L'original de cette lettre est aux _Archives_.]

Couthon avait à peine terminé la lecture du décret, qu'un patriote

connu, le député Ruamps, en réclamait l'ajournement. Lecointre (de

Versailles) appuya la proposition. Alors Barère demanda s'il s'agissait

d'un ajournement indéfini. «Non, non», s'écrièrent plusieurs voix.

«Lorsqu'on propose une loi tout en faveur des patriotes», reprit Barère,

«et qui assure la punition prompte des conspirateurs, les législateurs

ne peuvent avoir qu'un voeu unanime»; et il demanda que l'ajournement ne

dépassât pas trois jours.--«Deux seulement», répliqua Lecointre.

On voit avec quelle impudence mentirent les membres du comité quand,

après Thermidor, ils prétendirent que le décret avait été présenté pour

ainsi dire à leur insu. Robespierre quitta le fauteuil pour combattre

toute espèce d'ajournement, et l'on put connaître par ses paroles que

les tentatives d'assassinat dont certains représentants avaient été

l'objet n'étaient pas étrangères aux dispositions rigoureuses de la loi.

Le nouveau décret augmentait, dans une proportion assez notable, le

nombre des jurés. Or, chaque jour, le tribunal passait quelques heures

sans pouvoir remplir ses fonctions, parce que les jurés n'étaient pas au

complet. Robespierre insista surtout sur cette considération. Depuis

deux mois l'Assemblée n'avait-elle pas réclamé du comité une loi plus

étendue encore que celle qu'on présentait aujourd'hui? Pourquoi donc un

ajournement? La loi n'était-elle pas entièrement en faveur des patriotes

et des amis de la liberté? Était-il naturel de venir élever une sorte de

barrière entre des hommes également épris de l'amour de la

République?--Dans la résistance au décret, Maximilien avait bien aperçu

la main des ennemis du comité de Salut public; ce n'étaient pas encore

les siens seulement.--Aussi se plaignit-il de voir une coalition se

former contre un gouvernement qui se dévouait au salut de la patrie.

«Citoyens, on veut vous diviser».--Non, non, s'écria-t-on de toutes

parts, on ne nous divisera pas.--«Citoyens, reprit Robespierre, on veut

vous épouvanter.» Il rappela alors que c'était lui qui avait sauvé une

partie de la Convention des poignards aiguisés contre elle par des

hommes animés d'un faux zèle. «Nous nous exposons aux assassins

particuliers pour poursuivre les assassins publics», ajouta-t-il. «Nous

voulons bien mourir, mais que la Convention et la patrie soient

sauvées!»

Bourdon (de l'Oise) protesta que ni lui ni ses amis ne voulaient

entraver la marche de la justice nationale--ce qui était parfaitement

vrai--à la condition qu'elle ne les atteignît pas.--Il proposa donc à

l'Assemblée de voter, dès à présent, l'article relatif aux jurés, et

d'ajourner quant au reste. Robespierre insista pour que le projet de loi

fût voté article par article et séance tenante, ce qui fut aussitôt

décrété. Cela, certes, témoigne de l'influence de Maximilien sur la

Convention à cette époque; mais cette influence, toute morale, ne lui

donnait pas un atome de plus de pouvoir réel, et nous le verrons bientôt

se dépouiller volontairement, en quelque sorte, de ses fonctions de

membre du comité de Salut public, quand il se trouvera dans

l'impuissance d'empêcher les maux auxquels il aurait voulu remédier. Les

articles du projet de loi furent successivement adoptés, après une

courte discussion et sans changements notables.

Ce jour-là même expiraient les pouvoirs du comité de Salut public;

Couthon en prévint l'Assemblée, le comité ne pouvant continuer de les

exercer sans l'assentiment de la Convention nationale, laquelle, du

reste, s'empressa, suivant sa coutume, d'en voter le renouvellement. La

Convention votait-elle ici sous une pression quelconque? Oui, sous

l'impérieuse nécessité du salut public, qui lui commandait de ne pas

rompre en ce moment l'unité du gouvernement. Mais était-elle

_terrorisée_, comme l'ont prétendu tant d'écrivains? En aucune

façon, car le comité de Salut public n'avait pas un soldat pour la

forcer à voter, et il était aussi facile à l'Assemblée de briser

l'homogénéité du comité au 22 prairial qu'au 9 thermidor. Soutenir le

contraire, en se prévalant de quelques lâches déclarations, c'est

gratuitement jeter l'insulte à une Assemblée à la majorité de laquelle

on ne saurait refuser une grande âme et un grand coeur.

