La voiture de la poste.
Le puits d’Ourlana est un des plus fameux de l’Oued-Rirh. Il est enfermé
dans un petit jardin carré où l’on se glisse à plat ventre, par un trou
de muraille. Le jet de l’eau est si fort qu’il vous bouscule. La piscine
est si large qu’on pourrait y faire la planche. Je m’y attarde au bain
avec délices, pendant que le voiturier donne un peu d’orge à sa mule.
Il est furieux, ce pauvre Charles.
--Ah! ce blond-là, quand je le rattraperai!
Il s’agit d’un moricaud qui à emmené la seule bête valide du relais. Il
va falloir ratteler la mule avec un cheval fantôme, un tiers plus grand
qu’elle, sanglant des pieds à la tête, crevé au garrot, aux genoux et
aux boulets.
Tandis que je déjeune à la hâte avec une boîte de conserves, Charles
enduit soigneusement de cambouis les plaies de son attelage. A neuf
heures, nous remontons sur le siège. Il paraît que nous aurons de la
chance si nous arrivons à Mraïer avant cinq heures du soir.
J’aurai donc à soutenir toute la chaleur du jour. Et j’emporte un grand
bidon d’eau, avec une serviette dont je me fais, sous mon casque, un
turban constamment trempé. A mesure que nous avançons, le sol devient
plus blanc. Les bouquets de palmiers qui, dans le lointain, à droite, à
gauche, entourent les puits, semblent s’évaporer dans la lumière. Nous
ne parlons plus, les yeux clos, cramponnés à la boîte, à cause des chocs
qui nous jettent l’un contre l’autre. Comme la mule est à bout de
forces, Charles attache une épingle à cheveux au bout de son fouet. Il
pique dans l’épaule, à la place douloureuse, et je ne songe plus même à
lui arrêter le bras. Cette phrase du médecin de Touggourt survit,
bourdonne toute seule dans la torpeur de ma cervelle:
--A Mraïer, il y a un hôtel...
La vérité c’est que, en hiver, quelques touristes descendent jusque-là
pour voir l’entrée des sables. Ils y trouvent dans un vieux bordj
rechampi à la chaux, des lits avec des draps blancs. Et c’est une
ivresse qu’on ne peut dire qu’une heure de sieste dans cette propre
fraîcheur, pour un homme qui couche par terre depuis plus d’un mois.
En cette saison, l’aubergiste de Mraïer ne s’attend à aucune visite,
surtout par la route du Sud. Il est un peu pris au dépourvu. Il me donne
toutefois une bonne écuelle de la soupe qu’il avait fait cuire pour
lui-même et il trouve, en battant sa basse-cour, de quoi me faire sauter
une omelette. J’avale et je bois à la hâte, car la poste n’attend pas.
Et si je laisse ici le Breton et la pauvre Fatma avec ses vingt-quatre
heures de route dans le ventre, le petit Arbi qui doit me conduire
jusqu’à Biskra ne m’accorde qu’un quart d’heure de grâce. A six heures,
je remonte sur son siège, et nous voici à rouler jusqu’au lendemain,
onze heures de la matinée.
Cette seconde nuit est féconde en aventures tragiques. Elles commencent
par les caprices du cheval qui, dans une montée de dune, se couche à
plat, comme une descente de lit et qui manifeste par des gémissements
son intention bien arrêtée de dormir là.
[Illustration]
Sans parti pris de le vexer, il n’y a pas moyen de lui passer cette
fantaisie. Nous sommes encore à une bonne heure du poste optique, loin
de tout secours. Nous nous suspendons à l’arrière de la voiture pour
obliger, par contre-poids, l’animal à se relever. Le tout sans autre
résultat que de faire casser la sous-ventrière. Il faut la réparer dans
la nuit, à la lueur de notre petite lanterne. En désespoir de cause,
l’Arbi m’ordonne de récolter du drîne. Nous entourons le cheval gisant
de cette broussaille sèche, et on y met le feu. Brusquement, l’animal se
relève. Il s’élance, il monte un pan de la dune pour s’abattre encore
une fois. Il ne faut pas allumer moins de trois feux dans cette montée
de sable, où les roues du _diable_ enfonçaient jusqu’à l’essieu. L’Arbi
regrette tout haut de n’avoir pas emporté un peu de pétrole.
Cependant, du poste optique, on a aperçu nos flambées, et la petite
garnison est en rumeur. On entoure le _diable_. Après avoir craint de
rester en route par la mort du cheval, je me demande si cette fois je ne
demeurerai pas en panne par le meurtre du cocher. Mon Arbi a un mauvais
compte à régler avec les gens du poste.
Il les a accusés de voler l’avoine dans le râtelier du relais. On le
guette pour «lui faire son affaire». Le palefrenier est mêlé à
l’histoire. On s’empoigne dans la nuit. Il y a un blessé, le sang coule.
L’Arbi m’appelle à son secours d’une voix désespérée.
--Mon lieutenant! mon lieutenant!
J’en demande bien pardon aux magistrats qui ont charge de punir les
usurpations de titres, mais si j’avais fait à ce moment-là l’aveu de mon
mandarinat civil, le courrier de Touggourt ne serait point arrivé à
Biskra ni le voyageur à destination.
Je prononce donc quelques paroles militaires et impératives. Et si les
cogneurs ont de la méfiance, ils n’osent point la faire paraître. Un
monsieur qui arrive ainsi de nuit, par la voiture de la poste, ne peut
être qu’un officier.
Toutefois, nos tribulations ne sont pas terminées. Au milieu du chott
Melrirh, l’Arbi arrête son cheval:
--Voyez-vous là-bas?
Il y a des lueurs intermittentes au ras de la plaine, des tentes ou des
feux follets.
Comme ces parages ne sont pas sûrs, mon cocher éteint sa lanterne. Et
nous voilà roulant dans les ténèbres.
Elle me paraît interminable, cette seconde nuit de veille, après la
lourde chaleur du jour. L’Arbi fait de grands efforts pour m’empêcher de
dormir; et, dans la crainte de me voir tomber, emporté par le poids de
ma tête, il imagine de me ficeler sur le siège. Je lui fais promettre
qu’après le chott, au relais, il me donnera une demi-heure de repos.
Les gens qui gardent cette écurie ont des figures sinistres. La semaine
dernière, ils ont pillé la cantine d’un officier. Et, quand nos guides
ont passé là, vingt-quatre heures derrière la poste, avec nos bagages,
ils ont été attaqués par des voleurs. On a fait le coup de feu et
Cheikh-Bou-Djemâa a poursuivi les attaqueurs, dans la nuit, à coups de
sabre.
[Illustration: Oasis de l’oued Rirh]
J’ai sur moi tout mon argent dans une ceinture. Ma carabine est restée
accrochée à ma selle et je viens de m’apercevoir que Charles a gardé mon
revolver dans son coffre, par erreur, ou en souvenir de notre rencontre.
Pourtant, quand nous arrivons devant la masure, à la pointe de l’aube,
je me laisse glisser sur le sol, comme un blessé. Je ferme les veux, je
m’endors si lourdement, à plat sur le sable, qu’une demi-heure après, à
mon réveil, je ne reconnais plus le paysage, ni mon cocher qui me secoue
et me crie:
--Debout! debout! Le jour se lève... et là-bas les palmiers de Biskra!
[Illustration: Un marabout]
[Illustration: Environs de Biskra]