Pendant que les cinq commissaires nommés par les Jacobins rédigeaient la
pétition décidée la veille, les Cordeliers tenaient une séance
extraordinaire à laquelle ils avaient convié les sociétés fraternelles.
Les dames Maillard et Corbin y proposèrent d'abattre les statues des rois
qui décoraient encore les places et les ponts de la capitale. Mais le
président des Cordeliers fit rejeter cet avis par prudence. On décida de
se rendre au Champ-de-Mars pour signer la pétition. Les Cordeliers avaient
chacun à la boutonnière leur carte avec l'oeil ouvert suspendue par une
ganse bleue.
Au Champ-de-Mars, les manifestants ou plutôt les pétitionnaires ont fait
cercle autour de l'autel de la patrie.
Les commissaires des Jacobins, et particulièrement Danton, [Note: Danton
avait tenu la veille un conciliabule à son domicile avec Brune, Fabre
d'Églantine, Camille Desmoulins, La Poype. Le jour du massacre, il ne
parut pas au Champ-de-Mars. 11 s'éloigna de Paris sur le conseil que lui
fit donner Alexandre Lameth. Après le massacre il ne fut pas sérieusement
inquiété.] vêtu de gris, montent sur les cratères qui sont aux angles de
l'autel et donnent lecture de la pétition qu'ils viennent de rédiger le
matin par la plume de Brissot. La lecture est accueillie par les cris de:
_Plus de monarchie! Plus de tyran!_ Legendre invite la foule au calme.
Mais bientôt une discussion s'engage. Les Cordeliers et les Amis de la
Vérité expriment leur mécontentement au sujet de la dernière phrase de la
pétition qui prévoit «le remplacement de Louis XVI par les moyens
constitutionnels». Ils déclarent qu'ils ne veulent pas remplacer un tyran
par un autre. De violents soupçons s'élèvent. On flaire une intrigue
orléaniste. Les soupçons se portent particulièrement sur Brissot qui a
accepté de rédiger une pétition monarchique, alors qu'il faisait naguère
une campagne véhémente en faveur de la République. Après une explication
qu'on devine avoir été très vive, on décide finalement que la phrase
suspecte sera supprimée. Les commissaires-rédacteurs acceptent d'en
référer aux Jacobins....
Vers quatre à cinq heures du soir les Cordeliers se mettent en rang. Ils
défilent sur 7 à 8 de front comme à la parade et se dirigent comme la
veille vers le Palais-Royal....
Le soir les commissaires-rédacteurs de la pétition entretiennent les
Jacobins des incidents de la journée, de la suppression que la réunion du
Champ-de-Mars a exigée dans le texte arrêté par eux le matin. Ils font
pénétrer dans l'Assemblée quelques délégués des Cordeliers qui sont
invités à développer les raisons pour lesquelles ils ne veulent pas de la
phrase sur le remplacement de Louis XVI par les moyens constitutionnels.
Momoro est du nombre de ces délégués. Une discussion très vive s'engage.
Les députés, particulièrement Coroller, réclament énergiquement, au nom de
la légalité et de la Constitution, le maintien de la phrase incriminée. Sa
suppression serait une adhésion indirecte à la République et ils ne
veulent pas courir cette aventure. Après quatre heures de discussion, les
députés ont gain de cause. A la presque unanimité les Jacobins votent le
maintien du texte primitif sans retranchement. Il est environ minuit. Le
manuscrit est immédiatement envoyé à l'imprimeur de la société Baudouin.
Baudouin sait que la plupart des députés ont déjà quitté les Jacobins pour
les Feuillans. Il craint de déplaire à l'Assemblée dont il est aussi
l'imprimeur. Il fait des difficultés. Les commissaires des Jacobins lui
réclament son diplôme de membre de la société pour faire procéder ailleurs
à l'impression. Il préfère rendre son diplôme que d'engager sa
responsabilité.
Une demi-heure plus tard, le député Royer, évêque de l'Ain, qui avait
signé le manuscrit de la pétition envoyé à l'imprimeur, en qualité du
président des Jacobins, se ravisait. II venait d'apprendre que l'Assemblée
avait prononcé, expressément cette fois par un nouveau décret, la mise
hors de cause du roi. Il devenait donc inutile de la prier de s'expliquer.
La pétition devenait même illégale puisqu'elle allait maintenant
directement à rencontre d'une loi rendue. Royer envoya son domestique à
Baudouin pour retirer sa signature.... La pétition n'avait plus de
répondant. [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 125-128.]