V

Aucun membre de la droite ou du centre, ne se leva pour protester contre

la loi nouvelle. Seuls, quelques membres, qui se croyaient menacés,

virent dans certains articles du décret une atteinte aux droits de

l'Assemblée. Mais ils ne se demandèrent pas si dans ce décret de

prairial certaines règles de la justice éternelle n'étaient point

violées; ils ne se demandèrent pas si l'on avait laissé intactes toutes

les garanties dont doit être entouré l'accusé; non, ils songèrent à eux,

uniquement à eux. De l'humanité, ils avaient bien souci!

Dès le lendemain, profitant de l'absence du comité de Salut

public,--Voulland occupait le fauteuil--ils jetèrent les hauts cris

presque au début de la séance conventionnelle. En vain Robespierre

avait-il affirmé que le comité n'avait jamais entendu rien innover en ce

qui concernait les représentants du peuple[33], il leur fallait un

décret pour être rassurés. Bourdon (de l'Oise) manifesta hautement ses

craintes et demanda que les représentants du peuple arrêtés ne pussent

être traduits au tribunal révolutionnaire sans un décret préalable

d'accusation rendu contre eux par l'Assemblée. Aussitôt, le député

Delbrel protesta contre les appréhensions chimériques de Bourdon, auquel

il dénia le droit de se défier des intentions des comités[34]. Bourdon

insista et trouva un appui dans un autre ennemi de Maximilien, dans

Bernard (de Saintes), celui dont Augustin Robespierre avait dénoncé les

excès dans le Doubs, après y avoir porté remède par tous les moyens en

son pouvoir. On était sur le point d'aller aux voix sur la proposition

de Bourdon, quand le jurisconsulte Merlin (de Douai) réclama fortement

la question préalable en se fondant sur ce que le droit de l'Assemblée

de décréter elle-même ses membres d'accusation et de les faire mettre en

jugement était un droit inaliénable. L'Assemblée se rendit à cette

observation, et, adoptant le considérant rédigé par Merlin, décréta

qu'il n'y avait lieu à délibérer [35].

[Note 33: Discours du 8 thermidor, p. 10 et 12.]

[Note 34: Député du Lot à la Convention, Delbrel fut un des membres

du conseil des Cinq-Cents qui résistèrent avec le plus d'énergie au coup

d'État de Bonaparte, et on l'entendit s'écrier au 19 brumaire que les

baïonnettes ne l'effrayaient pas. Voy. le _Moniteur_ du 20 brumaire

an VIII (10 novembre).]

[Note 35: _Moniteur_ du 24 prairial (12 juin 1794) et

_Journal des débats et des décrets de la Convention_, numéro 620.]

La proposition de Bourdon parut au comité une grave injure. A la séance

du 24 prairial (12 juin 1794), au moment où Duhem, après Charlier,

venait de prendre la défense du décret, de comparer le tribunal

révolutionnaire à Brutus, assis sur sa chaise curule, condamnant ses

fils conspirateurs, et de le montrer couvrant de son égide tous les amis

de la liberté, Couthon monta à la tribune. Dans un discours dont la

sincérité n'est pas douteuse, et où il laissa en quelque sorte son coeur

se fondre devant la Convention, il repoussa comme la plus atroce des

calomnies lancées contre le comité de Salut public les inductions tirées

du décret par Bourdon (de l'Oise) et Bernard (de Saintes), et il demanda

le rapport du considérant voté la veille comme un _mezzo termine_.

Les applaudissements prodigués par l'Assemblée à l'inflexible mercuriale

de Couthon donnèrent à réfléchir à Bourdon (de l'Oise). Il vint, poussé

par la peur, balbutier de plates excuses, protester de son estime pour

le comité de Salut public et son rapporteur, pour l'inébranlable

Montagne qui avait sauvé la liberté. Robespierre ne fut dupe ni de cette

fausse bonhomie ni de cette reculade. N'était-ce pas ce même Bourdon

qui, depuis si longtemps, harcelait le gouvernement et cherchait à le

perdre dans l'esprit de la Convention? Robespierre ne lui ménagea pas la

vérité brutale. Déjà, d'ailleurs, le comité était instruit des

manoeuvres ténébreuses de certains députés, sur qui il avait l'oeil.

Après avoir repoussé dédaigneusement les rétratactions de Bourdon,

Maximilien lui reprocha de chercher à jeter la division entre le comité

et la Montagne. «La Convention, la Montagne, le comité», dit-il, «c'est

la même chose.» Et l'Assemblée d'applaudir à outrance. «Tout

représentant du peuple qui aime sincèrement la liberté», continua-t-il,

«tout représentant du peuple qui est déterminé à mourir pour la patrie,

est de la Montagne.» Ici de nouvelles acclamations éclatèrent, et toute

la Convention se leva en signe d'adhésion et de dévouement.

