Cependant restait la question des demandes d'autorisation. D'après la

loi de 1901, il fallait une disposition législative pour décider de

l'autorisation à accorder ou à refuser à une congrégation qui l'aurait

demandée. M. Combes, qui avait déjà montré par ses actes qu'il

estimait la loi de 1901 beaucoup trop libérale, trouva que discuter

chaque demande d'autorisation, alors qu'on voulait n'autoriser

personne, était une grande perte de temps. Il fit donc décider par le

Parlement qu'on n'examinerait point du tout les demandes

d'autorisation, je veux dire qu'on ne les examinerait point

séparément, ce qui était sans doute la seule manière de les examiner,

mais qu'on répartirait en trois groupes les congrégations demandant à

être autorisées: congrégations enseignantes, congrégations

prédicantes, congrégations commerçantes; puis que, sur chacun de ces

groupes, pris en bloc, on prendrait une détermination. C'était les

trois charrettes, et à la façon dont on les aménageait et attelait, il

n'était pas difficile de voir où l'on voulait qu'elles conduisissent.

Cette application de la loi de 1901 parut une violation de la loi de

1901 à l'auteur de la loi de 1901. M. Waldeck-Rousseau protesta contre

la manière de sa créature, M. Combes. Il dit au Sénat: «L'application

de la loi de 1901 soulève, à l'égard de toutes les congrégations en

instance d'autorisation, une même question. Il faut considérer les

garanties qu'elles présentent, leur utilité au point de vue matériel

et moral. _C'est là un examen individuel dont aucune ne doit être

dispensée et dont aucune ne peut être exclue._ La loi de 1901, étant

une loi de procédure en même temps qu'une loi de principe, ce serait

la méconnaître que d'opposer à une demande d'autorisation _une sorte

de question préalable_. Ce serait la méconnaître aussi que d'admettre

l'autorisation sans examiner, comme on n'a jamais manqué de le faire

sous le régime antérieur à 1901, quel est le véritable caractère de la

congrégation et si elle est en mesure de réaliser son objet...»

Mais M. Waldeck-Rousseau était depuis longtemps dépassé; il n'avait

plus qu'une faible autorité; il avait ouvert les outres; et si M.

Combes effrayait M. Waldeck--_patrem suus conterruit infans_--la

majorité du parti républicain ne suivait plus que M. Combes, que

méconnaissait l'œil de son père. Successivement le Sénat et la

Chambre adoptèrent la «manière forte» de M. Combes.

A la Chambre ce fut surtout M. Ferdinand Buisson qui exposa en toute

sa précision la théorie despotiste. Pour lui, au fond, la loi de 1901

n'existait pas. Ce qui était toujours en vigueur c'était la

législation de 1792, qui avait supprimé toutes les congrégations,

quelles qu'elles fussent. La loi de 1901 avait supposé, sans doute,

que des congrégations pouvaient être autorisées; mais elle n'obligeait

nullement à en autoriser une seule. Et, de fait, il n'en fallait pas

autoriser une seule, parce que toutes étaient «en dehors de la vie

familiale et de la vie sociale».

Et c'était un argument à faire frémir les célibataires, lesquels,

vivant en dehors de la vie familiale, pouvaient s'attendre à être

chassés du territoire français pour cause de conduite antisociale.

Pour ce qui est de la liberté du père de famille, M. Buisson

répondait, en bon platonicien, que «l'enfant n'appartient pas aux

parents; mais à l'État, que l'État est son tuteur et doit le défendre

comme il doit défendre tous les faibles.»

M. Buisson était ainsi, en bon éclectique, familial dans la première

partie de son argumentation et antifamilial dans la seconde. Dans la

première partie il disait aux religieux: «Vous ne pouvez pas

enseigner, parce que vous n'êtes pas pères». Dans la seconde il disait

aux pères de famille: «Vous ne pouvez pas choisir l'enseignement à

donner à vos enfants, parce que vous êtes pères». Dans la première

partie de l'argumentation, n'être pas père ôtait un droit; dans la

seconde, être père n'en donnait aucun.

Logique au fond, malgré les contradictions formelles, était cette

théorie; puisque, selon les démocrates, personne n'a aucun droit,

personne, excepté le gouvernement.

