'archiduc, qui s'en alloit en
Espagne. Le Roi lui demande: «Mon fils, que voulez-vous envoyer (à
l'Infante) en Espagne par M. le comte?» Il répond: _Je lui baise
la main._—«Est-elle votre maîtresse?»—_Oui._—«L'aimez-vous
bien?»—_Oui._—«Comme l'aimez-vous?»—_Comme mon cœur._—Le Roi
commande qu'il soit botté et éperonné comme le jour précédent.
_Le 22, vendredi._—Mené chez la Reine puis chez M. de Rosny pour
recevoir la vaisselle d'argent doré que l'on lui avoit fait faire.
_Le 23, samedi._—Éveillé à sept heures et demie; levé à huit heures
et demie, il entre en mauvaise humeur, ne veut point prendre sa robe;
sa nourrice l'appelle: «Monsieur Tabouret, ça monsieur Tabouret, prenez
votre robe»; il s'en éclate de rire; il la prend. A neuf heures et un
quart déjeûné; il demande s'il pleut: il craignoit la pluie. Mené chez
le Roi et la Reine, à la chapelle, ramené en la salle à onze heures. A
midi dîné, mené chez le Roi qui alloit à la chasse, fort gentil; il se
veut botter comme le Roi et veut aller en bas à sa garde-robe et non
ailleurs, y voit son petit tambour de la femme qui alloit par ressorts,
le veut (c'étoit un de ses plus grands plaisirs). Il va ainsi trouver
le Roi contre son gré, y est comme forcé; le Roi lui dit: «Otez votre
chapeau»; il se trouve embarrassé pour l'ôter, le Roi le lui ôte, il
s'en fâche; puis le Roi lui ôte son tambour et ses baguettes, ce fut
encore pis: _Mon chapeau, mon tambour, mes baguettes._ Le Roi, pour
lui faire dépit, met le chapeau sur sa tête: _Je veux mon chapeau_; le
Roi l'en frappe sur la tête, le voilà en colère et le Roi contre lui.
Le Roi le prend par les poignets et le soulève en l'air comme étendant
ses petits bras en croix: _Hé! vous me faites mal! hé! mon tambour!
hé! mon chapeau!_ La Reine lui rend son chapeau puis ses baguettes; ce
fut une petite tragédie. Il est emporté par Mme de Montglat, il crève
de colère; porté à la chambre de Mlle la nourrice où il crie encore
longtemps sans se pouvoir apaiser, il ne veut ne baiser ne accoler Mme
de Montglat, ne lui crier merci, sinon quand il se sentoit retrousser;
enfin fouetté non châtié[137], criant: _Hé! fouettez-moi là haut._ Il
égratigne au visage, frappe des pieds et des mains Mme de Montglat; il
est enfin apaisé, lui étant parlé de faire collation. Goûté, rôtie à
l'accoutumée, bu; il semble qu'il n'y paroît plus. Sa nourrice le met
à part et, seule, lui dit: «Monsieur, vous avez bien été opiniâtre,
il ne faut pas, il faut obéir à papa;» il répond en soupirant gros:
_Tuez Mamanga[138], elle est méchante; je tuerai tout le monde, je
tuerai Dieu._—«Ah! non, dit sa nourrice, Monsieur, vous buvez tous
les jours son sang quand vous buvez du vin». Il s'arrête: _Bois-je son
sang du bon Dieu?_—«Oui, Monsieur».—_I ne faut donc pas le tuer_, et
il s'apaise ainsi, soupirant parfois jusques aux sanglots. Mené à la
poterie, il s'y joue longtemps et voulut avoir un cheval blanc; puis,
sentant l'heure de sa retraite, qui étoit sur les cinq heures, il dit
de lui-même: _Mamanga, allons-nous-en, veci le serein._ Ramené en sa
salle à six heures, soupé, panade, il en mangea peu, n'en veut plus, se
plaint, pleure contre sa coutume, se penche contre la chaise, frotte
ses yeux, porte les mains au front. On l'endort, il est porté en sa
chambre, dévêtu. A six heures trois quarts il s'éveille un peu disant:
_Ai-je dîné?_ Il demande à être au lit, se plaint, prend de la conserve
de roses. Le pouls étoit égal, et en son naturel par intervalles, puis
se rendoit plus vite et revenoit comme devant. Il s'éveille et se
rendort à diverses fois, se plaignant du haut du bras puis du joint de
l'épaule, montrant l'endroit avec l'autre main; il n'a pas la force,
de ce bras malade, de prendre comme il souloit[139], ce que l'on lui
bailloit. Enfin il dit: _Mama Doundoun, endomez-moi_; elle chante et
l'endort à dix heures et demie[140].
