RECONNAISSANCE.

Ce monde serait parfait si on portait dans l'exécution des desseins

louables l'ardeur que les méchants mettent à accomplir leurs méfaits.

Mais, pour eux, le mal qu'ils n'ont pu faire est comme une dette qu'ils

se croient obligés de solder. Luchino et Ramengo s'étaient saisis de

Marguerite et des prétendus conjurés, mais ils avaient laissé échapper

Franciscolo, et cela suffisait pour qu'ils crussent leur oeuvre manquée.

Ramengo surtout s'en consumait de rage. Son ennemi avait pu partir avec

son fils, ce fils qui excitait dans son âme une si infernale envie,

parce qu'il lui rappelait la seule joie innocente dont il avait pu jouir

sur la terre, et dont il se plaisait à se persuader qu'il avait été

privé par Pusterla, «Qu'importe, se disait-il, qu'il doive, errer sans

patrie par le monde? il a un fils. Je vis dans mon pays, mais seul, mais

sans avoir jamais un fils dont la beauté et la gloire rejaillissent sur

moi, qui aide à mon élévation et me rende à mon tour l'objet de l'envie

que je porte à autrui.» Ivre de haine, il résolut de se mettre à la

poursuite des fugitifs. Il fut convenu avec Luchino que, pour faciliter

ses manoeuvres, Ramengo serait mis sur la liste des proscrits, et il

partit donc la bourse bien garnie, mais vêtu comme un pauvre banni, et

il se mit à parcourir l'Italie.

Un jour, il pleuvait à torrents, il errait dans cette contrée qui

avoisine l'embouchure, de l'Adda, et, au milieu de ce marais, il ne

savait où trouver un refuge. Sa fortune lui fit rencontrer un jeune

meunier qui pressait le pas de son âne à force de coups, et semblait

regagner sa demeure.

«Eh! mon garçon, pourrait-on trouver un abri de ce côté?

[Illustration.]

--Venez avec moi. A main gauche, où il y a un petit bois de peupliers,

vous trouverez le fleuve et le moulin de mon père.»

Ainsi répondit le jeune garçon; mais comme l'âne allait avec plus de

lionne volonté que de vitesse, Ramengo prit les devants et frappa à la

porte de la cabane. Un chien accueillit ce bruit avec de vifs

aboiements, et la maîtresse de la maison, abandonnant une friture dont

on entendait de dehors le grésillement qui se mêlait avec la pluie,

interrompit un _Ave-Maria_, et courut tirer le verrou en disant: «C'est

lui! Entre, Omobono; tu dois être trempé comme...»

La comparaison demeura en suspens, lorsqu'elle vit au lieu de son âne un

beau cheval, au lieu de son fils un inconnu. Mais plus mécontente

qu'étonnée, elle l'invita à entrer avec une rustique politesse. Ramengo

alla se placer auprès du feu, sur l'invitation du maître de la maison.

«Surtout, dit-il aux offres qu'on lui faisait, je vous prie de bien

panser mon cheval.

--Oh! pour cela, répondit le vieux meunier, votre seigneurie n'a pas

besoin de se mettre en peine. Nous avons là une étable pour notre âne,

où les haleurs de bateaux font quelquefois reposer leurs chevaux; le

vôtre y trouvera aussi la compagnie d'un destrier, qui, je puis le dire,

en vaut un autre. Eh! Donnino, va conduire le cheval de sa seigneurie à

l'écurie.

--Un autre destrier? dit Ramengo. Et à qui est-il? à vous?

--Votre seigneurie veut railler! à nous un animal de cette espèce; Il

appartient à un seigneur notre ami.

--Un seigneur votre ami? répéta Ramengo avec un sourire railleur. Et

comment s'appelle-t-il?

--Il s'appelle..... oh! sûrement votre seigneurie le connaît, il est si

renommé! il s'appelle le seigneur Alpinolo.»

Et il prononçait ce nom avec autant de complaisance qu'un médecin qui

prononce le nom grec de la maladie qu'il traite. Mais Ramengo, à ce nom,

releva la tête, prêta l'oreille comme son cheval lorsqu'il entendait le

fouet, et il s'écria: «Alpinolo? qui venait de Milan? un beau jeune

homme de belle venue? cheveux noirs frisés, oeil de feu?....

--Mais oui, mais oui, dit le bon meunier en interrompant cette

description de passeport. Il n'y a pas plus deux Alpinolo en ce monde

qu'il n'y a deux tours de Crémone. Oui, votre seigneurie, lui, lui-même

en personne.

--Et comment est-il venu de ce côté? on n'y peut guères voir qu'un

voyageur égaré. Et vous le dites votre ami? D'où le connaissez-vous?

--C'est toute une histoire, répondit le meunier avec un visage où

rayonnait l'orgueil le plus excusable, je suis son père, ou du moins il

me doit la vie. Il y a dix-huit ans, sauf erreur, un matin avant l'aube,

comme c'est la coutume de nous autres meuniers, je me levais pour

conduire ma barque en pleine eau, quand voilà que là-bas, à l'endroit où

le fleuve fait un détour sous les aulnes, je vois arrêter une barque

d'une toute autre forme que les nôtres, et personne pour la mener.

Quelque malheur! me dis-je en moi-même, les bateliers se seront noyés;

mais courons ramener au rivage, si jamais le patron venait la réclamer;

sinon, ce sera du bois pour cet hiver. Mais devinez un peu?.... Il y

avait dedans une femme et un enfant.»

A ces paroles, le bâillement uni errait sur les lèvres de Ramengo se

convertit en une exclamation, et se sentant gagner par un trouble

profond, il se dressa subitement sur ses pieds. Son attention avait

changé de nature; il fixa ses yeux effrayés sur le vieillard, qui

poursuivait:

«Une femme et un enfant, oui messire, mais une danubien vêtue, n'est-ce

pas vrai, Nena? (Le lecteur a sans doute reconnu que le vieillard et la

femme n'étaient autres que le Maso et cette Nena qui avaient reçu

Alpinolo à Ottovino Visconte.) Elle devait être de condition: jeune,

belle comme on n'en voit guère, et l'enfant n'avait guère plus d'un

mois; mais l'un et l'autre étaient entièrement trempés d'eau et morts.