M. Combes reproduisit cette argumentation avec moins d'éclat, mais non

moins de force. Il assura, chose peut-être étonnante au premier abord,

qu'interdire l'enseignement à un congréganiste ou l'interdire à un

homme n'ayant pas de grades universitaires, c'était absolument la même

chose: «Du moment qu'on admet la légitimité des garanties, ne fût-ce

que celle des grades, et des précautions, ne fût-ce que celle de la

surveillance de l'État, _il n'y a pas de raison_ pour que l'État, à

certaines époques, ne puisse interdire l'enseignement à certaines

catégories de personnes... Les motifs dont l'État peut étayer cette

interdiction sont _de même nature_ que ceux en vertu desquels il

interdit l'enseignement à ceux qui ne remplissent pas les conditions

voulues de grades, de stage, de moralité...»

Il eût été plus simple de dire: «Nous n'admettons à enseigner que ceux

qui ont des grades, une moralité reconnue et qui nous plaisent.» Et M.

Combes ne disait pas autre chose; seulement il s'efforçait d'établir

une identité singulière entre le fait d'être bachelier et le fait de

plaire au gouvernement, choses qui semblent bien n'être pas tout à

fait «de même nature».

Ces puissantes argumentations convainquirent parfaitement la majorité,

qui refusa en bloc toutes les autorisations demandées. Les trois

charrettes étaient arrivées à destination.

* * * * *

Parallèlement le gouvernement atteignait encore la liberté

d'enseignement en faisant supprimer par le Sénat la loi Falloux, la

loi de 1850. A la vérité, de cette loi il ne restait que peu de chose,

après un certain nombre de modifications de détail antérieures même à

l'année 1900, et après la loi de 1901, et particulièrement après

l'article de cette loi qui interdisait l'enseignement à tout membre

d'une congrégation même dissoute. Mais il importait, sans doute pour

le principe, que la liberté d'enseignement fût attaquée directement et

de face; et que la charte de la liberté d'enseignement en France fût

déchirée avec une certaine solennité; et que les républicains de 1903

déclarassent très nettement qu'ils n'avaient rien de commun avec ceux

de 1850.

Une proposition déposée par M. Béraud traînait au Sénat depuis 1901,

sur le sujet de l'abrogation de l'article de la loi Falloux,

subsistant encore, qui reconnaissait la liberté de l'enseignement

secondaire. Ce projet Béraud exigeait le vote d'une loi spéciale pour

autoriser à l'avenir l'ouverture de quelque établissement

d'enseignement privé que ce fût. Le gouvernement ne fit pas sien ce

projet. Il en apporta un autre, moins liberticide, quoique très

restrictif encore de la liberté d'enseignement. Ce projet maintenait

comme de droit général la liberté de fonder un établissement

d'enseignement privé. Mais il exigeait un certificat d'aptitude qui

laissait à qui devait le donner une singulière et inquiétante latitude

d'arbitraire et la quasi liberté de le refuser par bon plaisir. Il

organisait du reste l'inspection des établissements d'enseignement

privé, et la réglementation des petits séminaires, et la surveillance

de l'enseignement secondaire, etc.

C'était ce projet, extrêmement défiant à l'égard de l'enseignement

libre, qui révoltait la gauche, parce qu'au moins en principe il

maintenait ou paraissait maintenir la liberté d'enseignement.

La commission sénatoriale fut pour le projet Béraud, et la droite,

faute de mieux, pour le projet du gouvernement, dit projet Chaumié. M.

Charles Dupuy fit un discours général, très chaleureux, en faveur de

la liberté d'enseignement. Il n'y avait pas selon lui péril du côté de

l'enseignement congréganiste, puisque la loi de 1901, avec

«application» de 1903, venait de supprimer les congrégations. Donc ce

que voulait la commission, c'était le régime antérieur à 1850,

c'est-à-dire le monopole de l'État. Pourquoi? Pour établir la fameuse

«unité morale» du pays. Mais cette unité morale est une chimère qui

inspirait autrefois la révocation de l'Édit de Nantes, qui a inspiré

quelques autres sottises nationales et dont on devrait bien abandonner

la poursuite.

