Tous ceux qui s'occupent de l'histoire de l'art français savent par
expérience combien sont rares les renseignements qu'on peut trouver sur
ce sujet dans les collections de mémoires et de chroniques, et l'on ne
songerait guère à aller chercher des indications de ce genre dans le
journal d'un médecin. Héroard en donne cependant de très-précieuses, de
très-nouvelles et de très-inattendues. On a déjà pu voir d'après lui
un Louis XIII artiste, que l'on connaissait à peine sous ce rapport;
assistons maintenant aux séances dans lesquelles le Dauphin pose pour
les dessinateurs, les peintres, les sculpteurs chargés successivement
de reproduire son effigie.
Le premier en date est Charles Decourt, «peintre du Roi», dont les
dessins, s'il en subsiste encore aujourd'hui, doivent être attribués
à l'un des Du Monstier. En effet les quatre portraits du Dauphin que
Decourt fait de 1602 à 1607, le premier «par commandement de la Reine,
pour l'envoyer à Florence», sont tous «peints en crayon».
Le 27 mars 1602, c'est «le peintre du Quesnel» qui peint le Dauphin en
pied, de grandeur naturelle, «il avoit deux pieds et demi»; ce portrait
paraît destiné à la duchesse de Mantoue, sœur de Marie de Médicis et
tante de l'enfant.
Le 25 février 1603, le Dauphin est «amusé dans sa petite chaise,
auprès du peintre nommé Charles Martin, demeurant à Paris, sur le
pont Notre-Dame, près Saint-Denis de la Chartre»; l'indication est
précise et ne peut se rapporter qu'à un portrait. En 1604, le Dauphin
est encore «peint par le sieur Martin», et un an plus tard l'enfant
se rappelle cette circonstance; «en goûtant il entend parler de M.
Martin et dit: «C'est celui qui a fait la peinture de moucheu le
Dauphin.» Le 3 mars 1605, «il s'amuse seul, sans dire mot, avec un
petit puits d'argent... donnant une extrême patience à se laisser
peindre par maître Jehan Martin»; ce maître Jehan Martin est-il le
même que le Charles Martin cité deux ans avant, et y a-t-il dans le
journal une erreur de prénom? Quoi qu'il en soit, ce doit bien être
ce dernier «maître Martin» qui, au mois d'août 1605, fait le portrait
de Mme Élisabeth, âgée de deux ans, et qui, le 10 mai 1606, peint
d'après le Dauphin un portrait dont Héroard nous donne cette minutieuse
description: «Maître Martin, son peintre, vient pour le peindre, le
peint armé de son corcelet, sous sa robe de velours cramoisi garnie
d'or, l'épée au côté et la pique de la main droite, la tenant droite,
la tête couverte de son bonnet de satin blanc, d'enfant, avec une plume
blanche; c'est la première fois qu'il ait été ainsi peint.» Le Dauphin
«se fait donner des couleurs et un pinceau, imite le peintre mêlant
ses couleurs, regarde parfois la besogne de son peintre. Il tenoit sa
chienne Isabelle, la caressoit, la baisoit, l'appeloit sa mignonne, car
il aimoit extrêmement les chiens; il disoit à son peintre qu'il peignît
sa chienne auprès de lui. Mlle Mercier lui dit: «Monsieur, il ne faut
pas que ceux qui sont armés aient des chiens avec eux;» il répond
soudain: «Mais ce sera pour prendre les ennemis par les jambes.»
Voici deux autres _crayons_ d'après le Dauphin: Le 20 mars 1604, «il
voit le jeune Du Monstier, peintre,» se posant devant lui avec un
portefeuille, et, croyant que c'est pour écrire, il lui dit: «Écrivez.»
Héroard lui explique: «Monsieur, il veut écrire votre visage, votre
nez, vos yeux.» Alors le Dauphin dit au peintre: «Écrivez-moi;» il
«lui soutient doucement le portefeuille et a peur de l'empêcher». Le
lendemain il s'amuse à ses échecs d'argent «pendant que le jeune Du
Monstier tire son crayon». Le 27 septembre suivant, jour où le Dauphin
a trois ans accomplis, il s'amuse encore «à ses échecs d'argent»,
pendant que «Mallery en tire le crayon».