[137] D'autres passages d'Héroard portent à croire que lorsque le
Dauphin est _fouetté_ c'est par-dessus sa robe, et que lorsqu'il
est _châtié_ c'est à nu.
[138] Mme de Montglat.
[139] Comme il avait coutume.
[140] Nous n'avons rien retranché au texte d'Héroard en toute
cette journée.
_Le 24, dimanche._—Éveillé à six heures et demie, doucement; à sept
heures il s'amuse à sa poterie et à ses petits gendarmes[141], fort
gaiement. Je lui demande: «Monsieur, qui n'a pas soupé?» il répond:
_C'est moi._—«Pourquoi, Monsieur?»—_J'étois malade._—«Qui vous
faisoit mal?»—_Le bras et la tête._ Il avoit des égratignures.
Levé, un peu blême, gai; mené chez la Reine, puis à la chapelle et
en sa salle à onze heures. A midi dîné, le visage blafard outre son
ordinaire; le Roi l'envoie querir, on le lui dit; il en demeure étonné,
en fait difficulté: _Je ne veux point aller voi papa._ On lui dit que
papa lui donnera du bonbon, il se laisse aller; encore y est-il comme
tiré par force, et faisoit difficulté d'entrer dans la chambre de la
Reine, où étoit le Roi. Il y entre, va droit au Roi, qui lui donne du
sucre rosat, l'embrasse et le baise, en fait autant à la Reine.
[141] Il appelait ainsi ses échecs.
_Le 25, lundi, à Fontainebleau._—M. de Roquelaure lui apporte un
pourpoint de satin blanc et un haut de chausses plissé, de satin
incarnat, avec le bas attaché; il s'en réjouit. Il étoit enrhumé, le
visage plus blême qu'à l'ordinaire, néanmoins gai. Il va chez Madame,
où il s'amuse à un petit lit de velours que, le jour précédent, on
avoit donné à Madame, où il y avoit un Holopherne sans tête et la tête
à part, et une Judith; il demande: _Où est la femme?_ On lui dit:
«La voilà.» Il répond: «_Eh! ne faut-i pas que la femme soit sous
l'homme._» Mis au lit fort enrhumé, les yeux gros, pleurants, la fièvre.
_Le 26, mardi._—Il est fort enrhumé, le nez fort empêché, les yeux
bouffis de rhume. Le Roi arrive, accompagné de M. de Roquelaure, le
caresse, lui demande s'il veut pas aller à la chasse; il répond: _Oui,
papa; Mes bottes?_ et veut tirer les jambes hors du lit. Le Roi lui dit
qu'après dîner il l'envoyeroit querir par Roquelaure, et qu'il n'avoit
pas dîné; il répond: _Bien_, se paye de raisons. A cinq heures le Roi
et la Reine arrivent en sa chambre; Mlle de Guise[142], se jouant à
lui, va dire: «Monsieur, voulez-vous cela?» lui montrant une portion
du dessus de son tetin prinse avec deux doigts; il y porte sa main,
disant: _Non, non, donnez-moi ce gros mouceau-là_, montrant le tetin en
se souriant.
[142] Louise-Marguerite de Lorraine, depuis princesse de Conty;
elle avait alors environ vingt et un ans.
_Le 27, mercredi, à Fontainebleau._—Peu enrhumé, les lèvres sèches, la
face blême, les yeux un peu pleurants. M. Arnaud, secrétaire de M. de
Rosny, arrive, il le veut chasser; on lui dit que c'est lui qui a fait
faire la bride pour son cheval bleu, il s'apaise, se joue avec lui, et
l'agace, lui frappe dans la main. A six heures, soupé; le Roi et la
Reine y viennent, il demeure comme étonné quand le Roi parle à lui, lui
donne le bonsoir avec crainte, l'embrasse, baise la Reine plus gaiement.