--Morts! cria Ramengo.

--Morts, oui messire. Je dis: Quelle pêche que j'ai faite aujourd'hui!

Je les tire sur le riva; j'appelle de l'aide. Nous les transportons de

la barque dans la maison, et ma femme, qui est quelque peu magicienne,

se met autour d'eux, en s'obstinant à les faire revenir; mais ils

restaient pâles, froids, sans pouls, sans souffle, Que veux-tu? lui

disons-nous, veux-tu renouveler la résurrection de Lazare? lui

disions-nous.

Mais elle, cette bonne femme, persuadée qu'ils étaient encore vivants,

elle fit tant et tant qu'on les vit encore respirer.

--Ils étaient donc vivants?» interrompit Ramengo avec une vive

impatience.

Et le meunier: «Oui, votre seigneurie, vivants; mais si ce ne fut pas un

miracle, je ne crois plus à ceux des saints de Padoue. Le bambin, à

peine revenu à lui, se jeta sur le sein de ma femme, et en peu de temps

il redevint beau et vigoureux.

--Si vous l'aviez vu! dit la Nena, un enfant qui paraissait peint;

blanc, ferme comme la cire, de certains yeux à croquer, droit comme un

fuseau, seulement un doigt de moins à la main gauche.

--Et on voyait qu'il avait été coupé récemment. Mais, pour continuer,

votre seigneurie..., mais ces sornettes vous donnent peut-être de

l'ennui?

--Non, non, continuez, mais hâtez-vous. Comment cela finit-il?» disait

Ramengo. Et si la chambre n'eût pas été si obscure, ils l'auraient vu

pâlir et rougir tour à tour; ils se seraient aperçus de la contraction

de ses lèvres et de ses sourcils, et des secousses que des convulsions

violentes imprimaient à son corps. Cependant Maso, avec ce mélange de

bonhomie et de rusticité qui caractérise les moeurs campagnardes et

ensemble avec la générosité de ces sentiments dénués de toute

ostentation qu'on trouve d'autant plus parfaite qu'on descend aux plus

bas degrés de l'échelle sociale. Maso poursuivait paisiblement:

«Si bien que..... mais où en suis-je resté? Ah! oui, je me souviens

maintenant. Si bien que le bambin reprit à vue d'oeil une santé

parfaite; mais avec la mère ce fut une autre chanson, elle revint aussi

à la vie; quand elle ouvrait les yeux, elle regardait autour d'elle et

appelait..., un certain nom..... un nom bizarre.... Nena, peux-tu le

repêcher ce nom-là?

--Elle disait: Ramengo, mon Ramengo, où es-tu?

--Elle appelait Ramengo, s'écria l'inconnu d'une voix de tonnerre.

--Bien sûr, continuait le pêcheur, proprement Ramengo; ce nom ne m'est

jamais sorti de l'esprit. Elle ne savait pas dire autre chose; et même,

quand elle délirait, elle ne faisait que répéter ce nom, et.....

--Et quel autre?.... demanda le traître.

--Et elle disait aussi: Pauvre enfant! et beaucoup d'autres fois: Cher,

pourquoi ne viens-tu pas? je t'ai tant attendu! Mais tu as eu peur,

n'est-ce pas? Il est brutal, mais bon; et d'autres choses dénuées de

sens, parce qu'elle n'avait pas sa raison. Il ne fut jamais possible de

la guérir. Ce que ma Nena fit pour elle ne se pourrait dire.

--Oh bien! reprit la femme avec une complaisance ingénue, j'ai fait mon

devoir. Nous sommes nés pour nous aimer et nous secourir les uns les

autres. Ai-je bien dit, seigneur étranger? Et qui n'aurait porté,

secours à cette pauvre créature? Â la voir, on comprenait qu'elle était

accouchée récemment; belle, qu'elle devait avoir été un ange; mais

abattue, exténuée, elle vous regardait avec deux yeux à faire pleurer

un tigre.»

Ramengo s'éloigna du feu en s'éventant et respirant avec force; il

arpenta la petite chambre.

«Est-ce qu'il a trop chaud? demandait Maso. Pourtant ses habits fument

encore sur son dos.

--Oui, oui, cria celui-ci d'un ton de colère; mais finissez votre

chanson avant qu'il ne vous vienne un cancer de la langue. Je ne vois

pas quel rapport ont toutes ces niaiseries avec ce que je vous ai

demandé.

[Illustration.]

--Quel rapport? niaiseries? reprenait le meunier, un peu étonné de

l'agitation de son hôte. Vous allez maintenant le comprendre, le

rapport. La dame alla donc de mal en pis. Dans cette barque, du soleil,

de l'eau, de la faim, il n'y a que Dieu et elle qui sachent ce qu'elle a

souffert. Enfin elle mourut.

--Et quand elle expira, reprit la Nena en s'essuyant les yeux avec son

tablier, si vous l'aviez, vue! elle me serrait les mains de toutes ses

forces. Je comprenais bien ce qu'elle voulait me dire; elle voulait me

dire; Gardez avec vous mon enfant, et....

--Et vous, qu'en avez-vous fait?

--Que voulez-vous que j'en aie fait? Je le nourris de mon lait, il

devint un grand garçon, bon comme le pain, mais vif comme un poisson et

hardi comme un chevreau; et il nous aida dans notre métier, jusqu'à ce

qu'un seigneur du nom de ceux qui règnent dans Milan l'ait emmené avec

lui, et il est aujourd'hui le seigneur Alpinolo.

--Mais qui ils étaient, personne ne vous l'a dit? vous n'avez pu le

savoir? demanda Ramengo avec une ombrageuse curiosité.

--Jamais, répondit la Nena. Que n'aurais-je pas donné pour le savoir!