«La Montagne», poursuivit-il, «n'est autre chose que les hauteurs du

patriotisme; un montagnard n'est autre chose qu'un patriote pur,

raisonnable et sublime. Ce serait outrager la patrie, ce serait

assassiner le peuple, que de souffrir que quelques intrigants, plus

misérables que les autres parce qu'ils sont plus hypocrites,

s'efforçassent d'entraîner une partie de cette Montagne et de s'y faire

les chefs d'un parti.» A ces mots, Bourdon (de l'Oise) interrompant:

«Jamais il n'est entré dans mon intention de me faire le chef d'un

parti.»--«Ce serait, reprit Robespierre sans prendre garde à

l'interrupteur, ce serait l'excès de l'opprobre que quelques-uns de nos

collègues, égarés par la calomnie sur nos intentions et sur le but de

nos travaux....--«Je demande, s'écria Bourdon (de l'Oise), qu'on prouve

ce qu'on avance; on vient de dire assez clairement que j'étais un

scélérat.» Alors Robespierre d'une voix plus forte: «Je demande, au nom

de la patrie, que la parole me soit conservée. Je n'ai pas nommé

Bourdon; malheur à qui se nomme lui-même.» Bourdon (de l'Oise) reprit:

«Je défie Robespierre de prouver....» Et celui-ci de continuer: «Mais

s'il veut se reconnaître au portrait général que le devoir m'a forcé de

tracer, il n'est pas en mon pouvoir de l'en empêcher. Oui, la Montagne

est pure, elle est sublime; et les intrigants ne sont pas de la

Montagne»!--«Nommez-les, s'écria une voix».--«Je les nommerai quand il

le faudra», répondit-il. Là fut son tort. En laissant la Convention dans

le doute, il permit aux quatre ou cinq scélérats qu'il aurait dû

démasquer tout de suite, aux Tallien, aux Fouché, aux Rovère, de semer

partout l'alarme et d'effrayer une foule de représentants à qui lui et

le comité ne songeaient guère. Il se contenta de tracer le tableau, trop

vrai, hélas! des menées auxquelles se livraient les intrigants qui se

rétractaient lâchement quand leurs tentatives n'avaient pas réussi.

Bourdon (de l'Oise), atterré, garda le silence[36]. Maximilien cita, à

propos des manoeuvres auxquelles il avait fait allusion, un fait qui

s'était passé l'avant-veille au soir. En sortant de la Convention, trois

députés, parmi lesquels Tallien, fort inquiets du décret de prairial,

dont ils craignaient qu'on ne fit l'application sur eux-mêmes,

manifestaient tout haut leur mécontentement. Ayant rencontré deux agents

du gouvernement, ils se jetèrent sur eux et les frappèrent en les

traitant de coquins, de mouchards du comité de Salut public, et en

accusant les comités d'entretenir vingt mille espions à leur solde.

Après avoir raconté ce fait, sans nommer personne, Robespierre protesta

encore une fois du respect des comités pour la Convention en général,

et, de ses paroles, il résulte incontestablement qu'à cette heure il n'y

avait de parti pris contre aucun des membres de l'Assemblée. Il adjura

seulement ses collègues de ne pas souffrir que de ténébreuses intrigues

troublassent la tranquillité publique. «Veillez sur la patrie», dit-il

en terminant, «et ne souffrez pas qu'on porte atteinte à vos principes.

Venez à notre secours, ne permettez pas que l'on nous sépare de vous,

puisque nous ne sommes qu'une partie de vous-mêmes et que nous ne sommes

rien sans vous. Donnez-nous la force de porter le fardeau immense, et

presque au-dessus des efforts humains, que vous nous avez imposé. Soyons

toujours justes et unis en dépit de nos ennemis communs, et nous

sauverons la République.»

[Note 36: Devenu après Thermidor un des plus violents séides de la

réaction, Bourdon (de l'Oise) paya de la déportation, au 18 fructidor,

ses manoeuvres contre-révolutionnaires. Il mourut à Sinnamari.]

Cette énergique et rapide improvisation souleva un tonnerre

d'applaudissements. Merlin (de Douai), craignant qu'on n'eût mal

interprété le sentiment auquel il avait obéi en s'interposant la veille,

voulut s'excuser; mais Robespierre, qui avait une profonde estime pour

l'éminent jurisconsulte, s'empressa de déclarer que ses réflexions ne

pouvait regarder Merlin, dont la motion avait eu surtout pour but

d'atténuer et de combattre celle de Bourdon. «Ceux que cela regarde se

nommeront», ajouta-t-il. Aussitôt Tallien se leva. Le fait,

prétendit-il, ne s'était pas passé l'avant-veille, mais bien la veille

au soir, et les individus avec lesquels une collision s'était engagée

n'étaient pas des agents du comité de Salut public. «Le fait est faux»,

dit Robespierre; «mais un fait vrai, c'est que Tallien est de ceux qui

affectent de parler sans cesse publiquement de guillotine pour avilir et

troubler la Convention».--«Il n'a pas été du tout question de vingt

mille espions», objecta Tallien.--Citoyens, répliqua Robespierre, vous

pouvez juger de quoi sont capables ceux qui appuient le crime par le

mensonge: il est aisé de prononcer entre les assassins et les

victimes».--«Je vais....» balbutia Tallien.