_Le 29, vendredi._—Levé à une heure, le visage blême. Mené à la
galerie après avoir bien marchandé, et, se y voyant pressé, il demande:
_Papa y est-il?_ Il se ressouvient toujours d'en avoir été malmené, en
a peur, et quand il le voit demeure étonné, n'a plus cette contenance
gaie, hardie qu'il souloit avoir.
_Le 30, samedi._—Il ne veut point aller chez le Roi, contre sa
coutume, oyant dire qu'il alloit à la chasse, le craint et en a peur,
et n'en parle qu'avec étonnement; auparavant c'étoit avec gaieté. A
trois heures le viennent saluer, lui assis au pied de son lit, dans sa
chaire, MM. les ambassadeurs de l'Allemagne, des villes Anséatiques;
ils lui baisent la main, qu'il leur présente avec une douce gravité, la
leur tendant les uns après les autres. Amusé jusques à cinq heures et
demie, il frotte ses yeux, ne veut point souper. Comme il eut quitté
son ouvrage de crayonner sur du papier[143], M. de Vendôme arrive de
la part du Roi pour savoir ce qu'il faisoit, le trouve en volonté de
souper. On le veut disposer d'aller premièrement voir le Roi; à demi
dormant, il dit: _Je ne veux pas aller là bas_, et encore légèrement.
M. de Vendôme alla rapporter au Roi fort crûment qu'il ne le vouloit
pas voir, dont l'après soupée le Roi se fâcha contre Mme de Montglat.
[143] Le Dauphin commence déjà à crayonner sur du papier;
on le verra bientôt essayer de dessiner, et c'est surtout à
Fontainebleau que le goût lui en vient.
_Le 31 octobre, dimanche._—Levé à neuf heures, il veut aller à la
chambre de sa nourrice, va au Roi, au cabinet; doux; le Roi le mène
à la Reine, il veut retourner en la chambre de sa nourrice, s'amuse
assez longtemps à la fenêtre, à regarder la messe qui se disoit devant
le Roi, puis veut aller à sa chambre; chagrin, tout lui déplaît. M.
d'Oinville, maréchal des logis de sa compagnie de gendarmes, lui fait
présent d'une belle et petite arquebuse d'un pied et demi de long; en
la voyant il en est ravi, s'écrie de joie et, tout transporté, la fait
dîner avec lui.
_Le 1er novembre, à Fontainebleau._—M. de Souvré lui donne une
bandolière de velours violet, avec les charges couvertes de broderie
d'or et d'argent; il en fait des exclamations. Levé à huit heures, vêtu
d'une robe de velours violet et passement d'or, il montre à chacun sa
bandolière. Mené au Roi et à la Reine, puis à la chapelle, où il sonne
la clochette à l'élévation; ramené en sa chambre à onze heures, dîné,
porté à la fenêtre pour voir le Roi touchant les malades dans la cour;
il se promène avec l'arquebuse, va à la charge contre les Espagnols.
_Le 2, mardi._—Il va à la chambre de Madame, qui étoit malade des
dents. «Monsieur, lui dit-on, êtes-vous marri que Madame est malade?»
Il répond: _Non._ Il présente à la Reine _l'Avis des amendes_ du sieur
du Luat[144]. A six heures soupé, fort gai; le Roi arrive; il demeure
un peu étonné, baise et embrasse le Roi.
[144] «Ange Cappel, dit du Luat, fit imprimer à Paris un livre
in-folio de dix-huit ou vingt feuilles seulement, lequel il dédia
au Roi, sur l'abus des plaideurs et punition par amende de tous
ceux qui s'ingéreroient dorénavant témérairement de plaider et
perdroient leurs procès.» (_Supplément au registre journal de
Henri IV_, par Lestoile, année 1604.)
_Le 3, mercredi._—Le Roi l'envoie querir à son souper; il lui sert
à boire; le Roi lui donne de son souper, puis de sa poudre digestive.
A sept heures et demie dévêtu; il met ses jambes en croix et demande:
_L'Infante fait-elle ainsi?_—«Oui, lui dit-on, Monsieur; voulez-vous
qu'elle vienne coucher avec vous?» Il répond: _Non._—«Monsieur, dit
Mlle de Ventelet, quand vous serez couché ensemble elle mettra ses
jambes comme cela» (c'est-à-dire en croix). Il répond soudain et
gaiement: _Et moi je les ferai comme cela_, élargissant ses jambes avec
ses mains.