Une dame si belle, un enfant si innocent! quelle douleur pour leurs

parents de les avoir perdus! Et si j'avais pu me présenter à eux, et

leur dire: Je sais ce qui en est arrivé; leur joie m'aurait rendue la

plus heureuse femme de l'univers.

--Et comptes-tu pour peu le plaisir d'en savoir l'histoire? disait Maso.

Dieu bon! elle devait venir de loin. Les barques de cette génération, je

les connais toutes sur le Pô, dans toute sa longueur, et celle-là ne

leur ressemblait en rien.»

La femme reprenait: «L'histoire sera qu'un jour son mari l'aura menée à

la promenade, il sera tombé dans l'eau, le fleuve était gros, etl la

malheureuse aura été entraînée.

--Peuh! répondait Maso en secouant la tête; mais souviens-toi donc

comme elle criait: «Pourquoi le frappes-tu? ce couteau, que ne le

plonges-tu dans non coeur?» Il serait plutôt à croire que quelque ennemi

l'aura réduite en cet état.

--Et pourquoi l'aurait-on laissée vivante? dit Omobono.

--Que tu es bête! pour la tourmenter davantage. Des méchants, il y en a

beaucoup, crois-moi, moi qui connais le monde; et ils savent bien que

mourir est peu de chose; mais boire la mort, goutte à goutte, comme l'a

fait cette infortunée!...

--Oh! mon père, celui qui eut le coeur de faire cela, n'était pas un

homme, mais un démon en chair et en os.»

Le lecteur imagine facilement combien ces paroles étaient terribles pour

Ramengo. Aux reproches de sa conscience, il opposait le féroce plaisir

de la vengeance. Il le savourait d'autant plus qu'il comprenait

maintenant combien elle avait été atroce, maintenant qu'il voyait

qu'elle n'était pas encore complète. Sans le savoir, il avait préparé,

contre le fruit du crime de Rosalia, de nouvelles trames destinées à le

perdre, et ce qui lui plaisait le plus, à perdre en même temps le père

de cet enfant de l'adultère. Un seul coup allait donc anéantir tout ce

qu'il exécrait en ce monde. Après un court silence que les bons paysans

crurent suscité par la pitié, il demanda: «Alpinolo, où est-il?

--Qui le sait? répondit le meunier; il y a quatre ou cinq semaines, une

nuit, l'heure était fort avancée, nous étions au lit. L'approche d'un

cheval se fait entendre. Il s'arrête; on frappe: «Qui va-là?--C'est moi,

mon père. «Il m'a toujours conservé ce nom de père! «Ouvre-moi.» Je

courus, la Nena courut, Omobono et Donnino coururent. Son arrivée fut

une fête pour tous. Il passa la nuit dans la plus grande agitation: il

voulut nous faire coucher, mais nous demeurâmes autour de lui assis sur

ces sacs de farine. Il était comme absorbé par ses pensées; puis tout à

coup il s'écriait: «Infâme maudit! Et cette infortunée!... et moi qui

l'ai écouté!...» A la venue du jour, il parut se calmer. Il nous fit des

excuses, le pauvre jeune homme, de la tristesse qu'il nous avait

occasionnée pendant la nuit. Il nous dit que de grands malheurs étaient

arrivés à Milan, que ses plus chers amis avaient été jetés en prison. Il

devait repartir tout de suite. Il nous laissa son cheval et son argent,

en nous disant que s'il passait une semaine sans revenir, c'était bon

signe, et qu'il aurait pris une autre route: l'argent et le cheval nous

appartiendraient. Il nous laissa en outre un anneau de diamants, et une

petite bourse qui contient deux lettres. Il ne s'en sépara qu'en

pleurant, et nous les recommanda comme tout ce qu'il a de plus cher au

monde. C'est tout l'héritage de sa mère.

--Donnez-moi ces deux lettres, s'écria Ramengo d'une voix tonnante. Ses

yeux jetaient des éclairs. Deux lettres de Rosalia! où sont-elles? à

moi, je les veux! je veux les voir. Donnez-les moi!»

Cependant les deux vieillards délibéraient s'il fallait accéder aux

désirs de ce forcené, et, dans l'indécision, la Nena avait toutefois

tiré les deux lettres du coffre, et elle finit par les lui présenter, en

lui disant avec un regard soupçonneux: «Mais promettez-moi de me les

rendre.»

[Illustration.]

Avant de répondre, Ramengo lui avait arraché les papiers de la main, et

pressé l'anneau avec un tremblement fébrile: c'était l'anneau de ses

fiançailles avec Rosalia. Il fit un mouvement pour le porter à ses

lèvres; puis la colère l'emportant, il le jeta loin de lui. Pendant que

la Nena le ramassait, il se mit à lire les deux morceaux de parchemin.

_«Puisque le destin de notre patrie est décidé, je t'abandonne et je

vais combattre les infidèles. Ma seule douleur est de m'éloigner de toi,

que j'aime par-dessus toute chose. Il me reste encore cinq jours avant

mon départ; si tu peux tromper la vigilance de ton mari, fais que je

puisse encore une fois le voir et t'embrasser. Le valet qui te porte ce

billet reviendra demain soir chercher la réponse. Quelques risques mie

je doive courir, je m'y exposerai avec plaisir si je puis te dire

combien tu es aimée de ton frère.»_

Ramengo voulait encore les preuves d'un crime; il ne trouvait que celles

de l'innocence de Rosalia. Peut-être l'autre billet lui fournirait-il ce

qu'il cherchait; mais il était de la même main, et voici ce qu'il

contenait:

_«Tous jours j'ai attendu le valet avec la réponse: rien n'est venu.

Qu'est-ce que cela veut dire? Je pars donc sans te voir, ma soeur

chérie: mais dans quelque lieu que je sois, quel que sait le sort qui

m'attend, je te porterai toujours dans mon coeur, toujours je prierai le

ciel de t'accorder le bonheur que je ne doit plus connaître. Adieu.»_

[Illustration.]

