L’Oued-Rirh à vol d’oiseau.
Un grand bordj vide où il ne reste plus qu’un médecin soigné
d’insolation par un de ses confrères de Biskra, appelé à la hâte; des
chambres d’officiers monumentales, sans meubles, abandonnées par leurs
propriétaires qui sont en France, à prendre les eaux; une immense place
de marché, bordée, en face du bordj, par des maisonnettes en boue, avec
une galerie sous laquelle s’abritent des boutiques; une centaine
d’oisifs bourdonnant dans ce grand vide autour d’un couffin de légumes
ou d’un sloughi qu’on vend; quelques chevaux que des spahis mènent au
pas, trébuchants, la jambe de devant attachée à la jambe de derrière
avec une longe, pour les dresser à l’allure de l’amble; des galopades de
bourriquots montés par des gens coiffés de calottes rouges et vêtus de
blanc;--voilà, dans le cadre d’une forêt de palmiers, les impressions
premières de notre arrivée à Touggourt, par le chemin de Temacin.
Comme l’impatience nous tient d’atteindre Biskra, nous ne passons qu’une
nuit au bordj. La journée tout entière est employée à chercher des
moyens de rafraîchissement. La chaleur d’ici, toute chargée d’eau, est
plus amollissante que la brûlure sèche du Sahara. On nous dit que le
thermomètre est monté, au commencement d’août, jusqu’à cinquante-quatre
degrés. Le docteur qui nous reçoit, encore tout pâle et vacillant sur
ses jambes, a pris l’insolation dont il a manqué mourir pour avoir
traversé la place du bordj, dans le coup de soleil de deux heures, avec
son casque, sans son ombrelle. Quand on a voulu mettre en marche
l’appareil à glace pour rafraîchir la tête du malade, on s’est aperçu
que la machine était brisée. Dans tous ces postes du Sud, il en va de
même. Nous avons bu de la glace une seule fois, à Géryville; encore
l’avait-on fabriquée à l’hôpital, comme un remède.
Dans cette souffrance de vie quotidienne, nos officiers sont tout à fait
dignes d’admiration. Tantôt ils habitent de vieilles kasbahs en ruines
où les scorpions sont si nombreux qu’on en trouve le soir dans les lits,
et qu’il faut garder des volailles avec soi pour s’en défendre. Tantôt
le génie leur construit des bordjs, comme à Ouargla, comme à Touggourt,
que le climat rend inhabitables. Ces constructions administratives sont
édifiées d’après des plans immuables, archaïques, qui feraient bonne
figure à Lille. Les fenêtres sont spacieuses pour que le soleil y
pénètre plus facilement. Il y a des cheminées en marbre dans les
chambres, des glaces au-dessus des cheminées; mais pas une armoire, pas
un porte-manteau, pas une pièce de mobilier. On laisse à un officier de
Ouargla le soin de se meubler comme s’il tenait garnison à Vincennes. Or
le transport par chameau est infiniment coûteux; la maigre «indemnité de
soleil» ne suffit pas à couvrir de si lourdes dépenses. J’ai vu des
officiers qui couchaient sans un bois de lit, à terre, avec leurs
vêtements suspendus à la muraille.
La question du vivre ne laisse pas moins à désirer. On pourrait trouver
dans les archives de la guerre le rapport qu’un médecin militaire de
Ouargla écrivit de son lit de mort voilà quelques années. «Je n’ai connu
ici, disait-il, que M. X... qui ait pu supporter notre climat pendant
plus d’une année, parce que sa fortune personnelle lui permettait de
boire exclusivement de l’eau de Vichy.»
L’usage des eaux minérales, c’est là-bas une question de santé ou de
maladie, à la longue de vie ou de mort. Il n’y a pas de meilleur moyen
de lutter contre les congestions du foie qui obligent tant d’officiers à
demander leur rappel après quelque mois de séjour. Ces eaux si
précieuses appartiennent à l’État. Il aurait sans doute le devoir de les
fournir, sinon gratuitement, au moins à bon compte à ses officiers.
Cependant ce commerce est abandonné à des intermédiaires, si bien qu’une
bouteille d’eau de Vichy ne coûte pas moins de deux francs à Ouargla.
Autant dire qu’un officier vivant de sa solde ne peut en boire.
... La fatigue de mon méhari, qui marche depuis Géryville, donne à
craindre à nos guides que le cavalier et la bête ne restent en route. On
me parle d’achever la montée de l’oued Rirh dans la voiture de la poste,
et je vais m’entendre avec son conducteur.