_Le 4, jeudi, à Fontainebleau._—Il demande son luth, le porte à
dix heures chez la Reine pour lui faire voir comme il en joue; mené
au jardin, fort gai, ramené en la chapelle, puis en la chambre. Il
demande au mari de sa nourrice: _Qu'est cela?_—«C'est, dit-il,
mon bas de soie.»—_Et cela?_—«Ce sont mes chausses.»—_De quoi
sont-elles?_—«De velours.»—_Et cela?_—«C'est une brayette.»—_Qué
qu'il y a dedans?_—«Je ne sais, Monsieur.»—_Eh! c'est une guillery!
Pou qui est-elle?_—«Je ne sais, Monsieur.»—_Eh! c'est pou maman
Doundoun._ Mené promener au palemail, il fait en passant donner
l'aumône aux pauvres qu'il rencontre. Il va en la chambre de la Reine,
au cabinet; il demande de la dragée à Mme de la Chastre, qui lui en
donne deux grains; il en demande encore. Le Roi survient là-dessus,
qui défend que personne ne parle et lui contredit: «Vous n'en aurez
point.»—_J'en veux._ Le Roi se fâche, disant à Mme de Montglat un peu
soudainement: «Vous serez cause qu'un jour je l'écorcherai.» Le Roi lui
dit: «Venez-moi baiser»; il y va soudain, et l'embrasse.
_Le 5, vendredi._—Mené chez la Reine; Mme de Guise lui montre le lit
de la Reine, et lui dit: «Monsieur, voilà où vous avez été fait.» Il
répond: _Avec maman._
_Le 6, samedi._—Il bat le tambour, bat la françoise, la suisse,
l'alarme, la diane, le bandoul et fort bien, et en maître. Il entend le
bruit des chevaux comme le Roi alloit à la chasse aux toiles, demande
froidement: _Papa va-t-i pas à la chasse?_ on lui dit que oui. Quelque
bruit qui se fît à la cour et quoique chacun courût aux fenêtres pour
voir passer le Roi, fors M. de la Court, exempt des gardes, et moi,
il ne fit jamais contenance de vouloir y aller, mais demeura ferme et
résolu en sa place. A six heures soupé; il va en la chambre de Madame,
danse au branle, n'ayant point voulu aller chez le Roi.
_Le 7, dimanche._—A neuf heures et demie mené chez le Roi et la
Reine, qui étoient au lit; leur ayant donné le bonjour, M. de Verneuil
entretenoit le Roi, qui s'amusoit à lui; sans dire mot, le Dauphin sort
de la ruelle et va de l'autre côté se ranger près de la Reine. M. de
Verneuil approche de la Reine, et la veut entretenir; il lui donne un
grand soufflet sans dire mot, et l'autre se retire de même. Ramené en
sa chambre, il s'amuse à ranger en soldats ses petits marmousets de
poterie.
_Le 8, lundi, à Fontainebleau._—Il se fâche contre Mme de Montglat et
lui voulant donner un soufflet; demeure en chemin, la trouvant masquée.
_Otez_, dit-il, _votre masque_; la fait démasquer.
_Le 9, mardi._—A douze heures et demie mené au dîner du Roi; le Roi
fault à le fâcher; il obéit, ramenant sa colère comme un lionceau, et
ne sait si bien se retenir que, le Roi lui ôtant une cuiller dont il
battoit le tambour sur une assiette, il ne jette la cuiller haut sur
la troupe. Ramené en la chambre de la Reine, il baise et embrasse LL.
MM., part et entre en litière à une heure et demie pour retourner à
Saint-Germain en Laye. Goûté à l'endroit de la chapelle Saint-Louis,
dans la forêt, dans sa litière, son buffet sur une pierre. Arrivé à
Melun à quatre heures et demie, les président, lieutenant général et
officiers de la justice sortent à pied, hors de la ville, au-devant
de lui. Logé en l'île chez M. de la Grange. A six heures soupé; les
officiers de la ville lui apportent un présent de tartes. A sept heures
trois quarts M. de la Salle, capitaine aux gardes, lui demande le mot;
il le dit tout haut: _Dauphin_. «Monsieur, dit M. de la Salle, il le
faut dire bas;» il le lui dit à l'oreille.