«Donc elle était innocente,» s'écria Ramengo d'une voix qui fit frémir

la famille. Il marchait par la cuisine à pas précipités, tantôt

blasphémant, tantôt poussant des cris inarticulés: puis tout à coup,

d'un coup de pied, il enfonça la porte de la maison et sortit. La nuit

était noire comme ses pensées, la pluie violente et accompagnée de

tonnerre et des éclairs. Mais il ne voyait, il n'entendait ni la nuit,

ni la pluie, ni le vent, ni les fureurs du ciel. Donnino, qui le suivit

longtemps, quoique de loin, le vit traverser à grands pas la campagne:

bientôt il le perdit de vue, et revenant à la cabane, il racontait avec

stupéfaction les folies et les agitations de l'étranger, s'écriant: «Il

doit avoir l'esprit bien de travers.»

C'est avec un démon dans le coeur que Ramengo continua sa course

errante. Avoir tué une femme innocente, et de cette manière,

justifierait suffisamment le trouble de ce désespoir dans une âme moins

criminelle. Mais dans l'âme de Ramengo, ce n'étaient pas là les tortures

du remords, mais la fougue de la colère, parce que ce coeur dépravé, ne

pouvant se résoudre à se reconnaître des torts, tirait de ses propres

fautes une excitation à de nouvelles haines. Vase corrompu où la rosée

elle-même se corrompt; serpent dont le sein transforme jusqu'au miel en

poison. Cette femme, il l'avait cependant aimée; elle lui avait fait

connaître les douceurs d'un amour partagé. Et il l'avait tuée! il

s'était privé, du seul bonheur pur qu'il eût jamais goûté dans sa vie!

Si elle avait vécu, oh! combien différente se serait écoulée mon

existence tranquille dans le sein de ma maison! J'aurais été le père

d'enfants adorés! Père! oh! être Père! Cette consolation, j'en ai joui,

mais seulement assez pour me faire sentir plus vivement la malédiction

d'en être à jamais privé. Si elle eût vécu, que m'importerait l'orgueil

de Marguerite? Qu'aurais-je à envier aux joies de Pusterla? Et tous ces

malheurs, qui les a causés, sinon Pusterla lui-même. Maudit, il a

empoisonné la coupe de mes jours. Oh! si tu m'as ravi les douces joies

de l'amour, tu me procureras du moins celles de la vengeance. O Rosalia,

Rosalia! je te le jure, je te vengerai, je le vengerai!»

[Illustration.]

Ainsi le sentiment de son crime l'excitait à d'autres crimes. Semblable

à celui qui, dans le trouble d'un incendie, jette à la flamme de

nouveaux aliments en croyant ainsi les éteindre. Il se tut, et

poursuivit sa course comme un insensé à travers ces landes marécageuses,

s'enfonçant dans les flaques d'eau et sautant les fossés. Puis il

ouvrait la main et considérait les lambeaux des deux lettres qu'il avait

déchirées et qu'il conservait. «Hélas! disait-il, elle les aura baisées

bien des fois, bien des fois elle les aura couvertes de ses larmes; elle

sera morte en les pressant sur son coeur, avec le nom de son frère sur

les lèvres. Cependant elle se sera répandue, en imprécations contre son

meurtrier... comme lui, et non contre celui qui le poussait à ce crime.

Avec le lait, elle aura fait sucer à son fils la haine de son père, elle

lui aura enseigné, à m'abhorrer... Mais non, oh non! il était d'un âge

trop tendre: il ignore quel est son père, et il brûle de le savoir,

pour pouvoir paraître dans la société avec un nom et obtenir la dignité

de chevalier qui ne lui fut refusée, qu'à cause de l'incertitude de sa

naissance. Certes, il cherche son père, et il ne sait pas qu'il épiait

ses traces pour le conduire à sa ruine. Mais maintenant je le trouverai

bien, je me découvrirai à lui. Je lui dirai que je suis son père. Quelle

joie pour lui d'avoir trouvé un père! comme il me chérira! Et moi, je

l'aimerai, ma tendresse pour lui compensera mes torts envers

l'infortunée; je pourrai reparaître dans le monde en tenant à mes côtés

un fils qui sera ma gloire, le soutien et la consolation de ma

vieillesse!... Mais moi! non: peut-être cela ne me sera-t-il jamais

donné; le voilà enveloppé dans la ruine, de Pusterla! Enfer! il faudra

que ce Pusterla traverse toutes mes joies, après avoir été la cause de

tous mes tourments; malédiction sur sa tête!»

Et il retombait dans ses inprécalions: puis il s'arrêtait à regarder la

nuit, le frémissement de la pluie, unique voix de la campagne

silencieuse. Cette campagne, cette nuit lui rappelaient cette autre

campagne et cette autre nuit où il avait reçu de Marguerite un affront

que le sang seul pouvait laver. Alors ce souvenir rallumait sa fureur,

et il concevait les projets de la plus atroce vengeance.

Lorsque le jour vint, comme la pluie avait effacé jusqu'aux moindres

traces des sentiers au milieu de cette lande, il se dirigea vers la

cabane des meuniers, guidé par le bruit du fleuve, el il y arriva enfin

en suivant ses rives. Il s'en approcha comme un homme qui va entendre sa

sentence de mort. Il entra; et à la Nena, accroupie auprès du feu, il

demanda: «Est-il revenu?

--Qui? reprit la femme.

--Lui, lui, Alpinolo!

--Oh! messire, non... j'ai peur... Dieu ne veuille, mais il doit bu être

arrivé quelque accident. Une âme le murmure à mon oreille. Pauvre jeune

homme!»