Voyons maintenant les sculpteurs: Le 20 août 1604, le Dauphin «baise
un portrait en cire de la Reine, assez mal fait, qu'il reconnut; il est
tiré en cire, avec sa nourrice, par le sieur Paolo, pour être porté
en Italie». Une autre fois, «il se joue, tenant un portrait du Roi,
fait en cire, dans une boîte d'ivoire, et s'amuse à travailler sur de
la cire, comme il avoit vu faire au sieur Jehan Paulo». Ce Paolo fait
encore un portrait en cire du Dauphin, à la date du 6 juin 1607.
Le 21 septembre 1604, c'est une figure en terre, destinée sans doute
à être cuite à la poterie de Fontainebleau, où l'on fabriquait de
_rustiques figulines_ dans le genre de Bernard de Palissy. Ce jour-là
le Dauphin, après avoir été dire adieu au Roi et à la Reine qui
allaient à la chasse, est ramené «pour être retiré tout de son long, en
terre de poterie, vêtu en enfant, les mains jointes, l'épée au côté,
par Guillaume Dupré, natif de Sissonne près de Laon. A trois heures et
demie goûté; il donne la patience au statuaire tout ce qui se peut». On
a vu, plus haut, ce même Dupré, «statuaire du Roi», modeler le 6 juin
1607 une médaille du Dauphin. M. A. Jal, dans son utile _Dictionnaire
critique de biographie et d'histoire_, nous apprend que le célèbre
graveur en médailles Guillaume Dupré était protestant; mais il n'a pas
trouvé son acte de décès sur les registres du temple de Charenton,
et il en conclut que Dupré n'est pas mort à Paris. Quant au lieu de
naissance de Dupré Mariette prétend qu'il était de Troyes, et la date
de cette naissance est également inconnue. Peut-être l'indication
formelle donnée par Héroard servira-t-elle à retrouver des dates
précises pour la biographie d'un de nos plus éminents artistes.
Il est un autre sculpteur du nom de Dupré ou de Després qui vient
modeler encore une statue du Dauphin, mais malheureusement Héroard
ne donne cette fois que des renseignements vagues et difficiles à
éclaircir. Le 10 mars 1605 «arrive un sculpteur envoyé de la Reine;
le Dauphin lui demande: «Peintre, comment vous appelez-vous?» Il
répond: «Després». Il est tiré en bosse de cire pour jeter en fonte par
Després.» Cinq jours après, nouvelle mention de ce «statuaire» dont le
nom est laissé en blanc, et qui est désigné comme Flamand de naissance
et retiré à Florence. Il continue à travailler à son modèle de cire «de
la hauteur d'un pied et demi» qui, «par le commandement de la Reine»,
doit être jeté en or pour l'envoyer à l'Annonciade de Florence. Le
Dauphin dit: «C'est mon frère de cire,» s'amuse à son petit ménage
d'argent et dit à M. de Vendôme: «Allez-vous-en.» Mme de Montglat l'en
reprend, il répond: «Ce n'est pas moi, c'est mon petit frère de cire
qui l'a dit.» Enfin, le 17 mars, troisième et dernière séance de deux
heures, pour achever de «tirer sa figure de cire» par «Du Pré», dont le
prénom reste en blanc.
Héroard ne donne pas non plus le nom de famille d'un peintre italien
attaché à un neveu de Marie de Médicis, le prince Ferdinand de
Gonzague; le 21 août 1606, pendant que le Dauphin s'amuse à peindre,
cet artiste, du prénom de Francesco, «le pourtrait de son long».
Le lendemain du jour où l'on a vu le premier peintre de Henri IV
donner une leçon de dessin au Dauphin (18 décembre 1606), «M.