_Le 10, mercredi, voyage._—Mené à la messe à Notre-Dame. Parti de
Melun à dix heures trois quarts, il arrive à Crosne, maison de M.
Bruslard, autrefois secrétaire d'État; à quatre heures après midi, mené
au jardin; il se joue, discourt et raille avec Madame sa sœur; ce
n'est que soudars et armes.
_Le 13, samedi, à Saint-Germain_[145].—A deux heures M. de Souvré
part pour s'en retourner à Fontainebleau, d'où il l'avoit accompagné.
Mis au lit, il entend que nous parlions de la prinse faite de M. le
comte d'Auvergne[146] et que le Roi savoit bien attraper ses ennemis;
il demande: _Mes ennemis sont-is pris?_—«Oui, Monsieur.»—_Où
sont-is?_—«A la Bastille.»
[145] Les journées du 11 et du 12 novembre, contenant la fin du
voyage du Dauphin et son arrivée à Saint-Germain, manquent dans
le manuscrit appartenant à M. le marquis de Balincourt.
[146] Ce prince, dit M. Berger de Xivrey, venait d'être arrêté
au moyen d'une ruse dont on peut voir le récit au chapitre XLV
du tome II des _Œconomies royales_. Le comte d'Auvergne ne fut
amené à la Bastille que le 20 novembre.
_Le 16, mardi._—Il va en la chambre de Madame, où arrive Mme la
marquise de Verneuil, la connoît, lui donne sa main à baiser; elle
lui demande: «Monsieur, me connoissez-vous?» Il répond: _Oui._—«Qui
suis-je?»—_Vaneuil_, sans dire Madame. Il se joue avec ses poteries;
ses jeux et discours ne sont que soldats et guerre. La marquise part
par derrière M. le Dauphin sans dire mot, avec MM. ses enfants.
_Le 17, mercredi._—A midi dîné en la présence de Mme de Verneuil; il
va aux fenêtres du préau, où il se joue privément à la marquise, chante
comme voulant l'entretenir et se donner plaisir. La marquise part à
quatre heures et un quart. Il vient en ma chambre, heurte. Je demande:
«Qui est-là?»—_Ouvez._—«Qui êtes-vous?»—_Dauphin._ Il entre,
demande à voir le livre des animaux[147].
[147] De Gesner.
_Le 18, jeudi._—A onze heures et demie dîné; Madame demande une
cuiller que tenoit M. le Dauphin, il la lui jette, et si ferme que,
de la queue, il la blessa sous la paupière de l'œil droit avec un
peu d'entamure; l'on l'en tança, il en demeure étonné; fait toutefois
ce qu'il peut pour faire l'assuré et ne s'en soucier point. Mme la
comtesse de Moret[148] le vient voir; il lui donne sa main à baiser.
A deux heures il vient en ma chambre, demande la figure du siége
d'Ostende, où il y avoit des petits soldats. Mme la comtesse de Moret
s'en va, il lui donne encore volontairement sa main à baiser.
[148] Jacqueline de Bueil, comtesse de Moret, maîtresse de
Henri IV.
_Le 23, mardi, à Saint-Germain._—Je lui dis que papa et maman le
devoient venir voir, il répond: _Je ne veux pas qu'i viennent_, avec
contenance d'étonnement, se ressouvenant toujours de Fontainebleau.
Pour l'assurer, je lui dis qu'ils lui apportoient de beaux présents; il
répond: _Oui_, et ne respire que tambours, soldats et armes.
_Le 24, mercredi._—Je lui demande: «Monsieur, voulez-vous vous lever
pour aller au devant de papa?»—_Non_, dit-il.—«Vous n'aurez donc pas
le beau tambour et les belles baguettes qu'il vous apporte, il les
donnera à M. de Verneuil.» Il se met soudain en colère, grince les
dents, me veut égratigner, puis me regarde froidement. «Bien, Monsieur,
vous me battez, dis-je; que voulez-vous que papa fasse de ce tambour?»