Et en parlant ainsi, elle jetait un regard soupçonneux sur cet inconnu,

en pensant dans quelle furie elle l'avait vu le soir précédent. Il fit

seller son cheval, et partit en leur disant que si Alpinolo arrivait, ils

le retinssent à tout prix jusqu'à son retour, parce qu'il y allait de la

vie qu'il lui parlât. Le jour, le lendemain et les suivants, il erra à

l'aventure, suivant son caprice, l'occasion, la volonté de son cheval,

quelque idée, quelque superstition; il s'arrêtait en une contrée sans

savoir pourquoi, cheminait, revenait sur ses pas, enfin il revenait

toujours chez le meunier. Sa venue troublait la vie ingénument

insouciante de ces bonnes gens, qui, se souvenant toujours de ses

transporta, auraient vu avec moins de peine le débordement du fleuve.

«Si celui-là, était au moins la fièvre, disait la Nena, je m'en

délivrerais avec une messe à Saint-Sigismond»; et d'autres fois;

«Jusqu'à Judas qui trouva un refuge le dimanche dans la maison du

diable: mais pour celui-là, il n'y a pas de fête qui le tienne.»

Ainsi, la tête pleine de préjugés avec le meilleur coeur du monde, elle

ne savait pas pourquoi, mais elle ne pouvait pas souffrir cet homme. «Ni

notre chien non plus, ajoutait-elle; il n'a jamais pu s'accoutumer à le

voir sans crier comme si on l'écorchait.

Ramengo retournait toujours, assidu comme un créancier; La première

demande qu'il faisait était toujours si Alpinolo avait paru. Mais la

réponse était toujours la même; «Non!»

Bulletin bibliographique.

_Le Nord de la Sibérie_; par M. DE WRANGELL (9).--_Les Pyrénées_; par M.

le baron TAYLOR (10).--_Les Rues de Paris_; 1er volume (11).

[Note 9: Traduit du russe par le prince Emmanuel Gallitzin, 2 vol. in-8,

avec une carte. Amyot 15 fr.]

[Note 10: 1 vol. in-8 de 600 pages. Gide 7 fr. 50.]

[Note 11: 1 vol. in-8, avec 500 dessins. Kugelmann. 12 fr.]

Il y a deux siècles, la Sibérie septentrionale était complètement

inconnue des nations de l'Europe. Ce fut en 1640 environ qu'un chef

Cosaque nommé Bouza, chargé de soumettre quelques peuplades au _yasak_

un tribut en pelleteries, s'embarqua sur la Léna, cette grande artère

qui partage la Sibérie, et la descendit jusqu'à la mer Glaciale. A dater

de cette époque, de nombreuses découvertes eurent lieu d'année en année

dans cette, vaste contrée du globe; mais les marchands ou les

navigateurs qui s'y aventurèrent manquaient, en général, de ressources

et d'instruction, et n'ont laissé d'ailleurs aucune relation

authentique de leurs voyages. La première expédition scientifique

remonte au règne de l'impératrice Anne Ivanova. Formée de trois

divisions, cette expédition partit en 1734; elle avait pour but

principal de reconnaître toutes les côtes de la Sibérie de la mer

Blanche jusqu'au détroit qui sépare l'Asie de l'Amérique, et surtout

d'examiner s'il serait possible de se rendre par mer d'Archangel au

Kamtschatka, il ne nous appartient pas d'énumérer ici les résultats et

les désastres de cette expédition; qu'il nous suffise de rappeler que,

malgré l'héroïque dévouement de ses chefs, et surtout de Lapteff, malgré

les tentatives et les découvertes ultérieures de Chalaouroff, de

Lyakoff, d'Andreyeff, de Cook (1778), de Billings (1785, 1794), et de M.

Genthtrom (1808 à 1811), cet important problème géographique n'était pas

encore complètement résolu, lorsqu'en 1820, Sa Majesté l'empereur

Alexandre donna l'ordre d'expédier deux officiers de marine aux bouches

de la Vana et de la Kolima. Ces deux expédiions devaient, d'une part,

s'assurer si, comme le prétendaient certains navigateurs, il existait un

grand continent arctique dans la mer Glaciale, et, d'autre part, relever

les côtes de la mer Glaciale, de l'Olenek, vers l'est, jusqu'au delà du

cap Nord.

M. le lieutenant de marine Anjou (actuellement capitaine de premier

rang) fut placé à la tête de l'expédition chargée de se rendre à

l'embouchure de la Vana, pour aller ensuite reconnaître les îles

Kotehuoy et Fadeyevski, et la Nouvelle-Sibérie, et relever la côte entre

les bouches de l'Indiguirka et de l'Olenek. La relation de son voyage

n'a point été publiée. M. le lieutenant de Wrangell (actuellement

contre-amiral) reçut le commandement de la seconde expédition; on lui

adjoignit deux officiers de marine, MM. Matiouchkine et Kozmine; M. le

docteur Kiber accompagna l'expédition en qualité de naturaliste. C'est

de la relation russe de ce voyage que le prince Emmanuel Gallitzin vient

de publier une traduction française, sous ce titre: _Le Nord de la

Sibérie_.

Parti de Saint-Pétersbourg le 23 mars 1820, M. de Wrangell n'y rentra

que le 15 août 1824.--Comment avait-il employé ces quatre années et

demie d'absence? Le 3 avril il avait quitté Moscou; le 18 mai, il

arrivait à Irkoustk, capitale de la Sibérie, à 5,630 kilomètres de

Moscou. S'étant embarqué sur la Léna, il la descendit jusqu'à Yakoutsk

(à 2,650 kilomètres d'Irkoustk), puis il se rendit à cheval à

Nidje-Kolkimsk, misérable village situé au delà du 60e degré de

latitude, à 3,380 kilomètres de Yakoutsk, (11,660 kil. de Moscou), qui

allait devenir pendant trois ans son séjour habituel et le centre de ses

opérations. Le 2 novembre, jour de son arrivée, le thermomètre marquait

32 degrés de froid.

