_Le plus honnête homme de son royaume!_ Lâches écrivains, folliculaires
ineptes ou gagés, c'est ainsi que vous appeliez Louis XVI. Le plus honnête
homme de son royaume, ce père des Français, à l'exemple du héros des deux
mondes, [Note: Lafayette que les démocrates accusaient--d'ailleurs à tort
--de complicité avec le roi.]a donc aussi quitté son poste et s'évade avec
l'espoir de nous envoyer, en échange de sa personne royale, une guerre
étrangère et intestine de plusieurs années. Ce complot, digne au reste des
maisons de Bourbon et d'Autriche coalisées, ce complot lâche et perfide,
médité depuis 18 mois, s'est enfin effectué....
Bien loin d'être _affamé de voir un roi_, la manière dont le peuple prit
l'évasion de Louis XVI, montra qu'il étoit saoul du trône et las d'en
payer les frais. S'il eût su dès lors que Louis XVI, dans sa déclaration
qu'on lisoit en ce moment à l'assemblée nationale, se plaignoit de
_n'avoir point trouvé dans le château des Tuileries les plus simples
commodités de la vie_, le peuple indigné se seroit porté peut-être à des
excès; mais il sent sa force et ne se permit aucune de ces petites
vengeances familières à la faiblesse irritée; il se contenta de persiffler
à sa manière la royauté et l'homme qui en étoit revêtu. Le portrait du roi
fut décroché de sa place d'honneur et suspendu à la porte: une fruitière
prit possession du lit d'Antoinette pour y vendre des cerises, et en
disant: C'est aujourd'hui le tour de la nation pour se mettre à son aise.
Une jeune fille ne voulut jamais souffrir qu'on la coiffât d'un bonnet de
la reine; elle le foula aux pieds avec indignation et mépris; on respecta
davantage le cabinet d'étude du dauphin; mais nous rougirions de rapporter
le titre des livres du choix de sa mère.
Les rues et les places publiques offroient un spectacle d'un autre genre.
La force nationale armée se déployoit en tous lieux d'une manière
imposante. Le brave Santerre, pour sa part, enrôla deux mille piques de
son faubourg. Ce ne furent point les citoyens actifs et les habits bleus
de roi [Note: Les gardes nationaux portaient l'habit bleu. Les citoyens
passifs ne faisaient pas partie de la garde nationale.] qui eurent les
honneurs de la fête, les bonnets de laine reparurent et éclipsèrent les
bonnets d'ours. Les femmes disputèrent aux hommes la garde des portes de
la ville, en leur disant: Ce sont les femmes qui ont amené le roi à Paris,
[Note: Le 6 octobre 1789.] ce sont les hommes qui le laissent évader. Mais
on leur répliqua: Mesdames, ne vous vantez pas tant; vous ne nous aviez
pas fait là un si grand cadeau.
L'opinion dominante étoit une antipathie pour les rois et un mépris pour
la personne de Louis XVI, qui se manifestèrent jusque dans les plus petits
détails. A la Grève, on fit tomber en morceaux le buste de Louis XIV,
qu'éclairoit la célèbre lanterne, l'effroi des ennemis de la Révolution.
Quand donc le peuple se fera-t-il justice de tous ces rois de bronze,
monumens de notre idolâtrie? Rue Saint-Honoré, on exigea d'un marchand
le sacrifice d'une tête de plâtre, à la ressemblance de Louis XVI; dans un
autre magasin on se contenta de lui poser sur les yeux un bandeau de
papier; les mots de _roi, reine, royale, Bourbon, Louis, Cour, Monsieur,
frère du roi_, furent effacés partout où on les trouva écrits, sur tous
les tableaux et enseignes des magasins et des boutiques. Le _Palais royal_
est aujourd'hui le _Palais d'Orléans_. Les _couronnes_ peintes furent même
proscrites, et le jour de la Fête-Dieu [23 juin] on les couvrit d'un voile
sur les tapisseries où elles se trouvoient, afin de ne point souiller par
leur aspect la sainteté de la procession. La Fayette ne manqua pas de s'y
trouver avec cet air hypocrite qu'on lui connoît, on a remarqué que
Duport [Note: Adrien Duport, un des chefs du côté gauche de la
Constituante.] le tenoit par-dessous le bras.
Un piquet de 50 lances fit des patrouilles jusque dans les Tuileries,
portant pour bannière un écriteau avec cette inscription:
Vivre libre ou mourir.
Louis XVI s'expatriant
N'existe plus pour nous.
Si le président de l'Assemblée nationale eût mis aux voix sur la place de
Grève, dans le jardin des Tuileries et au palais d'Orléans le gouvernement
républicain, la France ne seroit plus une monarchie....
