Dès le premier moment l'Assemblée conduite par Barnave et les Lameth
manifesta sa répugnance pour la solution orléaniste comme pour la solution
républicaine. Dans son adresse aux Français du 22 juin elle dénonça non la
fuite, mais l'_enlèvement_ du roi. Le lendemain Thouret proposait de
mettre en arrestation ceux qui oseraient porter atteinte au respect dû à
la dignité royale. Le 25 juin, l'Assemblée suspendait les élections déjà
commencées pour la nomination de la Législative, de crainte que les
assemblées primaires et électorales ne se prononçassent pour une nouvelle
Constitution. Louis XVI fut considéré comme inviolable. Seuls les
complices de son «enlèvement» furent poursuivis. L'Assemblée s'engagea à
rétablir le roi dans la plénitude de ses pouvoirs aussitôt qu'il aurait
accepté la Constitution qu'elle se mit à reviser dans un sens rétrograde.
Si la Constituante s'est refusée à détrôner Louis XVI, c'est sans doute
par crainte d'une intervention des puissances étrangères, par crainte
aussi d'une guerre civile que ne manqueraient pas de déchaîner,
croyaitelle, les différents prétendants au trône du monarque déchu, mais
c'est aussi et c'est surtout par crainte que la déchéance du roi ne
profitât au parti démocratique. Le duc d'Orléans s'appuyait sur les
jacobins et même sur une partie des Cordeliers. Lafayette, son rival et
son ennemi, voyait sa main dans tous les troubles qui agitaient la
capitale. Barnave, Duport et les Lameth combattaient avec acharnement
depuis six mois le parti démocratique qui leur reprochait leur trahison
dans la question du cens électoral, des droits politiques des hommes de
couleur, etc. Ils craignirent que l'avènement du duc d'Orléans, soit comme
régent, soit comme roi, ne fut aussi l'avènement de leurs rivaux. Ils
préférèrent garder Louis XVI, tout discrédité qu'il fut, parce qu'ils
pensaient que ce roi qui leur devrait la couronne ne pourrait pas
gouverner sans eux et sans la classe sociale qu'ils représentaient.
La raison profonde de la décision de l'Assemblée fut dite par Barnave dans
son discours du 15 juillet:
Tout changement dans la constitution est fatal, tout prolongement de la
révolution est désastreux
. Je place ici la véritable question:
Allons-nous terminer la révolution, allons-nous la recommencer? Si vous
vous défiez une fois de la Constitution, quel sera le point où vous vous
arrêterez? Que laisserez-vous à vos successeurs?...
Vous avez rendu tous les hommes égaux devant la loi; vous avez consacré
l'égalité civile et politique; vous avez repris pour l'État tout ce qui
avait été enlevé à la souveraineté du peuple; un pas de plus serait un
acte funeste et coupable, un pas de plus dans la ligne de la liberté
serait la destruction de la royauté, dans la ligne de l'égalité, la
destruction de la propriété. Si l'on voulait encore détruire, quand tout
ce qu'il fallait détruire n'existe plus, si l'on croyait n'avoir pas tout
fait pour l'égalité, quand l'égalité de tous les hommes est assurée,
trouverait-on encore une aristocratie à anéantir, si ce n'est celle des
propriétés?... Il est donc vrai qu'il est temps de terminer la révolution;
que si elle a dû être commencée et soutenue pour la gloire et le bonheur
de la nation, elle doit s'arrêter quand elle est faite et qu'au moment où
la nation est libre, où tous les Français sont égaux, vouloir davantage,
c'est vouloir commencer à cesser d'être libres et devenir coupables.
[Note: _Moniteur._]