Il répond: _Qu'i le donne à moucheu de Veneuil_, brusquement, remuant
la tête comme de chose qu'il méprise; il ne peut oublier le rude
traitement de Fontainebleau. Il va sur les terrasses, mangeant du gros
pain, au-devant du Roi, qu'il rencontre à cheval, à la fontaine basse
des maçons, à onze heures et demie. Le Roi met pied à terre; il va
gaiement au Roi, qui le prend au bras, le baise; il embrasse le Roi.
A midi, dîné; il ne veut point que M. de Courtenvaux s'appuie et soit
derrière la chaise de Mlle de Vendôme. Le Roi y vient après son dîner;
Mme de Montglat parle au Roi; il ne le veut pas. _Allez-vous-en en
vote chambe, Mamanga_; s'en met en colère. Le Roi s'en fâche, il mène
Mme de Montglat en sa petite chambre; on l'apaise à peine, enfin on le
fait danser, fort gai. Le Roi entr'ouvre la tapisserie; il l'aperçoit,
quitte soudain la danse, se va cacher. Le Roi le presse, il s'aigrit;
la nourrice le prend, l'assied sur la table; le Roi va par la douceur,
le baise, le prie de danser pour l'amour de lui; enfin il s'apaise, et
à ce coup dit: _Je vas danser pou l'amou de papa_, se coule à bas, et
se prend à danser gaiement le branle des navets. Le Roi fait collation;
il le servoit, et reconnoissant son essai[149]: _Otez, ôtez_, dit-il,
_empotez-le_. Il le fallut remporter; le Roi céda à son humeur. Le
Roi part pour s'en retourner à Paris à deux heures et un quart; il
l'accompagne jusques au pied du degré, se prend à pleurer, demande
d'aller avec papa.
[149] Le vase dans lequel on faisait l'essai de la boisson servie
au Dauphin.
_Le 29, lundi, à Saint-Germain._—A dîner je demande à Madame si elle
étoit belle, elle dit: Oui. Il l'entend, hochant la tête. Je lui
demande. «Madame, êtes-vous bonne?» Elle dit: Oui.—Il dit, hochant la
tête: _Elle est bonne comme frère Jean._ Il vouloit dire maître Jean;
c'étoit le singe. Il demande de la gelée à Madame, laquelle lui pousse
aussitôt l'écuelle en disant: «Tenez, papa petit;» elle étoit si aise
quand elle lui pouvoit complaire[150]. Il bégaye fort ce jourd'hui en
parlant.
[150] Madame avait alors deux ans; elle commençait à parler, et
le Dauphin se montrait fort rude pour elle.
_Le 1er décembre, mercredi, à Saint-Germain._—A onze heures et demie,
dîné; il ne veut point que l'on donne aucune chose à Madame. «Monsieur,
lui dis-je, quand vous serez grand, vous donnerez tout à Madame.» Il
répond: _Non, je li donnerai que du pain._—«Et à boire?» Il répond:
_Que de l'eau._ Il mange une poire confite, ne veut pas que l'on en
donne à Madame.
_Le 2, jeudi._—Levé à huit heures et demie, il ne veut point prendre
sa robe; Bruneau, le lavandier, le menace de le mettre dans son sac,
puis au cuvier; il craint, s'habille, se joue avec sa nourrice; étant
habillé, il se retourne vers le lavandier, et lui dit: _Je suis
habillé._
_Le 4, samedi, à Saint-Germain._—A sept heures déjeuné, levé, vêtu,
fâcheux, il ne veut point prendre sa robe, s'assied. M. Birat lui
dit: «Monsieur, voilà le bossu du jeu de paume qui vient;» il se lève
soudain, et met sa robe. Il vient en mon étude, s'amuse au siége
d'Ostende.
_Le 5, dimanche._—Il vient en ma chambre, voit le livre des animaux de
Gesner, s'informe de chacun; à souper l'on demande à Madame ce qu'elle
donnera aux siens quand elle sera en Angleterre[151], elle répond: «Des
perles,» en son langage. _Et moi_, dit le Dauphin, _des harquebuses_.
[151] On voit qu'à cette époque il était question de marier
Madame en Angleterre. Ce fut sa sœur Henriette-Marie, née cinq
ans plus tard, en 1609, qui épousa Charles Ier.
_Le 6, lundi._—Le Roi arrive à douze heures et demie, le Dauphin le
reçoit au pied de l'escalier, l'embrasse, lui fait bonne chère[152].