Fréminet commença de le peindre», et le Dauphin ayant dit: «Mamanga,
je voudrois bien avoir des couleurs, mais je voudrois des siennes,
elles sont plus belles,» on lui en envoie quérir au logis du sieur
Fréminet, au jardin des Canaux; il s'en amuse avec le pinceau.» Le
23, «M. Fréminet achevoit de le peindre, lui s'amusant à peindre, et
il fit un oiseau sur de la toile avec de la craie». Nous ne pouvons
quitter Fréminet sans montrer le Dauphin fuyant son maître d'écriture
pour aller voir travailler le peintre de la chapelle de la Trinité, ou
bien se promenant dans les appartements de Fontainebleau en faisant
ses observations enfantines. Le 16 août 1608, «il ne se peut mettre à
l'écriture; y ayant demeuré un quart d'heure, il sort et dit à M. de la
Court, exempt des gardes: «La Court, je ne sarai rien faire qui vaille,
allons voir Fréminet;» c'étoit une excuse. Il vient en ma chambre,
y joue à la paume, va à la galerie qui mène à la volière, puis s'en
retourne à la chapelle y trouver Fréminet; ce n'étoit que pour fuir
l'école». Trois jours après, le 19 août, «il monte tout au haut de son
pavillon, à la chambre de sa nourrice et à celle des peintures de M. de
Franco, peintre du Roi; y a goûté.»
Le lendemain il vient dans la chambre d'Héroard «pour y écrire, y
trouve M. Fréminet, peintre du Roi, celui qui a fait les desseins
et les peintures de la chapelle. Il est bien aise de trouver cette
occasion et demande à voir ce qu'il en avoit fait, y va, monte par un
escalier de bois tenant à la garde-robe de M. d'Anjou, au bout de la
galerie lambrissée, sur un échafaud près de la voûte de la chapelle,
sans peur ne étonnement, se plaît à voir les peintures, y est assez
longtemps; s'en retournant il dit: «Aussi vrai, velà qui est bien
fait;» descendu il s'en va voir les peintures qui étoient là où se
mettent les musiciens, y monte par une petite échelle, y voit une
Annonciation et dit encore: «Aussi vrai, velà qui est bien fait.» Il se
fait descendre par un trou entre deux planches.»
L'année précédente, comme le Dauphin se promenait dans la galerie
de Fontainebleau, «Mme de Montglat lui montre la peinture d'un
léopard, lui demande que c'est, il répond: «Je sais pas.—Monsieur,
c'est un léopard.—Il ressemble à de Hoey.» C'étoit un peintre; il
étoit vrai. Il avoit l'imagination fort bonne. M. de Malleville lui
montre une voile de navire et lui demande: «Monsieur, à quoi sert une
voile?—C'est pour faire aller le navire, car le vent le pousse.» Il y
avoit des H peintes, Mme de Montglat lui demande: «Quelle lettre est
cela?—C'est un H; quand je serai grand je ferai mettre des L auprès.»
Le dernier portrait du jeune Louis comme Dauphin est de bien peu
antérieur à son avénement au trône; le 16 février 1610 «en étudiant,
il est peint par Bunel, peintre excellent qui est au Roi».
Dans la seconde partie de son journal, Héroard ne mentionne que deux
portraits de Louis XIII: l'un de Porbus, «flamand, peintre excellent»,
qui le 11 février 1611 «le tire de sa hauteur pendant qu'il se joue à
des petites besognes»; l'autre de Fernand, aussi «peintre excellent»;
pendant que le Roi est au bain (2 août 1617) il le peint «étant dans
l'eau».
Le médecin rapporte encore un trait d'humanité du jeune Roi envers un
artiste, mais il dédaigne de donner le nom de ce pauvre diable; le 16
juillet 1611 «un certain peintre lui apporte un portrait de cire de
son visage; le Roi lui demande: «Combien en voulez-vous?—Sire, il
vaut bien deux pistoles.—En velà sept.—Sire, ma pauvre femme est
bien malade; s'il vous plaît de me donner quelque chose pour la faire
assister?—Tenez, je vous donne tout ce que j'ai,» dit le Roi en vidant
sa bourse; il y avoit encore sept pistoles.»