Durant les trois années qu'ils passèrent à Nidje-Kolkimsk, MM. de

Wrangell, Matiouchkine et Kozmine firent, outre diverses excursions dans

les environs, quatre grands voyages à la mer Glaciale et le long de ses

côtes. Malheureusement des obstacles impossibles à surmonter ne leur

permirent de résoudre qu'un des deux grand problèmes géographiques qui

leur avaient été posés.--En relevant toutes les côtes de la mer

Glaciale, depuis l'embouchure de l'Indiguirka jusqu'à l'île Kolioutchine

(Hurney's Island), c'est-à-dire sur une étendue de 35 degrés de

longitude, dont une partie, celle comprise entre le cap Chelagsk et le

cap Nord, n'avait été visitée par aucun européen, ils prouvèrent que si

la mer était jamais libre de ses glaces, un navire pourrait se rendre

d'Archangel au Kanitschalka, d'Europe en Amérique par la mer Glaciale;

mais il ne leur fut pas possible d'atteindre les terres arctiques qu'ils

espéraient découvrir en se dirigeant vers le pôle sur les glaces de la

mer, dans des _nartas_ traînés par des chiens, leur dernière tentative,

faite en 1823, ne réussit pas mieux que le précédentes. Pour donner une

idée des dangers auxquels ils s'exposaient, nous citerons le passage

suivant (tome II, p. 279):

«Le 17 mars au soir, le vent tourna à l'ouest-nord-ouest; il continua à

augmenter, finit par se transformer en tempête, et brisa la glace près

de notre campement. Nous nous réfugiâmes sur un grand glaçon d'environ

100 mètre en largeur. Cependant la violence de l'ouragan ébranlait la

glace; de nouvelles crevasses se formaient, les anciennes

s'agrandissaient, et plusieurs étaient d'une largeur énorme. De quelque

côte que l'on portât ses regards, on n'apercevait que glaces brisées et

une mer furieuse. Tout à coup le glaçon sur lequel nous nous trouvions

se détache, et, soulevé par la vague, part et flotte au gré des vents,

emportant les voyageurs, qui s'attendent à être engloutis d'un moment à

l'autre!... C'est dans cette situation lamentable que nous passâmes une

partie de la nuit dans une obscurité complète et dans de mortelles

angoisses! Mais le vent se calma, et le glaçon, qui, par bonheur, ne

s'était point brisé, fut poussé avant le jour contre des glaces

immobiles où il s'arrêta. Sur ces entrefaites, la gelée survint, et

souda notre glaçon à ceux qui l'entouraient, en sorte que nous nous

trouvâmes de nouveau, le 18 mars au soir, sur une plaine de glace

immobile.»

M. de Wrangell continua donc son voyage; mais, le 23 il rencontra une

large crevasse qui, dans les parties les plus étroites, avait 300 mètres

de largeur; elle s'étendait d'une extrémité à l'autre de l'horizon. Le

vent d'ouest, qui augmentait de violence, élargissait de plus en plus ce

canal, M. de Wrangell gravit un grand rocher de glace pour examiner s'il

n'existait pas un passage quelconque par où l'on pût avancer; mais il

n'aperçut qu'une mer libre et sans limite... Sur les vagues remuantes

flottaient d'énormes glaçons; ils allaient échouer contre la glace

ramollie qui formait le bord opposé du canal «Peut-être, dit M. de

Wrangell, eussions-nous pu traverser le canal sur quelques glaçons; mai

sa quoi bon? la glace, de l'autre côte, n'avait plus de consistance!

Déjà, près de nous, ébranlée par le vent et la rapidité du courant dans

le canal, elle commençait à se lézarder, et l'eau, pénétrant avec bruit

dans les fentes, en détachait des parties et démolissait la plaine

glacée. Nous ne pouvions plus avancer! Ainsi tout espoir d'arriver à la

découverte d'une terre dont _l'existence n'avait plus rien de

problématique_, Venait de disparaître; il fallait renoncer à atteindre

au but de trois années de travaux incessants, accomplis au milieu

d'obstacles sans nombre, de dangers et de privations de toute espèce.

Nous avions but du moins tout ce que l'honneur et le devoir exigeaient

de nous. Je me décidai à rebrousser chemin.»

M. de Wrangell déclarait ainsi que l'existence de la terre qu'il

cherchait n'avait rien de problématique, parce que quelques jours

auparavant un vieux _kamakay_, ou chef tchouktcha, lui avait donne les

renseignements suivants: «Entre les caps Yerri et Irkaypi (cap Chelagsk

et cap Nord), près de l'embouchure d'une petite rivière qui se jette

dans la mer, à travers des rochers peu élevés, durant les beaux jours

d'été, l'on aperçu au nord de hautes montagnes couvertes de neige.

Autrefois il nous arrivait de ce pays-là de grands troupeaux de rennes;

mais les chasseurs et les loups les ont détruits. J'ai moi-même

poursuivi un de ces troupeaux qui se dirigeait vers les montagnes; mais

la glace, à une certaine distance du rivage, devint tellement inégale,

que mon traîneau se trouva arrêté, ce qui m'obligea à m'en retourner.

Ces montagnes se trouvent dans une contrée aussi étendue que le pays des

Tchouktcha, et forment l'extrémité d'un cap très-allongé. La terre dont

elles font partie doit être habitée; car une baleine, portant un dard

armé d'une pointe en pierre, est venue échouer sur les bords de l'île

Araoutane.»

Tels furent les grands résultats géographiques de l'importante

expédition commandée par M. de Wrangell. Ces résultats étaient connus

depuis longtemps, et, en 1840, la _Revue Britannique_ avait consacré

plusieurs articles à l'analyse de l'ouvrage que M. le prince Emmanuel

Gallitzin a eu l'heureuse idée de traduire en français. Peu de relations

de voyages offrent une lecture tout à la fois plus agréable et plus

instructive. Ne connaissant pas la langue russe, il nous est impossible

de juger de la fidélité de la traduction; mais nous n'avons que des

éloges à donner au style facile et même élégant du traducteur. Quant à

M. de Wrangell, il a su, tout en payant dans le compte-rendu de ses

travaux le tribut qu'il devait à la science, écrire un livre aussi

intéressant pour la masse de ses lecteurs que pour les géographes. Mieux

qu'aucun autre voyageur, il a décrit les horreurs et les béantes de ces

affreux déserts, où l'hiver règne en tyran absolu pendant dix mois de

l'année, et raconte la vie monotone et pourtant animée de ses habitants,

avec lesquels il a vécu pendant quatre ans; leurs luttes perpétuelles

contre le froid et la famine, leurs chasses, leurs pêches, leurs

coutumes, leurs moeurs, etc.; enfin, il nous a fait connaître la nation

des Tchouktchas, dont le nom seul était parvenu en Europe, et qui n'a

point été soumise à l'époque de la conquête de la Sibérie par les

Cosaques. Veut-on savoir ce qu'est le _nord de la Sibérie?_ qu'on lise

le passage suivant emprunté au tome II, page 345:

