L'ENTHOUSIASME ROYALISTE A LA FÉDÉRATION

Nous trahirions nos devoirs si après avoir rendu hommage à l'esprit de

fraternité qui a caractérisé cette fête, à l'esprit de liberté qui s'est

déployé dans la marche nous dissimulions le changement de cet esprit dans

le camp fédératif. C'étoit un autre air, une autre âme. On croyoit être au

camp de Xerxès et non à Sparte ou à Rome. En effet l'admiration avoit pris

un autre cours. Elle ne se fixoit plus sur ces Parisiens qui se

multiplioient sur nos pas, sur les emblèmes de notre liberté, sur ses

victoires; elle s'attachoit à ce trône brillant destiné pour le chef du

pouvoir exécutif. Il sembloit que la vue de ce trône avoit paralysé,

_médusé_ presque toutes les âmes, et que, comme la fameuse Circé, elle

avoit transformé des âmes patriotes en âmes royalistes. L'idolâtrie pour

la monarchie se répand avec la force la plus violente, et on a semblé

oublier les restaurateurs de la liberté françoise, l'Assemblée nationale,

pour ne plus voir qu'un individu, que celui qui réunissoit autrefois dans

sa main tous ces pouvoirs, dont ses ministres avoient si cruellement

abusé. Les cris de _Vive l'Assemblée_ étoient étouffés par les cris de

_Vive le Roi!_--On s'empressoit, on s'étouffoit pour contempler ce siège

doré; étoit-ce donc là l'impatience qui convenoit à un peuple libre?

Prouvoit-il par là qu'il s'étoit fait une juste idée et de ses pouvoirs et

des devoirs et de l'existence d'un roi? Ne prouvoit-il pas qu'il ne

s'étoit pas encore dépouillé du vieil homme, qu'il conservoit encore ses

vieilles idées, ses préjugés, son culte superstitieux pour la

monarchie?.... [Note: _Courrier de Provence,_ n° 165, t. IX, p. 250-251.]

Le même son de cloche est donné dans cette lettre de Thomas Lindet,

évêque de l'Eure et constituant à son frère Robert Lindet en date

du 27 juillet 1790.

Les fêtes de la Confédération auraient dû humilier ou intimider

les ennemis de la Révolution. Le jour même, je jugeai qu'elles ne

serviraient qu'à leur donner une nouvelle audace; elle va toujours

croissant. Si la Cour était mieux organisée, quel parti elle aurait

tiré de l'enthousiasme absurde de la majeure partie des têtes françaises!

La Sainte Ampoule de Reims sera bientôt renvoyée à Saint

Rémy. MM. les Commissaires de la Commune de Paris ont présenté

une adresse tendant à conserver les dispositions du Champ-de-Mars

auquel ils désirent qu'on donne le nom de _Champ de la Fédération_.

Ils désirent que ce soit dans ce lieu que les monarques français

soient investis du pouvoir qui leur est confié. Cette idée a été

applaudie et renvoyée au comité de Constitution. [Note: _Correspondance de

Thomas Lindet,_ publiée par A. Montier, p. 212.].

Un anonyme avait proposé de proclamer Louis XVI _Empereur des Français_:

«Mes frères, nous ne sommes plus ni sujets ni esclaves, nous sommes

citoyens; les distinctions qui élevaient l'homme au-dessus de l'homme ont

disparu; la nature a repris ses droits; l'égalité est rétablie parmi nous;

le mérite et la vertu pourront seuls dorénavant prétendre aux récompenses

et obtenir nos hommages. Dans ce nouvel ordre des choses, qu'avons-nous

besoin de Roi? Ne formons-nous pas nous-mêmes le Peuple-Roi, puisque toute

autorité émane du Peuple et réside dans le Peuple? N'est-ce pas nous qui

gouvernons par nos Représentans? Nous ne disons plus le Royaume de France,

nous disons l'Empire des Français, [Note: L'hymne célèbre _Veillons au

salut de l'Empire_ date de cette époque.] si nous voulons être conséquens,

c'est donc un Empereur qu'il nous faut et non pas un Roi.

«Oui, c'est un Empereur, Roi et tyran sont synonymes, Empereur

signifie celui qui commande un peuple libre; nous jouissons de cet

avantage....» [Note: _Louis XVI proclamé Empereur des Français au Champ-

de-Mars le 14 juillet 1790._]

Les grandes journées de la Constituante · 第 70 / 101 题