Ce n'est pas seulement à propos des portraits de Louis XIII que le
journal d'Héroard nous fournit çà et là des renseignements utiles
à recueillir pour l'histoire des arts, et lorsqu'il nous montre le
Dauphin jouant avec «ses petits marmousets de poterie», le bon médecin
ne se doute pas qu'il va jeter quelque lumière sur une question dont
on se préoccupait peu de son temps, mais qui de nos jours a le plus
vif intérêt pour les amateurs de curiosités. Nous voulons parler
de ces nombreuses pièces de faïence française, datant évidemment du
commencement du dix-septième siècle, et classées jusqu'à présent, faute
de documents certains, sous le nom de _faïences de l'école de Palissy_.
Les collectionneurs pourront désormais désigner avec certitude sous
le nom de _faïences de Fontainebleau_ quelques-unes de ces pièces, et
entre autres le plat représentant Henri IV, Marie de Médicis portant
le Dauphin, et à côté d'eux _féfé Vendôme_, ce frère naturel de Louis
XIII dont il est si souvent question dans Héroard. Divers passages de
son journal servent à reconnaître les produits de cette «poterie de
Fontainebleau» où le Dauphin va fréquemment acheter ses jouets. Ainsi,
le 20 mars 1608, «il s'en va à la poterie; on lui demande ce qu'il
veut?—«Attendez, j'y songe: Combien vendez-vous cela?» dit-il en
montrant la figure du Roi. On lui en demande trois écus; il commande
de les bailler, prend l'effigie du Roi, l'embrasse, la donne à porter
à sa nourrice». Le 7 mai suivant la princesse de Conty devait danser
un ballet dans la chambre de la Reine et venir après dans celle du
Dauphin. «On lui propose de faire préparer une collation de petites
pièces qu'il avoit prises en la poterie,» et, le ballet fini, il mène
toutes les personnes qui l'avaient dansé à sa collation; «et de rire,
et de faire des exclamations: c'étoient des petits chiens, des renards,
des blaireaux, des bœufs, des vaches, des écurieux, des anges jouant
de la musette et de la flûte, des vielleurs, des chiens couchés, des
moutons, un assez grand chien au milieu de la table, un dauphin au haut
bout, un capucin au bas».
Ce petit catalogue se trouve complété à diverses reprises; ainsi, le
23 octobre 1604, le Dauphin mené à la poterie «s'y joue longtemps
et voulut avoir un cheval blanc». Le 7 novembre 1606, «il s'amuse
à mettre en bataille, file à file, toute sa compagnie de pièces de
poterie, et le Dauphin étoit à la tête». Le 12 décembre suivant,
«il s'amuse à un chandelier de poterie, dont il fait une fontaine,
siffle d'un rossignol de poterie où il fait mettre de l'eau, s'amuse
au buffet du roi, fait du temps du roi François Ier, qui s'ouvroit
par un marmouset». Le 29 mai 1607, «il va à la poterie, où il prend
plusieurs pièces, chiens, lions, taureaux, puis revient en sa chambre
où, sur le tapis de pied, il les fait combattre». Le 5 juin suivant,
le fils de M. de Saint-Luc, âgé de quatre ans, vient dire adieu au
Dauphin. Héroard lui demande bas à l'oreille: «Monsieur, vous plaît-il
pas de lui donner quelque chose?—Oui.—Monsieur, quoi?—Un cheval
marin (qui étoit de poterie).—Monsieur, vous plaît-il que je l'aille
quérir?—Oui, mais ne prenez pas celui qui est cassé.» Enfin, le 24
avril 1608, le petit duc d'Orléans, frère puîné de Louis XIII, donne
à la fille de Mme de Montpensier «une petite nourrice de poterie qu'il
tenoit»; on sait que cette figure a été attribuée jusqu'à présent à
Bernard de Palissy.