M. Béraud répondit que Rome était l'unique objet de son ressentiment

et qu'il s'agissait d'arracher la jeunesse française à l'étreinte

jésuitique.

M. Eugène Lintilhac, avec citation d'Aristote, reproduisit

l'argumentation de M. Ferdinand Buisson, affirma que l'État avait

tous les droits, que le libéralisme était une utopie dangereuse et que

le père de famille n'avait pas le droit monstrueux de mettre son fils

en travers de la route que suit l'humanité.

M. Thézard, rapporteur de la commission, mit une fois de plus en avant

«l'unité morale», en affirmant qu'avant 1850 l'unité morale existait

en France; mais que depuis 1850 elle n'existait plus, ce qui était

d'un généralisateur hardi et d'un artiste amoureux de la symétrie,

mais d'un historien peut-être insuffisamment informé.

M. Clémenceau osa se moquer de M. Lintilhac, dire que la citation

d'Aristote, rapportée du reste sous forme de rébus, lui avait paru

être de Loyola. Il osa peut-être plus, c'est à savoir qu'il se permit

de dire que les anticléricaux ne faisaient que «transférer la

puissance spirituelle du pape à l'État». Et ainsi, «pour éviter la

Congrégation, nous faisons de la France une immense congrégation...

Nos pères ont cru qu'ils faisaient la Révolution pour s'affranchir;

nullement: c'était pour changer de maîtres... Aujourd'hui, quand nous

avons détrôné les rois et les papes, on veut que nous fassions l'État

roi et pape. Je ne suis ni de cette politique ni de cette

philosophie.»--_En conséquence_, et cette logique particulière

n'étonnera aucun de ceux qui sont familiers avec la mentalité

anticléricale, M. Clémenceau concluait à interdire l'enseignement à

tout congréganiste, tout congréganiste étant un «morceau de la société

romaine et non de la société française».

M. Waldeck-Rousseau vint une fois de plus, peut-être avec je ne sais

quoi qui ressemblait un peu à du ridicule, gémir sur l'éclosion de

l'oiseau qu'il avait couvé. L'intention (que venait de manifester le

président du conseil) d'interdire l'enseignement à tout congréganiste

était contraire au texte et à l'esprit de la loi de 1901. Celle-ci

n'avait pas indiqué ni entendu que certaines congrégations fussent

autorisées sauf déduction du droit d'enseigner. On s'appuyait sur la

loi de 1901 pour en tirer des conséquences qui allaient contre elle.

Cruellement, M. Clémenceau répliqua que M. Waldeck-Rousseau avait tort

de s'en prendre aux autres quand il n'avait à s'en prendre qu'à

lui-même: qu'il avait ouvert la voie de telle sorte qu'il était

difficile qu'on n'allât point jusqu'au bout du chemin, et au delà des

prévisions que M. Waldeck-Rousseau avait eu le tort de ne point avoir;

que, si M. Combes avait mal appliqué la loi de M. Waldeck, la faute en

était à M. Waldeck qui avait confié à M. Combes le soin d'appliquer la

loi de M. Waldeck, alors que rien ni personne n'avait empêché M.

Waldeck de l'appliquer lui-même.--A quoi M. Waldeck trouva

certainement quelque chose à répondre, mais ne répondit rien.

Finalement le projet Chaumié, très transformé et très aggravé,

contenant notamment un paragraphe exigeant que tout Français voulant

ouvrir un établissement libre d'instruction doit produire la

déclaration qu'il n'appartient pas à une congrégation, fut voté par le

Sénat. La question de savoir si le droit d'enseigner serait accordé ou

refusé aux membres du clergé _séculier_ était réservée.

Du reste, _ce qui restait de liberté_ dans la loi votée par le Sénat

en première lecture en 1903 n'était garanti par rien, puisqu'il avait

été stipulé par cette loi même que le gouvernement peut fermer toute

école libre, _même contre l'avis du conseil supérieur_, si

l'enseignement de cette école lui paraît contraire à la morale, à la

constitution et aux lois. Or aucun homme sensé ne veut qu'une école

puisse donner un enseignement contraire à la constitution, à la morale

et aux lois; _mais_ tout homme sensé veut que ce soit un tribunal ou

un arbitre quelconque, indépendant du gouvernement, et non le

gouvernement lui-même, qui soit juge en cette question.