«Le 17 décembre, nous quittâmes Verkhoyansk. La température continuait à

être rigoureuse; le mercure se tenait constamment à 10 degrés au-dessous

de zéro, par un froid pareil, toute course, même en traîneau, est

sujette à difficulté; à cheval elle n'est point supportable. Il est

impossible de se représenter les souffrances auxquelles on est exposé en

un pareil voyage, sans les avoir éprouvées soi-même. On chemine le corps

enveloppé dans des vêtements fourrés, pesant près de 20 kilog. Ce n'est

qu'à la dérobée que l'on se hasarde à respirer de temps en temps un peu

d'air frais; car on a la bouche cachée dans un vaste collet montant en

fourrure d'ours, autour duquel s'étend une épaisse couche de givre.

L'air est tellement âpre, que chaque aspiration occasionne une sensation

douloureuse insupportable dans la gorge et dans la poitrine. Un énorme

bonnet fourré recouvre le visage tout entier. Pendant l'espace d'environ

dix heures (terme habituel d'une étape), le voyageur est pour ainsi dire

cloué à la selle du cheval. Il va sans dire que, sous un accoutrement

pareil, tout mouvement est à peu près impossible. Les chevaux se fraient

un passage à grand'peine à travers une neige si profonde, qu'un homme

s'y perdrait. Ces animaux souffrent beaucoup du froid; les bords de

leurs naseaux se garnissent de glaçons qui augmentent de plus en plus et

finissent par les empêcher de respirer; ils poussent, en pareil cas, une

sorte de hennissement douloureux auquel se joint un tremblement de tête

convulsif; il faut alors que le cavalier se hâte de secourir son cheval,

qui, sans cela, ne tarderait point à étouffer. Lorsqu'on traverse, des

steppes glaces, dégarnis de neige, il arrive souvent que les sabots des

chevaux se crevassent, ce qui les empêche de marcher. La caravane est

toujours entourée d'un épais nuage bleuâtre qui provient des exhalaisons

des humidités et des chevaux. La neige elle-même, en se contractant de

plus en plus, dégage du calorique; les particules aqueuses des vapeurs

se transforment immédiatement en une infinité du paillettes glacées;

elles se répandent dans l'atmosphère en faisant entendre une espèce de

craquement prolongé ressemblant à un bruit produit par le déchirement du

velours ou d'une étoffe de soie épaisse. Le renne, cet habitant des

régions septentrionales les plus éloignées, cherche un refuge dans les

bois contre ce froid épouvantable. Dans les tondres, les rennes se

rassemblent par masses serrées, pour tâcher de se rechauffer par la

communication de la chaleur qui leur est propre. Un corbeau seul se

hasarde à traverser l'air d'un vol faible et lent, en laissant après lui

une traînée de vapeur déliée comme un lit. Non-seulement les objets

animés, mais les objets inanimés eux-mêmes éprouvent la terrible

influence du froid. Des arbres énormes éclatent avec un bruit

retentissant qui résonne dans le steppe comme le bruit du canon dans la

mer. Le sol des tondres et des vallées se crevasse, et il s'y forme de

profondes fondrières; l'eau contenue dans les entrailles de la terre

sort par ces ouvertures, se répand au dehors en fumant et se transforme

immédiatement en glace. Dans les montagnes, d'énormes rochers se

détachent et forment des avalanches qui roulent avec fracas dans le fond

des vallées. Les fortes gelées étendent même leur influence sur

l'atmosphère: la beauté si majestueuse et si justement vantée du ciel

bleu foncé des régions polaires, disparaît dans un air épaissi par le

froid; les étoiles n'ont plus leur éclat habituel, et ne brillent que

faiblement. Le charme mystérieux d'une nuit que la lune éclaire se perd

là où une nature morte est cachée sous un vaste tapis de neige.

L'Imagination, affaissée sous le poids de l'uniformité, cherche en vain

un aliment é son activité dans une contrée où tout est immobile, et où

les derniers efforts de l'organisme humain tendent uniquement à échapper

à un froid qui souvent est mortel...»

Après avoir passé quatre années avec M. de Wrangell dans ces déserts

glacés, on éprouve le besoin d'aller sous d'autres latitudes respirer un

peu d'air tiède et revoir de la verdure. Des extrémités les plus

reculées du Nord, transportons-nous donc à la frontière méridionale de

la France. Du sommet du mont Panleley élançons-nous d'un seul bond au

pied du Canigou; accompagnons M. le baron Taylor dans les _Pyrénées_.