Héroard nous signale aussi à diverses reprises (et quelquefois par
des descriptions qui pourraient servir à les reconnaître si on les
rencontrait aujourd'hui dans quelque collection) les bijoux, les pièces
d'orfévrerie, les objets précieux de toute sorte, donnés en présent
au Dauphin. C'est d'abord Henri IV qui envoie à son fils âgé de deux
ans «une croix du Saint-Esprit, premier présent que le Roi lui a fait,
la croix tenue par un dauphin émaillé de bleu». Marie de Médicis lui
donne «une enseigne de diamants avec un bouquet de plumes d'argent»,
une autre fois le «petit coffret d'argent où elle mettoit ses pendants
d'oreille,» puis «une petite montre couverte de diamants». Le 15
septembre 1610 «la Reine lui veut donner des petites besognes, comme
des _Agnus Dei_, garnis de diamants»; il ne les prend pas et demande
«un petit livre couvert de diamants», que la Reine lui refuse, «disant
que le feu Roi son père le lui avoit donné; il le désiroit pour le
mettre en son oratoire».
Ce n'est pas la reine Marguerite qui aurait eu le courage de refuser,
et les présents qu'elle fait au Dauphin sont les plus magnifiques de
tous. La première fois qu'elle le voit c'est: «un Cupidon parsemé de
diamants, assis sur un dauphin, et tenant un arc d'une main et un
brandon de l'autre, parsemé de diamants; au ventre du dauphin il y
avoit une émeraude gravée d'un dauphin couronné et entouré de petits
diamants.» Elle lui donne encore «un petit cimeterre parsemé de
diamants et à Madame un serre-tête de diamants». Un autre jour elle
lui envoie «un navire d'argent doré, sur roues, allant au vent à la
hollandoise»; lors de la foire de Saint-Germain, elle lui donne «une
enseigne et un cordon de diamants, le tout estimé à deux mille écus,»
et elle commande à l'orfévre de lui «bailler tout ce qu'il demanderoit,
promettant de le payer».
La princesse d'Orange, fille de l'amiral Coligny, a aussi pour le
Dauphin une amitié singulière; en revenant de Flandre elle «lui apporte
des ouvrages de la Chine, à savoir: un parquet de bois peint et doré
par dedans, peint des feuillages, arbres, fruits et oiseaux du pays,
sur de la toile qui lioit les ais de demi-pied; l'on s'en servoit comme
de cabinet. Elle donne à Madame de la vaisselle tissue de jonc et
crépie, par le dedans, de laque, comme cire d'Espagne. Mme de Montglat
demande au Dauphin: «Monsieur, aimez-vous bien Mme la princesse
d'Orange?—Oui.»—Héroard lui demande: «Comment l'aimez-vous?—De tout
mon cœur.» Mme la princesse d'Orange en rougit et en pleura de joie.»
On «lui avoit donné le matin de petites besognes de bois qui se font
en Allemagne»; le lendemain (16 août 1605) «il fait porter son petit
cabinet de la Chine, se met dedans et se joue avec ses petits jouets
d'Allemagne et d'argent».
Un autre présent fait à la sœur aînée du Dauphin, Mme Élisabeth, par
sa marraine l'infante Isabelle, gouvernante des Pays-Bas, est «une
chaîne de diamants, où tenoit au bout une enseigne de diamants, en
laquelle étoit une relique des os de sainte Élisabeth».
Lorsque César de Vendôme épouse Mlle de Mercœur, le Dauphin reçoit
de Mme de Mercœur «une petite chaîne de chiffres d'or, où pendoit un
Hercule enrichi de petits diamants, et à la base au-dessous étoient
écrits ces mots: _La grandeur de ton père et ta vertu te font plus
grand qu'Hercule_». Enfin le Dauphin reçoit encore de l'électeur de
Brandebourg «un échiquier où les carrés étoient d'ambre jaune, et
au-dessus les rois de France en ivoire».