Il ne faudrait pas que ce mot de «voiture» égarât les imaginations et
qu’il donnât des visions de civilisation raffinée. Le véhicule du
postier de Touggourt ne ressemble aux véritables voitures que de nom. Ce
sont deux roues massives, hautes à peu près comme celle de ces _diables_
qui dans les forêts servent à transporter les troncs des chênes. Sur
l’essieu une petite caisse de bois est posée, le conducteur Charles
s’installe là-dessus. Il n’a ni dossier, ni garde-crotte; il est assis
sur son coffre, comme un décrotteur sur sa boîte à cirage.
Si peu confortable que soit le véhicule, il ne suffit point qu’on ait
besoin de le prendre pour y monter. Charles à toujours le droit de
refuser un voyageur à cause de l’état de son écurie. Il fait de grandes
difficultés pour m’emmener:
--Si j’avais deux mules! mais aujourd’hui je n’ai qu’une mule!
[Illustration: Un puits artésien dans l’oued Rirh]
Il serait plus exact de dire qu’il n’a que la moitié d’une mule à mettre
dans ses brancards. La petite bête qu’il sort de son écurie, tête basse,
coiffée d’un collier trop large pour elle et qui lui descend jusqu’aux
genoux, à tout le côté emporté depuis la pointe de l’épaule jusqu’à la
moitié du flanc. C’est une horrible bouillie de sang et de chair
écrasée. On ferme les yeux pour ne point voir le collier appuyer sur
cette plaie.
Et tout d’abord, Charles m’invite à prendre les devants à pied.
--Quand la mule, dit-il, se rebute au départ, elle en a pour toute la
route.
Je prends congé de mes compagnons de voyage que je dois rejoindre à
Biskra, avec les bagages et l’équipage de chameaux. Il est cinq heures
du soir.
En haut de la dune, je m’asseois pour attendre Charles. Nous débordons
son siège des deux côtés, penchés en avant, sur le garrot de la bête,
car la mule est moins haute que l’essieu. Charles l’encourage de la
voix:
--Hue Fatma! Hue Pensée! Si elle est disposée, monsieur, vous allez la
voir trotter après le chott.
Fatma n’est pas disposée. Et après les douceurs du début, le postier
commence à l’injurier dans toutes les langues, en sabir, en arabe, en
espagnol, en maltais, et--Dieu me pardonne--en breton! Comme nous sommes
de loisir, il me conte son histoire.
Il est né dans le Finistère, avec la grande mer verte devant lui. Un
hasard qu’il ne m’explique pas et qui pourrait bien avoir été son
incorporation dans les compagnies de discipline, l’a conduit en Algérie.
Il y est resté. D’abord, comme conducteur de diligence, avec des six
chevaux dans la main et de beaux pourboires le long des routes. Puis les
chemins de fer ont remplacé le roulage, la locomotive a repoussé le
Breton, toujours plus loin, dans le Sud. Au-dessus de nos têtes, il me
montre une étoile:
--Voyez-vous, ce feu-là, c’est le chemin de Biskra... Et cet autre,
là-bas, c’est le chemin de chez nous. Vous y allez? Moi je n’y
retournerai jamais.
Et il rentre dans le silence, un silence attendri d’ivrogne avec un
petit frémissement du menton et des mains.
Nous arrêtons tous les cent mètres, pour quelque accident survenu au
harnais, ou bien c’est la roue qui s’enterre dans le sable; c’est
Charles qui s’étend sous la voiture pour boire à son bidon d’absinthe,
suspendu, au frais, entre les roues. La nuit nous enveloppe. La piste et
si obscure qu’une douzaine de fois Charles se croit égaré. Il descend
pour examiner les empreintes avec ses lanternes. A sept heures du matin,
quand nous apercevons les premiers palmiers d’Ourlana, il y a quatorze
heures que la mule tire sans dételer et que nous sommes emboîtés sur
notre siège, l’échine en avant, genoux contre genoux.
Chemin faisant, Charles m’a conté à sa façon l’histoire de la
colonisation de l’Oued-Rirh.
«Oued-Rirh, rivière cachée», disent certains étymologistes. Leurs
confrères en linguistique les traitent d’ânes arabes. C’est la pire
façon d’être âne que je connaisse.