Le Roi le mène en sa chambre, et à une heure le fait dîner avec lui;
il boit du vin clairet du Roi. Il se va jouer à la salle des gardes;
le Roi arrive, il s'arrête, et demande d'aller à sa chambre; le Roi
ne le veut pas; il y résiste, le Roi à lui, et lui donne un petit
soufflet; le Dauphin persiste; enfin il demeure en son opinion, et Mme
de Montglat l'emmène en sa chambre. La Reine arrive à cinq heures.
[152] Bon accueil.
_Le 7, mardi._—Il va chez le Roi, où il est fort gentil; le Roi et la
Reine vont à la chasse. Mlle de Ventelet lui dit: «Monsieur, qui est le
maître de papa?» Il répond: _C'est Dieu._—«Et qui est le vôtre?»—_Je
ne veux pas dire._ Il ne fut jamais possible de lui faire avouer un
maître; comme le jour précédent, quand le Roi le fâcha le plus, ce
fut quand il lui dit: «Je suis le maître, et vous êtes mon valet;» il
s'aigrit extrêmement de ce mot-là. A trois heures goûté; il lui sort
une goutte de sang du nez, il la voit et dit: _Mamanga, c'est pouce que
j'ai été opiniâtre._ Il va au Roi au retour de la chasse, gentil au
possible.
_Le 9, jeudi, à Saint-Germain._—Mené au jardin, au Roi, il va à lui,
les bras ouverts, tire son épée et montre au Roi qu'il s'en sait
aider[153] contre les palissades; mené sur les terrasses de Neptune.
Mené chez la Reine, qui part à deux heures et demie pour aller à la
chasse.
[153] Servir.
_Le 10, vendredi._—Il ne veut point aller voir le Roi, y consent
ensuite, lui ayant promis son tambour bleu; il se le fait attacher, va
battant trouver le Roi, qui étoit à la chapelle, le baise, mais il ne
veut point y demeurer. Le Roi sort à dix heures, le baise, et s'en va
dîner à Bezons, pour coucher à Paris; la Reine part peu après.
_Le 12, dimanche._—A six heures il fait recoucher sa nourrice, puis
l'appelle: _Maman Doundoun, levez-vous; mettez-vous tout en chemise, je
le veux._ Il avoit ouï faire le conte du fils de M. de la Fon, avocat
au Conseil, qui en faisoit faire autant à sa nourrice.
_Le 13, lundi._—Il se lève, et descend tout seul de son lit: ce fut la
première fois; vêtu, fâcheux; Bruneau, lavandier, arrive, il se tait.
_Le 14, mardi._—Je lui demande congé d'aller voir papa et maman
lui dire de ses nouvelles. «Monsieur, lui dis-je, vous plaît-il me
commander quelque chose vers papa et maman?» Prenant le roi violet
de ses échecs: _Oui_, dit-il, _velà que je li envoie_, et prenant la
reine, _et cela à maman_.
_Le 18, samedi, à Saint-Germain._—Il danse dans sa chaise en mangeant,
oyant jouer le sieur Jean-Jacques, violon de la Reine, qui jouoit la
sarabande, les branles gais et autres semblables qu'il aimoit; il prend
son manteau de satin blanc doublé de pluche, le retrousse sous le bras,
et ainsi se met à danser.
_Le 19, dimanche._—Il est vêtu d'une robe neuve de velours cramoisi
brun. _Mais_, dit-il, _je courrai donc tout seul_. Il voit entrer M.
de Mansan: _Taine_ (capitaine), _je n'ai point de lisière, j'irai tout
seul_; il en étoit tout réjoui. M. de Verneuil arrive, et lui donne
le bonjour; il ne veut jamais l'appeler _féfé_ (frère), mais _petit
Vaneuil_.
_Le 23, jeudi._—Il s'amuse à un livre recueilli des Antiquités de
Rome. _Venez voir_, me dit-il (c'étoit la figure du Capitole moderne),
_velà Fontainebleau, velà ma chambe, velà la pote pou y monter, velà le
cheval blanc, velà Mecure, velà le jadin, velà des bassins_; il voit
toutes les églises de Rome, et dit de toutes les églises qui sont en
dôme: _Velà des tambours._ Il voit les figures du Monte-Cavallo: _Hé!
velà qui montre le cul_ (l'un des chevaux). Il voit un Hercule; on lui
demande: «Monsieur, qu'est cela?» lui montrant la guillery; il répond
honteusement en souriant: _Faut pas le dire._ Une épingle piquoit M. le
Chevalier au collet, il ne veut point que Mme de Montglat la lui ôte,
mais bien La Haye, qui étoit à M. le Chevalier; il ne vouloit point que
ceux qui étoient à lui servissent ailleurs.