On peut aussi, avec Héroard, reconstituer en partie le riche cabinet
d'armes de Louis XIII. Sa première épée lui est donnée à l'âge de un an
par la belle Corisande, ancienne maîtresse de Henri IV, qui lui envoie
aussi sa première arbalète. La duchesse de Bar, tante du Dauphin, lui
envoie, le 26 janvier 1603, un charmant joujou, «des armes complètes
de la hauteur d'un demi-pied,» et à la fin de la même année les députés
de Moulins lui offrent, au nom de la ville, sa première armure: «une
épée, une lance et une paire d'armes complètes» qu'il revêt le 14
juillet 1604, et dont il se joue encore deux ans après: le 5 juillet
1606, «il monte tout en haut de sa garde-robe, où il fait prendre
ses armes toutes complètes, faites à Moulins, les fait porter en sa
chambre avec la croix (pour les suspendre), les fait accommoder dessus,
y travaille lui-même, va quérir en son armoire son épée rouge et la
y fait ceindre, puis fait apporter sa pique, la met lui-même sous le
brassal, toute droite comme s'il eût été en sentinelle.»
Le 31 octobre 1604, «M. de Blainville, maréchal des logis de sa
compagnie de gendarmes, lui fait présent d'une belle et petite
arquebuse d'un pied et demi de long», et c'est avec cette arquebuse,
«faite à Rouen par Timothée», et qu'il appelait _la Blainville_, que,
le 21 octobre 1611, le jeune Roi tirera pour la première fois à balle.
Le 18 septembre 1605, le duc de Lorraine envoie au Dauphin «un
mousquet dans un fourreau de velours vert et une bandoulière brodée
d'or et d'argent, les charges d'or émaillé et la fourchette qui étoit
un dauphin». En 1606, M. de Rosny, que l'on n'appelle pas encore
Sully, lui donne «un petit canon d'argent»; en 1607, le prince de
Galles, frère aîné de Charles Ier, lui envoie une escopette et une
couple de petits pistolets.
Héroard indique encore deux armures complètes données à Louis XIII:
l'une présentée au Dauphin en 1609, de la part du duc de Lesdiguières,
avait été faite à Milan et avait coûté mille doublons; l'autre est
envoyée au Roi, en 1611, par le prince Maurice de Nassau.
A la fin de l'année 1611, Louis XIII possédait sept arquebuses; le 1er
janvier 1614 il en a quarante, et six semaines après cinquante-cinq.
Le Roi avait sans doute fait cette nombreuse acquisition à la foire de
Saint-Germain, car le 4 février 1616, il va «en carrosse à la foire
Saint-Germain des Prés où il a acheté quatre arquebuses, ayant méprisé
toutes autres sortes de marchandises». Son cabinet d'armes le suivait
dans ses voyages, et une des occupations favorites du jeune Roi était
de démonter et de nettoyer lui-même ses arquebuses.
Cet instinct particulier, qui le porte en toute circonstance à faire
lui-même «œuvre de ses mains», devait naturellement détourner le jeune
Roi de concevoir et d'entreprendre ces grands travaux de bâtiments
affectionnés par son père Henri IV et repris depuis avec tant de
passion par son successeur Louis XIV, le fils tardif de Louis XIII et
d'Anne d'Autriche. Dans la seconde partie de son journal Héroard nous
montre assez fréquemment le Roi, posant la première pierre de divers
monuments, tels que: le bâtiment neuf de Vincennes et le collége de
Cambrai (1610), l'aqueduc d'Arcueil (1613), le soubassement de la
statue de Henri IV sur le Pont-Neuf (1615), le portail de Saint-Gervais
(1616), le pont Saint-Michel (1617), les Récollets de Saint-Germain
(1621), les Carmélites de Toulouse (1622). Ces cérémonies devaient
plaire au jeune Louis qui y trouvait une occasion publique de montrer
son adresse et faisait «merveilles», en jetant «le mortier pris dans
un bassin d'argent, avec une petite truelle d'argent». La dernière
mention de ce genre est à la date du 28 juin 1624. Dans cette journée
le Roi «monte à cheval; part du Blanc-Mesnil (résidence du secrétaire
d'État Potier d'Ocquerre), arrive à Paris à une heure, va au Louvre
pour mettre la première pierre du pavillon du côté du jardin, avec une
médaille de la face et du revers du pavillon faite par M. Grotius,
flamand, homme très-docte. Au partir de là il est allé à l'Hôtel de
Ville, y a goûté, y met la première pierre d'une fontaine que l'on
avoit fait venir en la place des eaux de Roungy, puis monte à cheval,
va au galop à Versailles, y arrive à cinq heures, va à la chasse au
renard, revient souper à huit heures.»