Quoi qu’il en soit, l’eau coule à fleur de ces sables. Sous la vallée
longue de cent cinquante kilomètres, qui s’étend de Temacin jusqu’au
chott Melrirh, circule une nappe souterraine, connue de tout temps, et
dont les habitants réussissaient à faire jaillir l’eau jusqu’à la
surface du sol. Lors de l’occupation de Touggourt, le colonel Desvaux,
frappé des travaux indigènes, demanda des crédits, fonda un atelier de
forage militaire, et, tout de suite, il obtint de magnifiques résultats.
Pourtant des années passèrent avant que la colonisation osât se risquer
au delà de Biskra, sur le chemin de Touggourt. Ce fut seulement en 1876
que MM. Fau et Foureau, d’accord avec le capitaine Ben-Driss, alors agha
de Touggourt, fondèrent la Compagnie dite de l’Oued-Rirh, pour la
création d’oasis artificiels.
J’ai fait, à Paris, quelques jours avant mon départ, la connaissance de
M. Fernand Foureau. Il rentrait d’une mission au Tademayt (territoire
d’In-Salah) qu’il a depuis publiée sous la forme d’un rapport au
ministre de l’instruction publique. M. Foureau rapportait de son
intéressant voyage des documents de toute espèce, photographies des
contrées parcourues, notices botaniques, observations d’astronomie.
L’homme ne m’a pas moins intéressé que l’œuvre même. Je vois d’ici la
table du café de la Paix où, en buvant des boissons fraîches, M. Foureau
m’a conté comment il a rencontré par hasard son associé, M. Fau.
Tous deux portaient le même rêve; tous deux avaient battu le monde. Ils
descendirent dans l’Oued-Rirh avec l’intention première d’élever des
autruches. Mais les caprices de la mode, la fluctuation du cours des
plumes les détourna de persévérer longtemps dans leurs projets. Ils
achetèrent du domaine de l’État des terres qui leur parurent les plus
favorables à la culture du palmier et plantèrent des espaces que l’on
croyait alors voués pour toujours à l’abandon. Aujourd’hui, la Compagnie
de l’Oued-Rirh a exécuté plus de treize forages avec ses propres outils.
Elle verse sur le sable plus de deux mille cinq cents litres d’eau
artésienne à la minute. Elle a plus de soixante mille palmiers en
rapport dans ses diverses plantations de Touggourt, Djedida, Tamerna,
Tigdidine, Ourlana, Mraïer, Biskra.
[Illustration: Notre guide Ben Aiech]
J’écoutais chanter tous ces noms, et derrière la tête correcte et chauve
du garçon de café qui nous versait l’eau frappée, dans la fumée des
cigarettes, je voyais apparaître cette silhouette merveilleuse,
biblique, ce jardin de rêve, un oasis du Sahara... Me voici sur la route
dont on me parlait, et à cette heure--étrange mobilité de l’homme--c’est
de Paris que je rêve, comme de la cité paradisiaque. Pour me distraire
des visions de cocktail glacé bu dans des verres troubles de buée,
lentement, avec des pailles, je demande à Charles quelques détails sur
la culture des palmiers.
Il s’y entend en gros, comme le premier paysan venu que vous
rencontrerez le long d’une route vous renseignera sur la culture du blé,
sur les rites des semailles et de la moisson. Il me conte avec des
images d’un pittoresque violent que l’arbre a deux sexes séparés sur des
pieds différents:
--Ça c’est le mâle... Et ça c’est...
--Parfaitement!
Sur les pieds sauvages la fécondation est incomplète. L’art a
perfectionné la nature.
C’est par bouture que le palmier se reproduit. Au pied de tout arbre qui
n’a pas encore atteint les grandes hauteurs, je vois plusieurs
«drageons». Il suffit de détacher un de ces drageons, de le planter et
de l’arroser régulièrement. A cinq ans le palmier femelle commence à
produire. Mais il ne commence à compter, comme sujet de rapport, qu’à
partir de la quinzième année.
--Il faut qu’on lui mette les pieds dans l’eau, la tête dans le feu...
C’est comme ça que les Arabes disent.
Le bouquet de tant d’effort, ce sont ces magnifiques régimes de
Deglat-Nour qui, dans les devantures des épiciers parisiens, font
concurrence aux jambons d’York par la splendeur sombre, pailletée d’or
de leurs robes. Ici les régimes suspendus au bouquet de palmes
allourdissent l’arrogance des têtes. Ils me font songer tout ensemble à
ces grappes de la Terre Promise qui courbaient les soldats sous leurs
poids--et à la chevelure biblique d’Absalon.
[Illustration]