Alors Billaud-Varenne, avec impétuosité: «La Convention ne peut pas

rester dans la position où l'impudeur la plus atroce vient de la jeter.

Tallien a menti impudemment quand il a dit que c'était hier que le fait

était arrivé; c'est avant-hier que cela s'est passé, et je le savais

hier à midi. Ce fait eut lieu avec deux patriotes, agents du comité de

Salut public. Je demande que la Convention ouvre enfin les yeux sur les

hommes qui veulent l'avilir et l'égarer. Mais, citoyens, nous nous

tiendrons unis; les conspirateurs périront et la patrie sera sauvée.»

Oui, oui! s'écria-t-on de toutes parts au milieu des plus vifs

applaudissements[37].

[Note 37: Voyez, pour cette séance, le _Moniteur_ du 26

prairial (14 juin 1794), et le _Journal des débats et des décrets de

la Convention_, numéros 630 et 631.]

Or, les paroles de Billaud-Varenne prouvent surabondamment deux choses:

d'abord, que ce jour-là, 24 prairial (12 juin 1794), la désunion n'avait

pas encore été mise au sein du comité de Salut public; ensuite que les

rapports de police n'étaient pas adressés à Robespierre

particulièrement, mais bien au comité tout entier. On sentira tout à

l'heure l'importance de cette remarque.

Barère prit ensuite la parole pour insister sur la suppression du

considérant voté la veille, sur la demande de Merlin (de Douai), aux

intentions duquel lui aussi, du reste, s'empressa de rendre hommage;

seulement ce considérant lui paraissait une chose infiniment dangereuse

pour le gouvernement révolutionnaire, parce qu'il était de nature à

faire croire aux esprits crédules que l'intention du comité avait été de

violer une des lois fondamentales de la Convention. Et, afin d'entraîner

l'Assemblée, il cita les manoeuvres indignes auxquelles nos ennemis

avaient recours pour décrier la Révolution et ses plus dévoués

défenseurs. Il donna notamment lecture de certains extraits d'une

feuille anglaise, intitulée _l'Étoile_ (_the Star_), envoyée

de Brest par Prieur (de la Marne), feuille pleine de calomnies atroces

contre les hommes de la Révolution, contre Jean-Bon Saint-André, entre

autres, et dans laquelle on rendait compte d'un bal masqué récemment

donné à Londres au Ranelagh. A ce bal, une femme, déguisée en Charlotte

Corday, sortie du tombeau et tenant à la main un poignard sanglant,

avait poursuivi toute la nuit un individu représentant Robespierre,

qu'elle jurait de _maratiser_ en temps et lieu. A cette citation,

un mouvement d'horreur se produisit dans l'Assemblée. Jouer à

l'assassinat des républicains français, c'étaient là distractions de

princes et d'émigrés.

Ce n'était pas la Terreur qu'on voulait tuer en Robespierre, c'était la

République elle-même. Après avoir flétri ces odieux passe-temps de

l'aristocratie et montré le sort réservé par nos ennemis aux membres du

gouvernement révolutionnaire, Barère termina en demandant le rapport du

considérant de la veille et l'ordre du jour sur toutes les motions

faites à propos du décret concernant le tribunal révolutionnaire. Ce que

l'Assemblée vota au milieu des plus vifs applaudissements[38].

[Note 38: _Moniteur_ du 26 prairial an II.]

Tout cela est-il assez clair, et persistera-t-on à représenter le décret

de prairial comme ayant été soumis à la Convention sans qu'il ait eu

l'assentiment de tous les membres du comité? L'opposition dont il fut

l'objet de la part de deux ou trois représentants vint des moins nobles

motifs et naquit d'appréhensions toutes personnelles. Quant à l'esprit

général du décret, il eut l'assentiment général; pas une voix ne

réclama, pas une objection ne fut soulevée. La responsabilité de cette

loi de prairial ne revient donc pas seulement à Robespierre ou à Couthon

en particulier, ou au comité de Salut public, mais à la Convention

nationale tout entière, qui l'a votée comme une loi de salut.

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 21 / 77 题