La loi revint en seconde lecture au Sénat en 1904. Le débat fut court.

Il porta sur l'interdiction d'enseigner faite à tout congréganiste,

et cette interdiction fut maintenue. M. Chaumié, s'appropriant les

idées philosophiques de M. Buisson, assura que les congréganistes

n'étaient point mis hors la loi à cause de leurs sentiments religieux,

ce qui serait contraire à la liberté de conscience, laquelle est

sacrée; ni à cause de leur incapacité, car il y en a de bien

intelligents; mais parce qu'ils sont dociles et qu'ils obéissent à

leurs chefs et qu'ils ne sont pas «des êtres d'évolution». Qu'ils

cessent d'être congréganistes et alors ils seront des êtres

d'évolution et pourront enseigner.--La capacité d'enseigner se

mesurant à l'indocilité, on peut espérer que le gouvernement

républicain donnera un avancement rapide à tout professeur de

l'Université enseignant des choses désagréables au gouvernement.

Le débat porta encore sur l'article qui permettait au gouvernement de

fermer les établissements d'enseignement libre, _même contre l'avis du

conseil supérieur_, en cas d'enseignement contraire à la morale, à la

constitution et aux lois. Cet article donnait pleine faculté

d'arbitraire et de bon plaisir au gouvernement. Mais M. Thézard ayant

déclaré, comme s'il l'avait su, que le gouvernement ne fermerait

qu'_exceptionnellement_ un établissement contrairement à l'avis du

conseil supérieur, le Sénat fut pleinement rassuré et l'article fut

maintenu. Bref, la loi fut votée en seconde lecture telle qu'elle

l'avait été en première.

* * * * *

En 1904, nouveau _progrès_. M. Combes, au cours de la discussion

devant le Sénat de la loi abrogatrice de la loi Falloux, s'était

engagé à déposer un projet global et définitif supprimant décidément

tout enseignement congréganiste de quelque ordre et de quelque nature

qu'il fût, et si autorisée qu'eût été et que fût encore la

congrégation à laquelle il appartenait. C'était le dernier tour de

vis. Cette loi fut immédiatement déposée à la Chambre des députés, et

l'ouverture de la discussion eut lieu fin février et la discussion se

prolongea jusqu'au 28 mars.

Elle ne pouvait que rééditer toutes les argumentations qui s'étaient

produites depuis quatre ans. M. Buisson ne manqua pas de dire qu'il

était permis d'être moine isolé, mais non d'être moine associé, parce

que, quand une association est religieuse, elle perd tout droit à la

liberté d'association.

M. Combes ne manqua point d'affirmer que les moines ne sont pas des

citoyens et ne peuvent revendiquer les droits de l'homme, ni celui

d'enseigner ni celui de s'associer.

M. Ribot, mieux placé que ne l'avait été M. Waldeck-Rousseau

lui-même, pour montrer combien les lois de 1903 et 1904 étaient

contraires à la loi de 1901, mesura les pas de géant que

l'anticléricalisme avait faits depuis trois ou quatre ans et montra

que ce qu'il avait reconstitué de toutes pièces, c'était le pur et

simple arbitraire, et que rien de pareil n'avait été rêvé ni par M.

Waldeck-Rousseau ni par ceux qui l'avaient suivi.

Élargissant la question, il s'en prit à la formule «sécularisation

complète de l'État» et demanda si les États-Unis étaient un État

sécularisé, eux qui accordent la liberté la plus complète à tous les

citoyens sans leur demander quelle robe ils portent ni quels vœux ils

ont faits. Il fit remarquer spirituellement qu'il y a en France, sinon

une grande science théologique, du moins un sentiment théologique

poussé à une singulière véhémence, à savoir la haine théologique,

_invidia theologica_, et que «beaucoup de libres penseurs n'ont pas

d'autre conception de la libre pensée que de prendre l'envers du

cléricalisme qu'ils combattent avec tant d'énergie, si bien que,

gardant toutes les habitudes d'esprit qu'ils reprochent à leurs

adversaires, ils ne sont que des cléricaux à rebours».