Le château de Versailles, où l'on vient de voir le Roi se retirer
et chasser encore après une journée aussi fatigante, est la seule
construction de quelque importance à laquelle Louis XIII ait attaché
son nom. On sait par Félibien avec quelle «piété pour la mémoire du feu
Roi son père» Louis XIV voulut conserver les bâtiments qui s'élèvent
encore au centre de ce château et entourent la cour de marbre. Dès le
mois de février 1621, Héroard nous montre le Roi chassant et dînant
pour la première fois à Versailles, terre qui appartenait alors à
l'évêque de Paris, Jean-François de Gondi, mais dont le «vieil»
château était depuis longtemps «ruineux et inhabitable»; puis le nom
de Versailles ne revient qu'au commencement de l'année 1624, après
une lacune de plus de onze mois dans le manuscrit du médecin. Sans
cette interruption si regrettable, on saurait de source certaine
comment Louis XIII peut, en moins d'une année, créer à Versailles une
installation assez rapide et assez complète pour qu'à la date du 9
mars 1624, Héroard écrive: «Il entre en carrosse et va pour la chasse
à Versailles, y dîne, par après monte à cheval, va courir un cerf, le
prend, revient de bonne heure et prend un renard. Après souper il va
en sa chambre, fait faire son lit qu'il avoit envoyé quérir à Paris,
y aide lui-même.» Cette installation est définitive au milieu de la
même année, et le Roi passe à Versailles une semaine entière; le 30
juin 1624, le Roi «étant à son château de Versailles» fait tenir sur
les fonts de baptême par un de ses gentilshommes la fille de François
Mongey, «concierge du château de Versailles»; le 2 juillet «il va à
la messe, va faire donner la curée du cerf à ses chiens, revient au
château, va faire faire l'exercice à ses mousquetaires, puis a tracé le
plan de la basse cour de sa maison de Versailles». Le 2 août suivant,
«après souper il monte à cheval, part de Saint-Germain, va au déçu
de chacun à Versailles, où il arrive à huit heures et demie, s'amuse
à voir toutes les sortes d'ameublements que le sieur de Blainville,
premier gentilhomme de la chambre, avoit fait acheter, jusques à
la batterie de cuisine.» En 1626, le Roi fait la Saint-Hubert à
Versailles, y donne «un excellent festin aux Reines et princesses, où
il porte le premier plat, puis s'assied auprès de la Reine. Il y fit
garder un ordre merveilleux, puis leur donna le plaisir de la chasse.»
Pendant la dernière année du journal et de la vie d'Héroard, on voit
encore Louis XIII, malade, languissant de corps et d'esprit, se traîner
à Versailles où un jour, pour se distraire, «il mange d'un pâté que
M. le cardinal de Richelieu avoit envoyé à ses mousquetaires.» Le 24
août 1627, le Roi arrive en carrosse à Versailles, «se met auprès du
feu, puis sur son lit, à midi dîne à table, puis va en sa chambre,
se couche sur son lit, se fait couvrir les jambes de sa robe fourrée,
y est environ une heure, s'amuse à peindre. A quatre heures et demie
il sort à pied, va à la porte entretenir les soldats du corps de
garde, puis entre dans son petit carrosse tiré par un cheval et va
se promener, voir son plant.» Enfin la fièvre disparaît, et le 15
septembre 1627 le Roi renvoie «tous les médecins qu'on avoit appelés»;
le surlendemain Louis XIII retourne à Versailles pour quelques jours,
et y fait encore «faire l'exercice à ses mousquetaires», avant de les
emmener au siége de la Rochelle, où le fidèle premier médecin du Roi
devait terminer ses jours.