Quel meilleur cicerone pourrions-nous choisir? M. le baron Taylor nous

réserve même jusqu'au plaisir de la surprise. Dans une trop courte

préface, il nous avertit, il est vrai, que ce beau volume de 618 pages

publié par M. Casimir Gide, son éditeur, ne traite ni de physique, ni de

géologie, ni de botanique, mais d'histoire. Sans doute il n'a pas pensé

à écrire l'histoire générale et complète des Pyrénées; il a voulu

seulement, selon ses propres expressions, «reproduire les notes qu'il

avait prises en Espagne, dans ses chroniques si riches et si poétiques,

et telles qu'il avait recueillies en France dans les débris de ses

archives, que l'ignorance et le vandalisme ont trop souvent livrées à la

destruction.» Cet aveu fait, M. le baron Taylor se renferme dans un

silence que nous ne saurions approuver. Poussée à l'excès, la modestie

devient un défaut. Que M. le baron Taylor n'énumère pas lui-même, en les

exagérant à la façon de certains charlatans littéraires, toutes les

merveilles que le public verra dans son livre, nous le concevons; le

titre de l'ouvrage et le nom de l'auteur suffiront pour attirer une

affluence considérable de curieux. Cependant, M. le baron Taylor aurait

dû, avant de commencer son voyage, faire connaître d'avance à ses

lecteurs l'itinéraire qu'il se propose de suivre, leur accorder, de

distance en distance, quelques instants de repos, et enfin leur donner

les moyens de rechercher les faits importants dont leur mémoire aurait

perdu le souvenir. Parmi les touristes qui partiront avec lui, beaucoup

l'abandonneront en route, et ceux qui, comme nous, l'accompagneront

jusqu'au terme de son excursion, s'apercevront plus d'une fois qu'un

ouvrage d'histoire de 618 pages, si intéressant qu'il soit d'ailleurs,

ne peut pas se passer d'une table raisonnée des matières, d'une certaine

division par chapitres et d'un index général.

«De la mer qui voit les rayons du soleil se lever, à l'Océan, dont les

flots baignent le coucher du soleil,» M. le baron Taylor parcourt, dans

ces 618 pages, «les deux rivages liés par les monts pyrénéens, et les

contrées que ces montagnes séparent et défendent.»--Parti de Narbonne,

il ne s'arrête qu'à Biaritz. Pas un monument, ancien ou moderne, qu'il

n'étudie, dont il ne constate l'origine, dont il n'écrive l'histoire,

toutefois, ses visites aux châteaux et aux églises ne remplissent qu'une

faible partie des _Pyrénées_. Les villes et les provinces y occupent la

place qui leur est due.--Outre les histoires particulières de Perpignan,

de Pamiers, de Foix, de Tarbes, de Pau, de Bayonne, les lecteurs y

découvriront les histoires générales du Roussillon, du Languedoc, du

comte de Comminges, du Bearn et du pays Basque.--Les _Pyrénées_ sont le

premier ouvrage écrit à ce point de vue sur ce pays si plein de la

mémoire des grands faits historiques de la vieille France et de

l'Ibérie.

Les documents authentiques lui manquent-ils, M. le baron Taylor sait

toujours trouver une légende poétique qui les remplace parfois fort

avantageusement. Ainsi la science n'est pas de son domaine; il l'avoue

lui-même. En vain la géologie prétend que, comme toutes les grandes

chaînes de montagnes du monde, le soulèvement des couches du globe a

seul amoncelé ces masses terribles dont se composent les Pyrénées, M. le

baron Taylor préfère croire à la tradition mythologique. «Alcide, nous

apprend-t-il, après avoir terrassé le triple Geryon, après avoir élevé

les murs d'Alexia, fut vaincu par les charmes de Pyrène, fille d'un roi

des Celtes nommé Bebrix. Alcide oublia quelque temps, dans les bras

d'une femme, sa gloire et ses travaux. Cependant sa vertu se réveilla

bientôt: il s'éloigna et poursuivit au loin sa lutte avec les monstres

de la terre. Pyrène, abandonnée, cacha dans le fond des forêts sa

douleur et ses larmes; et quand Alcide, rappelé dans ces lieux par

l'amour, y revint charge des dépouilles de ses nouvelles victoires, son

amante avait cesse de vivre. Il retrouva ses membres; déchirés que des

animaux sauvages venaient de disperser dans les cavernes de ces

montagnes. Après avoir fait éclater ses regrets par des cris dont le

monde fut ébranlé, ce héros rassembla les membres sanglants de la fille

des rois, et, pour laisser un monument éternel de son désespoir, il

souleva, il entassa les rochers qui forment aujourd'hui les Pyrénées,

tombeau colossal qu'il éleva de ses mains puissantes aux cendres de sa

bien-aimée.»

Il est temps de revenir à Paris, car avant de clore ce bulletin, nous

aurions encore, grâce au beau volume illustré que vient de publier M.

Kugelmann, plus d'une promenade amusante et instructive à faire dans ses

rues. La première partie de cet ouvrage a seule paru; mais la seconde et

dernière sera mise en vente avant la fin de l'année.--Un nombre

considérable d'exemplaires ont été retenus d'avance pour les

étrennes.--les auteurs des _Rues de Paris_ n'ont pas cherché à esquisser

les traits du caractère et de la figure des Parisiens de leur siècle;

mais ils racontent, avec des formes variées, l'histoire de chaque rue et

de ses habitants célèbres, depuis la fondation de la primitive Lutèce

jusqu'à l'an de grâce 1843. Que de choses intéressantes et ignorées ils

apprendront à leurs lecteurs!--Ce sont d'ailleurs, pour la plupart, des

écrivains aimés du public. M Louis Lurine, le directeur de l'ouvrage, a

sous ses ordres plus d'un soldat qui serait digne du commandement.--M

Jules Janin a fait l'histoire de la Place-Royale; M. Eugène Guinot,

celle de la rue Laffitte; M. Étienne Arago, celle de l'allée et de

l'avenue de l'Observatoire; le bibliophile Jacob, celle de la Cité... M.

Tavile Delort a révélé les mystères de la rue Pierre Lescot. Enfin, la

rue de la Paix, le Palais-Royal, la rue de la Harpe, les quais, la place

Louis XV, la rue Lepelletier, la rue Saint-Florentin, la rue

Notre-Dame-de-Lorette, etc., etc., ont eu pour historiens: MM. Marco de

Saint-Hilaire, E. Briffault, Roger de Beauvoir, Mary Lafon, Theod.

Burette, Albert Cler, Louis Lurine. Albéric Second. Les 300 gravures sur

bois qui illustrent cette première partie sont signées Nanteuil, Jules

David, Français, Baron, Markl, Godefroy, Daumier et Gavarni.

Armée.

L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843 · 第 10 / 13 题