Il termina ainsi, en donnant comme le programme, non seulement du

libéralisme français, mais de la politique religieuse de tout État

moderne et civilisé: «Je m'inquiète et je m'attriste de voir que dans

notre pays il y ait cette tendance à revenir toujours vers le passé, à

ne pouvoir sortir des ornières où nous nous sommes traînés, à ne

pouvoir renouveler nos idées et nos conceptions de la liberté moderne.

Nous retardons singulièrement sur beaucoup d'autres peuples, et je ne

sais pas s'il y a deux parlements en Europe où des discussions comme

celles auxquelles nous avons assisté puissent s'ouvrir. Ce qui

m'inquiète et m'attriste aussi, c'est qu'à mesure que ces vieilles

idées reparaissent et que se renouvellent ces vieilles pratiques si

souvent condamnées par nos chefs, chaque jour déclinent ces grandes

idées libérales qui sont l'essence même de cette République française

_qui n'est rien si elle n'est pas la liberté organisée_. On commence à

aimer dans ce pays l'usage de la force, même et surtout quand elle est

accompagnée d'un peu de brutalité: on aime les coups de majorité.

Permettez-moi de vous dire que cela, c'est l'affaiblissement, l'oubli

du véritable esprit républicain et que, sous prétexte de défendre la

République, on aboutit à abolir ce qui est notre honneur et ce qui est

notre force: l'esprit de large tolérance, l'esprit d'équité, le

respect de tous les droits... Quant à nous, libéraux, nous n'avons pas

à dire ce que nous sommes et ce que nous voulons. Nous avons

toujours, et dès la première heure, défendu nos idées à cette tribune.

Nous y restons fidèles. Nous savons, parce que nous avons étudié

l'histoire, parce que nous avons jeté les yeux en dehors de chez nous,

vers les pays qui marchent, qui progressent,--tandis que nous nous

attardons dans les luttes, dans les querelles stériles,--nous savons

où va le progrès humain et nous avons la conviction que nous sommes

dans la bonne voie. Le présent peut nous réserver encore quelques

tristesses et quelques déceptions; mais l'avenir nous donnera raison.»

La loi fut votée. Elle décidait, en somme, que toute congrégation

enseignante, qu'elle eût été autorisée ou qu'elle n'eût pas été

autorisée, devait avoir disparu dans le délai de dix années.

Ce qui résume peut-être le mieux l'œuvre de cette dernière loi et de

toutes les lois précédentes, c'est cette déclaration que M. Henri

Maret lut avant le vote définitif de la loi: «Je ne voterai pas cette

loi pour plusieurs raisons. La première, c'est que la loi est une loi

contre la liberté. C'est une loi de combat, et toutes les lois de ce

genre finissent toujours par se retourner contre leurs auteurs.

Ensuite vous faites une loi un peu jésuitique. Vous faites une loi

contre les personnes, puisque vous laissez subsister l'enseignement;

vous ne l'interdisez qu'à une certaine catégorie de personnes. En

troisième lieu, vous faites une loi inutile; car l'enseignement

congréganiste subsistera sans les congrégations. Enfin la loi que vous

avez votée porte une telle atteinte à la liberté d'enseignement que

cette liberté ne sera plus qu'un leurre, surtout pour les pauvres.»

* * * * *

Mais déjà (commencement de 1904), une autre campagne anticléricale

d'un tout autre genre avait commencé. Pendant quelques années, le

parti anticlérical s'était tenu très ferme sur le terrain du

Concordat, en tirant même des arguments du Concordat contre «l'Église

latérale», l'Église régulière, l'Église congréganiste, ainsi que nous

avons vu. A partir de 1904, il aiguilla vers la suppression du

Concordat, vers la séparation de l'Église et de l'État. Il n'y eut du

reste que contradiction apparente entre ces deux démarches, puisqu'au

fond le dessein du parti anticlérical était de combattre et de

détruire en France la religion chrétienne elle-même, et puisque,

l'Église latérale détruite ou muselée, ce qui restait, c'était de

foudroyer et pulvériser l'Église séculière elle-même.

C'est ici que les républicains despotistes se séparaient de Napoléon

Ier, celui-ci ayant tenu au maintien d'une Église asservie à son

gouvernement et les républicains despotistes voulant la suppression de

l'Église quelle qu'elle fût et, du reste, de la religion chrétienne

elle-même.

