LES JACOBINS ET LA PREMIÈRE PÉTITION DU CHAMP-DE-MARS

Le député de Metz Anthoine, ami de Robespierre, qui présidait la séance

des Jacobins du 15 juillet au soir où la pétition contre le rétablissement

de Louis XVI fut décidée, a raconté en ces termes ce qui s'est passé au

club, dans une déposition qu'il fit le 23 août, devant le tribunal chargé

d'informer sur les responsabilités du massacre:

A 7 heures je me rendis aux Jacobins. Je trouvai le fauteuil occupé par M.

Laclos [Note: Choderlos de Laclos, romancier et chancelier du duc

d'Orléans.] qui étoit ainsi que moi secrétaire de la société et qui

présidoit en l'absence de M. Bouche. [Note: Député de Provence.] Il me dit

qu'il étoit extrêmement tourmenté, que l'on vouloit parler sur le décret

rendu le matin par l'Assemblée nationale, [Note: Ce décret innocentait

Louis XVI par prétérition.] qu'il ne le souffrirait pas et qu'il alloit me

céder le fauteuil, parce qu'étant député, il présumoit que je pourrais

plus facilement contenir les orateurs. Fortement indisposé d'un mal de

poitrine et fort éloigné moy-même de vouloir que l'on parlât du décret, je

refusay constamment de remplir les fonctions de Président. Cependant,

plusieurs membres de la société rendoient compte du décret, un d'eux même

en donna lecture et fit remarquer que le décret ne prononçoit rien

absolument sur le sort du roy. Or, il étoit impossible d'interdire à la

société de parler d'un décret qui n'étoit pas explicitement rendu. Pour

détourner l'attention de la société, je montai à la tribune pour proposer

une motion d'ordre fort étrangère au sujet. On refusa de m'entendre et,

par acclamation, on me força de présider malgré l'épuisement de mes

forces. Alors je priai M. de La Clos d'engager M. Petion à s'opposer à ce

qu'on parlât du décret. M. Biauzat prit la parole et, en mon nom, il

invita la société à écarter cet objet de la délibération. Je ne le

désavouai point. M. La Clos proposa alors une pétition tendante à prier

l'Assemblée nationale de s'expliquer sur le sort du Roy. Cette proposition

ne contenant rien que de légal fut mise à la discussion. Vers 9 heures

environ on vint me dire qu'il arrivoit 8000 hommes du Palais-Royal [Note:

Cette foule avait assisté à la réunion ordinaire des Amis de la

Vérité au cirque du Palais-Royal où Sergent et Momoro avaient pris la

parole contre le rétablissement de Louis XVI.] et je donnai ordre qu'on

fermât les deux grilles et je levay la séance. On vint me dire ensuite que

ces 8000 hommes avoient des intentions hostiles et que nous étions dans un

grand danger. Je repris ma place. Tous les membres de la société

s'assirent pour éviter la confusion. M. Daubigny observa que nous devions

mourir dans notre salle. Un instant après une grande quantité d'hommes

sans armes et d'une contenance tranquille remplirent la salle et, d'un

coup de sonnette, je fis mettre tout le monde à sa place et le silence

s'établit. L'orateur de la députation monta à la tribune et fit un

discours où je ne compris rien, sinon que le peuple craignoit d'être

trahi, qu'il ne vouloit pas Louis XVI pour roi et qu'il venoit nous

demander des conseils. Il ajouta cependant qu'il nous engageoit à déclarer

avec eux que l'on ne reconnoîtroit pas Louis XVI pour roi, si le voeu des

départemens n'en ordonnoit autrement. Forcé de répondre à cette harangue,

l'idée me vint de leur donner le change au moyen de la pétition de M. La

Clos en identifiant cette pétition très légale avec l'objet irrégulier de

leur demande.... Les hommes venus du Palais-Royal crurent en effet que la

pétition de M. La Clos n'étoit autre chose que ce qu'ils demandoient. On

détermina qu'il serait fait une pétition le lendemain et je nommai pour

rédacteurs MM. Lanthenas, Sergent, Danton, Ducancel et Brissot de

Warville, cinq membres de la société dont je connoissois le patriotisme et

les talents. On arrêta aussi que l'on feroit signer cette pétition au

Champ-de-Mars par les personnes qui voudroient s'y trouver, qu'elle seroit

ensuite envoyée dans les départements et portée après à l'Assemblée

nationale par six commissaires. On convint d'être au Champ-de-Mars

paisibles, sans armes et même sans cannes et que les commissaires-

rédacteurs informeroient de très grand matin la municipalité. Elle fut

informée à une heure du matin par le comité des recherches dont je suis

membre..., j'observe que la séance, ayant été précédemment levée, on ne

peut pas attribuer les décisions dont j'ay parlé à la société des Amis de

la Constitution et que, dans toute cette soirée, il ne s'est rien dit de

contraire au respect dû aux lois.... [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp.

341-343.]

La préoccupation d'atténuer la responsabilité des Jacobins dans la

rédaction de la pétition est déjà très visible dans cette déposition

d'Anthoine. Après le massacre, les Jacobins n'hésitèrent pas à fausser la

vérité en affirmant qu'un très grand nombre de citoyens «étrangers à la

société» nommèrent «entre eux» des commissaires pour rédiger la pétition

(_Observations_ annexées à l'adresse des Jacobins à l'Assemblée

nationale du 20 juillet).

Les grandes journées de la Constituante · 第 97 / 101 题