... Citoyens! C'est une seconde révolution qu'il nous faut; nous ne
pouvons nous en passer: la première est déjà oubliée, et nous n'avons
encore eu jusqu'ici qu'un avant-goût de la liberté; elle nous échappera si
nous ne la fixons au milieu de nous. Pour la seconde fois, traçons à
l'assemblée nationale le plan qu'elle doit suivre: cette fois elle n'a pas
fait preuve de cette fermeté dont nous lui avons su tant de gré au mois de
juin 1789. Ce n'est plus un clergé et une noblesse qu'il faut contenir et
abattre; c'est sur Louis XVI et ses ministres que nous devons porter notre
oeil réformateur....
L'assemblée nationale vieillit; on s'en aperçoit à cette manie qu'elle a
de se fier à tout le monde; le mauvais succès de ses épreuves ne la guérit
point de cette funeste facilité. Et encore quelle mollesse elle a mis dans
son premier arrêté sur la fuite de Louis XVI! Pourquoi ne pas appeler les
choses par leur nom? Pourquoi mentir au public? Pourquoi qualifier
d'_enlèvement_ l'évasion du roi?...
Si Louis n'a fait qu'une abdication, il n'est pas coupable, il usoit de
ses droits; la nation n'a pas plus à se plaindre de lui qu'un maître n'a
le droit de se plaindre d'un _valet_ qui se retire de son service.
Mais si Louis a compromis, si du moins il a eu l'intention de compromettre
la nation en se retirant, la nation peut l'en punir comme le maître peut
faire punir le _valet_ qui ne prend congé que pour apporter le trouble
dans la maison de celui qui le salarioit. Reste à voir si Louis a fait une
abdication pure et simple, ou bien si sa retraite est attentatoire au
repos public; nous entendons par le mot abdication l'acte par lequel un
fonctionnaire quelconque déclare à ses commettans qu'il renonce à son
office, et qu'il en donne sa démission. Or, la conduite du ci-devant roi
ne comporte rien qui présente ce caractère: il a fait mystère de son
départ, son hypocrisie a trompé tout le monde, il se retire de nuit, il a
fui comme un traître, il n'a pas craint d'abandonner Paris et la France à
toutes les horreurs de l'anarchie; en fuyant il a laissé une déclaration
qui le décèle et qui est une satire de la Révolution; il a osé traiter de
captivité son séjour au milieu d'un peuple qui l'idolâtrait, il a réclamé
contre tous les décrets favorables à la liberté, il a osé dire qu'il
Alloit se mettre en sûreté dans un autre pays; il a prêché la révolte, il
a rappelé les peuples à l'esclavage; le fourbe les a flattés pour les
séduire, il a dit enfin qu'il ne rentrerait en France qu'après que le
système actuel seroit renversé, qu'après que la constitution qu'il a jurée
seroit établie sur des bases différentes; telle est la substance d'une
proclamation incendiaire que Louis a laissée à sa sortie de Paris. Ajoutez
à cela l'insolente défense à ses ministres de signer aucun acte en son
nom, jusqu'à ce qu'ils aient reçu des ordres ultérieurs et l'injonction au
garde des sceaux de lui renvoyer le sceau de l'état lorsqu'il en seroit
requis de sa part.
Est-ce là une abdication? Est-ce là une démission pure et simple?
Non, c'est un crime de lèse-nation, une révolte à la nation, un assassinat
prémédité de la nation....
Mais comment procéder au jugement? Il est inviolable, et la loi n'a pas
prononcé. Il étoit inviolable, quand il étoit roi; il a cessé d'être roi,
quand il a fait sa proclamation, quand il a fui; il a donc cessé d'être
inviolable. Un roi, même constitutionnel, ne jouit de l'inviolabilité
qu'autant qu'il est en fonctions, un roi qui fuit sa patrie, qui court se
mettre à la tête d'une armée de brigands, est-t-il en fonctions? Ce n'est
donc pas comme roi qu'il faut le juger, mais comme individu, comme
rebelle, comme _factieux_ et ennemi déclaré de la patrie.... La haute cour
nationale provisoire d'Orléans le jugera....
Et toi, Antoinette, toi qu'un peuple généreux vouloit forcer à être
heureuse, toi destinée à faire respecter celui que tu as toujours avili;
que diras-tu? As-tu trompé Louis? Non, il était d'accord avec toi, son âme
à l'unisson de la tienne étoit faite pour le crime. Il t'aimait! Quels
étaient donc tes desseins?... De n'entrer dans cette cité qu'en écrasant
sous les roues de ton char ses malheureux habitans; ta main avoit désigné
les victimes; le massacre de Paris devait être le jour de ton triomphe;
mais ... tu pâlis! Ne crains pas pour tes jours; ton sang ne souillera pas
le sol de la France; quoique tu sois digne du sort de Brunehaut, les
François croiront te punir assez en te laissant la vie. C'est dans ton
coeur que tu trouveras ton bourreau: seule désormais au milieu d'un peuple
immense, tu seras réduite à tes complices et à tes remords; tu le verras
heureux ce bon peuple contre qui tu aiguisois des poignards, et son
bonheur fera ton supplice!... [Note: _Les Révolutions de Paris_ du 18 au
25 juin 1791.]