C'est ce dessein que n'avait point caché M. Jaurès dans un discours

qui à première vue avait pu paraître étrange, mais qui,

intentionnellement ou non, livrait le secret, lequel, du reste,

n'était un mystère pour personne. Dans la discussion sur la loi

interdisant l'enseignement à tout congréganiste, M. Jaurès, pour

conclure simplement contre la capacité éducatrice du moine, avait fait

son procès au christianisme tout entier depuis ses origines jusqu'à

nos jours: «Au moment où le christianisme est apparu à la surface du

monde, au moment où l'idée divine a tenu, selon la religion

catholique, à se manifester dans une personne humaine, à ce moment la

face du monde a changé. Un double et contradictoire effet allait

naître de cet événement historique; il allait en résulter, à la fin,

une concentration, un assainissement de la pensée humaine et

l'exaltation même de cette pensée; et ce contraste montre combien

court et misérable doit rester, dans le prolongement des événements,

un effort, si puissant soit-il, de la logique abstraite. Un Dieu était

venu sauver les hommes; l'infini divin s'était mêlé un instant aux

contingences humaines; la loi qu'il avait dictée à quelques disciples

allait être et devait rester l'intangible enseignement qu'aucune autre

doctrine ne pourrait venir remplacer, qu'aucune autre leçon ne devait

même atténuer ou expliquer. Le _Syllabus_ est en germe dans

l'Évangile: il fallait que l'homme aveugle recueillît la clarté

révélée un jour par le Dieu qui était venu la lui apporter et ne la

perdît jamais de vue, dût-on la lui imposer de force, dût-on proscrire

tout autre enseignement. Il fallait répandre cette vérité de cerveau à

cerveau; et pour cela se réclamer de la liberté, puisque seule elle

permettait de la propager. Mais il fallait aussi refuser cette liberté

aux autres, puisque le cerveau qui en était un jour tout éclairé [de

cette vérité] ne devait plus jamais rechercher d'autre lumière. Voilà

comment le christianisme devait asservir la pensée humaine; et en même

temps il allait l'exalter en lui donnant de son origine, puisqu'un

Dieu était venu pour le sauver, en lui donnant de son but dans une

autre existence, la plus haute idée. L'homme avait le droit de

s'exalter, et c'est cette double loi, condensée dans le christianisme

naissant, qui allait se développer au cours de l'histoire. C'est elle

qui explique l'élan passionné du fidèle agenouillé dans la ferveur

mystique--et les abominables crimes de l'Inquisition. C'est elle qui

fait comprendre toute une longue période de notre histoire qui

resterait incompréhensible. C'est elle qui nous montre, dans les nuits

éloignées et troubles du moyen âge, la douce lueur de l'étoile du

matin vers laquelle on prie et les flammes sinistres des bûchers

autour desquels on tue. Mais par l'accomplissement de cette double loi

le christianisme a épuisé sa force. Il a ruiné le droit de la personne

humaine, et c'est la personne humaine qui, affranchie aujourd'hui,

veut d'autres enseignements. C'est ainsi que la communauté laïque a

été conduite à intervenir pour inculquer à la jeunesse les principes

de la raison. Ces principes, nous avons le devoir d'en faire une

réalité, et c'est dans cet esprit que nous voterons la loi.»

Ce discours était d'une clarté douteuse et il semblait dépasser

singulièrement son objet, si attaquer tout le christianisme, attaquer

l'Évangile--et y trouver le _Syllabus_--pour aboutir à écarter de

l'enseignement les frères des Écoles chrétiennes, est d'une

dialectique disproportionnée à son objet. Mais, au fond, le discours

était pertinent, et s'il était nébuleux dans l'exposition, il était

clair en son dessein. Il était même très loyal. Il voulait dire:

«Point de surprise! Soyez prévenus. Ceci n'est qu'un épisode. Nous

frappons aujourd'hui les congréganistes parce qu'à chaque jour suffit

sa proscription; mais c'est au christianisme tout entier que nous en

voulons et même à toute religion, puisque, ce que nous voulons qui

disparaisse, c'est l'exaltation religieuse, c'est le sentiment

religieux.»

L'Anticléricalisme · 第 11 / 20 段