LES MANIFESTATIONS DU 16 JUILLET

Pendant que les cinq commissaires nommés par les Jacobins rédigeaient la

pétition décidée la veille, les Cordeliers tenaient une séance

extraordinaire à laquelle ils avaient convié les sociétés fraternelles.

Les dames Maillard et Corbin y proposèrent d'abattre les statues des rois

qui décoraient encore les places et les ponts de la capitale. Mais le

président des Cordeliers fit rejeter cet avis par prudence. On décida de

se rendre au Champ-de-Mars pour signer la pétition. Les Cordeliers avaient

chacun à la boutonnière leur carte avec l'oeil ouvert suspendue par une

ganse bleue.

Au Champ-de-Mars, les manifestants ou plutôt les pétitionnaires ont fait

cercle autour de l'autel de la patrie.

Les commissaires des Jacobins, et particulièrement Danton, [Note: Danton

avait tenu la veille un conciliabule à son domicile avec Brune, Fabre

d'Églantine, Camille Desmoulins, La Poype. Le jour du massacre, il ne

parut pas au Champ-de-Mars. 11 s'éloigna de Paris sur le conseil que lui

fit donner Alexandre Lameth. Après le massacre il ne fut pas sérieusement

inquiété.] vêtu de gris, montent sur les cratères qui sont aux angles de

l'autel et donnent lecture de la pétition qu'ils viennent de rédiger le

matin par la plume de Brissot. La lecture est accueillie par les cris de:

_Plus de monarchie! Plus de tyran!_ Legendre invite la foule au calme.

Mais bientôt une discussion s'engage. Les Cordeliers et les Amis de la

Vérité expriment leur mécontentement au sujet de la dernière phrase de la

pétition qui prévoit «le remplacement de Louis XVI par les moyens

constitutionnels». Ils déclarent qu'ils ne veulent pas remplacer un tyran

par un autre. De violents soupçons s'élèvent. On flaire une intrigue

orléaniste. Les soupçons se portent particulièrement sur Brissot qui a

accepté de rédiger une pétition monarchique, alors qu'il faisait naguère

une campagne véhémente en faveur de la République. Après une explication

qu'on devine avoir été très vive, on décide finalement que la phrase

suspecte sera supprimée. Les commissaires-rédacteurs acceptent d'en

référer aux Jacobins....

Vers quatre à cinq heures du soir les Cordeliers se mettent en rang. Ils

défilent sur 7 à 8 de front comme à la parade et se dirigent comme la

veille vers le Palais-Royal....

Le soir les commissaires-rédacteurs de la pétition entretiennent les

Jacobins des incidents de la journée, de la suppression que la réunion du

Champ-de-Mars a exigée dans le texte arrêté par eux le matin. Ils font

pénétrer dans l'Assemblée quelques délégués des Cordeliers qui sont

invités à développer les raisons pour lesquelles ils ne veulent pas de la

phrase sur le remplacement de Louis XVI par les moyens constitutionnels.

Momoro est du nombre de ces délégués. Une discussion très vive s'engage.

Les députés, particulièrement Coroller, réclament énergiquement, au nom de

la légalité et de la Constitution, le maintien de la phrase incriminée. Sa

suppression serait une adhésion indirecte à la République et ils ne

veulent pas courir cette aventure. Après quatre heures de discussion, les

députés ont gain de cause. A la presque unanimité les Jacobins votent le

maintien du texte primitif sans retranchement. Il est environ minuit. Le

manuscrit est immédiatement envoyé à l'imprimeur de la société Baudouin.

Baudouin sait que la plupart des députés ont déjà quitté les Jacobins pour

les Feuillans. Il craint de déplaire à l'Assemblée dont il est aussi

l'imprimeur. Il fait des difficultés. Les commissaires des Jacobins lui

réclament son diplôme de membre de la société pour faire procéder ailleurs

à l'impression. Il préfère rendre son diplôme que d'engager sa

responsabilité.

Une demi-heure plus tard, le député Royer, évêque de l'Ain, qui avait

signé le manuscrit de la pétition envoyé à l'imprimeur, en qualité du

président des Jacobins, se ravisait. II venait d'apprendre que l'Assemblée

avait prononcé, expressément cette fois par un nouveau décret, la mise

hors de cause du roi. Il devenait donc inutile de la prier de s'expliquer.

La pétition devenait même illégale puisqu'elle allait maintenant

directement à rencontre d'une loi rendue. Royer envoya son domestique à

Baudouin pour retirer sa signature.... La pétition n'avait plus de

répondant. [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 125-128.]

Les grandes journées de la Constituante · 第 98 / 101 题