LE DÉPART DE MESDAMES

Dès le 3 février, la municipalité de Sèvres instruite par la domesticité

des princesses [Mesdames habitaient le château de Bellevue] avise les

jacobins. En un clin d'oeil, le bruit de leur voyage se répand dans la

foule. Tous les orateurs des clubs, tous les pamphlétaires dévoués à la

Révolution, Marat, Camille Desmoulins, Gorsas, jettent le cri d'alarme....

«Bien que le roi et la reine soient les deux personnages les plus

essentiels à la Révolution, il n'en est pas moins vrai que s'ils restaient

seuls, leur départ serait plus facile, lorsque tout le reste de la famille

royale serait en sûreté (Gorsas, _Courrier des 83 départements_, 3 février

1791).... «_Salus populi suprema lex esto_. Le salut de la chose publique

interdit à Mesdames d'aller porter leurs personnes et nos millions chez le

pape ou ailleurs. Leurs personnes, nous devons les garder précieusement,

car elles contribuent à nous garantir contre les intentions hostiles de

leur neveu M. d'Artois et de leur cousin, Bourbon Condé.... Tout ce que

Mesdames emportent est à nous, tout jusqu'à leurs chemises. Il me déplaît

à moi que nos chemises aillent à Rome» (Corsas, 9 février).

Camille Desmoulins tenait le même langage: «Il est faux, s'écriait-il, de

dire que les tantes du roi jouissent des mêmes droits que les autres

citoyens.--Est-ce que la nation leur a fait présent, à leur naissance,

d'un million de rentes, comme à Mesdames?--Non, sire, vos tantes n'ont

pas le droit d'aller manger nos millions en terre papale. Qu'elles

renoncent à leurs pensions. Qu'elles restituent aux coffres de l'État tout

l'or qu'elles emportent et qu'elles aillent ensuite, si bon leur semble, à

Lorette ou à Compostelle!» (_Révolutions de France et de Brabant_,

n°64)....

«On assure, écrivait Marat, que les tantes du roi font le diable pour

partir. Il serait de la plus haute imprudence de les laisser faire. En

dépit de ce qu'ont dit là-dessus d'imbéciles journalistes, elles ne sont

pas libres. Nous sommes en guerre avec les ennemis de la Révolution. Il

faut garder ces béguines en otages et donner triple garde au reste de la

famille» (_Ami du peuple_ du 14 février 1791).

Le 8 février la municipalité de Paris vint prier le roi avec instance de

s'opposer au départ des princesses, vu l'agitation des esprits et

l'irritation de la foule.--Louis XVI répondit que ses tantes étaient

libres de sortir du royaume comme tous les autres citoyens: «Ni la

déclaration des droits de l'homme ni les lois de l'État ne me permettent

de m'opposer à leur départ». Le 9 février, le tocsin retentit, trente-deux

sections s'assemblent et délibèrent sur le moyen d'empêcher le départ des

princesses.... Au nom des sections, l'abbé Mulot rédige une adresse à

l'Assemblée pour demander une loi rendant obligatoire la résidence de la

famille royale: «Nous ne recherchons pas, disait l'adresse, si ce voyage

inconsidéré serait l'effet de quelques insinuations perfides. Nous ne

voulons pas croire que les tantes du roi aient jamais eu le dessein

d'aller encourager ou seconder par leur présence les fugitifs qui osent

menacer la patrie; qu'elles veuillent, comme ces citoyens ingrats

disperser hors de France des richesses qui ne leur ont pas été données

pour cet usage et nourrir les étrangers de la substance nationale. Nous

éloignons de nous la pensée qu'un sexe timide et fait pour conseiller la

paix soit chargé de négocier des traités de guerre....»

Les femmes de la halle, les sections députèrent auprès du roi qui resta

inébranlable et qui se hâta de prévenir ses tantes que les femmes de la

halle se disposaient à partir pour Bellevue. A la réception de cette

nouvelle, Mesdames quittèrent Bellevue en toute hâte le 20 février à 10

heures et demie du soir. «Moins d'une demi-heure après le départ des

fugitives, le bataillon des femmes arrivait à Bellevue, forçait les

grilles et faisait irruption dans le château....»

A Moret, la municipalité vérifie les passeports, les trouve irréguliers et

refuse de laisser les voyageuses continuer leur chemin.--La garde

nationale cerne les voitures et s'apprête à dételer les chevaux. Il faut

qu'un escadron de chasseurs leur ouvre passage.

A Arnay-le-Duc, le 22 février, le maître de poste refuse des chevaux pour

le relai. La garde nationale, la commune, s'opposent au passage. «Peu nous

importe, déclare le procureur-syndic, que Mesdames soient parties avec

l'assentiment du roi, si elles sont parties contre le gré de l'Assemblée

nationale. En ce moment même, le comité de constitution est saisi d'un

projet de décret sur la résidence de la famille royale. Il ne faut pas

laisser les tantes du roi se soustraire d'avance à l'exécution d'une loi

de sûreté générale. Elles ne partiront d'ici qu'avec un passeport émané de

l'Assemblée.» Mesdames furent obligées de s'humilier à solliciter le

secours de cette assemblée qu'elles considéraient comme rebelle. En

attendant sa réponse, on les logea sous bonne garde chez le curé

constitutionnel. En même temps grande agitation à Paris. Les dames de la

Halle députaient chez Monsieur pour lui demander sa parole de rester à

Paris.

Mirabeau dut intervenir pour que la Constituante autorisât la continuation

du voyage des princesses en renvoyant la décision à Louis XVI. Le peuple

assiégea les Tuileries que Lafayette déblaya péniblement le 24 février.

La municipalité d'Arnay ne se tint pas pour battue. Elle dépêcha un

nouveau courrier à l'Assemblée. Mesdames ne purent quitter Arnay-le-Duc

que le 3 mars. Leur captivité avait duré 12 jours. [Note: Résumé d'après

H. Babled, _La Révolution française_, t. XXI.]

Les grandes journées de la Constituante · 第 77 / 101 题