_Le 24, vendredi._—On lui demande: «Qui êtes-vous?» Il répond: _Le
petit valet à papa._ Il se joue avec M. le Chevalier, qui lui en
contoit, disant qu'ils trouveroient de grands loups qui avoient de
grandes hures; il répond: _Non, ce ne sont pas les loups, ce sont les
sangliers qui ont les hures._
_Le 25, samedi._—Mme de Montglat lui dit avoir reçu nouvelles de papa,
et qu'il est fort aise de ce qu'elle lui avoit mandé que M. le Dauphin
est sage, plus opiniâtre, qu'il ne dit plus: «Allez-vous-en», ne «Je
veux». Le Borgne[154] arrive, le Dauphin lui voit mettre des bûches au
feu, dit que c'est la venue de Noël, d'autant que le jour auparavant,
avant souper, il vit mettre la souche de Noël, où il dansa et chanta à
la venue de Noël.
[154] Domestique chargé de faire le feu.
_Le 27, lundi, à Saint-Germain._—Chacun lui demande ce qu'il lui
donnera pour étrennes; il se raille, et promet joyeusement et
convenablement à chacun les siennes. Il a peur de Bongars, maçon du
Roi: _Dites-lui que je ne suis plus opiniâte._ A cinq heures le Roi
et la Reine arrivent de Paris; la Reine lui donne un petit tambour et
la bandolière pour l'accrocher; il le met, et en joue. A cinq heures
soupé, LL. MM. présentes; le Roi demande de son breuvage et dans son
verre, M. de Ventelet lui en sert. Il lui en fâchoit fort, mais il se
vainquit, et le passa doucement.
_Le 28, mardi._—A neuf heures il prend son tambour, et s'en va au
lever du Roi, qui étoit au lit; lui ayant, et à la Reine, donné le
bonjour, le Roi lui demande s'il veut aller à la chasse avec lui, il
lui répond: _Oui_, et à d'autres choses que le Roi lui demande. Le Roi
se lève, et le mène en son cabinet, où il lui baille un petit ballon et
un brassard; il le met au bras et en pousse le ballon. Le Roi le heurta
du ballon poussé sur son front; il fault à en pleurer, se retient pour
le respect du Roi.
_Le 29, mercredi._—Il s'amuse à couper du papier avec des ciseaux.
Il entend que M. Boquet[155] disoit à sa femme: «Madame Dondon, je
vous battrai.» Il se retourne court, lui montrant les ciseaux qu'il
tenoit et disant: _Et je vous châtrerai; velà de quoi je couperai votre
guillery._ Sa nourrice lui demande: «Monsieur, le lui voudriez-vous
bien couper?» Il répond, hochant la tête: _C'est que je me joue._ A
quatre heures il va chez le Roi, qui le fait mettre à son côté, voulant
donner audience aux députés des états-généraux de Normandie; il les
écoute attentivement, et le Roi, sur la fin de sa réponse, leur disant
qu'après lui il les laisseroit pour les gouverner à son fils qui les
conserveroit et achèveroit la décharge qu'il auroit commencée pour leur
soulagement, M. le Dauphin lui dit froidement et de lui-même: _Ga meci_
(grand merci), _papa_. Il va en la chambre de la Reine, qui s'amuse
avec lui à des petites besognes d'Italie, entre autres un pigeon; il le
faisoit battre des ailes qui étoient de toile d'argent; le Roi arrive
de souper à sept heures et un quart; le Dauphin danse toutes danses,
parfois va baiser le Roi, qui l'appelle, puis reprend la danse.
[155] Le mari de la nourrice du Dauphin.
_Le 31, vendredi, à Saint-Germain._—A midi mené au dîner du Roi; le
Roi et la Reine s'en vont à deux heures pour retourner à Paris; il y
veut aller.