L'APPEL A L'ÉTRANGER

Le projet de fuite est arrêté dès le mois de mars 1791. Il repose presque

entièrement sur le concours que Louis XVI espère des souverains étrangers.

Fersen, confident de la reine, a parfaitement exposé les calculs de la

Cour:

Le mécontentement est grand et augmente, mais il ne peut se manifester

tant qu'il n'y aura pas de chefs et de centre et, tant que le roi sera

enfermé à Paris, il ne peut avoir ni l'un ni l'autre; et quoi qu'il

arrive, jamais le roi ne sera roi par eux et sans des secours étrangers

qui en imposent même à ceux de son parti. Il faut qu'il en sorte, mais

comment et où aller?

Le parti du roi n'est composé que de gens incapables ou dont

l'exaspération et l'emportement sont tels qu'on ne peut ni les guider ni

leur rien confier, ce qui nécessite une marche plus lente et de grandes

précautions. Le lieu de la retraite en demande encore davantage. Il faut y

être bien en sûreté; il faut avoir trouvé un homme capable et dévoué qui

eût de l'influence sur les troupes, qu'il lui faut bien connaître

auparavant. Mais tous ces moyens seraient encore insuffisants sans les

secours des puissances voisines: l'Espagne, la Suisse et l'Empereur, et

sans l'assistance des puissances du Nord (la Russie et la Suède) pour en

imposer à l'Angleterre, la Prusse et la Hollande dans le cas très probable

où elles voudraient mettre obstacle aux bonnes intentions de ces

puissances et, en les attaquant, les empêcher de secourir efficacement le

roi de France. [Note: Klinckovström, _Fersen et la Cour de France_, lettre

du 7 mars 1791 au roi de Suède.]

Il est bon, après avoir lu ce document, de connaître le commentaire qu'en

a donné M. Jaurès:

Cette lettre est évidemment le reflet des conversations mystérieuses qui

se prolongeaient entre le Roi, la Reine et le comte de Fersen. C'est

l'exposé le plus complet et le plus décisif de la pensée et de la

politique royale en janvier et mars 1791. C'est aussi l'acte d'accusation

le plus formidable contre la monarchie. Cette monarchie nationale n'a plus

aucune racine en France: elle attend sa force, toute sa force, son salut,

tout son salut de l'étranger. Le roi et la reine se méfient également de

tous les partis, y compris le leur. Ils ont de la haine pour cette

noblesse égoïste et étourdie qui, en refusant le sacrifice d'une partie de

ses privilèges pécuniaires quand furent convoqués les notables, a acculé

le roi à la convocation des États généraux et ouvert ainsi, selon le mot

de Fersen, la Révolution....

Pas plus qu'ils ne peuvent s'appuyer sur les partis organisés, ils n'ont

confiance en la France elle-même. Ils se rendent bien compte qu'elle n'est

pas dans l'ensemble désenchantée de la Révolution: et ceux mêmes qui se

plaignent d'elle n'ont ni assez de ressort, ni assez de foi dans leur

propre cause pour se soulever spontanément. Il faudra que le Roi leur

donne de haut le signal du mouvement.

Il faudra que l'étranger intervienne et Fersen, écho du roi et de la

reine, écrit au roi de Suède cette phrase terrible qui est pour nous la

disqualification définitive de la monarchie: «Jamais le roi ne sera roi

par les Français et sans des secours étrangers.» Bien mieux ces secours

étrangers, le roi les invoque non seulement pour dompter et châtier ses

ennemis, mais pour en imposer même à ceux de son parti dont il

n'obtiendrait ni une obéissance suffisante ni la docilité aux mesures

nécessaires de réorganisation. Ainsi isolée de toute force française, la

monarchie ne semble plus avoir que deux idées: imaginer des moyens de

vengeance contre ses ennemis du dedans, imaginer des moyens pour appeler

le plus tôt possible les amis du dehors. [Note: Jean Jaurès, Histoire

socialiste. _La Constituante_, p. 637. ]

Les grandes journées de la Constituante · 第 74 / 101 题